Kurdistan irakien

 
Capitale: Erbil
Population: 8,6 millions (2022)
Langues officielles: kurde et arabe
Groupe majoritaire: kurde (80 %)
Groupes minoritaires: arabe, syriaque, turkmène, etc.
Système politique: Région autonome de l'Irak
Articles constitutionnels (langue): art. 4 et 125 de la Constitution irakienne de 2005; art. 14, 20, 22 et 29 de la Constitution de la Région autonome.
Lois linguistiques:
Accord d'autonomie irako-kurde de 1970 ; Loi n° 3 de 1971 sur la protection du droit d'auteur  ; Loi n° 33 du 11 mars 1974; Loi n° 28 de 1983 ; Loi sur l'administration de l'État de l'Irak sous la période de transition (2004).

1 Situation générale

Le Kurdistan («le pays des Kurdes») est une région de montagnes et de hauts plateaux d'Asie centrale, dont la majeure partie se trouve en Turquie, en Irak et en Iran, mais également en Syrie.

Le Kurdistan irakien est une «région autonome» située au nord-est du pays comprenant les provinces ou gouvernorats de Dohouk (6553 km²), de Souleimaniyeh (17 023 km²) et d'Erbil (14 471 km²) pour un total de 38 047 km², soit un peu moins que la Suisse (41 290 km²). Le Kurdistan irakien est limité à l'est par l'Iran, au nord par la Turquie, à l'ouest par la Syrie, ainsi qu'au sud par les gouvernorats irakiens d'Anbar, de Saladin et de Diyala. Dans ses limites actuelles, le Kurdistan irakien ne couvre que 8,7 % de la superficie du pays (434 128 km²). La capitale du Kurdistan irakien est Erbil, appelée Hewlêr en kurde et Arbil en arabe.

Plusieurs territoires irakiens sont revendiqués par la Région autonome: il s'agit d'une partie des gouvernorats de Ninive, de Saladin et de Diyala. Dès lors, le Kurdistan irakien couvrirait une superficie de 83 000 km², ce qui correspondrait à 19,1 % du territoire irakien, soit l'équivalent de la superficie de l'Autriche (83 858 km²) ou des Émirats arabes unis (82 880 km²). Dans les faits, trois gouvernorats sont sous le contrôle direct du gouvernement régional du Kurdistan et quatre sont revendiqués partiellement : Ninive, Kirkouk, Saladin et Diyala (voir la carte).


Cette revendication n'est pas que théorique, car les Kurdes, profitant de la faiblesse de l'armée irakienne, se sont installés militairement dans les zones disputées et
réclamées en vain depuis 2003 par le Gouvernement régional du Kurdistan (GRK). Celui-ci allègue que, si les peshmergas (milices kurdes) ont envahi l’ensemble des «territoires disputés», c'est parce que ceux-ci avait été confisqués il y a des années par le gouvernement de Saddam Hussein.

1.1 Le Grand Kurdistan

Rappelons que le Kurdistan irakien fait partie d'un ensemble plus vaste qu'on pourrait appeler le Grand Kurdistan, avec des territoires principalement situés non seulement en Irak, mais aussi en Turquie, en Syrie et en Iran, ainsi que des îlots de peuplement en Arménie, en Géorgie, en Azerbaïdjan, en Turkménistan, au Kirghizistan et au Kazakhstan.

Sur un territoire continu, on distingue le Kurdistan turc, le Kurdistan iranien, le Kurdistan irakien et le Kurdistan syrien:

 
  Pays Estimation minimale (2022) Estimation courante Proportion minimale
de la population totale
Pourcentage courant
de la population totale
Superficie
en km²
1 Turquie 20 millions 22 millions 20 % 25 % 210 000
2 Iran 10 millions 12 millions 13 % 17,5 % 195 000
3 Irak 8 millions 8,6 millions 25 % 27 % 83 000
4 Syrie 2 millions 2,6 millions 12,5 % 15 % 15 000
5 Diaspora en Europe 2,1 millions 2,75 millions - -  
6 Diaspora dans l'ex-URSS 0,4  million 0,5 million - -  
  Total (2022) 42,5 millions 48,5 millions - -  

C'est en Turquie qu'on trouve le plus grand nombre de Kurdes avec plus de 20 millions de personnes, ensuite c'est en Iran avec au moins 10 millions. Or, ce sont dans ces deux pays où les Kurdes subissent le plus de répressions. L'Irak a accordé une autonomie à ses huit millions de Kurdes et la Syrie pourrait faire de même avec ses deux millions de Kurdes. On compte également d'environ 50 000 Kurdes aux États-Unis et plus de 40 000 au Canada, dont 785 % viennent de la Turquie. La population totale des Kurdes est estimée à environ 42 à 48 millions d'individus à travers le monde, formant ainsi le plus grand peuple sans État. Les chiffres ci-dessus proviennent de l'Institut kurde de Paris (2022).

Pour des informations sur la langue kurde, il faut se référer à la page suivante: la langue des Kurdes.

Pour l'histoire du Kurdistan jusqu'à l'indépendance de l'Irak, cliquer ici s.v.p.

1.2 La gouvernance du Kurdistan irakien

Le Kurdistan irakien est administré par un gouvernement régional appelé «Gouvernement régional du Kurdistan» le GRK reconnu par la Constitution irakienne de 2005 et par la communauté internationale. Le gouvernement local dispose d'une armée de plus de 400 000 hommes. Les peshmergas ou milices kurdes constituent la majorité des 250 000 soldats avec un armement lourd d'environ 240 chars et d'une quarantaine d'hélicoptères de combat. Il existe aussi une deuxième force dans la Région autonome, l'armée des Zeravani, la gendarmerie kurde alliée aux peshmergas, avec 150 000 hommes et 120 chars de combat. Les forces kurdes sont armées notamment par les États-Unis, la France et l'Allemagne, avec l'appui de l'Union européenne.
 

À l'exemple d'autres nations dans le monde, les Kurdes sont aux prises avec des différences qui les distinguent en deux régions principales: le Badinan, qui s'étend du nord d'Erbil à la frontière turque, et le Soran, qui couvre un territoire allant du sud d'Erbil à Souleimaniyeh, ainsi qu'une partie du nord-est de Diyala. Le Nord est traditionnellement le fief du Parti démocratique du Kurdistan (PDK) de Massoud Barzani, alors que le Sud est sous la gouverne de l'Union patriotique du Kurdistan (UPK) de Jalal Talabani. Quant à la région de Kirkouk, territoire riche en pétrole, elle est revendiquée par les deux partis politiques pour sa valeur symbolique et économique (surtout).

La division du Kurdistan en deux zones administratives apporte aussi son lot d'inconvénients dans la mesure où on assiste à une bipolarisation politique de la Région autonome. Ainsi, l'administration publique et les partis politiques se confondent, ce qui signifie qu'un poste élevé dans l'un des deux partis favorise automatiquement une ascension professionnelle dans le secteur public; c'est l'essence même du favoritisme et du copinage.

Par ailleurs, les stratégies des deux formations politiques, le PDK et l'UPK, sont parfois contradictoires, de même que leurs alliances. Pendant que le PDK resserre son alliance avec la Turquie, l'UPK cherche l'appui de l'Iran, la zone d’influence de l’UPK étant géographiquement liée à l’Iran. Ainsi, deux pôles d'attraction du Kurdistan irakien entrent en rapport de force : d'un côté, Erbil et Ankara avec le PDK, de l'autre, Souleimaniyeh et Téhéran avec l'UPK.

Aujourd'hui, le PDK et l’UPK sont devenus des ressources incontournables pour répondre aux principales demandes sociales et économiques de la population. De cette façon, les partis politiques peuvent étendre leurs réseaux clientélistes, par exemple, en donnant du travail en fonction des allégeances politiques des citoyens. Il n'est pas possible de changer d'allégeance politique, car les individus sont nécessairement identifiés à celle-ci.

Beaucoup de Kurdes remettent en question ce système politico-clanique qui consiste à maintenir une position hégémonique sur un territoire donné. Il s'ensuit peut-être la possibilité à des partis d’opposition d'émerger dans le paysage politique, mais en même temps la montée des partis d'opposition a comme conséquence d'affaiblir d'autant le PDK et l'UPK, qui voient leur influence se rétrécir graduellement.

Ainsi, une décennie après la chute du régime autoritaire de Saddam Hussein, les institutions kurdes demeurent encore fragiles en dépit d'un développement économique considérable, car les Kurdes n'ont pas encore réussi à établir un consensus de leurs forces politiques en présence.

2 Données démolinguistiques

En raison de l'absence d'un recensement de la population concernée, la population exacte du Kurdistan irakien n'est pas connue avec précision. En 2014, la population du Kurdistan avait atteint 5,2 millions d'habitants, mais comprenait aussi des non-Kurdes.

L'appartenance ethnolinguistique du Kurdistan irakien est diversifiée. Elle comprend majoritairement des Kurdes et certaines petites minorités ethniques telles les Arabes, les Assyriens, les Turkmènes, les shabaks et les yézidis, deux groupes ethno-religieux.

Les langues officielles de la Région autonome du Kurdistan sont le kurde et l'arabe, mais le kurde est la langue majoritaire.
Les Kurdes parlent le kurde, une langue indo-européenne appartenant au groupe indo-iranien, mais c'est une langue non unifiée.

Si la plupart des Kurdes vivent dans le Grand Kurdistan historique, qui comprend une partie de la Turquie, de l'Irak, de l'Iran et de la Syrie, beaucoup de Kurdes vivent dans les pays voisins tels l'Arménie, la Géorgie, la Russie, l'Azerbaïdjan, le Liban, l'État d'Israël, la Jordanie, mais aussi le Kazakhstan, le Turkménistan, le Kirghizistan, etc. D'autres se sont réfugiés en Europe, aux États-Unis, au Canada, en Australie ou en Nouvelle-Zélande.

2.1 Les variétés de la langue kurde

Les variétés linguistiques du kurde sont le résultat de la fragmentation politique durant plusieurs siècles. Il convient de distinguer les variétés suivantes pour l'Irak :

- Le kurde septentrional appelé aussi kurde kurmanji ; cette variété est parlée dans le nord de l'Irak (2,8 millions), au nord-est de la Syrie (900 000), au sud-est de la Turquie (15 millions), dans le nord-ouest de l'Iran (350 000), en Arménie (45 000), en Géorgie (40 000), en Azerbaïdjan (20 00),au Turkménistan (20 000) et au Liban (75 000). Variétés dialectales: ashiti, bayezidi, boti, hekari, marashi, mihemedî, shemdinani, shikakî et silivî.

- Le kurde central ou kurde sorani ; cette variété est parlée essentiellement au nord-est de l'Irak (3,5 millions) et au nord-ouest de l'Iran (3,2 millions). Dialectes : bingird, garmiyani, hewleri, kerkuki, mukri, pizhdar, rewandiz, suleimani, warmawa, xoshnaw.

- Le kurde méridional ou kurde gorani.; cette variété est parlée à l'est de Bagdad en Irak (1 million) et en Iran (3 millions); dialectes: bayray, feyli, garrusi, kalhori, kermanshahi, kolyai, kordali, louri, malekshahi et sanjabi.

Pour chacun des trois grands groupes, il peut y avoir un grand nombre de variétés dialectales. Si l'on ne considère que l'Irak, on compterait 7,3 millions de Kurdes, dont 5,2 millions dans la seule Région autonome.

En Turquie, il existe une autre variété appelée zaza, zazaki ou dimili et parlée par trois millions de locuteurs. Cette langue est considérée par certains linguistes comme une variété de kurde, mais d'autres affirment qu'il s'agit d'une langue iranienne distincte du kurde. Leur langue a beaucoup de similitude avec le kurmanji et le farsi du Nord en Iran. D'ailleurs, pour les autorités iraniennes, le kurde est un dialecte du farsi (ou persan iranien), tandis que pour les autorités turques le zazaki est un dialecte kurde parlé par des «Turcs montagnards». Quoi qu'il en soit, les Zazas se considèrent eux-mêmes comme des Kurdes.

Le tableau qui suit (de Wikipédia) présente quelques exemples en kurmanji et en sorani, en zazaki ainsi qu'en farsi (ou persan d'Iran) :

Français Kurmanji / sorani Zazaki Farsi
sang xwîn/xwên gunî xūn
pain nan nan nān
frère bira, bra bira barādar
jour roj roce/roje/roze rūz
porte derî, derge/derke, derga ber, kêber/çêber dar
âne ker her xar
œuf hêk/hêlke hak toxm, xāya
oeil çav/çaw çim čashm
frère bav/bab, bawk, ba pî, baw, babî, bawk pedar, pidar
feu agir/awir, agir adir ātaš, āzar
poisson masî mase māhi
bon baş, rind/baş, çak baş, rind xub, nīkū, beh
main dest dest dast
cheval hesp/esp, hês(t)ir estor asp, astar
maison mal/mall, xanu keye xāna
langue ziman, ziwan ziwan, zon zabān
homme mêr/ pyaw, mêrd merd, lacek mard
lune  meh/mang meng mâh
mère dayik, mak maye, daye, dayike mâdar
nom nav/naw, nam, nêw name nâm
nuit şev/şew şewe shab
dix deh/de des dah
village gund/dê dewe deh, wis
eau av/aw awe âb/aw
loup gur/gurg, wurg verg gorg

La variété kurmanji est parlée par environ 80 % de tous les Kurdes. C'est la seule variété parlée dans les quatre pays historiques (Turquie, Irak, Syrie et Iran). Dans le nord de l'Irak, le kurmanji est parlé dans les villes de Mossoul, de Dohouk, de Zakho, d'Akre, d'Amedia, de Sheikhan, de Shangal et de Zummar. En Irak, le kurmanji est parfois appelé le bahdini, parce que les Kurdes qui parlent cette langue vivent dans la région du Bahdinan, qui comprend plusieurs villes et villages au nord de l'Irak, près de la frontière turque.
 

Certains linguistes organisent autrement la classification de la langue kurde et de ses dialectes.  Ainsi, Najat Abdulla-Ali distingue trois grandes branches :

- kurmanji : comprenant le kurmanji du Nord et le kurmanji du Sud dont ferait partie le sorani;

- gourani-zazaki : comprenant le groupe gourani et le groupe zaza;

- lorî : comprenant «petit lorî» et «grand lorî».

On peut consulter le tableau de Najat Abdulla-Ali, qui illustre cette thèse en cliquant ici, s.v.p.

De plus, les Kurdes de Turquie écrivent leur langue en alphabet latin ; ceux d'Irak, d'Iran et de Syrie, en alphabet arabe (appelé aussi arabo-persan), ce dernier étant un alphabet un peu modifié de l'arabe; ceux d'Arménie et de Géorgie et d'Arménie, en alphabet cyrillique,  Les Kurdes sont davantage unifiés par la religion, étant presque tous des musulmans sunnites. 

2.3 La religion

Dans le Kurdistan irakien, la grande majorité des Kurdes pratiquent l'islam sunnite de rite chaféite. Dans cette religion ne sont admises que les traditions attribuées formellement au prophète Mahomet. Parmi les particularités du rite chaféite, notons l'excision obligatoire pour les femmes, la récitation exacte de formules de prière, l'impureté invalidant la prière, le fait de toucher une femme rendant obligatoire les ablutions, etc.

Selon une étude menée en 2009, les mutilations génitales féminines semblent répandues dans toutes les provinces kurdes d'Irak, sauf dans la la province de Dohouk. Plus de 72 % des femmes sont touchées dans les villages et les villes, surtout parmi les populations analphabètes.  L’excision est presque partout en dépit des mesures législatives interdisant cette pratique. Un petit nombre de Kurdes professe l'islam chiite. Les Kurdes se distinguent de leurs voisins arabes, turcs ou iraniens du fait que leur religion apparaît comme différente.

Dans la Région autonome d'Irak, la politique officielle du GRK («Gouvernement régional du Kurdistan») est de prôner la tolérance religieuse envers les minorités comme les chrétiens et les juifs. Les autorités témoignent d'un certain respect envers la communauté yézidis, jadis persécutée. De plus, la plupart des peuples des provinces du Kurdistan irakien semblent partager et appuyer la politique du gouvernement régional en la matière, qui a pour objectif de protéger les minorités religieuses et de rejeter l’extrémisme, y compris chez les Kurdes.

Enfin, bien que les Kurdes soient majoritairement sunnites, ils ne s’identifient pas à l’islam sunnite de leurs voisins arabes, qu’ils associent à l’extrémisme. Les Arabes qui résident dans le Kurdistan sont de rite sunnite, de même que les Turkmènes. Le christianisme est pratiqué par la plupart des Assyriens, des Arméniens, des Grecs orthodoxes, des catholiques et des protestants, etc.

3 Le Kurdistan après l'indépendance de l'Irak (1932)

En 1932, la Grande-Bretagne demanda à la Société des Nations de se prononcer sur la fin de son mandat en Irak. Un rapport fut rédigé afin d'autoriser l’indépendance du pays qui fut proclamée le 3 octobre de la même année. L'Irak devint la première nation arabe à adhérer à la Société des Nations. Dans les faits, les Britanniques ne perdaient rien. Ils imposaient une dynastie hachémite qui leur était favorable et conservaient leurs intérêts stratégiques et pétroliers dans le pays. Il ne faut pas oublier que le Traité anglo-irakien (ou "Anglo-Iraqi Treaty") de 1930 prévoyait pour vingt-cinq ans le libre déplacement des troupes britanniques sur le territoire irakien, où étaient établies deux bases de la Royal Air Force. 

Aussitôt, le pouvoir politique fut accaparé par les Arabes sunnites, qui réussirent à se maintenir à la tête du pays grâce à un appareil d'État fort, utilisant la violence généralisée et la répression. C'est pourquoi les dirigeants sunnites virent l'intégrité de l'État qu'ils contrôlaient menacée de l’intérieur par les aspirations sécessionnistes des chiites au sud et des Kurdes au nord. Tous les rouages administratif du nouvel État furent investis par des élites arabes sunnites, ce qui entraîna la mise à l'écart des chiites (majoritaires) et des Kurdes des sphères du pouvoir. La question kurde ne faisait pas partie des préoccupations des Britanniques. En somme, l'indépendance de l'Irak s'avérait une catastrophe pour les Kurdes, puisque toute les craintes se vérifieront.

3.1 Le pacte anti-kurde de 1937

Le 8  juillet 1937, l’Irak, l'Iran, la Turquie et l’Afghanistan signèrent le pacte de Saadabad. Celui-ci prévoyait à l'article 7 une coordination dans la lutte contre les «bandes armées», ce qui visait les Kurdes, sans les nommer :

Article 7

Each of the High Contracting Parties undertakes to prevent, within his respective frontiers, the formation or activities of armed bands, associations or organisations to subvert the established institutions, or disturb the order or security of any part, whether situated on the frontier or elsewhere, of the territory of another Party, or to change the constitutional system of such other Party.

[Article 7

Chacune des Hautes Parties contractantes s'engage à prévenir, au sein de ses frontières respectives, la formation ou les activités des bandes armées, des associations ou des organisations visant à renverser les institutions établies ou à troubler l'ordre ou la sécurité d'une Partie, qu'elles soient situées à la frontière ou ailleurs du territoire d'une autre Partie, ou pour changer le système constitutionnel de cette autre Partie.]

Pour la première fois de leur longue histoire, les Kurdes étaient privés de leur autonomie culturelle. En Irak, les Kurdes furent aussitôt considérés comme un groupe minoritaire pouvant mettre en danger le nouvel État. Dans le passé, les conquérants n'avaient jamais entrepris de couper les Kurdes de leurs racines et de leur identité culturelle. C'est pourquoi les diverses variétés linguistiques du kurde ont pu survivre sans obstacle. De tous les peuples de l'ancienne Mésopotamie, les Kurdes furent la population qui a payé le plus cher tribut du dépeçage de l'Empire ottoman dans la région.

En 1945 et 1946, les Kurdes, qui ne se retrouvaient pas dans un État se définissant comme «arabe», se soulevèrent tout en recevant le soutien de l’Union soviétique. Les Britanniques, craignant que les Soviétiques ne prennent le contrôle des champs pétrolifères du Nord, intervinrent militairement. L'Iran fut envahi par les Soviétiques en laissant les Kurdes iraniens s'emparer des armes et des munitions de l'armée du Shah d'Iran.  Le 22 janvier 1946, avec l'appui des Soviétiques, les Kurdes iraniens proclamèrent une république kurde indépendante à Mahabad, mais elle ne devait pas durer un an, l'Iran ayant repris le territoire après le départ des Soviétiques. En avril 1947, les royaumes hachémites d’Irak et de Transjordanie signèrent un traité d’amitié et d’alliance prévoyant un soutien militaire et diplomatique mutuel.

3.2 La dictature et les révoltes kurdes

Le 14 juillet 1958, le général Abdul Karim Kasem, soutenu par l'Égypte et l'URSS, renversa la monarchie irakienne; le roi Fayçal et le prince héritier furent exécutés. massacrés au cours du soulèvement, alors que le premier ministre Nuri al-Saïd (pro-britannique) fut pourchassé et lynché par la foule. Le lendemain, le nouveau gouvernement, qui avait proclamé la République, annonça la dissolution de l’Union arabe et le rapprochement avec la République arabe unie. En mars 1959, l’Irak se retira du pacte de Bagdad.

Le général Kasem occupa le poste de premier ministre et de ministre de la Défense. Il fit adopter un nouveau drapeau en 1959. Les couleurs de ce drapeau, le noir, le blanc et le vert, représentaient le panarabisme, mais le soleil jaune évoquait la minorité kurde, alors que l'étoile rouge autour du soleil symbolisait la minorité assyrienne. Ce fut le seul drapeau de l'histoire irakienne à porter un symbole représentant la minorité kurde. Néanmoins, le général Kasem persécuta et massacra la population kurde:  4500 villages furent détruits sous ses ordres.

Néanmoins, le général Mustapha Barzani, principal chef du mouvement national kurde, réussit à tenir en échec l’armée irakienne durant quatorze ans, ce qui permit une certaine autonomie. Les succès militaires de Barzani furent favorisés par le soutien que lui accordait le shah d’Iran en matière d’armement, d’instruction militaire et de logistique. Le général Kasem exerça un pouvoir si dictatorial qu'il finit par être renversé par un groupe d’officiers du Parti Bass et exécuté le 8 février 1963. Le Parti Baas prit le pouvoir

3.3 L'autonomie accordée par Saddam Hussein

En 1970, le régime irakien dirigé par Saddam Hussein, déclarant régler la question kurde, décida d'accorder une autonomie politique aux Kurdes. Ce furent les accords du 11 mars 1970, signés par le général Barzani et le président Saddam Hussein. Ces accords du 11 mars prévoyaient la solution du problème de Kirkouk et des territoires disputés en recourant à un recensement et à un référendum.

- La Constitution provisoire de 1970

En vertu de ces accords, une autonomie politique était octroyée au Kurdistan dans le nord-est de l’Irak. Celle-ci comportait la reconnaissance de la réalité binationale de l’Irak (art. 5 de la Constitution provisoire de 1970) et de l’existence du peuple kurde sur son territoire propre (art. 7 de la Constitution provisoire de 1970):

Constitution provisoire de 1970

Article 5

Nationalités

(a) L'Irak fait partie de la nation arabe.

(b) Le peuple irakien est composé de deux principaux nationalismes: le nationalisme arabe et le nationalisme kurde.

(c) La présente Constitution reconnaît les droits nationaux du peuple kurde et les droits légitimes de toutes les minorités au sein de l'unité irakienne.

Article 7

Langues

(a) L'arabe est la langue officielle.

(b) La langue kurde est officielle en plus de l'arabe dans la région kurde.

- Les accords irako-kurdes

Les accords prévoyaient aussi une administration particulière du Kurdistan irakien, l’élection au Kurdistan d’une assemblée législative (115 membres élus par la représentation proportionnelle) dont serait issue un Conseil exécutif, l’enseignement de la langue kurde aux niveaux primaire, secondaire et universitaire dans l’ensemble du Kurdistan. De plus, les Kurdes pouvaient développer leurs propres journaux, radios et télévisions, le tout en langue kurde. Voici quelques articles de l'Accord d'autonomie irako-kurde de 1970 concernant la langue et le peuple kurdes:

Article 1er

La langue kurde doit être, aux côtés de la langue arabe, la langue officielle dans les régions à majorité kurde ; le kurde sera la langue d'enseignement dans ces régions et il sera enseigné dans tout l'Irak comme langue seconde.

Article 4

Tous les fonctionnaires dans les régions à majorité kurde doivent être Kurdes ou au moins kurdophones.

Article 15

Le peuple kurde doit partager le pouvoir législatif d'une façon proportionnelle à sa population en Irak.

Enfin, comme la plupart des minorités irakiennes sont situées dans la région kurde, l’administration locale kurde se voyait chargée de veiller aux intérêts et aux droits des Assyriens, des Arméniens, des Turkmènes, etc. De plus, les Kurdes pouvaient développer leurs propres journaux, radios et télévisions, le tout en langue kurde. Enfin, comme la plupart des minorités irakiennes sont situées dans la région kurde, l’administration locale kurde se voyait chargée de veiller aux intérêts et aux droits des Assyriens, des Arméniens, des Turkmènes, etc. 

L'article 14 des accords prévoyait «l'autonomie du peuple kurde dans la région formée par l'unification des gouvernorats et unités administratives habités par une majorité kurde, conformément au recensement officiel qui aura lieu».  Les autres articles précisaient que le kurde serait la langue officielle et la langue d'enseignement dans les régions peuplées en majorité par les Kurdes, et que le recrutement de Kurdes dans l'administration et l'armée constituerait une part «équitable» des budgets de développement pour les régions kurdes, la nomination d'un vice-président kurde, et leur participation au pouvoir législatif en fonction du pourcentage de la population en Irak. Enfin, le PDK pouvait reprendre ses activités et publier son journal Al-Taakki.

Ces dispositions générales sont définies par la décision n° 228 du conseil du commandement de la Révolution, qui prévoit, en particulier un vice-président kurde, des fonctionnaires kurdes (parlant kurde) dans les circonscriptions dont la population est majoritairement kurde et l'absence de discrimination dans la fonction publique.

En réalité, si Saddam Hussein avait lui-même négocié et signé ces accords, c'est parce qu'il n'avait pas l'intention de les appliquer: il voulait simplement gagner du temps avec les Kurdes afin de «régler» le problème à sa façon. On dit que le général Barzani savait également que les accords du 11 mars 1970 ne seraient pas appliqués par Saddam Hussein, mais il désirait, lui aussi, gagner du temps. De fait, tout traîna en longueur à un point tel que les Kurdes finirent par se soulever contre le gouvernement et la guerre recommença. Mais les révoltes kurdes furent finalement réprimées dans le sang par les Forces armées irakiennes.

- La loi n° 33 du 11 mars 1974

Plus tard, Saddam Hussein compléta le statut d'autonomie par la loi n° 33 du 11 mars 1974. Selon l'article 1, la région du Kurdistan est une entité administrative distincte mais constitue une partie inséparable de l'Irak:  

Article 1er

La région du Kurdistan bénéficie et doit être considérée comme une unité administrative distincte dotée d'une personnalité distincte dans le cadre de l'unité juridique, politique et économique de la république d'Irak.

La région est une partie inséparable du territoire de l'Irak et son peuple et constitue une partie intégrante du peuple irakien. La ville d'Arbil est le siège du quartier général de l'administration autonome et des institutions autonomes, et fait partie de l'institution de la République d'Irak.

L'article 2 reconnaissait le kurde comme langue co-officielle dans la région autonome, donc de l'enseignement :

Article 2

a) En plus de l'arabe, le kurde doit être une langue officielle dans la région;

b) L'arabe et le kurde sont les langues de l'éducation, à toutes les étapes et dans tous les établissements, pour les Kurdes dans la région, conformément au paragraphe e) du présent article;

c) Des établissements d'enseignement pour les membres du groupe ethnique arabe doivent être prévus dans la région. Dans ces établissements, l'instruction doit être en arabe et la langue kurde est enseignée comme matière obligatoire;

d) Tous les résidents de la région, quelle que soit leur langue maternelle, doivent avoir le droit de choisir les écoles dans lesquelles ils souhaitent recevoir leur instruction;

e) Toutes les étapes de la formation dans la région doivent être régies par l'enseignement général de l'État.

C'est alors que les demandes pour enseigner le kurde dans les écoles primaires ont augmenté considérablement, surtout dans les gouvernorats de Dohouk, d'Erbil, de Soulaimanyeh, de Kirkouk, de Ninive et de Diyala. La langue et la littérature kurdes furent autorisées dans les écoles secondaires dans les régions désignées pour l'enseignement du kurde.

Le Kurdistan irakien comprend alors les trois gouvernorats de Soulaimanyeh, d'Arbil (Erbil) et de Dohouk. Conformément à la loi n° 33 de 1974, le Conseil législatif de la région autonome détenait les compétences suivantes :

1) l'adoption des textes de loi nécessaires à l'essor de la région et au développement des services sociaux, culturels et économiques à caractère local dans le cadre de la politique générale de l'État ;
2) l'adoption des textes de loi relatifs à la promotion de la culture, des particularismes et des traditions nationales des citoyens de la région ;
3) l'adoption des textes de loi relatifs aux instances à caractère officieux et aux entreprises locales ;
4) l'adoption des projets de plans détaillés préparés par Conseil exécutif dans les domaines économique.

- La politique colonialiste

Évidemment, l’autonomie kurde fut de courte durée. Les négociations avec le gouvernement irakien échouèrent parce que les Kurdes trouvèrent insuffisante l’autonomie accordée. Dès lors, soutenus financièrement et encouragés par l’Iran qui refusait toute concession à ses propres Kurdes, les Kurdes d’Irak se soulevèrent contre le gouvernement de Bagdad. La guerre se termina en 1975 lorsque l'Iran retira son soutien aux Kurdes irakiens, après avoir conclu un accord avec l'Irak. De plus, l'invasion, l'occupation et la division du Kurdistan n'ont pas seulement affecté les Kurdes, mais aussi les minorités assyrienne, arménienne, turkmène, etc. Dès lors, le régime de Saddam Hussein entreprit une campagne d'arabisation et des centaines d'écoles kurdes durent fermer. En fait, des milliers d'écoles furent entièrement détruites, tandis que des milliers d'enfants furent privés d'instruction.

En 1983, la Loi n° 28 de 1983 précisa les droits des populations arabes et des groupes minoritaires, ce qui incluait les Kurdes, dont le nom n'était même plus mentionné :

Article 3

a) Les droits et les libertés des Arabes et des membres des groupes minoritaires dans la région doivent être protégés, conformément aux dispositions de la Constitution, de la loi et des décisions promulguées en relation avec celles-ci. L'administration autonome est tenue de garantir l'exercice de ces droits et ces libertés ;

b) Les Arabes et les membres de groupes minoritaires dans la région doivent être représentés dans toutes les institutions autonomes sur la base de leurs membres en proportion de la population totale de la région et ils auront accès à des fonctions publiques, conformément aux règlements et décisions s'y rapportant.

La ville d'Arbil (Erbil) fut proclamée «capitale d'été» par Saddam Hussein à la suite des contributions de la population arabophone à la guerre contre l'Iran. En réalité, la politique colonialiste imposée par Bagdad avait pour effet de susciter une hostilité des minorités contre les Kurdes, sinon une hostilité réciproque, provoquant affrontements, déportations et exils. La région autonome comptait alors une bonne proportion d'Arabes irakiens, car Saddam Hussein avait poursuivi une politique d'arabisation intensive (et de minorisation des Kurdes) : des milliers de familles kurdes furent chassées des villes de Kirkouk et de Mossoul. Les maisons que ces familles avaient fuies furent occupées par des «colons» arabes irakiens. En réalité, plus de 400 000 non-arabophones de Kirkouk furent ainsi forcés de renoncer à leur nationalité et de se déclarer Arabes ou durent chercher refuge dans les zones libérées (sous contrôle international) du Kurdistan irakien.

3.4 La «solution finale» de 1987

Malgré la politique d'arabisation intensive dans le Kurdistan, les «déplacements» de population, les exécutions des leaders kurdes, les guerres qui durent par intermittence depuis 1961, le gouvernement irakien n’a jamais pu venir à bout des Kurdes. C’est alors que commença en 1987 la campagne génocidaire du régime du président Saddam Hussein. En effet, le décret no 160 du 29 mars 1987 du Conseil de commandement de la Révolution (CCR) mettait en œuvre la «solution finale» au problème kurde en recourant aux armes chimiques. Bien que formellement interdit par la convention de Genève depuis 1925, l'usage des armes chimiques fut ainsi utilisé pour la première fois par un État contre une partie de sa propre population. Le 3 juin 1987, le proconsul, un cousin de Saddam Hussein, signa sa directive personnelle no 28/3650 qui déclarait «zone interdite» un territoire couvrant plus de 1000 villages kurdes d'où toute vie humaine ou animale devait être éliminée:

Toute circulation de nourriture, de personnes ou de machines vers des villages prohibés pour des raisons de sécurité est totalement interdite [...]. Concernant les moissons, elles doivent être terminées avant le 15 juillet et, à partir de cette année, l'agriculture ne sera plus autorisée dans cette région [...]. Les Forces armées doivent tuer tout être humain ou animal présent dans ces zones.

Afin de «nettoyer» les réduits des maquisards et les villages de montagnes difficiles d'accès, les Forces armées irakiennes durent évacuer et détruire tous les villages kurdes, regrouper leurs habitants dans des camps aménagés le long des grands axes routiers et éliminer physiquement les populations considérées comme «hostiles». 

Au total, 200 000 soldats – dont un bataillon d’armes chimiques – soutenus par l’aviation menèrent une «campagne de nettoyage final» dans le Kurdistan, particulièrement dans les zones kurdes longeant la frontière turque. Les destructions des villes et villages kurdes se poursuivirent jusqu’en 1989 alors que Qala Diza, une ville de 120 000 habitants près de la frontière iranienne, fut évacuée, dynamitée et complètement rasée. Au total, plus de 4500 villages furent rayés de la carte dans le cadre de la «campagne Anfal», dans l'indifférence générale de la communauté internationale. Plus de 200 villages furent gazés, dont Halabja où 5000 habitants succombèrent au cocktail chimique déversé par l'aviation irakienne. Le nettoyage ethnique fut exécuté lors de raids nocturnes, d'exécutions de masse, les corps jetés dans des fosses communes anonymes. La plupart des corps des 180 000 victimes n'ont jamais été retrouvés. Puis, en 23 avril 1989, le président Saddam Hussein, estimant la question kurde «réglée», abolit le Comité des affaires du Nord du CCR qu'il avait créé dix ans auparavant et révoqua les pouvoirs spéciaux conférés au proconsul, son cousin. Tout ne fut pas terminé pour autant! À cette époque, Saddam Hussein, en guerre contre l'Iran, n'était pas encore inscrit sur la liste noire des Américains.

4 La «zone de protection» internationale

Peu de temps après la guerre du Golfe, en mars 1991, les populations kurdes d'Irak furent de nouveau la cible des militaires irakiens: ce furent les massacres des populations civiles par des gaz chimiques et exode de trois millions de kurdes. C’est pourquoi, en avril 1991, la résolution n° 688 de l'ONU imposa à l’Irak une «zone de protection» dans le nord du pays et décida d'en garantir la sécurité par des patrouilles aériennes au nord du 36e parallèle surveillées par les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne lors de l'opération appelée «Provide Comfort». 

Mais les Kurdes irakiens ont dû se débrouiller tout seuls dans leur zone soumise à l'embargo international contre l'Irak qui leur avait interdit d'importer le moindre équipement technique et de concevoir le moindre projet de développement économique. Cet isolement fut accentué par un blocus irakien, décrété en octobre 1991: Bagdad avait retiré tous ses fonctionnaires des provinces kurdes et interdit l'entrée dans celles-ci de l'essence et de tout autre produit pétrolier. Lorsque la guerre du Golfe a éclaté en 1991, le Kurdistan irakien était déjà en ruines. C'est ce que désirait Saddam Hussein: semer le chaos dans la région.

Néanmoins, la création d'une zone d'exclusion aérienne dans le nord de l'Irak, protégée par les militaires américains et britanniques, ont eu pour effet de conférer aux Kurdes une autonomie réelle. En 1992, les Kurdes d'Irak tinrent leurs premières élections démocratiques, lesquelles permirent la création, à Erbil, d'un parlement kurde autonome et d'un gouvernement régional démocratiquement élu. Le Parlement autonome comptait 100 sièges réservés aux Kurdes, 5 aux Assyriens et 10 aux Turkmènes. Soucieux de rassurer les États voisins, le Parlement kurde se prononça en faveur d'un fédéralisme respectant l'intégrité territoriale de l'Irak. Comme on pouvait s'y attendre, les écoles kurdes furent réouvertes dans toutes les régions «libérées». En ce qui concerne les diverses minorités linguistiques du Kurdistan, les autorités kurdes entreprirent de promouvoir le statut des langues minoritaires afin qu'elles puissent être utilisées dans les médias et dans l'enseignement dans les écoles primaires et secondaires. En même temps, le kurde dut être promu comme langue de l'administration dans les zones kurdes. Les populations arabes sunnites implantées par Saddam Hussein ont été dans l'obligation de rendre les terres aux Kurdes et de voir leurs villes incluses dans un Kurdistan autonome.

4.1 Les luttes inter-kurdes

Toutefois, faute de moyens, l’administration kurde n'a pu mettre sur pied une force de police autonome, ni même payer régulièrement les fonctionnaires assurant les services de base. Les milices des partis, héritées de la période de guérilla, assurèrent alors l'ordre public. De plus, les partis kurdes au pouvoir, n’ayant pu élaborer de politique commune – les élections au suffrage universel de mai 1992 avaient donné une supériorité d’un seul siège au Parti démocratique kurde (PDK) de Massoud Barzani sur l'Union patriotique du Kurdistan (UPK) de Jalal Talabani – soutinrent des milices séparées qui ont rapidement dégénéré en guerres inter-kurdes, le tout encouragé par les pays voisins (Iran et Turquie), ce qui plongea la région dans le chaos.

Le Kurdistan autonome fut rapidement scindé en deux entités tribalo-politiques, l'une au nord, adossée à la Turquie et dominée par le PDK de Barzani, l'autre, au sud, adossée à l'Iran, et sous le contrôle de l’UPK de Talabani: autrement dit, un «Barzaniland» contre un «Talabaniland». Pire, pendant que le premier quémandait de l’aide au maître de Bagdad, le second faisait de même auprès de Téhéran, le tout ponctué de fortes embrassades télévisées. Selon toute vraisemblance, les Américains auraient versé aux deux chefs kurdes près de 100 millions de dollars afin d’humilier, harceler et affaiblir le président Saddam Hussein. Ces luttes fratricides ne se sont terminées que vers la fin de 1996 au prix de milliers de morts. Massoud Barzani, le leader du Parti démocratique kurde, est devenu temporairement le maître du Kurdistan irakien. La situation chaotique au Kurdistan irakien a certainement favorisé les interventions de l'armée iranienne et surtout de l'armée turque. 

La guerre civile de 1994 à 1998, au cours de laquelle se sont affrontés les partisans du PDK de Barzani et de l’UPK de Talabani, n’est pas encore complètement effacée des mémoires. Aujourd'hui, la nouvelle génération ne semble pas adhérer nécessairement «vieux partis» de leurs prédécesseurs et elle ne cautionne pas toutes les décisions politiques des deux principaux partis kurdes.

En avril 1993, c’étaient les troupes iraniennes qui occupèrent une partie du territoire du Kurdistan d'Irak, et des dizaines de villages nouvellement reconstruits furent détruits et plus de 10 000 paysans kurdes durent fuir les zones pilonnées part l'artillerie lourde de l'armée iranienne. 

En mars 1995, la Turquie poursuivit ses ingérences et 35 000 militaires envahirent la zone dite «de protection» de l’Irak pour multiplier, un mois et demi durant, les destructions et les massacres... Le 22 octobre 1997, le quotidien turc Hurriyet, s’appuyant sur des sources officielles, révéla que 8000 soldats turcs resteraient à l'intérieur de l'Irak dans une zone tampon d'une profondeur de 15 kilomètres, le long des 330 kilomètres d'une frontière qui sépare les deux pays. 

Au terme de cette guerre génocidaire, 90 % des villages kurdes ont été rayés de la carte, ainsi qu'une vingtaine de villes. Les campagnes sont restées truffées d'environ 15 millions de mines afin de les rendre impropres à l'agriculture et à l'élevage. De plus, 1,5 million de paysans kurdes ont été internés dans des camps. Depuis 1974, la guerre de Bagdad contre les Kurdes s’est soldée par plus de 400 000 morts, dont près de la moitié disparus, soit environ 10 % de la population kurde de l'Irak.

4.2 La reconstruction du Kurdistan

Néanmoins, c’est dans ce contexte apocalyptique de crise économique, de pénurie (eau, électricité, pétrole, alimentation, soins de santé, etc.) et de violence et avec l'aide de certaines organisations non gouvernementales que les Kurdes ont pu reconstruire une partie de leurs villages détruits, redémarrer tant bien que mal l'agriculture, rouvrir de nombreuses écoles et même assurer le fonctionnement intermittent de trois universités.  En 2000, les Kurdes avaient reconstruit plus de 70 % de ce que Saddam Hussein avait réussi à détruire, dont plus de 3000 villages. Les deux grands partis politiques, le Parti démocratique kurde (PDK) de Massoud Barzani et l'Union patriotique du Kurdistan (UPK) de Jalal Talabani, n’ont pas cessé de mobiliser leurs forces de façon à se maintenir dans leur espace et à y installer un appareil militaire et civil efficace.

Le gouvernement autonome s'est mis à utiliser le kurde dans ses relations avec la population locale. Quarante partis politiques représentèrent les divers courants ethniques et religieux de la région, et possédèrent leurs propres médias. La justice – ou ce qui en restait – s'est remis à fonctionner en kurde, et les fonctionnaires du régime en exil à utiliser le kurde.   

En éducation, la résolution SCR-986 du gouvernement régional kurde prévoyait dès 1997 l'affectation de fonds plus substantiels pour le développement du système éducatif. Le gouvernement kurde a construit 160 établissements secondaires et 85 jardins d'enfants. En ce qui concerne les études supérieures, le gouvernement kurde d'Irak a préparé un plan global représentant un budget de 25 millions de dollars US et, depuis l'application de la résolution SCR-986, un changement significatif s'est produit dans l'éducation, car le nombre d'accès aux études universitaires (l’Université de Salah al-Din) a augmenté.

Établissements scolaires au Kurdistan d'Irak en 1998/1999

Établissements scolaires Nombre d'enseignants Nombre d'étudiants Nombre de collèges et d'écoles Nombre de
départements
Universités
Salahadin 444 7 524 12 44
Souleimaniyeh 159 3 067 7 18
Duhouk 149 1 689 7 16
Instituts de Technologie        
Erbil Technical 35 1 077 1 9
Souleimaniyeh Technical 35 1 628 1 8
Duhok Technical 56    845 1 5
Écoles secondaires  -  -
Erbil 2982 42 612 146 -
Souleimaniyeh 2492 52 124 182 -
Duhouk 1020 27 004 97 -

Source : http://www.gy.com/www/ww1/ku_e.htm

En matière d’éducation, il reste encore à accroître le nombre des professeurs, développer l’Université de Saladin et ouvrir des établissements d’enseignement à Erbil et à Souleimaniyeh, afin de disposer d’équipements adéquats pour les étudiants. Les établissements scolaires accusent une pénurie alarmante de matériel pédagogique: livres en kurde, mobiliers, tableaux noirs, etc.  Un référendum sur l’indépendance doit se tenir le 25 septembre 2017 dans le Kurdistan irakien.

5 La politique linguistique du Kurdistan

La politique linguistique décrite ici est celle correspondant après l'adoption de la Constitution irakienne de 2005 créant ainsi un «État fédéré» avec le Kurdistan irakien. Dans les faits, le fédéralisme irakien a été adopté spécifiquement pour la Région autonome du Kurdistan (article 117.1 de la Constitution).

Article 117

1) La présente Constitution, dès son entrée en vigueur, reconnaît la région du Kurdistan, ainsi que ses pouvoirs existants, comme une région fédérée.

2) La présente Constitution prévoit que de nouvelles régions peuvent être établies conformément à ses dispositions.

5.1 La région autonome

Seul le Kurdistan, qui regroupe les provinces ou gouvernorats d'Erbil (Arbil en arabe), de Dohouk (Dahūk en arabe) et de Souleimaniyeh (prononcer [sou-lai-manié]), a actuellement le statut de «région autonome» en Irak. D'autres gouvernorats réclament le statut de «région autonome» : Saladin, Anbar et Basrah (voir la carte du pays avec ses gouvernorats). Bref, si plusieurs gouvernorats ont exprimé leur désir d'acquérir ce statut, les dirigeants irakiens fédéraux ont estimé qu'une telle entreprise était prématurée et pourrait provoquer des conflits à l'intérieur du pays.

La formation des autres régions autonomes, notamment dans les zones chiites, a été reportée à la demande des sunnites à la suite d'une loi élaborée dans les six mois suivant la première réunion de la Chambre des députés (ou Chambre des représentants). Cette période de six mois commençait à partir du 16 mars 2006, mais aucune loi n'a pu encore être adoptée à ce jour. C'est pourquoi l’Irak fédéral n'est composé que d’une seule région fédérée, le Kurdistan, les autres gouvernorats demeurant durant un temps indéterminé sous la seule autorité du gouvernement fédéral.

Les deux plus grandes villes du Kurdistan irakien, Mossoul et Kirkouk, pourtant à forte population kurde, ne sont pas incluses dans la Région autonome. La frontière n'est d'ailleurs pas encore définitive jusqu'à ce qu'un recensement et des élections soient organisés par le gouvernement Irakien.

Ces mesures ont été prévues à l'article 58-c de la Loi sur l'administration de l'État de l'Irak sous la période de transition (2004) :

Article 58

(C) La résolution permanente des territoires disputés, y compris Kirkouk, doit être reportée jusqu'à ce que ces mesures soient complétées, qu'un recensement juste et transparent ait été mené et que la constitution permanente ait été ratifiée. Cette résolution doit être compatible avec le principe de la justice, en tenant compte de la volonté de  la population de ces territoires.

La situation politique étant ce qu'elle est en Irak, rien n'a été fait jusqu'à ce jour. La Constitution irakienne de 2005 prévoit un référendum à Kirkouk, dont le gouvernorat compte 900 000 habitants et recèle les deuxièmes plus grandes réserves pétrolières du pays après le Sud. En raison des nombreux désaccords, le référendum dut être repoussé à plusieurs reprises et n’a finalement jamais eu lieu. Profitant du vide juridique, les forces kurdes en ont profité pour s’emparer de la ville de Kirkouk, et ce, sans résistances. Il faut préciser que, devant l’avancée spectaculaire de l’État islamique dans la région, les Kurdes n'avaient plus besoin d'autre motif pour intervenir militairement. Cette prise de Kirkouk constitue un atout supplémentaire pour faire valoir leurs revendications auprès de l’État central.

5.2 La Constitution fédérale

Au plan religieux, l’Irak est multiforme. Cette réalité est aujourd'hui inscrite dans la Constitution fédérale, dont l’article 3 proclame que «l’Irak est un pays aux multiples ethnies, religions et confessions»:

Article 3

L'Irak est un pays aux multiples ethnies, religions et confessions. Il est un membre fondateur et actif de la Ligue arabe ; il applique sa charte, et il fait partie du monde islamique.

Les nouvelles dispositions sur la question linguistique ne peuvent qu'être plus positives pour l'ensemble des communautés qui habitent ce pays. L'article 4 de la Constitution fédérale de 2005 édicte ce qui suit:

Article 4

1) L'arabe et le kurde sont les deux langues officielles de l'Irak. Le droit des Irakiens d'instruire leurs enfants dans leur langue maternelle est garanti, comme le turkmène, le syriaque et l'arménien, dans des établissements d'enseignement publics, conformément aux directives éducatives, ou en toute autre langue dans des établissements d'enseignement privés.

2) La portée du terme de langue officielle et les moyens d'appliquer les dispositions du présent article seront définis conformément à la loi qui doit inclure :

a) La publication du Journal officiel en deux langues;

b) Les discours, communications et manifestations dans leurs formes officielles, telles que le Conseil des représentants, le Conseil des ministres, les tribunaux et les conférences officielles, dans chacune des deux langues;

c) La reconnaissance et la publication des documents et correspondances officiels en deux langues;

d) Les écoles publiques qui enseignent les deux langues, conformément aux directives d'enseignement;

e) L'usage des deux langues dans toute disposition décrétée en vertu du principe de l'égalité comme les billets de banque, les passeports et les timbres.

3) Les institutions et agences fédérales dans la région du Kurdistan doivent employer l'arabe et le kurde.

4) Le turkmène et le syriaque sont deux autres langues officielles dans les unités administratives au sein desquelles elles représentent une densité d'occupation.

5) Chaque région ou gouvernorat peut adopter une autre langue locale comme une langue officielle complémentaire si la majorité de sa population en décide lors d'un référendum général.

En fait, les dispositions constitutionnelles de 2005 proviennent de la Loi sur l'administration de l'État de l'Irak sous la période de transition (2004).  En témoigne l'article 9 de la loi, aujourd'hui obsolète:

Article 9

La langue arabe et la langue kurde sont les deux langues officielles de l'Irak. Le droit des Irakiens d'éduquer leurs enfants dans leur langue maternelle comme le turkmène, le syriaque ou l'arménien dans les établissements publics d'enseignement,  conformément aux orientations pédagogiques, ou dans toute autre langue dans les établissements privés d'enseignement, est garanti. La portée de l'expression «langue officielle» et les moyens d'application des dispositions du présent article sont définis par la loi et doivent comprendre:

(1) La la publication du Journal officiel dans les deux langues;

(2) La parole et l'expression dans les domaines officiels, comme la Chambre des représentants, le Conseil des ministres, les tribunaux et les conférences officielles, dans l'une ou l'autre des deux langues ;

(3) L'examen et la publication des documents officiels et de la correspondance dans les deux langues ;

(4) L
'ouverture d'écoles qui enseignent les deux langues, conformément aux orientations pédagogiques ;

(5) L
'utilisation des deux langues dans toute question visée par le principe d'égalité, comme les billets de banque, les passeports et les timbres.

(6) L'utilisation des deux langues dans les institutions et organismes fédéraux dans la région du Kurdistan.

L’arabe et le kurde sont maintenant les deux langues officielles de l’Irak. Il en résulte que le kurde est devenu la cinquième langue officielle au Proche-Orient, après l'arabe, le farsi (iranien ou persan), le turc et l’hébreu.

De plus, les autres minorités (chaldo-assyrienne et turkmène) ont le droit d’utiliser leur langue dans leurs établissements d'enseignement et les entités administratives locales.  Les sunnites avaient demandé que seul l'arabe soit la langue officielle de l'Irak et le kurde, la langue officielle pour le Kurdistan, ce que refusaient les Kurdes. De plus, les Kurdes ont réussi à obtenir que soient mentionnées les autres langues, telles que le turkmène et le syriaque, et le droit de ces minorités de faire instruire leurs enfants dans leur langue maternelle.

Quant à l'article 125 de la Constitution fédérale de 2005, il garantit des droits administratifs, politiques, culturels et éducatifs aux diverses nationalités, telles que les Turkmènes, les Chaldéens, les Assyriens et tous les autres composants du pays:

Article 125 :

La présente Constitution garantit les droits administratifs, politiques, culturels et éducatifs aux diverses nationalités, telles que les Turkmènes, les Chaldéens, les Assyriens et toutes les autres composantes du pays. Il en sera prévu ainsi conformément à la loi.

Le Kurdistan conserve son statut d'autonomie dans le cadre d'une fédération, alors que les autres provinces du pays pourront élaborer un éventuel gouvernement local, en attendant que cette question soit réglée par un gouvernement dûment élu. L'islam continue d'être la religion officielle de l’État et l’une des sources de législation, tout en garantissant la liberté totale de toutes les autres religions et de leurs pratiques.

5.3 La Constitution régionale de 2009

Le Kurdistan irakien dispose de sa propre constitution (2009). L'article 1er proclame que «la région du Kurdistan irakien est une région au sein de l'État fédéral de l'Irak»:

Article 1er

La région du Kurdistan irakien est une région au sein de l'État fédéral de l'Irak. Elle est une république démocratique avec un système politique parlementaire basé sur le pluralisme politique, le principe de la séparation des pouvoirs, ainsi que le transfert pacifique du pouvoir au moyen des élections directes, générales et périodiques, qui utilisent un scrutin secret.

L'article 7 de la Constitution régionale énonce que «le peuple du Kurdistan irakien a le droit de déterminer son propre destin, et a choisi de son propre gré d'être une région fédérale au sein de l'Irak»:
 

Article 7

Le peuple du Kurdistan irakien a le droit de déterminer son propre destin, et a choisi de son propre gré d'être une région fédérale au sein de l'Irak, aussi longtemps que l'Irak respectera le système fédéral, démocratique, parlementaire et pluraliste, et restera attaché aux droits des individus et des groupes, tel qu'il est énoncé dans la Constitution fédérale.

L'article 14 de la Constitution contient les dispositions linguistiques. Il reconnaît que le kurde et l'arabe sont les deux langues officielles de la Région autonome du Kurdistan et que tous les citoyens ont le droit de faire instruire leurs enfants dans leur langue maternelle, y compris les Turkmènes, les Assyriens et les Arméniens, dans les établissements scolaires du gouvernement et conformément aux orientations pédagogiques.

Article 14

1) Le kurde et l'arabe doivent être les deux langues officielles de la Région du Kurdistan. La présente Constitution garantit le droit des citoyens de la région du Kurdistan d'instruire leurs enfants dans leur langue maternelle, y compris les Turkmènes, les Assyriens et les Arméniens, dans les établissements scolaires du gouvernement et conformément aux orientations pédagogiques.

2) À côté du kurde et de l'arabe, le turkmène et l'assyrien sont des langues officielles dans les districts administratifs qui sont densément peuplées par les locuteurs du turkmène et de l'assyrien. La loi devras réglementer ces dispositions.

3) En ce qui concerne la langue officielle, l'article 4 de la Constitution fédérale doit être adopté partout où il existe une possibilité légale d'appliquer ses dispositions dans la région du Kurdistan.

De plus, le turkmène et l'assyrien sont des langues officielles dans les districts administratifs qui sont densément peuplées par les locuteurs de ces langues. L'article 5 de la Constitution régionale énonce que la Région autonome du Kurdistan est composée de Kurdes, d'Arabes, de Chaldo-Assyro-Syriaques, d'Arméniens et d'autres citoyens:

Article 5

Les habitants de la région du Kurdistan sont composées de Kurdes, d'Arabes, de Chaldo-Assyro-Syriaques, d'Arméniens et d'autres citoyens du Kurdistan.

L'article 29 de la Constitution régionale reconnaît que les membres membres appartenant à l'un des groupes ethniques ou religieux ont le droit à la reconnaissance juridique de leurs noms et le droit d'utiliser les noms traditionnels et locaux des endroits dans leur langue:

Article 29

Les membres appartenant à l'un des groupes ethniques ou religieux ont le droit à la reconnaissance juridique de leurs noms et le droit d'utiliser les noms traditionnels et locaux des endroits dans leur langue, tout en respectant les dispositions de la législation linguistique de la région du Kurdistan.

 Enfin, l'article 22 énonce que «toute personne arrêtée doit être informée immédiatement et dans sa langue maternelle, de l'accusation portée contre elle»:

Article 22

Le droit à un procès équitable

2)
La détention des personnes est interdite. Nul ne peut être arrêté ou emprisonné, sauf en conformité avec la loi, et sur la base d'une ordonnance rendue à cet effet par une autorité judiciaire compétente. Toute personne arrêtée doit être informée immédiatement et dans sa langue maternelle, de l'accusation portée contre elle. L'individu appréhendé a le droit de recourir à un avocat. Au cours de l'enquête et au procès, le tribunal nomme un avocat, qui siège au frais du gouvernement, pour défendre la personne accusée d'avoir commis un crime ou un délit et qui ne possède pas un avocat pour la défendre.

5.4 Les pratiques réelles

Dans le domaine de la législature, les débats ont lieu en kurde et en arabe, et les lois sont promulguées et rédigées dans les deux langues officielles. Cependant, il subsiste certaines difficultés pour désigner des représentants des minorités assyriennes ou syriaques. En matière de justice, il n'est pas facile d'obtenir des interprètes pour couvrir des procès dans les langues minoritaires admises. En général, les procès se déroulent en kurde ou en arabe, ou dans les deux langues. Les communautés minoritaires et d'autres populations vulnérables font état d'un manque persistant de mécanismes efficaces pour les protéger de la violence des milices armées. Les représentants des minorités disent subir certaines discriminations dans l'exercice de leurs droits linguistiques et politiques.

- Les langues administratives

Malgré la réconciliation depuis le mois de mai 2006 du PDK (Parti démocratique kurde de Massoud Barzani) et de l’UPK (Union patriotique du Kurdistan de Jalal Talabani), les partis politiques kurdes ne sont pas pour autant unis pour former une administration unique. Dans le Nord, les gouvernorats de Dohouk et d'Erbil sont administrés par le PDK, alors que le gouvernorat de Souleimaniyeh est géré par l'UPK. La principale langue administrative dans le Nord est le kurde kurmanji (septentrional), alors que c'est le kurde sorani (central) dans le Sud.

En ce qui concerne les autres langues, les Arabes et les Turkmènes accusent les Kurdes de vouloir les «kurdifier», c'est-à-dire de les assimiler à la majorité kurde.

Sur le terrain, les autorités kurdes contrôlent de facto, grâce à une armée non régulière (les peshmergas), de nombreux territoires disputés de peuplement mixtes où cohabitent plusieurs minorités arabes, kurdes, turkmènes, chrétiennes, yézidies, chabak, etc. Par exemple, une trentaine d’unités administratives des gouvernorats de Ninive, de Kirkouk et de Diyala sont effectivement contrôlées par les milices kurdes. Des accrochages avec l’armée irakienne se produisent fréquemment, les forces kurdes s’opposent au déploiement de l'armée fédérale dans les territoires qu’elles contrôlent tant à l’intérieur qu'à l’extérieur du Kurdistan. Divers groupes mafieux et criminels en profitent pour s’emparer des richesse dans ces territoires.

- Les langues d'enseignement

Le système éducatif de la Région autonome est régi avec une responsabilité partagée entre le ministère de l'Éducation et la Commission de l'enseignement supérieur (Committee for Higher Education). Le ministère de l'Éducation prend toutes les décisions stratégiques à long ou à court terme concernant les niveaux de l'enseignement primaire et secondaire. L'enseignement supérieur est de la responsabilité de la Commission de l'enseignement supérieur. Dans le Kurdistan, l'école publique est gratuite.

Les niveaux d'enseignement dans le Kurdistan irakien comprennent deux ans d'éducation préscolaire pour le groupe d'âge 4-5 ans (non obligatoire), six ans pour le primaire obligatoire (6-11 ans) et six ans pour le secondaire des deux cycles de trois ans chacun. Il existe aussi des écoles secondaires de formation professionnelle (industrie, commerce, agriculture, arts, etc.) d'une durée de trois ans.

En matière d'enseignement, la politique linguistique du gouvernement régional du Kurdistan est de promouvoir les deux principales langues kurdes dans l'enseignement primaire: le kurmanji et le sorani. Dans le Nord, c'est le kurmanji, mais le sorani dans le Sud. Le ministère de l'Éducation tente bien de fusionner l'enseignement des deux variétés linguistiques, mais la tâche n'est pas facile. En général, les élèves reçoivent 8 h/semaine d'enseignement en kurde, 5 h/sem. en arabe et 3 h/sem. en anglais.

Au secondaire, les langues secondes obligatoires sont l'arabe et l'anglais. En général, les élèves préfèrent les cours d'anglais parce que l'arabe est perçu comme la langue de l'oppression et des atrocités de l'ancien régime de Saddam Hussein. Par contre, l'anglais est considéré comme la langue universelle de la modernité. Dans tous les cas, le kurde, l'arabe et l'anglais sont enseignés à part égale au secondaire, ce qui se traduit pas un enseignement de quatre ou cinq heures/semaine par langue.

Le gouvernement régional du Kurdistan favorise officiellement la diversité et les droits linguistiques des minorités qui, selon le cas, reçoivent un enseignement en assyrien néo-araméen, en arménien, en syriaque, en turkmène ou en arabe. Dans les faits, seul l'arabe est assuré dans les écoles minoritaires, bien que le turkmène et l'assyrien, voire l'arménien, soient offerts aux minorités, mais des difficultés techniques et culturelles, sans oublier la pénurie en ressources humaines (manque d'enseignants qualifiés), empêchent souvent l'enseignement de ces langues. Kurdes, Arabes et Turkmènes se font parfois la petite guerre, tandis que les Kurdes se font accuser de «kurdifier» la région.

En raison de la diversité des langues, de nombreux Kurdes utilisent l'arabe comme langue véhiculaire afin de communiquer avec les membres de leur propre groupe ethnique dans d'autres parties du pays. Les communautés chrétiennes et les yézidis ont le droit de fonder des écoles dans leur religion. 

Dans les écoles privées, le kurde et l'anglais sont les langues d'enseignement, mais il existe plusieurs écoles où le français et l'allemand sont offerts comme langue seconde.  Ces établissements d'enseignement sont très critiqués par la majorité de la population kurde parce que les frais d'admission sont trop élevés.

Par ailleurs, l'éducation au Kurdistan a encore besoin d'un soutien financier accru, car de nombreux bâtiments n'ont pas été reconstruits dans certaines villes, ce qui se traduit par des écoles et des classes surchargées.

Quant à l'enseignement supérieur, il varie de deux à six ans. Le Kurdistan compte plusieurs instituts supérieurs et trois universités: l'Université de Saladin, l'Université de Souleimaniyeh et l'Université de Dohouk. Au total, on compte une vingtaine d'établissements supérieurs. Dans tous les cas, le kurde, l'anglais et l'arabe sont les langues d'enseignement. Pour être admis dans un établissement d'enseignement supérieur, la maîtrise de ces trois langues est indispensable. Il existe divers cours de langue offerts par l'Institut culturel kurde dans la région du Kurdistan, ainsi que des cours offerts par les écoles de langues.

- Les langues et les médias

Sous le régime de Saddam Hussein, les médias étaient sévèrement limités et strictement contrôlés par l'État irakien. Il existait un réseau de nouvelles appelé «Agence irakienne de nouvelles», qui fonctionnait comme porte-parole du régime. Tout autre support était formellement interdit, alors que les antennes paraboliques étaient illégales, bien que certains individus ou organismes aient pu parfois contourner l'interdit, notamment au Kurdistan. À cette époque, il n'y avait aucun journal en kurde, ni station de télévision, sauf des stations de radio clandestines.

Après 1991, l'interdiction des antennes paraboliques fut levée et alors apparurent les journaux, les stations de radio et de télévision en langue kurde. Il existe beaucoup de journaux en langue kurde, de même que des stations de radio et de télévision diffusant en kurde. Rappelons que le PDK (Parti démocratique du Kurdistan) et l'UPK (Union patriotique du Kurdistan) dominent la scène politique depuis fort longtemps. Or, ces deux partis politiques, ainsi que d'autres moins importants, contrôlent la plupart des médias dans le Kurdistan irakien.   

Les journaux les plus importants sont le Khabat, le Kurdistan Nuwe et le Rozhnama, sans oublier les hebdomadaires Hawlati et l'Awene. L'UPK publie deux quotidiens: le Kurdistani Nuwe en kurde et l'al-Ittihad en arabe. Le PDK publie le Khabat em kurde et l'al-Ta'akhi en arabe. Le Rozhnama est associé à l'UPK. Les hebdomadaires sont plus généralement indépendants.

Beaucoup de stations de radio diffusant en kurde dans la Région autonome sont exploitées par les partis politiques: Al Sharqiya, Zagros Radio, Duhok Radio, Kirkuk Radio, etc. Une exception notable: Radio Nawa, une station indépendante de nouvelles, qui a été lancée dans la région en 2005. La plupart d'entre elles diffusent des émissions de divertissement, mais certaines se spécialisent dans les questions locales et de nouvelles mises à jour aux heures ou aux demi-heures. Les langues les plus utilisées sont, outre le kurde, l'arabe, l'anglais, le turc, le turkmène et le syriaque. L'UPK possède le réseau de télévision Kurdstat, alors que le PDK contrôle le Kurdistan Satellite TV.  Il existe aussi des dizaines de stations de télévision terrestres, la plupart étant dirigées par des partis politiques.

Un rapport de l'ONU daté de 2007 a noté que les autorités du Gouvernement régional du Kurdistan continuent de soumettre les journalistes à du harcèlement, des arrestation et des poursuites judiciaires pour leurs reportages sur la corruption du gouvernement, la pauvreté des services publics ou d'autres questions d'intérêt public. L'Internet a donné une nouvelle dimension aux médias kurdes. En couvrant les dernières nouvelles, les sites ont rempli un vide laissé par les radiodiffuseurs. En outre, l'Internet a donné une plate-forme pour la diaspora kurde qui n'a pas toujours accès aux médias d'impression.

La politique linguistique du Kurdistan irakien n'est pas parfaite en ce qui a trait aux minorités, mais elle est de beaucoup préférable à celle de Saddam Hussein. Seule la minorité arabophone est assurée de voir respecter ses droits linguistiques. Pour les autres minorités linguistiques, ces droits sont plus aléatoires, sauf en matière de religion.    

Pourtant, le Kurdistan irakien actuel semble être devenu une terre d'accueil pour des Irakiens fuyant la violence, car la Région autonome apparaît moins concernée par la guerre civile. Le Kurdistan irakien est pratiquement devenu un État indépendant et, abstraction faite de l'éphémère république de Mahabad de 1945-1946, il s'agit là du premier territoire auto-administré par des Kurdes.

Lorsque nous posons un regard objectif sur le Kurdistan irakien, force est de constater que le territoire est devenu la région la plus moderne et la plus prospère que toute autre région non seulement de l'Irak, mais de tout le Proche et le Moyen-Orient, à l'exception des États du Golfe. À part les nombreux réfugiés qui ont envahi le Kurdistan afin de fuir les zones contrôlées par le groupe armé "État islamique", il n’y a plus beaucoup de signe visible de pauvreté ou de graves inégalités socio-économiques si répandues dans toute l'ancienne Mésopotamie. Contrairement à ce qui se passe dans les États autocratiques du Golfe, la richesse due au pétrole semble distribuée plus équitablement.

«Le Kurdistan fonctionne bien», déclarait le président Barack Obama au magazine Time, en septembre 2014, pour justifier les frappes américaines visant à freiner l'avancée du groupe État islamique sur le territoire kurde du nord de l'Irak. Le président des États-Unis déclarait également : «Il y existe une tolérance religieuse que nous aimerions voir ailleurs. Alors, je pense qu'il est important de s'assurer que cet espace soit protégé.» Les Kurdes irakiens constituent le peuple de cette région le plus favorable à l’Occident, ainsi que son allié le plus fidèle. Les Kurdes ont aussi compris qu’ils vivent dans une région difficile et qu'ils ne peuvent survivre sans de puissants alliés. Néanmoins, le Kurdistan irakien ne correspond pas vraiment au modèle idéalisé d'une démocratie, d'une bonne gestion et du respect des droits de l'homme qu'on lui prête. Évidemment, en comparaison avec ce qui se passe à Bagdad, la situation dans la Région autonome du Kurdistan est nettement préférable, mais cela n’empêche ni les dérives autoritaires, ni le népotisme, ni le clientélisme, ni la corruption.

Cependant, si les États-Unis voulaient sauver le Kurdistan irakien, il n'était pas aussi certain que celui-ci soit prêt à sauver l'Irak de la désintégration. Depuis leur quasi-indépendance de 1991 et la Constitution de l'État fédéral en 2005, les Kurdes se sont prêtés au jeu. Ils ont participé non seulement à la création de l'État fédéral, mais aussi à son fonctionnement. Aujourd'hui, rien ne va plus, les Kurdes étant à bout de patience, car rien ne bouge au Parlement fédéral.

De façon générale, la nouvelle génération kurde ne parle pas ou peu l'arabe, car elle a toujours parlé, étudié et écrit en kurde, parfois en anglais. Pour cette génération de Kurdes, ce qu'elle appelle «l'Irak des Arabes» est la cause de tous les malheurs. Or, cette génération souhaite l’indépendance et fait peu ou pas du tout confiance au système fédéral prôné par les dirigeants plus âgés. D'ailleurs, le Gouvernement régional du Kurdistan (GRK) parle de plus en plus d'indépendance.

Toutefois, les États-Unis ont craint qu'une éventuelle indépendance du Kurdistan irakien ne déstabilise toute la région en ravivant le rêve sécessionniste des minorités kurdes de la Turquie et de l'Iran, voire de la Syrie. La Turquie semble prête à intervenir militairement en cas d'indépendance. Quant aux relations entre le Gouvernement régional du Kurdistan (GRK) et le gouvernement de Bagdad, elles semblent minées par d’importants désaccords à propos des territoires disputés et des modifications à la Constitution de 2005. En cas de déclaration d'indépendance, Bagdad contesterait cette déclaration, car elle signifierait la perte d’une partie importante de son territoire et de ses richesses, notamment la fin de ses débouchés dans le Nord. Un conflit armé pourrait éclater entre les Kurdes et l’Irak, déclenché par Bagdad pour reconquérir la zone perdue, sans oublier le rôle que pourrait jouer la Turquie. Nous savons aussi que l’armée kurde n’est pas en mesure de protéger ses frontières, ni face à la Turquie, ni face à l’Iran. Pour le moment, il s'agit d'un conflit dont le scénario est peu probable, mais il n’est pas exclus dans le futur. Quoi qu'il en soit, l'absence de consensus politique entre les Kurdes, l'incapacité de protéger leurs frontières et leur dépendance économique envers Bagdad, Ankara et Téhéran ont pour effet de situer l’indépendance du Kurdistan dans la zone de l’improbabilité, ce qui n’exclut nullement son instrumentalisation comme arme de chantage entre les acteurs kurdes et irakiens engagés dans un rapport de force politique.

Dernière mise à jour: 24 juil. 2026

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