L'Empire arabo-musulman

632 - 1258

1. Le prophète Mahomet

D'après la tradition musulmane, c'est en 610 que l'archange Gabriel (Jibrîl) serait apparu à Mahomet (né vers 570) dans une grotte où il avait coutume de se recueillir. Il aurait alors eu la révélation divine d'Allah pour lui transmettre le Coran. Ses biographes rapportent qu'il enseignait à ses premiers compagnons ("sahabas") les versets du Coran qu'il présentait comme la parole de Dieu. Cependant, Mahomet se trouvait à déranger les autorités établies, puisque ses croyances pouvaient les remettre en question et compromettre éventuellement la prospérité économique de La Mecque, une ville liée à la fois aux foires et aux pèlerinages. En 622, Mahomet fut chassé de La Mecque; il dut se réfugier à Médine.

Dès lors, il entreprit d'étendre son pouvoir et parvint à conquérir La Mecque en devenant un chef unificateur d'un État théocratique monothéiste qui devait dépasser les divisions tribales traditionnelles.

2. L'Arabie préislamique

Dans l'Arabie préislamique, il était de coutume de pratiquer des actions militaires visant au pillage des adversaires pour des motifs matériels dans le but d'assurer sa survie. À cette époque, il n'existait pas encore d'autorité politique ou d'État pour favoriser ou forcer le maintien de la paix. La région était en état de guerre permanente, sauf lors des mois sacrés où les guerres étaient interdites, sans doute pour faire repartir l'économie. C'est dans un tel contexte historique que s'inscrivirent les batailles de Mahomet en Arabie.

Selon le Coran, les ennemis de l'islam étaient considérés comme des «infidèles» qu'il fallait combattre. Comme le préconisait la nouvelle religion, l'attrait du butin pour les combattants représentait une «récompense divine». D'ailleurs, pour faire triompher l'islam du vivant du prophète, il paraissait nécessaire d'employer la force guerrière, parce qu'elle semblait la seule option efficace pour convertir les Arabes sensibles uniquement aux rapports de force, comme c'était d'usage courant à l'époque. À la mort de Mahomet en 632, toute la péninsule Arabique était conquise, arabisée et islamisée.

La plupart des peuples conquis ont pris des Arabes la religion (mais pas tous), la langue (mais surtout comme langue liturgique, parfois uniquement l'alphabet), quelques coutumes, puis ils ont intégré leur histoire et en ont fait le principe fondamental de leur nouvelle identité, l'identité arabe.

3. L'expansion de l'islam

L'expansion de l'islam aux VIe et VIIe siècles s'explique aussi par la recherche de butins lors de razzias, notamment par les nomades intégrés dans les armées musulmanes, ainsi que par le contrôle des réseaux commerciaux par l'aristocratie marchande arabe qui était à la tête de ces armées. Né en Arabie, l'islam s'est répandu grâce à la guerre en Perse, puis vers l'Irak, l'Iran, la haute Mésopotamie, ainsi que vers la Syrie, la Palestine et l'Égypte, ces trois dernières étant considérées comme les provinces les plus riches de l'Empire byzantin, source d'enrichissement matériel. Ce sont les Arabes qui ont répandu la coutume de faire payer de lourds impôts aux non-musulmans. Les peuples vaincus avaient donc intérêt à se convertir, ce qu'ils ont fait dans tout le Proche-Orient, à l'exception des juifs.

En fait, l'expansion musulmane, notamment entre le VIIe siècle et le XIe siècle, entraîna des bouleversements profonds partout où l'islam prenait pied, car à partir du IXe siècle les marchands musulmans se trouvaient à la tête du commerce mondial de l'époque, et ce, de l'Atlantique jusqu'à l'Inde, mais ils n'exercèrent pas le pouvoir politique. Au siècle suivant, les militaires purent compter sur la force armée, la puissance politique et la richesse: ce fut décisif pour l'expansion de l'islam. Le calife devait être non seulement le défenseur de la foi musulmane et le garant de la justice, mais en sa qualité de chef de guerre il était responsable des armées et de l’état des réserves de nourriture pour s’assurer de sa capacité à aller au combat. Les exégètes de l’époque utilisèrent les passages coraniques pour élargir les buts de guerre en même temps que se développait l'ère des conquêtes : la guerre se politisa, passant d’une logique de survie à une logique d’expansion.

Bien sûr, pour les pieux exégètes de l'histoire, si les musulmans ont réussi à gagner aussi rapidement de si vastes territoires, c'est en raison de leur foi en Allah et surtout l’appui que celui-ci leur accorda. D'ailleurs, la plupart des sources médiévales, qu'elle soient musulmanes ou chrétiennes, associaient toujours une victoire ou une conquête au soutien de Dieu ou d'Allah. En fait, il s'agit toujours d'un ensemble de facteurs, que ce soit la ferveur religieuse, l'appât du butin, la supériorité militaire, la motivation politique, la démographie, etc. Dans tous les cas, le butin constitue toujours un facteur non négligeable, et ce, d'autant plus qu'au Moyen Âge et à la Renaissance tous les combattants étaient habitués à ce type de guerre.

En avril 711, un contingent militaire d'environ 12 000 soldats, pratiquement tous berbères, commandés par le gouverneur arabe de Tanger, Tariq ibn Ziyad, débarqua à Gibraltar pour commencer l'invasion des royaumes chrétiens de l'Hispania ("invasión musulmana"). La conquête aboutit à la destruction du royaume wisigoth et l'établissement de la wilaya d'al-Andalus (Andalousie) et marqua l'expansion la plus occidentale du califat omeyyade et de la domination musulmane en Europe. Moins d’un siècle avait suffi pour s’emparer d’un territoire plus immense encore que celui conquis par Alexandre le Grand. Vers 730, l'Empire arabo-musulman s'étendait du nord de l’Espagne jusqu'aux rives du fleuve Indus. L'invasion arabe poursuivait en principe un objectif religieux: celui de répandre la religion de l'islam en Europe, mais le pillage faisait nécessairement suite en tant que «récompenses» de guerre, comme c'était d'ailleurs la tradition à cette époque, y compris chez les Occidentaux. Personne n'aurait été à la guerre pour le simple motif de se faire tuer!

Il existe aussi une autre cause qui peut expliquer l'expansion de l'islam au Moyen Âge. À cette période faste de l'expansion de l'islam, appartenir à la «nation arabe» et se dire «arabe», c'était aussi appartenir à la richesse, à l'élite, au «monde moderne» de l'époque. De plus, pour les conquérants, que ce soit Mahomet ou ses successeurs, tout peuple conquis devenait «arabe». Mais l'amalgame n'a pas fonctionné systématiquement avec certains peuples.  

4. L'apogée de la civilisation arabo-musulmane

Le XIe siècle constitua l'apogée de la civilisation arabo-musulmane, alors que régnait un climat de liberté et d'ouverture au monde, que ce soit pour l'Antiquité grecque, perse, indienne ou chinoise. Cette civilisation pratiquait l'harmonie entre l'islam, le judaïsme et le christianisme, le tout avec l'avantage d'une langue véhiculaire commune, celle du Coran. La civilisation arabo-musulmane  atteignit un sommet tant qu'elle demeura tolérante, diversifiée, ouverte à tous les courants de pensée qui existaient, avide de tous les savoirs et ayant développé une immense curiosité à l’égard des autres cultures. Ibn Khaldoun (1332-1406) de Tunis, Avicenne ou Ibn Sīnā (980-1037) de Boukhara, Al-Farabi (920-950) du Turkestan et Averroès (1126-1198) de Cordoue furent parmi les plus grands philosophes, juristes et scientifiques de leur époque. Les grandes villes du monde étaient Bagdad, Damas, Alexandrie, Tunis, Fès, Cordoue, etc. En avance sur l'Occident, le monde arabe a alors transmis des centaines de mots aux langues latine, italienne, provençale, portugaise, espagnole, française, anglaise, etc.  Non seulement les cités arabes vibraient alors d’une incessante activité marchande, elles brillaient aussi par leur vie culturelle. C’est dans ces villes arabes que résidaient les plus grands savants de l’époque, au premier rang desquels se trouvaient les mathématiciens. Au Xe siècle, pendant que Rome et Paris faisaient figure de bourgades de province, Bagdad comptait plus d’un demi-million d’habitants. L’économie du monde musulman à son apogée se développa à la fois en Asie, en Afrique et en Europe.

C'est ce lien puissant entre une grande religion et une langue qui a contribué à sacraliser l'arabe et à maintenir une unité linguistique, la langue du Coran, à travers le temps et l'espace. C'est pourquoi, dans le monde occidental, on associe facilement l'islam et les musulmans à la langue arabe, croyant que la religion islamique et le monde arabophone forment un tout quasi indissociable.

Bien que la plupart des populations conquises se soient islamisés (sauf en Hispania), certaines ne se sont pas arabisées et conservèrent leurs langues. Bien que les liens entre l'arabe et l'islam soient manifestes et que l'islamisation d'une population ait souvent entraîné son arabisation, certaines populations islamisées n'ont pas adopté l'arabe et certaines populations arabisées ne se sont jamais islamisées. Les autres peuples de religion musulmane (sunnite ou chiite) non arabophones habitent la Turquie, l'Iran, le Pakistan, le Bangladesh et l'Indonésie. Au Xe siècle, un sixième de la population mondiale avait changé ainsi de langue et de religion.

Comme on peut le constater, de nombreux peuples conquis par les armées arabes et convertis à l'islam sont néanmoins restés eux-mêmes. Les Perses, les Turcs, les Kurdes, les Mongols, les Indiens, les Indonésiens, les Philippins, les Malais, etc., ont adhéré à la religion musulmane et à un peu de leur langue (la langue du Coran), mais ils sont aussi restés eux-mêmes. Les Iraniens et les Turcs d'aujourd'hui, par exemple, ne sont pas des Arabes, bien qu'ils soient musulmans! Dans certains cas, ces peuples ont même supplanté les Arabes dans l'expansion de l'islam.

5. Le déclin arabo-musulman

Toutefois, si l’islam a contribué à l’essor économique dans de nombreuses régions durant trois ou quatre siècles, il a également favorisé son déclin par la suite. L'islam s'est progressivement fermé au monde extérieur, puis vécut marginalisé à l’écart de la communauté internationale; il cultiva des stéréotypes hérités d’un passé révolu, non conforme aux réalités de son époque.

Les Arabes se replièrent sur eux-mêmes en méprisant l'Occident et se méfiant de toute innovation, pendant que les docteurs de la loi et de l'ordre multipliaient les interdictions tatillonnes jusqu'à prohiber l'emploi de l'imprimerie (vers 1450) dans la lecture du Coran. Après le XIIe siècle, le bien devait régner: fini le vin, le porc, la danse, la liberté, le plaisir, etc.

Évidemment, d'autres facteurs furent responsables de la chute des Arabo-Musulmans au Moyen Âge, notamment l'invasion mongole de 1258 et le réveil de l'Europe chrétienne avec l'utilisation de la boussole et de la poudre à canon, cette dernière ayant sûrement été d'un grand secours. Effectivement, la prise de Bagdad en 1258 par les Mongols détruisit la puissance politique de l’Empire arabo-musulman, pendant que l'Occident rattrapait son retard culturel, militaire et économique. Les religieux musulmans se livrèrent à une intransigeance tellement castratrice à l'égard des scientifiques que leurs interdictions privèrent le monde arabe des innovations venues d’Europe, ce qui leur a fait perdre leur avance culturelle et technique. Ce fut alors le début d’un long déclin de l'Empire arabo-musulman que rien ne parvint à enrayer.

Mais la langue arabe coranique écrit ou arabe classique et les nombreuses variétés locales de l'arabe ont survécu bien au-delà de l'ancien Empire arabo-musulman. En effet, l'arabe standard est la langue officielle ou co-officielle de 25 États dans le monde. Les États arabophones occupent deux aires géographiques limitrophes: l'Afrique du Nord et le Proche-Orient. Au total, quelque 290 millions de locuteurs parlent l'une des nombreuses variétés d'arabe. Cet arabe dit «dialectal» ou plutôt cet «arabe vernaculaire» résulte à la fois de la fragmentation de l'arabe du VIIe siècle et de la fusion des parlers provenant des conquêtes militaires et des brassages de population des langues sud-arabiques, berbères, africaines, etc. Ces variétés d'arabe sont, de nos jours, extrêmement nombreuses et persistent dans tout le monde arabe. D'ailleurs, cet arabe vernaculaire est la langue que chacun des 290 millions d'arabophones utilise toute sa vie et qui véhicule toute une culture populaire, traditionnelle et à la fois contemporaine.

Toutefois, il est fortement dévalorisé au plan social et est souvent perçu à tort comme «vulgaire». C'est donc une langue quasi exclusivement parlée dont les formes locales sont rarement incompréhensibles entre les arabophones.

Si très peu d'arabophones dans le monde parlent la langue du Coran comme langue maternelle, plus de 120 millions de personnes connaissent cet arabe en tant que langue seconde. C'est énorme, mais ce nombre pourrait être beaucoup plus élevé si la langue arabe était unifiée et modernisée.

Dernière mise à jour: 04 déc. 2021

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