République d'Irlande

Irlande (Éire)

Poblacht na hÉireann
Republic of Ireland

Capitale: Dublin  
Population: 5,0 millions  (2023)
Langues officielles: irlandais et anglais  
Groupe majoritaire: anglais (95 %)  
Groupes minoritaires: irlandais (3 %), écossais d'Ulster (1 %), différentes langues immigrantes (polonais, lituanien, hindi, arabe, filipino, roumain, français, italien, néerlandais, grec, espagnol, portugais, chinois, russe, etc.)
Système politique: république parlementaire
Articles constitutionnels (langue): art. 8, 18 et 25 de la Constitution de 1948 
Lois linguistiques: Loi sur l'administration de la justice - Irlande (1737, abrogée); Loi sur le Conseil de la langue gaélique (1978); Loi sur l'éducation (1998);
Loi sur l'Administration locale (2001); Loi sur la radiodiffusion (2001); Loi sur la radiodiffusion (2003); Loi sur les langues officielles (2003); Loi d'interprétation (2005); Loi sur les praticiens du droit (langue irlandaise) (2008); Loi sur la radiodiffusion (2009); Loi sur la diffamation (2009).

1 Situation générale

La république d’Irlande (Republic of Ireland / Poblacht na hÉireann) constitue la partie sud de l’île d’Irlande à l’ouest de l’île de Grande-Bretagne dont elle est séparée par la mer d’Irlande. On sait que le nord de l’Irlande est séparé politiquement du sud de l’Irlande depuis 1921. L’Irlande du Nord fait partie du Royaume-Uni, alors que la république d’Irlande au sud est un État indépendant depuis 1937. Le nord de l'Irlande est aussi appelé l'Ulster dont il comprend six (Antrim, Armagh, Derry, Down, Fermanagh, Tyrone) des neuf comtés historiques, les trois autres (Donegal, Monaghan et Cavan) faisant partie de la république d’Irlande. En fait, toute l'île d'Irlande quatre grandes provinces historiques: l'Ulster (Ulaidh) au nord, le Connaught (Connacht) à l'ouest, le Munster (Mumhain) au sud et le Leinster (Laighin) à l'est.

La superficie de l'île d'Irlande est de 84 431 km², dont 70 283 km² pour la république d'Irlande et 14 148 km² pour l'Irlande du Nord. La capitale de l'Irlande est Dublin.

La république d'Irlande est divisée en 26 comtés qui disposent de très faibles pouvoirs de gestion locale. On peut visualiser la carte des comtés de toute l'île d'Irlande, mais il faut distinguer l'Irlande du Nord de la république d'Irlande. Pour les Irlandais de la République, les six comtés de l'Irlande du Nord sont «sous domination britannique».  

2 Données démolinguistiques

Les quelque 5,0 millions d'Irlandais parlent l’anglais comme langue maternelle dans une proportion de 90,4 %, tous anglophones réunis. Un autre groupe linguistique est l’irlandais (anglais: Irish; irlandais: Gaeilge): environ 3 % des adultes (180 000), admettent parler l'irlandais. La quasi-totalité des autres locuteurs sont des immigrants.

Groupe ethnique Population Pourcentage Langue parlée Affiliation linguistique Religion
Irlandais anglophone 4,143,000

81,9 %

anglais langue germanique christianisme
Irlandais gaéliphone 180,000 3,5 % irlandais langue celtique christianisme
Britannique 151,000 2,9 % anglais langue germanique christianisme
Polonais 132,000 2,6 % polonais langue slave christianisme
Lituanien 39,000 0,7 % lituanien langue balte christianisme
Indien 33,000 0,6 % hindi langue indo-iranienne hindouisme
Irlandais shelta 28,000 0,5 % shelta langue mixte christianisme
Irlandais rom 23,000 0,4 % anglais langue germanique christianisme
Arabe 23,000 0,4 % arabe leventin langue afro-asiatique islam
Letton 22,000 0,4 % letton langue balte christianisme
Roumain 19,000 0,3 % roumain langue romane christianisme
Écossais 15,000 0,2 % anglais langue germanique christianisme
Philippin 14,000 0,2 % filipino langue austronésienne christianisme
Slovaque 12,000 0,2 % slovaque langue slave christianisme
Allemand 12,000 0,2 % allemand langue germanique christianisme
Chinois 12,000 0,2 % anglais langue germanique aucune religion
Américain 12,000 0,2 % anglais langue germanique christianisme
Écossais d'Ulster 11,000 0,2 % écossais d'Ulster langue germanique christianisme
Français 10,000 0,1 % français langue romane christianisme
Gallois 9,700 0,1 % gallois langue celtique christianisme
Brésilien 9,400 0,1 % portugais langue romane christianisme
Hongrois 8,600 0,1 % hongrois famille ouralienne christianisme
Italien 8,200 0,1 % italien langue romane christianisme
Ourdou 8,000 0,1 % ourdou langue indo-iranienne islam
Espagnol 7,300 0,1 % espagnol langue romane christianisme
Tchèque 5,900 0,1 % tchèque langue slave aucune religion
Sud-Africain anglophone 5,200 0,1 % anglais langue germanique christianisme
Hollandais 4,600 0,0 % néerlandais langue germanique aucune religion
Russe 4,200 0,0 % russe langue slave christianisme
Ukrainien 3,600 0,0 % ukrainien langue slave christianisme
Malais 3,500 0,0 % malais langue austronésienne islam
Mauricien 3,100 0,0 % créole mauricien créole christianisme
Australien 3,100 0,0 % anglais langue germanique christianisme
Portugais 2,900 0,0 % portugais langue romane christianisme
Estonien 2,800 0,0 % estonien famille ouralienne aucune religion
Juif 2,700 0,0 % anglais langue germanique religion ethnique
Canadien anglais 2,600 0,0 % anglais langue germanique christianisme
Bulgare 1,900 0,0 % bulgare langue slave christianisme
Suédois 1,800 0,0 % suédois langue germanique christianisme
Turc 1,600 0,0 % turc famille altaïque islam
Néo-Zélandais 1,500 0,0 % anglais langue germanique christianisme
Finlandais 900 0,0 % finnois famille ouralienne christianisme
Danois 900 0,0 % danois langue germanique christianisme
Grec 600 0,0 % grec langue grecque christianisme
Autres 62,000 1,2 % - - -
Total 2023 5,057,000 100,0 % - - -

2.1 L'anglo-irlandais

En république d'Irlande, l'anglais est l'une des deux langues officielles, avec la langue irlandaise, et elle demeure la principale langue de travail du pays. Les normes d'écriture de l'anglo-irlandais, en orthographe et en grammaire, s'alignent sur l'anglais britannique.

Cependant, la plupart des Irlandais s'expriment dans un anglais local appelé "Irish English" ou "Hiberno-English". Le mot «Hiberno» provient du latin Hibernia, le nom qu'avaient donné les Romains à l'Irlande, sans y être jamais allés.

Mais l'anglo-irlandais n'est pas uniforme. Aujourd'hui, les linguistes distinguent généralement l'anglo-irlandais en quatre ou cinq variantes linguistiques locales: l'anglo-irlandais de l'Ulster, l'anglo-irlandais de l'Ouest et du Sud — on parle aussi de l'anglo-irlandais du Sud-Ouest, souvent connu selon le comté d'anglais de Cork, d'anglais de Kerry, d'anglais de Limerick —, l'anglo-irlandais de Dublin et l'anglo-irlandais standard non régional de la radiotélévision. L'anglais de Dublin est très diversifié sur le plan interne et se réfère collectivement aux variétés anglo-irlandaises qui entourent immédiatement la zone métropolitaine de Dublin. Par ailleurs, l'anglo-irlandais de Dublin est légèrement différent de l'anglo-irlandais de Belfast en Irlande du Nord.

Dans les écoles, on enseigne l'anglo-irlandais standard non régional de la radiotélévision, car les variantes régionales sont dévalorisées socialement.

2.2 L'irlandais

L’irlandais est une langue indo-européenne appartenant à la même branche celtique que le gaélique écossais, le gallois, le mannois et, en France, le breton et jadis le gaulois. On l'appelle aussi le gaélique irlandais.

Le nombre de personnes ayant indiqué savoir parler l'irlandais a augmenté dans le pays, mais seule une très petite minorité déclare le parler «très bien», selon le recensement de 2022. Un rapport de synthèse des résultats montre que le nombre de personnes ayant indiqué pouvoir parler irlandais a augmenté de 6% entre 2016 et 2022 pour atteindre 1,9 million, soit 40% de la population âgée de trois ans ou plus.

Parmi les personnes qui ont déclaré pouvoir parler l'irlandais, près de 624 000 le parlaient quotidiennement à l'intérieur et à l'extérieur du système scolaire. Cela représente 33% de la population de langue irlandaise, contre 36% en 2016. Au total, près de 72 000 locuteurs quotidiens emploient l'irlandais en dehors du système scolaire, soit une baisse de 1835 par rapport à 2016. La proportion de personnes parlant l'irlandais chaque semaine et moins souvent est restée stable.

Nous savons également que les pourcentages nationaux dissimulent d'importantes variations régionales. Ainsi, les régions considérées comme parlant irlandais sur la côte ouest, c’est-à-dire le Gaeltacht (prononcé [guel-taukt]) ne comptent que 2,3% de la population nationale, mais pour 4,5% des foyers parlant irlandais. Bref, l’usage de l’irlandais dans ces régions est bien supérieur à la moyenne nationale. Il semble que ces niveaux de connaissance soient restés stables en Irlande au cours des dernières décennies.

Bien que l'anglais soit la première langue de la plupart des habitants de l'île d'Irlande depuis le début du XIXe siècle, l'irlandais est parlé comme langue maternelle dans de vastes régions des comtés de Cork, de Donegal, de Galway et de Kerry, ainsi que dans de plus petites régions dans les comtés de Mayo, de Meath et de Waterford. Il est également parlé par un plus grand groupe de locuteurs habituels (mais non traditionnels) dans les zones urbaines où la majorité sont des locuteurs de langue seconde.
 
Comté dans la zone du Gaeltacht Recensement 2011 Recensement 2016
Comté de Cork 982 872
Comté de Donegal (Gaeltacht) 7 047 5 929
Comté de Galway (Gaeltacht) 10 085 9 445
Comté de Kerry (Gaeltacht) 2 501 2 049
Comté de Mayo 1 172 895
Comté de Meath 314 283
Comté de Waterford 438 467
Ville de Galway (Gaeltacht) 636 647
Toutes les zones du Gaeltacht 23 175 20 586
Ville Nombre de personnes Nombre de galéiphones Pourcentage
Dublin et agglomération 1 127 716 14 903 1,3 %
Cork et agglomération 201 086 2 727 1,4 %
Galway et agglomération 77 032 2 344 3,0 %
Limerik et agglomération 90 379 963 1,1 %
Bunbeg (An Bun Beag-Doirí Beaga) 1 445 771 53,4 %
Letterkenny 18 317 525 2,9 %
Swords 37 403 487 1,3 %
Bray 31 353 484 1,5 %
Carraroe (An Cheathrú Rua) 753 464 61,6 %
Drogheda 39 127 435 1,1 %
Les villes où les galéiphones sont proportionnellement les plus nombreux sont Bunbeg (An Bun Beag-Doirí Beaga) avec 53,4% et Carraroe (An Cheathrú Rua) avec 61,6%, mais ce sont de petites municipalités du Gaeltacht.

D'autres villes comptent numériquement plus de galéiphones, mais ils représentent un pourcentage très faible de la population totale: 1,3% pour Dublin et son agglomération, 1,4% pour Cork et son agglomération, 3% pour Galway et son agglomération, 1,1% pour Limerik et son agglomération.

D'autres petites villes gravitent autour de Dublin avec quelques centaines de galéiphones chacune: Letterkenny, Swords, Bray et Drogheda.

2.3 L'écossais d'Ulster
 

L'écossais d'Ulster (Scots en anglais) est une autre langue minoritaire parlée en Irlande. C'était à l'origine la langue des Scots, peuple qui a donné son nom à l'Écosse ("Scotland"). On estime que quelque 100 000 locuteurs parleraient cet écossais germanique en Écosse ou l'une de ses variétés, dont 10 000 pour l'écossais d'Ulster en Irlande du Nord et en république d'Irlande (zone en vert). Contrairement au gaélique qui est d'origine celtique, l'écossais d'Ulster est une langue germanique de l'Ouest. Il est formé à partir du vieil anglais parlé à l'origine par les Scots de la région de Northumbrie en Angleterre, c'est-à-dire du vieux northumbrien, l'une des variétés anglo-saxonnes du Nord, avant l'invasion normande de 1066. Il a aussi été influencé par le vieux-norrois, apporté par les Vikings danois au IXe siècle. L'écossais d'Ulster est traditionnellement parlé dans les Hautes-Terres (Highlands) d'Écosse; il est reconnu comme une langue régionale en république d'Irlande dans le comté de Donegal (voir la carte ci-contre) et en Irlande du Nord dans les comtés d'Antrim, de Down et de Derry (voir la carte).

2.4 Les communautés particulières

Il existe en Irlande des communautés particulières, dont les Irlandais roms/tsiganes et les Irlandais shelta. Les Irlandais roms/tsiganes forment une communauté de quelque 23 000. personnes, mais juste un petit nombre de peut-être 2500 locuteurs parlent encore leur langue indo-iranienne, le romani, les autres étant passés à l'anglais. Cette communauté est relativement récente, car elle provient en grande partie des pays du Bloc de l'Est après 1989. Les Irlandais roms sont concentrés à Dublin et dans d'autres grandes villes. 

Quant aux Irlandais shelta, ils sont autour de 28 000 et parlent une langue mixte, à la fois celtique (irlandais) et germanique (anglais). Cette langue très particulière, le shelta, est issue d'une communauté de voyageurs en Irlande, qui était à l'origine principalement de langue irlandaise. La communauté aurait ensuite traversé une période de bilinguisme généralisé ayant abouti à une langue fortement basée sur l'anglo-irlandais avec de fortes influences de l'irlandais. Étant donné les différentes variétés de shelta aux prises avec différents degrés d'anglicisation, il est difficile de déterminer l'étendue exacte de l'influence irlandais, mais l'Oxford Companion to the English Language le situe entre 2000 et 3000 mots. Le shelta est inintelligible pour les locuteurs de l'irlandais et de l'anglais, c'est une langue secrète pour ne pas se faire comprendre par les gens de l'extérieur de leur communauté.

2.5 Les langues immigrantes

L'Irlande compte de nombreux immigrants, dont des Polonais, des Lituaniens, des Indo-Pakistanais, des Arabes, des Lettons, des Roumains, etc. Cependant, leur proportion par rapport à l'ensemble de la population n'est pas négligeable, puisqu'ils représentent plus de 10% de la population totale.

3 Données historiques

C'est à partir du IVe siècle avant notre ère que, par vagues successives, les premières populations celtophones arrivèrent dans l'île d'Irlande. Les Celtes imposèrent leur culture et leur langue aux populations qui les avaient précédées. Isolés dans leur île, les Celtes échappèrent à la Conquête romaine et aux invasions anglo-saxonnes. La religion catholique fut introduite en Irlande à partir du Ve siècle, ce qui donna l’occasion aux Irlandais de se familiariser avec l'alphabet latin, car ils avaient utilisé jusqu'alors l'alphabet grec. Les grands monastères irlandais devinrent des centres éducatifs et culturels; on croit aussi que les plus grands d'entre eux pourraient avoir fonctionné comme des villes pour donner lieu à une importante littérature irlandaise. Entre les VIIe et IXe siècles, ce fut l'âge d'or irlandais: la vie intellectuelle et religieuse fut intense, ce qui valut à l'Irlande d'être surnommée l'«île des Saint et des Savants». L'irlandais est une langue parlée depuis l’an 350 avant notre ère. Cette langue était véhiculée par les bardes, les druides et les moines. Ce fut la première langue européenne après le latin, qui est demeurée, pendant trois siècles, la plus importante de l’Occident.

Ensuite, l’Irlande connut plusieurs occupations au cours de son histoire: d’abord les Vikings norvégiens, qui s'établirent définitivement à partir de 840, puis les Danois au XIe siècle, les Normands au XIIe siècle et les Anglais au XVIe siècle. À l’exception des Anglais, les envahisseurs laissèrent peu de trace dans la langue irlandaise, car ils finirent tous pas s’assimiler aux Irlandais. Toutefois, tel ne fut pas le cas des Anglais.

3.1 L'Irlande normande

Les Normands avaient conquis l'Angleterre en 1066; c'est ainsi qu'au cours des décennies suivantes les seigneurs normands soumirent une grande partie du pays de Galles en y établissant leurs propres seigneuries semi-indépendantes. À la fin du XIIe siècle, les Normands s'installèrent aussi en Irlande, mais par étapes à une époque où l'île, peuplée de nations gaéliques, formait plusieurs royaumes, avec un grand roi principal — appelé le «roi suprême» — qui revendiquait la souveraineté sur toute l'île. L'intervention militaire des Normands fut soutenue par le roi Henri II d'Angleterre (1154-1189) et autorisée par le pape Adrien IV (1154-1159). En octobre 1171, Henri II débarqua en Irlande avec une grande armée anglo-normande afin de contrôler les Normands et les Irlandais. Ce roi, plus français qu'anglais, était aussi duc de Normandie, duc d'Aquitaine, comte d'Anjou, du Maine et de Touraine.

C'est à la suite de l'invasion de l'Irlande par les Normands venus du pays de Galles (les Cambro-Normands) et de l'Angleterre (les Anglo-Normands) que fut créée la Seigneurie d'Irlande (1171-1541), appelée en irlandais "Tiarnas na hÉireann". Cette seigneurie couvrait en principe toute l'Irlande, mais l'île demeura sous un contrôle alternatif des seigneurs normands et du roi d'Angleterre par l'entremise de leurs vassaux. On emploie les termes «Hiberno-Normands» pour décrire les seigneurs normands qui colonisèrent l’Irlande, sans se reconnaître de vassalité envers les Anglo-Normands installés en Angleterre. Le mot «Hiberno» provient d’Hibernia, le nom qu'avaient donné les Romains à l'Irlande, sans y être jamais allés.

On peut comprendre que dans cette situation le gouvernement de l'Irlande n'a pratiquement jamais été capable d'étendre son autorité sur la totalité de l'île; cette autorité fut généralement limitée autour de Dublin et de quelques villes comme Cork, Limerick, Waterford, Wexford, etc. Quant aux Hiberno-Normands, ils détenaient le pouvoir sur de grandes seigneuries, notamment l'Ui Neill au nord et Munster au sud, mais également dans l'Ouest et l'Est (voir la carte ci-contre).

- La gaélicisation des occupants

Les seigneurs normands, leurs vassaux et les gens d'Église parlaient le franco-normand, alors que dans les territoires sous contrôle irlandais on parlait le gaélique, mais de nombreux petits colons parlaient l'anglais, le gallois ou d'autres langues. Or, les gouvernements anglo-normands basés à Londres s’attendaient à ce que les Hiberno-Normands de la Seigneurie d’Irlande promeuvent les intérêts du royaume d’Angleterre, notamment pas l'usage de la langue anglaise, malgré le fait qu’ils parlaient le franco-normand plutôt que l’anglais.

Mais ce ne fut pas le cas : par le jeu des mariages entre Normands et Irlandais les familles hiberno-normandes ainsi que les familles anglo-normandes s'assimilèrent peu à peu à la société gaélique, de telle sorte qu'ils adoptèrent la culture et la langue irlandaise, selon la formule célèbre "Hibernicis ipsis Hiberniores" («Plus irlandais que les Irlandais eux-mêmes»). Cette tendance ne manqua pas d'inquiéter les rois d'Angleterre qui craignaient que ne s'érode la fidélité de leurs vassaux, puisqu'ils étaient devenus des «Anglais dégénérés», comme on les appelait.

- Les statuts de Kilkenny

Dans un effort pour mettre fin à la gaélicisation en cours des communautés hiberno-normandes et surtout anglo-normandes autour de Dublin et, sous la pression du roi Édouard III d'Angleterre, le Parlement irlandais adopta, le  5 mars 1367 (et non pas en 1366) les statuts de Kilkenny, lesquels interdisaient, entre autres, l’usage de la langue irlandaise, le port de vêtements irlandais, ainsi que l’interdiction pour les Irlandais gaéliques de vivre dans les villes fortifiées. Ces statuts, rédigés en franco-normand, constituaient un ensemble de lois visant à protéger la culture et la langue anglaise. Parmi ses interdictions, les statuts prévoyaient d’interdire ce qui suit:

- d’épouser un Irlandais;
- d’adopter un enfant irlandais;
-
d’utiliser un nom irlandais;
- de porter des vêtements irlandais;
-
de parler la langue irlandaise;
- de jouer de la musique irlandaise;
- d’écouter les conteurs irlandais;
- de jouer à des jeux irlandais;
- de laisser un Irlandais joindre une maison religieuse anglaise;
- de nommer un membre du clergé irlandais dans une église de la colonie anglaise;
- de monter à cheval à l’irlandaise (sans selle);
- de vendre des chevaux, des armures ou des armes à des Irlandais;
d’appliquer les lois de Brehon (lois irlandaises).

Dans le texte ci-dessous en version franco-normande originale accompagnée d'une version traduite en français, on peut lire la loi n° 3 des Statuts, qui porte sur la langue. Le mot «Anglais» est rendu par "Engleys" ou "Englois" (similaire à "English" en anglais), mais «Irlandais» est rendu par "Irroies" (similaire à "Irish" en anglais).  

(Texte original en franco-normand)

III. Item ordine est et establie que chescun Engleys use la lang Engleis et soit nome par nom Engleys enterlessant oulterment la manere de nomere use par Irroies et que chescun Engleys use la manere guise monture et appareill Engleys solonc son estat et si nul Engleys ou Irroies [conversant entre Engleys use la lang Irroies] entre eux-mesmes encontre cest ordinance et de ceo soit atteint soint sez terrez et tentz sil eit seisiz en les maines son Seinours immediate mediate tanque qil veigne a un des places nostre Seignour le Roy et trove sufficient seurtee de prendre et user la lang Engleis et adonques eit restitution de sez ditz terres par breve jussiz hors de la dit placis en cas que tiel person niet terres ne tentez soit son corps pris par ascuns de ministres nostre Seignour le Roy et maunde a la proschin gaole illoeques a demeurer tanque qil ou autre en son nome trove sufficiant suretee en la manere suisdit

Et que null Englois quaver le valour de cli de terre ou de rent per anchavauche autrement qen seale enguize de Anglois et celluy que fera le contrarie et de ceo soit atteint soit son chival forfaiet a nostre Seignour le Roy et son corps a la prison tanque qil face fine a la volonte du Roy pour le contemp susdit et auxiant que les beneficers de seint Esglise conversantz entre Anglois use la langue Engleis et sils ne facent eint leur ordinaries les issues de leur benefices tanque ils usent la langue Angloise en le maniere susdit et eient respit de la langue Engloise apprendre et de celles purvier entre cy et le feste seint Michael prochin avent.

(Version française traduite)

III. De plus, il est ordonné et établi que chaque Anglais utilise la langue anglaise, et soit nommé par un nom anglais, laissant entièrement de côté la manière de nommer utilisée par les Irlandais ; et que chaque Anglais utilise la coutume, la mode, la façon de monter et l'habillement anglais, selon sa succession; et si un Anglais ou un Irlandais vivant parmi les Anglais utilise la langue irlandaise entre eux, contrairement à l'ordonnance, et que cela soit atteint, ses terres et immeubles, s'il en a, seront saisis entre les mains de son seigneur immédiat, jusqu'à ce qu'il vienne à l'un des endroits de notre seigneur le roi, et trouve une caution suffisante pour adopter et utiliser la langue anglaise, et alors il aura restitution de ses dites terres ou immeubles, son corps sera pris par l'un des officiers de notre seigneur le roi, et commis à la prochaine prison, pour y rester jusqu'à ce que lui, ou quelqu'un d'autre en son nom, trouve une caution suffisante de la manière susmentionnée:

Et qu'aucun Anglais qui aura la valeur de cent livres de terre ou de rente à l'année, montera autrement que sur une selle à la mode anglaise; et celui qui fera le contraire, et qui en sera atteint, son cheval sera confisqué au profit du roi notre seigneur, et son corps sera mis en prison, jusqu'à ce qu'il ait payé une amende selon le bon plaisir du roi pour l'outrage susmentionné ; et aussi, la manière susmentionnée; et ils auront du répit pour apprendre la langue anglaise, et fournir des selles, entre ceci et la prochaine fête de saint Michel à venir.

Le fait d'enfreindre l’une des lois des statuts équivalait à être «coupable de trahison», ce qui était passible de la peine de mort. Bien que ces statuts soient restés théoriquement en vigueur jusqu'au XVIIe siècle, ils n'ont à peu près jamais été appliqués, faute de moyen pour les mettre en pratique. Occupés par la guerre de Cent Ans, puis par la guerre des Deux Roses, les rois d’Angleterre ne furent guère en mesure de faire appliquer ces statuts. Jusqu’à la fin du XVe siècle, leur autorité se réduisit à une courte zone côtière de Dundalk à Dublin : la majeure partie de l’Irlande échappait ainsi à la tutelle anglaise. Bref, les statuts de Kilkenny ne parvinrent pas à enrayer la gaélisation des familles nobles hiberno-normandes et anglaises. Néanmoins, ces textes de loi eurent un impact profondément négatif sur les relations entre Irlandais et Anglais, car ils laissaient entendre que les premiers faisaient partie d’une «sous-race» qu'il fallait rééduquer.
 

Au XVe siècle, l'Irlande demeura partagée entre les seigneurs anglo-normands, la Couronne anglaise et les grandes familles irlandaises.  La carte ci-contre illustre bien le contrôle exercé par les grandes familles irlandaises — les O'Donnell, les O'Neill, les O'Connor, les O'Brien, les O'Farrel, les Mac Carthy, etc. — qui réussirent à maintenir leur influence, alors que les évêques continuaient d'être irlandais, malgré les interdictions anglaises.

L'Irlande résista assez facilement à l'anglais, sauf sur la côte est, notamment Dublin et sa région, ce qu'on appelait le Pale (signifiant «palissade»), la seule région demeurée entièrement sous le contrôle du roi d'Angleterre.

De leur côté, les seigneurs anglo-normands se sont progressivement fondus dans la société irlandaise, en adoptant ses coutumes et la langue irlandaise. Certaines familles anglo-normandes celtisèrent même leurs noms, comme les de Bourg, qui devinrent des Mac William. Cette situation inquiéta la cour d'Angleterre qui accusa les seigneurs d'origine anglo-normande d'être des «Anglais dégénérés».

Vers la fin du XVe siècle, en 1494, la Couronne anglaise décida de soumettre toute l'île par la loi d'E. Poynings, un Anglais nommé vice-roi d'Irlande (ou statut de Drogheda) en commençant par le Parlement irlandais qui dut accepter une totale obéissance à l’Angleterre. C'est à Drogheda que Richard II reçut la soumission de plusieurs chefs rebelles. L’opposition irlandaise resta forte, notamment par la dynastie des Fitzgerald, comtes de Kildare, laquelle conserva longtemps une très grande influence.

3.2 La domination anglaise

C’est avec l’avènement des Tudors que commença véritablement la mainmise anglo-saxonne sur l’Irlande. Elle fut à la fois politique, économique, religieuse et linguistique.

L'arrivée des Tudor en 1454 changea complètement le destin des Irlandais. Les rois Henri VII (1485-1509) et Henri VIII (1509-1547), ainsi que la reine Élisabeth Ire (1558-1603), transformèrent radicalement le royaume d'Angleterre. Henri VIII réprima cruellement les velléités d'insoumission en se faisant nommer «roi d'Irlande». La conquête militaire entamée par Henri VIII eut pour effet de détruire toute autorité celtique et de favoriser l’expropriation de toutes les terres cultivables pour les donner à des colons anglais. Toute la richesse s’est alors retrouvée entre les mains des Anglais ainsi que le développement économique et social. La langue de l’école devint aussitôt l’anglais, alors que la langue irlandaise fut simplement interdite. Pourtant, dans la vie quotidienne, la langue irlandaise restait la seule langue parlée par la population d'origine en Irlande.

- Les plantations en Ulster

Mais la conquête anglaise se poursuivit pendant soixante ans, soit jusqu'en 1603, lorsque la totalité de l'Irlande passa sous l'autorité personnelle du roi Jacques Ier d'Angleterre (1603-1625), qui exerça son pouvoir par l'intermédiaire de son conseil privé de Dublin. Cette emprise fut parachevée par la «fuite des comtes» irlandais en 1607, celle-ci étant un tournant de l'histoire de l'Irlande, puisque l'ancienne aristocratie gaélique de l'Ulster partait définitivement en exil.

Au début du XVIIe siècle, les colons anglais et écossais colonisèrent l'Ulster qui devint un bastion de l'anglicanisme et de la langue anglaise en Irlande. La langue et la culture gaélique furent sérieusement menacées au point que le poète John Davies (1569-1626) pouvait écrire dès 1612:

Nous pouvons penser et espérer que la prochaine génération, de langue et de cœur, et de toute autre manière, deviendra anglaise afin qu'il n'y ait entre nous aucune différence ni aucune distinction, si ce n'est la mer d'Irlande.
Même si le traité de Kilkenny de 1366 avait été aboli en 1613, la politique d'anglicisation demeura inflexible. La répression d'Oliver Cromwell en 1649 fut impitoyable, alors que la «pacification» ne prit fin qu'en 1653. Les catholiques irlandais furent déportés par milliers dans les comtés de Clare et de Connacht. Les lois pénales adoptées entre 1695 et 1727 furent dirigées contre les catholiques qui se trouvèrent exclus de l'armée, de l'administration et des professions libérales; il leur était même interdit de faire instruire leurs enfants en irlandais. Malgré tout, la langue irlandaise réussit à résister à l'anglais.

Puis la situation évolua rapidement, car l'Angleterre fit venir des milliers de colons anglais en Irlande, surtout dans le Nord (Ulster). La répression anglaise fut suivie d'une nouvelle distribution des terres à des Anglais, ce qui créa une situation complexe dans les rivalités religieuses en plaçant en concurrence la religion catholique, la religion anglicane et la religion presbytérienne. La langue irlandaise était encore parlée dans toute l'île, mais beaucoup d'Irlandais n'osaient plus l'utiliser en public. Pourtant, l'Église catholique considérait que l'irlandais constituait un obstacle à l'avancée du protestantisme en Irlande et encourageait son enseignement.

3.3 L'autonomie législative

Après avoir été complètement dominée et exploitée par l'Angleterre, l'Irlande n’obtint son autonomie législative qu’en 1782-1783 en tant que «nation protestante» libre avec ses deux parlements, l'un à Dublin, l'autre à Belfast. En 1737, le Parlement britannique promulgua une loi sur l’administration de la justice en matière de langue: l'"Administration of Justice (Language) Act (Ireland)". Cette loi réglementait l’emploi des langues dans les tribunaux dans toute l'Irlande. La loi énonçait que l’administration de la justice devait obligatoirement employer la langue anglaise, et non pas le latin, ni le français ni aucune autre langue. Cette loi a eu pour conséquence d’interdire l’usage de l’irlandais dans les tribunaux. C'est de cette façon qu'elle a été interprétée et mise en œuvre. On peut la lire en cliquant ICI, s.v.p.

Plusieurs lois anglaises empêchèrent les catholiques de participer aux affaires économiques ou politiques. Les catholiques dominés par un parlement protestant se révoltèrent contre l'Angleterre. Au cours du XVIIIe siècle, les transferts linguistiques vers l'anglais se répandirent dans les villes pour pénétrer plus lentement dans les zones rurales, ainsi que le long d'un axe général est-ouest. Il semble que 45 % de la population parlait irlandais au cours du dernier quart du XVIIIe siècle, puis ce pourcentage aurait diminué pour passer à moins de 30 % vers le milieu du XIXe siècle. Le déclin de la langue irlandaise allait se précipiter par la suite.

3.4 Les traités d'Union de 1800

En 1800, les "Acts of Union" (traités d'Union) unirent le Royaume-Uni de Grande-Bretagne, lui-même le résultat d'une union des royaumes d'Angleterre et d'Écosse depuis 1707, et le royaume d'Irlande, ce qui donnait ainsi naissance au Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande. On parle de traités, parce que chaque document avait été approuvé par le Parlement de Westminster et le Parlement d'Irlande. Cela signifiait que dorénavant les lois devaient être adoptées par le seul Parlement de Westminster. L'Irlande eut le droit d'envoyer des députés au Parlement anglais, mais les lois de cette époque excluaient tous les non-anglicans de la représentation à la Chambre, ce qui correspondait à plus de 80%de la population irlandaise, majoritairement catholique.

Les députés irlandais présents à la Chambre furent donc très majoritairement des anglicans de langue anglaise qui assistèrent avec plus ou moins d'enthousiasme à l'adoption des lois s'appliquant à l'Irlande. L'anglais devint en Irlande l'unique langue du pouvoir politique, de l'administration, de la justice, des affaires, etc.

Le gouvernement britannique interdit aux enseignants catholiques d'enseigner dans les écoles irlandaises. Devant l'impossibilité de trouver des maîtres, les Anglais durent se raviser, mais les écoles catholiques irlandaises et les écoles protestantes anglaises ne furent pas dotées du même traitement, en terme de subventions. Le Board of National Education (Conseil de l'éducation national) fut composé majoritairement de protestants, alors que l'écrasante majorité de la population était catholique. C'est ce Conseil qui avait la main mise sur les manuels scolaires, lesquels étaient presque toujours rédigés par des Anglais protestants anglicans ou presbytériens. Les élèves irlandais apprenaient, par exemple, que certaines doctrines du catholicisme relevaient du paganisme. Dans l'enseignement de l'histoire, toute référence au passé de l'Irlande était supprimée. On espérait ainsi que les Irlandais éprouveraient un profond respect pour l'histoire de l'Angleterre dont ils dépendaient pour tout. Dans un manuel de géographie, les élèves pouvaient lire:

À l'est de l'Irlande se trouve l'Angleterre où vit la reine; beaucoup de ceux qui habitent l'Irlande sont nés en Angleterre; nous parlons la même langue et nous sommes appelés à une même nation. [Cité par Pierre JOANNON, Histoire de l'Irlande et des Irlandais, p. 221.]

Ce n'était guère mieux dans les universités. Ainsi, sir John Pentland Mahaffy (1839-1919), provost (sorte de principal) du Trinity College de Dublin, professait ouvertement ses opinions antipapistes, propageait son aversion pour la langue et l'histoire irlandaises, et accablait de sarcasmes tous ceux qui s'efforçaient de ressusciter les coutumes gaéliques d'un monde disparu.  

Sous l'influence du système d'éducation, l'anglicisation progressa lentement. Tout poussait les Irlandais à troquer leur vieille langue gaélique pour l'anglais associé à la langue de la modernité. En 1841, à la veille de la Grande Famine, 50 % des huit millions d'Irlandais parlaient encore l'irlandais. Puis un million à un million et demi d'Irlandais périrent de faim et de maladie, tandis qu'un million et demi d'autres furent contraints d'abandonner leur terre natale. La saignée fut considérable, et l'Irlande n'a jamais pardonné à l'Angleterre cette catastrophe sans précédent. Une dizaine d'années plus tard, le progrès de l’anglicisation a été tel que plus de 80 % des Irlandais ne parlaient plus qu’anglais, puis 12 % étaient devenus bilingues et 8 % ne parlaient encore que l’irlandais. En 1851, le Gaeltacht n'était plus constitué que de la côte ouest de l'île d'Irlande, ainsi qu'une partie au sud.

Il faut dire que les Anglais avaient pratiqué un génocide assez réussi: famines, massacres, esclavage, déportations, etc. Les survivants des massacres et des famines qui n’ont pas émigré ont dû s’assimiler pour pouvoir survivre.  Les recensements parlent d'eux-mêmes: 8,1 millions d'habitants en 1841, contre 3,4 millions en 1891.

Voici un témoignage de l'historien Donal McCartney dans The Dawning of Democracy: Ireland 1800-1870 paru seulement en 1987 :

L'acquisition de la langue anglaise était généralement perçue comme la victoire de la sophistication urbaine sur l'arriération rurale, des habitants des villes sur les cul-terreux de la campagne, des riches terres sur les tourbières et les collines rocailleuses, de l'économie commerciale des ports de l'Est sur les villages de pêcheurs de l'Ouest. [Cité par Pierre JOANNON, Histoire de l'Irlande et des Irlandais, p. 223.]

Le rejet de l'irlandais et la pratique opiniâtre de l'anglais illustraient la volonté d'assimilation des Anglais sur les Irlandais colonisés. Dépossédés de leur langue, les Irlandais allaient se tourner, une fois de plus, vers la religion, ce qui allait donner un pouvoir considérable aux représentants de l'Église catholique.

En 1856, Friedrich Engels (1820-1895), philosophe allemand et grand ami de Karl Marx, visita l'Irlande en compagnie de sa femme, Mary Burns, d'origine irlandaise. Le caractère colonial de la situation irlandaise l'avait choqué. Dans une lettre à Karl Marx, daté du 23 mai 1856, il écrivait :

On peut regarder l'Irlande comme la première colonie anglaise, comme une colonie qui, à cause de sa proximité, est encore gouvernée selon l'ancien système; et l'on s'y rend compte que la prétendue liberté des citoyens anglais a pour fondement l'oppression des colonies. Dans aucun pays je n'ai vu autant de gendarmes, et le gendarme prussien à mine patibulaire a trouvé son expression la plus parfaite dans cette police armée de carabines, de baïonnettes et de menottes.

Quelques années plus tard, Marx écrira à Engels: «En aucun autre pays d'Europe, la domination étrangère n'a pris cette forme directe de l'expropriation des indigènes.» D'ailleurs, cette constatation allait devenir le point central de la pensée de Karl Marx sur l'Irlande: l'asservissement impérialiste de l'Irlande permet celui du prolétariat anglais, et l'émancipation de ce dernier n'est pas possible avant la libération de l'Irlande.  

C'est pourquoi, tout au cours du XIXe siècle, les mouvements indépendantistes irlandais s'intensifièrent et se durcirent. Ainsi, Thomas Osborne Davis (1814-1845), un poète et révolutionnaire irlandais, écrivait en 1840 dans A Nation Once Again :

Un peuple sans sa langue n'est que la moitié d'une nation. Une nation se doit de conserver sa langue plus que ses territoires. C'est une barrière plus sûre et une frontière plus importante que forteresses et fleuves. Perdre votre langue maternelle et apprendre celle de l'étranger, c'est la pire marque de la conquête: c'est l'âme que l'on charge de chaînes. [Cité par Pierre JOANNON, Histoire de l'Irlande et des Irlandais, p. 249.]

Thomas Davis ne semblait pas demander la substitution complète de l'irlandais à l'anglais; il souhaitait un bilinguisme  dans lequel l'anglais serait resté le véhicule du commerce et des affaires, alors que l'irlandais conserverait son rôle de véhicule de la nation irlandaise. Mais ce n'est pas ce qui s'est passé. L'anglais a tout pris: tandis que les locuteurs de l’irlandais étaient massivement assimilés, un mouvement en faveur de la préservation de l'irlandais est apparu, l'organisation la plus influente étant la Gaelic League (Ligue gaélique) créée en 1893. Les partisans de la ligue prônèrent le retour de l’irlandais dans la vie sociale, au lieu de simplement tenter de la préserver. L’importance de ce mouvement de restauration linguistique fut considérable dans la mesure où il fut ensuite intégré dans le combat pour l'indépendance politique.

Mais la guerre anglo-irlandaise se poursuivit de 1917 à 1922. Le gouvernement provisoire créé en Irlande institua un ministère de la Langue nationale et mit au point une stratégie dans le but de renverser le processus d’assimilation à l'anglais: il fallait restaurer l'irlandais en tant que langue nationale.

3.5 La partition de l'île d'Irlande

Le premier ministre du Royaume-Uni, Herbert Henry Asquith (mandat du 5 avril 1908 au 5 décembre 1916), dans le but d'éviter une guerre civile en Irlande et de gagner l'appui des Irlandais du Sud, proposa d'accorder une autonomie politique à l'Irlande tout en demeurant au sein du Royaume-Uni. En septembre 1914, après le déclenchement du conflit entre catholiques et protestants, le premier ministre annonça qu'un projet de loi sur l'autonomie de l'Irlande (le 4e projet de loi sur cette question: le Fourth Home Rule Bill), sera inscrit dans le recueil des lois, mais qu'il n'entrerait en vigueur qu'après la guerre. Dans l'intervalle, un projet de loi selon un statut spécial à l'Ulster serait retenu.

Le gouvernement britannique pensait ainsi avoir trouvé une solution satisfaisante pour toutes les parties. Mais la relative prospérité de l’Ulster, comparée au reste de l’île ainsi que le fondamentalisme religieux protestant et les aspirations des Irlandais à l'indépendance ne pouvaient que faire rejeter ce processus, qui mécontentait tout le monde, tant les descendants des plantations que les indépendantistes irlandais.

- Les deux Irlande

L'Irlande du Nord fut mise en œuvre par le premier ministre britannique David Lloyd George (mandat du 6 décembre 1916 au 19 octobre 1922) en 1920, lorsque la Loi sur le gouvernement de l'Irlande du Nord ("Government of Ireland Act 1920") divisa l’île d'Irlande. Dès lors, Londres institua deux parlements «religieux» en Irlande, chacun devant être autonome avec des pouvoirs limités et des domaines «réservés» à Londres: l'un était à majorité anglo-protestante dans la province de l'Ulster (capitale: Belfast), l'autre était devenu à majorité anglo-catholique dans le reste de l'Irlande (capitale: Dublin). Les deux Irlande, celle du Nord et celle du Sud, durent prêter serment d'allégeance à la couronne d'Angleterre, car elles faisaient toujours partie du Royaume-Uni.

De plus, le traité anglo-irlandais concédait un statut d'«État libre» à 26 des 32 comtés de l'Irlande, soit tout le Sud à grande majorité catholique. Les six autres comtés, situés en Ulster et dont les citoyens étaient majoritairement protestants, restèrent au sein de la Grande-Bretagne comme l'Angleterre, l'Écosse et le pays de Galles. Le problème qui allait vite survenir n'était pas dû à la partition elle-même en deux Irlande autonomes du Royaume-Uni, mais dans les modalités particulières appliquées en Irlande du Nord.

La Home Rule était une loi de partition, d'ou le nom qu'on lui donna parfois: Partition Act. Mais la partition était tenue pour temporaire. Il fallait aussi que le gouvernement britannique ait prévu un système de protection à l'égard des minorités religieuses. À cet effet, l'article 5 de la Government of Ireland Act du 23 décembre 1920 interdit aux législatures irlandaises de favoriser une religion aux dépens de l'autre. Effectivement, la minorité protestante fut protégée en Irlande (le Sud), mais pas la minorité catholique ulstérienne.

Au nord, quelque 430 000 catholiques, représentant un tiers de la population, restait assujettis au bon vouloir des protestants, alors qu'au sud plus de 325 000 protestants, représentant 10 % de la population, avaient un droit de véto. Malgré la partialité de la Government of Ireland Act en leur faveur, les unionistes protestants ne parurent guère satisfaits, car ils ne voulaient pas d'un régime partitionniste qu'ils n'avaient pas sollicité; ils voulaient faire partie intégrante de l'Angleterre. Ce fut le mouvement du «retour à Westminster». Les unionistes croyaient aussi que les protestants du Sud étaient livrés corps et âmes aux nationalistes irlandais. En fait, la partition de l'Irlande fut le comble de l'ironie, car personne n'en voulait, ni les nationalistes irlandais qui aspiraient à l'indépendance complète de l'île, ni les unionistes protestants qui désiraient le maintien de l'union entre les deux îles de l'archipel britannique, ni même les dirigeants britanniques qui considéraient la partition comme un expédient temporaire. 

Pour contrer les effets indésirables du parlementarisme dans les deux Irlande, le gouvernement britannique avait prévu une régime de subordination politique. L'article 75 de la Loi sur le gouvernement irlandais de 1920 énonçait formellement que l'établissement des parlements d'Irlande ne supprimait ni ne diminuait l'autorité du Parlement du Royaume-Uni, qui pouvait restreindre, élargir ou supprimer n'importe quand l'autonomie des deux Irlande: 

Article 75

Saving for supreme authority of the Parliament of the United Kingdom.

Notwithstanding the establishment of the Parliaments of Southern and Northern Ireland, or the Parliament of Ireland, or anything contained in this Act, the supreme authority of the Parliament of the United Kingdom shall remain unaffected and undiminished over persons, matters, and things in Ireland and every part thereof.

Article 75

Pour sauvegarder l'autorité suprême du Parlement du Royaume-Uni

Nonobstant l'établissement du Parlement d'Irlande du Sud et d'Irlande du Nord, ou du Parlement de l'Irlande, ou de toute disposition contenu dans la présente loi, l'autorité suprême du Parlement du Royaume-Uni sur les citoyens ne sera affectée ni diminuée sur des questions et sujets en Irlande et pour chacune de ses parties.

Si le parlementarisme britannique s'était révélé positif pour l'Angleterre, il n'en fut pas de même pour l'Irlande, trop divisée dans les domaines religieux, social, politique et économique. Deux communautés durent s'affronter tout en s'ignorant totalement, chacune motivée par la peur de l'Autre, le signe extérieur de cet affrontement demeurant la religion, catholique pour l'une, protestante pour l'autre.

3.6 L'indépendance

En 1937, l'Irlande catholique du Sud proclama unilatéralement son indépendance (lire le texte de la proclamation) et prit le nom officiel de république d'Irlande; les deux langues officielles devinrent alors l'irlandais et l'anglais. La Loi de la république d'Irlande (Republic of Irland Act) de 1948 supprima définitivement tout lien constitutionnel avec le Royaume-Uni. Mais l'Irlande du Nord, majoritairement de religion protestante, continua d'être rattachée au Royaume-Uni. Au moment de la déclaration de l’indépendance, seulement 2 % des Irlandais parlaient encore l’irlandais tout en étant bilingues, 98 % des autres ne parlaient plus qu’anglais.

Au cours des années 1960, les Irlandais entreprirent des campagnes de «désanglicisation» en prenant pour modèle le Cymdeithas yr laith Gymraeg («Société pour la langue galloise»). L'un des slogans les plus fréquents était "Bás don Béarla»" («À bas l'anglais»), tandis que de nombreux panneaux de signalisation en anglais étaient barbouillés de vert (la couleur de l'Irlande). La campagne connut beaucoup de succès, à tel point que le gouvernement créa une radio officielle émettant uniquement en irlandais: Raidio Gaeltachta (1972).

Depuis lors, le gouvernement a élaboré diverses mesures pour valoriser la langue irlandaise, mais les résultats attendus se font encore attendre. Aujourd’hui, l’irlandais est l’une des langues mineures de l’Europe, peut-être en voie d’extinction. Comment expliquer une telle situation? La figure qui suit illustre très bien le déclin rapide de la langue irlandaise en seulement deux siècles de colonialisme britannique, soit entre 1800 et 2000. C'est une véritable hécatombe pour la langue irlandaise à un point tel qu'il n'y a que peu de chances qu'elle s'en remette.

D'ailleurs, après plus d’un demi-siècle d’indépendance, la quasi-totalité de la population de la république d’Irlande parle encore l’anglais comme langue maternelle, l’assimilation n’ayant pas été enrayée. Moins de 2% des Irlandais parlent l’irlandais (tout en étant bilingues) comme langue maternelle, ce qui correspond à la proportion des celtophones avant l’indépendance. 

À l'heure actuelle, les gaéliphones irlandais résident toujours dans six comtés du Gaeltacht (la celtophonie), situés le long du côté ouest du littoral: les comtés de Donegal, de Galway, de Kerry, de Cork et une partie des comtés de Waterford et de Wexford. Bref, dans un cas comme dans l’autre, rien ne semble avoir changé en Irlande, avant comme après l’indépendance! Pourtant, quelque chose a changé. Près du tiers de tous les Irlandais affirment parler l’irlandais comme langue seconde et disent appuyer tous les moyens qui contribuent à la promotion de leur langue nationale, à la condition que ce ne soit pas obligatoire. Au moins, la langue irlandaise est passée du statut de maternelle pour moins de 2% de la population à celui de langue seconde pour plus de 40% de la population. C'est une avancée, mais il s'agit encore d'une langue de décoration.

4 Le statut de l’irlandais

C’est la Constitution de 1948 de la république d’Irlande qui a défini le statut de la langue irlandaise et lui a rendu son caractère d’officialité. Cette contrainte constitutionnelle résulte d'une volonté politique visant à éviter la disparition de l'irlandais, laquelle en 1948 apparaissait inéluctable sans cette disposition de l'article 8 qui déclarait que «la langue irlandaise, en tant que langue nationale, est la première langue officielle» et que «la langue anglaise est reconnue comme seconde langue officielle».

En réalité, il aurait été tout simplement impossible de déclarer l’irlandais seule langue officielle de la République, puisque qu’une quantité infime de la population (1,1%) parlait encore cette langue celtique. Le nouvel État a tenu à proclamer le caractère symbolique de la préséance de l’irlandais (1,2%) sur l’anglais (95%) en pensant renverser ainsi le cours de l’histoire: ressusciter l’irlandais, une langue en voie d’extinction, en l’associant à la puissance d’un État. Est-ce que l’Irlande a été capable de faire avec l’irlandais ce que l’État d’Israël a pu faire avec l’hébreu? Quoi qu’il en soit, la république d'Irlande est donc le seul État de l’Union européenne qui ait comme première langue officielle une langue minoritaire, très minoritaire.

Cela dit, le Parlement irlandais (l’Oireachtas) a approuvé, le 14 juillet 2003, le texte du projet de loi sur l’égalité des langues officielles. La loi porte le nom de Loi sur les langues officielles de 2003, plus précisément Official Languages Act 2003 (anglais) ou Acht na dTeangacha Oifigiúla (irlandais). On lit à l'article 2 cette disposition:

 « Les langues officielles » désignent l’irlandais (la langue nationale et la première langue officielle) et l’anglais (la seconde langue officielle), tels que stipulés à l’article 8 de la Constitution;

Cette loi est destinée à fixer une base juridique pour les deux langues officielles, l’irlandais et l’anglais. En ce sens, elle garantit aux citoyens le droit d’être servis dans les deux langues, détermine un seuil minimal pour l’emploi de l’irlandais et crée une commission pour veiller à l’application de la loi. Cette loi était considérée comme nécessaire parce que les autres moyens utilisés jusqu'à présent ont tous échoué; les mesures prises dans les années 1990 n'ont pas été couronnées de succès. C'est pourquoi, à moins d'assurer une base législative sur la prestation des services en langue irlandaise, le gouvernement ne croyait pas offrir un service satisfaisant. 

La loi précise que l'État est le grand responsable de la protection de la langue irlandaise. La loi linguistique devait satisfaire à trois besoins principaux si l'on désire que la politique linguistique soit couronnée de succès:

1) la publication de brochures et de formulaires gouvernementaux en langue irlandaise ou bilingues;
2) des services de spécialistes dans les langues afin de desservir la communauté parlant irlandais;
3) des services adaptés aux besoins spécifiques, comme des structures et des établissements dans des secteurs tels que l’éducation, les médias et la planification linguistique. 

L’objectif serait surtout de soutenir par des moyens concrets le développement de la langue et non simplement des mesures symboliques. Néanmoins, le loi n'oblige personne à parler l'irlandais, car il s'agit de mesures incitatives. Elle prévoit également la création d'un poste de commissaire aux langues officielles (un médiateur) pour traiter des plaintes du public quant aux services offerts en irlandais. De plus, un système approprié de pénalités est prévu. 

5 La politique linguistique irlandaise

La politique linguistique de la république d’Irlande vise à réintroduire formellement et juridiquement l’irlandais, la langue nationale, dans des domaines où il avait été évincé pendant plus de trois siècles. Toutefois, le gouvernement irlandais devait tenir compte du fait que l’irlandais est la langue maternelle d’une infime partie de la population et que la quasi-totalité des citoyens ne parlent que l’anglais. De plus, la politique linguistique ne peut ignorer que l’irlandais est la première langue officielle de l’État, ce qui correspond au caractère symbolique et identitaire de la langue irlandaise. 

5.1 Le statut des langues

Ce caractère symbolique de l’irlandais était déjà proclamé à l'article 8 de la Constitution de 1948, en tant que «langue nationale» et «première langue officielle», l'anglais étant reconnue comme «seconde langue officielle».

Article 8

1) L'irlandais, en tant que langue nationale, est la première langue officielle.

2) L'anglais est reconnu comme seconde langue officielle.

3) Pourtant, l'usage exclusif d'une des deux langues mentionnées ci-dessus peut être prévu dans un ou plusieurs buts officiels, aussi bien dans l'État tout entier que dans l'une de ses parties.

L'article 2 de la Loi sur les langues officielles de 2003 reprend les mêmes termes:

Article 2

[...]

«Les langues officielles» désignent l’irlandais (la langue nationale et la première langue officielle) et l’anglais (la seconde langue officielle), tels que stipulés à l’article 8 de la constitution;

5.2 Les langues de la législature

L'article 254 de la loi constitutionnelle de 1948 prévoyait l'usage des deux langues officielles au Parlement. Les lois doivent être rédigées et promulguées en irlandais et en anglais, conformément à l’article 25 de la Constitution:

Article 25

[...]

4.3) Chaque projet de loi sera signé par le président dans le texte dans lequel il aura été adopté ou sera considéré comme ayant été adopté par les deux Chambres de l'Oireachtas; si un projet de loi est ainsi adopté ou est considéré comme ayant été adopté dans les deux langues officielles, le président signera le texte de ce projet de loi dans chacune des langues.

4.4) Lorsque le président signe le texte d'un projet de loi dans une seule langue officielle, une traduction officielle doit être publiée dans l'autre langue officielle.

4.5) Dès que possible après la signature et la promulgation d'un projet de loi à titre de loi, le texte de cette dernière, signé par le président, ou si le président en a signé le texte dans les deux langues officielles, les deux textes, devront être enregistrés au greffe de la Cour suprême et le texte ou les deux textes ainsi enregistrés constitueront une preuve de l'authenticité des dispositions d'une telle loi.

En cas de conflit d’interprétation entre les versions irlandaise et anglaise, le texte irlandais prévaudra:

Article 25

4.6) En cas de conflit entre les textes d'une loi enregistrée en vertu du présent article dans les deux langues officielles, le texte de la langue nationale fera foi.

Dans la Loi sur les langues officielles, ce sont les article 6 et 7 qui prévoient l'usage des deux langues au Parlement :

Article 6

Usage des langues officielles dans les Chambres de l’Oireachtas

1) Tout membre de l’une des Chambres de l’Oireachtas a le droit d’utiliser l’une ou l’autre langue officielle lors de toute délibération et de toute autre procédure dans la Chambre ou d’un comité de cette Chambre, un comité conjoint des deux Chambres ou un sous-comité d’un tel comité ou comité conjoint.

2) Une personne qui comparait devant l’une des Chambres de l’Oireachtas ou devant un comité ou un comité conjoint ou un sous-comité, tel que susmentionné, a le droit d’utiliser l’une ou l’autre langue officielle.

3) Tout rapport officiel sur les délibérations et les autres procédures des Chambres de l’Oireachtas doit être publié dans chacune des langues officielles, mis à part le fait que les contributions des personnes physiques (verbales ou écrites) dans l’une ou l’autre langue officielle ne puissent être publiées que dans la langue utilisée par l’auteur.

Article 7

Lois de l’Oireachtas

Dans les plus brefs délais après l’adoption de tout texte législatif de l’Oireachtas, ledit texte doit être imprimé et publié simultanément dans chacune des langues officielles.

Les deux langues officielles, l’irlandais et l’anglais, sont donc admises dans les débats parlementaires, mais, étant donné que l’irlandais constitue pour une minorité des députés une simple langue seconde, l’anglais demeure nettement prédominant dans les deux Chambres de l'Oireachtas.

L'article 18 de la Loi sur les langues officielles prévoit des obligations linguistiques pour l'élection des membres du Sénat à partir de la liste des candidats:

Article 18

Sénat

7.1) Avant chaque élection générale des membres du Sénat qui sont élus à partir des listes de candidats, cinq groupes de candidats doivent être prévus selon les dispositions fixées par la loi et contenant respectivement les noms des personnes ayant une connaissance et une expérience pratique des intérêts et services suivants, à savoir :

i) la langue et la culture nationale, la littérature, les arts, l'éducation et les intérêts professionnels tel qu'il peut être défini par la loi, en conformité avec la loi pour les fins de la liste de candidats;

Enfin, il n’y a pas de système de traduction simultanée dans les deux Chambres du Parlement. Cela signifie que les députés et sénateurs doivent, théoriquement du moins, connaître les deux langues. En réalité, l’irlandais est si peu employé que le problème se présente rarement. Tous connaissent l’anglais, et une minorité seulement comprend l’irlandais. Il suffit d’attendre poliment que le parlementaire celtophone – sûrement un nationaliste – ait fini son exposé pour passer à autre chose!  Cela dit, les deux versions d'une loi doivent être publiées simultanément.

5.3 Les tribunaux

Dans toutes les cours de justice du pays, l’irlandais et l’anglais sont les langues autorisées. L'article 8 de la Loi sur les langues officielles prévoit des mesures pour pouvoir employer l'une ou l'autre des deux langues officielles (au choix):

Article 8

Administration de la justice

1) Toute personne physique peut utiliser l’une ou l’autre langue officielle dans tout plaidoyer ou document émis par un tribunal.

2) Tout tribunal ayant une instance devant lui, doit s’assurer que toute personne physique qui comparait ou témoigne est entendue dans la langue officielle de son choix, et qu’en conséquence, elle ne sera pas désavantagée en n’étant pas entendue dans l’autre langue officielle.

3) Dans le but d’assurer que nul n’est mis en désavantage, tel que mentionné ci-dessus, le tribunal peut demander de prendre les dispositions qu’il juge appropriées, pour faire l’interprétation simultanée ou consécutive de l’instance judiciaire d’une langue officielle à l’autre.

[...]

Le juge doit rendre sa sentence en anglais (pour être bien compris) et en irlandais (la première langue de l’État). Dans la réalité, il est extrêmement rare qu’un procès se déroule entièrement en irlandais. Si un témoin ou un défendeur demande à la cour le droit d'utiliser l'irlandais, il est obligatoire d’accéder à sa demande, même si cette demande peut entraîner des retards parfois considérables dans le traitement de l'affaire; c’est notamment le cas lorsqu’un juge ou un avocat de l'une des parties ne parle pas couramment l’irlandais. La cour ne fournit jamais d’interprètes officiels.

En fait, les seuls procès à avoir lieu en irlandais impliquent généralement un militant nationaliste désireux d’utiliser quelques phrases en irlandais afin de manifester son caractère identitaire. Ensuite, tout le monde passe à l’anglais.

Pourtant, il existe une loi favorisant les avocats désirant poursuivre leur carrière en utilisant l'irlandais: la Loi sur les praticiens du droit (langue irlandaise) de 2008.

Par ailleurs, l'Irlande demeure l'un des derniers pays européens (avec la Grèce, l'Allemagne, le Danemark et l'Italie), à avoir une loi criminalisant les paroles blasphématoires pour des motifs religieux. En effet, l'article 36 de la Loi sur la diffamation (2009) prévoit une amende ne dépassant pas 25 000 euros pour une telle infraction:

Article 36

Publication ou prononciation de paroles blasphématoires

1)
Quiconque publie ou profère des paroles blasphématoires se rend coupable d'une infraction et est passible sur déclaration de culpabilité d'une mise en accusation et d'une amende ne dépassant pas 25 000 euros.

2) Aux fins du présent article, quiconque publie ou profère des paroles blasphématoires si :

(a) il publie ou profère de manière qui est grossièrement abusive ou insultante à l'égard de sujets considérés comme sacrées par une religion, provoquant ainsi l'indignation parmi un nombre important d'adeptes de cette religion; et

(b) il a l'intention, par la publication ou l'énoncé du sujet en question, de provoquer cette indignation.

Dans la plupart des autres pays, le délit de blasphème est irrecevable. Des citoyens irlandais demandent l'abrogation de la Defamation Act qu'ils jugent comme ayant un «caractère moyenâgeux».

5.3 L'administration gouvernementale

La Loi sur l'administration locale 2001 et la Loi sur les langues officielles de 2003 régissent l'emploi des langues dans l'Administration. Le droit du public à utiliser l'irlandais lorsqu'il s'adresse aux autorités publiques est protégé par la Constitution. Le chapitre III (art. 9 à19) de la Loi sur les langues officielles est consacré au bilinguisme dans l'Administration publique. L'article 9 précise ce qui suit:

Article 9

[...]

2) Lorsqu’une personne communique à l’écrit ou par courrier électronique dans une langue officielle avec un organisme public, ce dernier doit répondre dans la même langue.

3) Lorsqu’un organisme public communique par écrit ou par courrier électronique avec le grand public ou une catégorie du grand public afin de leur fournir des informations, l’organisme doit s’assurer que la communication est en irlandais, ou en anglais et en irlandais.

L'article 10 de la même loi précise quels sont les documents soumis au bilinguisme écrit:

Article 10

Obligation des organismes publics de publier certains documents dans les deux langues officielles simultanément

Nonobstant tout texte législatif, les documents suivants produits par un organisme public ou sous son autorité (autre qu’un organisme, organisation ou groupe prescrits en vertu de règlements aux fins de l’alinéa (b) du paragraphe 1 (5) de la première annexe) doivent être publiés par l’organisme dans chacune des langues officielles simultanément.

(a) tout document énonçant des projets de politique publics;

(b) tout rapport annuel;

(c) tout état financier ou compte vérifié;

(d) tout compte-rendu de stratégie devant être préparé en vertu de l’article 5 de la Loi sur la gestion de la fonction publique de 1997; et

(e) tout document d’une catégorie ou description prescrite pour un temps déterminé, avec l’accord du ministre des Finances et tout autre (s’il y a lieu) ministre du gouvernement que le ministre des Finances juge approprié, en tenant compte des fonctions de l’autre ministre, et étant un document d’une catégorie ou description qui, de l’avis du ministre, est d’intérêt public.

On comprendra pourquoi toute l’administration gouvernementale doit être bilingue, les fonctionnaires devant d’ailleurs réussir un examen de maîtrise de l’irlandais, du moins c'était le cas jusqu’en 1999. Depuis quelques années, la maîtrise de l’irlandais n'est cependant exigée que pour un petit nombre de postes dans les services publics. L'obligation de connaître l'irlandais concerne les organismes qui s'occupent directement de la politique linguistique irlandaise dans le Gaeltacht, les écoles et les médias. Désormais, le gouvernement oblige de tout service administratif la présence d'au moins un fonctionnaire gaéliphone.

Les communications orales se font généralement en anglais et rarement en irlandais, et les documents écrits sont généralement bilingues (irlandais-anglais). Le bilinguisme des services gouvernementaux reste plus symbolique que nécessaire pour la majorité de la population, car, dans les faits, l'anglais est utilisé presque exclusivement dans tous les milieux gouvernementaux et dans toutes les administrations publiques; il semble qu'il n'existe pas non plus de réelle égalité d'accès des services à l'endroit des gaéliphones. On peut même affirmer que l'insistance d’un citoyen à exiger l’irlandais de la part des organismes gouvernementaux pourrait aller jusqu’à entraîner de longs retards dans le traitement de son dossier.

- L'affichage

Dans l'affichage public et la papeterie gouvernementale, la Loi sur les langues officielles permet au Ministre responsable de l'application de la loi d'intervenir par règlement les cas où le bilinguisme est exigé:

Article 9

Obligation des organismes publics d’utiliser les langues officielles sur la papeterie officielle

1) Le Ministre peut prévoir par règlement que les annonces verbales (en direct ou enregistrées) faites par un organisme public, les en-têtes de la papeterie utilisée par un organisme public, le contenu et la disposition de toute affiche ou annonce faite par un tel organisme soient, dans la mesure stipulée, en irlandais ou en anglais et en irlandais, et des dispositions différentes peuvent être édictées sur des catégories d’organismes, d’annonces verbales, de papeterie, d’affiches ou d’annonces différentes.

Dans les faits, ce sont surtout les institutions qui pratiquent le bilinguisme dans l'affichage: le gouvernement, les conseils locaux, la signalisation routière, les plaques ononymiques (nom des rues), les établissements d'enseignement. Pour le reste, l'anglais demeure la langue d'usage, que ce soit les hôtels, les les banques ou tout autre commerce. Il est rare que des inscriptions soient uniquement en irlandais.

 

Afin de satisfaire aux exigences de la loi constitutionnelle, les inscriptions sur les édifices gouvernementaux sont, la plupart du temps, bilingues. En ce qui concerne les édifices municipaux et la signalisation routière, des normes nationales sont définies par la loi, mais l'application de celle-ci est laissée aux municipalités («local authorities»). Toutes les inscriptions doivent être bilingues dans le cas des édifices municipaux, des noms de rues et des toponymes; l'usage est de placer les mots anglais au dessus des mots irlandais. Le panneau routier Stop est généralement en anglais, sauf dans le Gaeltacht où il peutêtre en irlandais (Stad). 

Par ailleurs, la réglementation n’est pas toujours appliquée avec rigueur, car certaines municipalités présentent un visage résolument unilingue anglais. Dans la publicité commerciale, le bilinguisme est de plus de plus fréquent, y compris dans les grandes villes comme Galway.

- Le commissaire aux langues officielles

Par ailleurs, le chapitre IV (art. 20 à 30) prévoit la création du poste de commissaire aux langues officielles : an coimisiéir teanga. Plus précisément, la loi crée un service du commissaire aux langues officielles (Oifig Choimisinéir na dTeangacha Oifigiúla) et le titulaire du service, connu comme le commissaire aux langues (An Coimisinéir Teanga) est désigné sous le nom de commissaire. Les fonctions du commissaire sont les suivantes:

1) contrôler la conformité des dispositions de la loi dans les organismes publics;
2) prendre les mesures nécessaires pour assurer le respect de la loi par les organismes publics;
3) faire des enquêtes;
4) donner des conseils ou toute autre assistance au public relativement aux droits linguistiques.

- Le Conseil de la langue gaélique

En 1978, le parlement a adopté la Loi sur le Conseil de la langue gaélique ou la Bord na Gaeilge Act. Selon l'article 3 de la loi, la fonction principale du Conseil (Bord na Gaeilge) est de «promouvoir la langue irlandaise et en particulier son usage comme langue vivante et moyen habituel de communication». Le Conseil possède les fonctions générales de développement, de coordination, d'examen et de mesures d'assistance et procédures relatives à l'irlandais. Il peut aussi conseiller un ministre du gouvernement sur toute question relative à l'irlandais et informer, aider et coopérer avec un ministère d'État, un organisme statutaire ou tout autre organisme relativement à cette question.

5.4 L'éducation

C'est le Department of Education and Science (ministère de l'Éducation et des Sciences) qui constitue l'organisme responsable du contrôle et du financement du système d'éducation en Irlande. L'éducation est régie par la Loi sur l'éducation de 1998 (Education Act no. 51 of 1998). Le National Council for Curriculum and Assessment (Conseil national pour les programme d'études et l'évaluation) a développé en 1999 un programme scolaire pour le primaire (Primary School Curriculum).

Il existe deux programmes d'études, l'un en anglais et un autre en irlandais (gaélique). Le programme d'études en anglais (English Curriculum) est conçu pour offrir aux enfants un apprentissage linguistique qui intègre la langue orale, la lecture et l'écriture. Quant au programme d'études en gaélique (Gaeilge Curriculum), il est présenté en deux sections distinctes. La première section est prévue pour les écoles d'anglais intermédiaire (English-medium) avec un programme conçu pour permettre aux élèves de développer une compétence de la communication en irlandais et développer leur identité culturelle. La seconde section est réservée pour les écoles du Gaeltacht et les écoles tout-irlandais (all-Irish). Dans ces écoles d'irlandais, le programme d'études est conçu pour que les élèves puissent développer une maîtrise plus grande de la langue nationale. Ce sont les parents qui décident dans quel type d'écoles ils enverront leurs enfants. Ils peuvent même choisir une école privée, une école confessionnelle, un école multiconfessionnelle ou une école non confessionnelle.

L'école primaire publique, qu'elle soit irlandaise ou anglaise, doit contribuer à la réalisation de la politique nationale et des objectifs en ce qui concerne l'extension du bilinguisme dans la société irlandaise et, en particulier, la réalisation d'une plus grand usage de la langue irlandaise à l'école et dans la communauté, comme il est énoncé à l'article 6 de la Loi sur l'éducation de 1998:

Article 6

Toute personne concernée par la la mise en œuvre des objectifs de la présente loi doit se conformer aux objectifs suivants en vertu desquels l'Oireachtas a promulgué la présente loi :

(a) Donner un effet pratique aux droits constitutionnels des enfants, y compris les enfants qui ont une incapacité ou qui ont d'autres besoins particuliers en éducation, comme ils touche à l'éducation;  [...]

(h) Contribuer à la réalisation de la politique nationale et des objectifs en éducation: 

(i) Contribuer à la réalisation de la politique nationale et des objectifs en ce qui concerne l'extension du bilinguisme dans la société irlandaise et, en particulier, la réalisation d'une plus grand usage de la langue irlandaise à l'école et dans la communauté;

(j) Contribuer au maintien de l'irlandais comme principale langue communautaire dans les districts du Gaeltacht;

(k) Promouvoir la langue et les besoins culturels des étudiants dans le respect du choix de leurs parents;

Toutes les écoles primaires «anglaises» doivent enseigner l’anglais et l’irlandais dès la première année, et ce, jusqu’à la fin du primaire.  Certains élèves peuvent obtenir une exemption pour apprendre l'irlandais; ce sont ceux qui ont passé une période de temps significative à l'étranger ou ceux qui ont des difficultés d'apprentissage. L'anglais est la langue d'enseignement à tous les niveaux, sauf dans le Gaeltacht. Soulignons que l’anglais est la langue maternelle de la quasi-totalité des élèves et l’irlandais leur est enseigné en tant que langue seconde. Cependant, le ministère de l’Éducation a adopté des mesures particulières (moins d’anglais) dans les districts celtophones du Gaeltacht (les six comtés celtophones) où la langue maternelle est l’irlandais, la langue seconde, l’anglais. D’ailleurs, le gouvernement irlandais a toujours pratiqué des politiques préférentielles dans les comtés du Gaeltacht parce que c’est là que se jouerait l’avenir de la langue nationale. C'est ce qui explique que dans le Gaeltacht l'enseignement primaire se fait uniquement en irlandais. Mais ce type d'enseignement est également disponible dans le reste du pays.

Officiellement, aucune langue étrangère n'est enseignée au niveau primaire, mais un nombre croissant d'écoles primaires dispensent des programmes où l’on enseigne une langue étrangère. Depuis 1997, certaines langues étrangères sont enseignées en 5e et en 6e année: le français, l'allemand, l'espagnol ou l'italien.

Au secondaire, l’enseignement de l’irlandais comme langue seconde devient facultatif, il peut être remplacé par le français, l’allemand ou toute autre langue. Néanmoins, près des trois quarts des usagers actuels de l'irlandais ont suivi un enseignement post-primaire et près de la moitié d'entre eux avait suivi les cours du niveau d'enseignement supérieur en irlandais.

Ainsi, tous les enfants irlandais continuent d’apprendre l'irlandais à l'école primaire et parfois même au-delà. Bien que beaucoup d’enfants consacrent jusqu’à 13 ans d’études à l’apprentissage de l’irlandais, force est de constater que les programmes scolaires ne produisent généralement pas d'usagers actifs très compétents en irlandais.

Dans les universités, les cours sont généralement dispensés en anglais, mais certains professeurs peuvent donner leur cours en irlandais, notamment à l’Université de Galway.

À l’été de 1999, le ministre de l’Éducation a aboli le test obligatoire d’irlandais pour les professeurs du secondaire; ce test avait été instauré en 1921. Dorénavant, les professeurs qui n’ont pas besoin d’employer l’irlandais dans leur travail sont exemptés de cet examen, ce qui signifie que les candidats à l’enseignement secondaire de Grande-Bretagne, d’Irlande du Nord ou d’ailleurs pourront maintenant occuper des postes en république d’Irlande. Cette mesure, qui n’a pas nécessairement renforcé l’usage de l'irlandais depuis 1921, a été saluée par les syndicats comme «éminemment raisonnable».

5.5 Le monde des affaires

Dans la vie économique, l’anglais a assuré sa suprématie depuis longtemps. La loi irlandaise ne touche pas le secteur privé. Par conséquent, la plupart des enseignes commerciales et des placards publicitaires restent en anglais, le bilinguisme étant rare. Certains placards publicitaires peuvent être parfois rédigés seulement en irlandais; il s'agirait principalement de publicité destinée aux dames.

Dans l'ensemble, la république d'Irlande présente un visage anglais, sauf dans les districts celtophones du Gaeltacht où le gouvernement a adopté des mesures particulières pour favoriser l’irlandais. Ainsi, dans l'affichage commercial, il y a un pourcentage élevé d'affiches unilingues irlandaises et les affiches bilingues demeurent plus fréquentes que les unilingues anglaises. La situation de la langue de l'affichage en république d'Irlande montre bien la grande faiblesse de l'irlandais. Si ce n'était des lois, l'irlandais serait complètement invisible dans le paysage de l'Irlande.

5.6 Les médias

Enfin, dans le domaine des médias, prévaut encore le même caractère symbolique de l’irlandais. On ne compte aucun quotidien en irlandais, mais The Irish News contient chaque jour un article en irlandais et The Irish Times, un chaque semaine. Il existe quelques revues mensuelles en irlandais, les plus importantes étant Comhar et Feasta.

Il existe une radio locale, Raidio na Gaeltachta, qui diffuse exclusivement en irlandais (quatre-vingts heures par semaine) et un réseau de télévision diffusant 5 % de ses émissions en irlandais, soit cinq heures par semaine pour un total de 130 heures. Avec la création, le 31 octobre 1996, une chaîne de télévision dédiée à l'irlandais, la Teilifís na Gaeilge (TG4), diffuse jusqu'à quatre heures par jour d'émissions en irlandais. Toutefois, cette seconde chaîne est beaucoup moins populaire que la première et son auditoire est peu important. La Loi sur la radiodiffusion de 2001 régit la Teilifís na Gaeilge, mais la Loi sur la radiodiffusion de 2009 prévoit des émissions et des productions en irlandais. L'article 66.9 prescrit que la "Broadcasting Authority of Ireland" (l'Autorité) doit tenir compte des émissions en langue irlandaise, ainsi qu'à sa culture:

Article 66

9) L'Autorité, dans l'exercice de ses fonctions et en vertu des paragraphes 7 et 8, tient dûment compte du contenu des programmes qui:

(a) sont en irlandais;
(b) se rapportent à la culture et la vie irlandaise;
(c) portent sur la musique, le théâtre et le divertissement irlandais;
(d) des nouvelles, de l'actualité ou des documentaires;
(e) sont dans une autre catégorie identifiée par l'Autorité et sont jugés par l'Autorité dignes de soutien et de préservation.

Évidemment, compte tenu du faible nombre des locuteurs de l'irlandais, le nombre d'heures de diffusion en irlandais apparaît comme raisonnable, mais il s'agit davantage d'une politique identitaire, car au plan économique le jeu n'en vaut guère la chandelle.

6 Les résultats de la politique linguistique

Les divers gouvernements qui se sont succédé depuis l'indépendance n'ont pas ménagé leurs efforts pour promouvoir la langue irlandaise dans le pays. Depuis 1958, le gouvernement irlandais a créé diverses commissions d’études pour évaluer la situation de l’irlandais. En 1965, un rapport de 260 recommandations sur la restauration de la langue a été publié. Le rapport a donné un portrait dramatique de l’usage de l’irlandais dans la population. Ainsi, parmi les 30 % d’Irlandais qui disaient savoir l’irlandais, les deux tiers de ceux-ci affirmaient ne jamais l’utiliser, soit par manque de pratique, soit par peur de paraître ridicule. Ceux qui disaient avoir utilisé l’irlandais l’ont fait ni à la maison ni à l’école, mais au travail. N’oublions que certains organismes, dont le gouvernement, exigent la connaissance de l’irlandais comme condition d’embauche. 

Dans l'ensemble, les résultats de la politique linguistique semblent décevants, car l’emploi de l’irlandais comme langue nationale est resté symbolique et le nombre des locuteurs de l’irlandais comme première langue n’a pas augmenté. De plus, parmi ceux qui disent savoir l’irlandais comme langue seconde (environ 40 % de la population), les deux tiers ne se sentent pas à l’aise dans cette langue. On peut se demander pourquoi un peuple qui a tellement lutté pour son indépendance a-t-il abandonné si aisément la langue qui fait partie de son identité? Pourquoi l’Irlande n’a-t-elle pas eu avec l’irlandais le même succès que l’État d’Israël avec la restauration l’hébreu ou même la Catalogne en Espagne avec la normalisation du catalan, voire le Québec avec le français? 

6.1 L'attitude des Irlandais envers leur langue

À l’échelle nationale, les Irlandais appuient toutes les politiques de promotion linguistique à l’égard de l’irlandais à la condition qu’elles ne désavantagent pas les non-celtophones, soit 98% des Irlandais. La plupart des Irlandais favorisent l’apprentissage de la langue nationale à l’école dans la mesure où elle n'est pas une matière obligatoire. Tous les Irlandais sont d’accord pour connaître la langue irlandaise, mais ils sont contre l’obligation de l’employer. Une majorité des Irlandais est contre l’usage de l’irlandais à des fins de favoritisme, de coercition ou de discrimination positive. 

Évidemment, l’un des problèmes provient du fait que trop peu d’Irlandais sont capables de s’exprimer en irlandais et que, de toute façon, entre locuteurs d’une langue seconde, il est plus facile de passer à la langue première (l'anglais). En réalité, l’absence d’unilingues celtophones favorise le non-emploi de l’irlandais. Et celui-ci entraîne le manque de pratique, la peur du ridicule, l'absence d’occasions propices et, en bout de ligne, le stress. Or, en situation de «stress linguistique», c’est toujours la langue dominante (l’anglais) qui y gagne, tant il est vrai qu’une langue fonctionne aux dépens d’une autre. 

Il est peut-être trop tôt pour prédire la disparition prochaine de l’irlandais, mais les moyens mis en œuvre jusqu’ici ont tous échoué. Reste le rêve d’une Irlande gaélique par lequel se laissaient bercer les nationalistes à la fin du siècle dernier. Il faudra trouver autre chose, notamment par le moyen de la coercition, mais celle-ci ne fonctionne que si la population y est favorable. En tout cas, il convient de tirer quelques leçons de «l’échec irlandais». 

6.2 Les leçons de «l’échec irlandais»

D’abord, il faut retenir que ce ne sont pas les beaux discours, les grands congrès nationaux, les grandes campagnes de promotion linguistique, les grands sentiments axés sur l’identité nationale qui assurent la survie d’une langue. Rien à ce sujet ne peut modifier le comportement linguistique des individus! 

De plus, même si c’est un peu décevant de le constater pour les nationalistes, la souveraineté politique n’assure pas automatiquement la survie linguistique. Or, là aussi, l’État irlandais n’a pas réussi à contrôler le comportement interpersonnel dont dépend le succès d’une langue. À l’opposé, l’État d’Israël a réussi à modifier profondément le comportement individuel de ses citoyens. Peut-être ne faut-il pas désespérer? Après tout, la langue anglaise a déjà été une «langue moribonde» et ceux qui avaient prédit sa disparition ont eu tort. Qu’en sera-t-il de l’irlandais? 

Évidemment, beaucoup d’Irlandais sont les premiers déçus des résultats peu encourageants concernant la «restauration de l’irlandais». Il semble qu’un certain pessimisme gagne de plus en plus la population sur la possibilité de faire renaître la langue, et ce, même dans le Gaeltacht. Faire changer de langue toute une population relève d’une prouesse que seul l'État d'Israël a pu réussir jusqu'à maintenant. Dans ce pays, les Juifs parlaient une centaine de langues différentes et étaient motivés dans l’apprentissage de l’hébreu qui servait de lien unificateur. Les Juifs ont accepté toutes les mesures coercitives, y compris à l’école et dans le monde du travail. Au contraire, les Irlandais devaient changer une seule langue maternelle, la même pour tout le monde: l'anglais. Le tout sans mesures coercitives! L’irlandais ne représentait pas un lien unificateur entre différents locuteurs, mais une valeur symbolique dans l'imaginaire collectif, sans grande utilité dans la réalité. Finalement, les Irlandais ont toujours été massivement contre toute coercition, même s'Il s'agit de leur langue ancestrale!

Cela dit, l'irlandais demeure un cas d'aménagement linguistique aux bases fragiles. Rappelons-le, seulement 2 % de la population utilise l'irlandais comme langue maternelle. Même si, en raison de sa présence obligatoire à l’école, quelque 40 % de la population possède une connaissance passive de la langue, l’irlandais reste encore une langue symbolique et identitaire plutôt que vraiment utile dans la vie quotidienne.

Il ne faut quand même pas se faire d’illusion, car dans l’état actuel des choses l’irlandais est une langue dont le nombre des locuteurs de langue maternelle va en diminuant et dont l’usage reste réservé aux usages informels familiers de citoyens dont le nombre est très réduit. De plus, l’irlandais se voit confiné dans un territoire rural géographiquement circonscrit au sud-ouest du pays, le Gaeltacht, tandis qu’il est rejeté dans la vie urbaine, et ce, malgré une politique linguistique très volontariste des autorités (obligation scolaire de l'apprentissage et bilinguisme dans tous les actes officiels). 

Le plus contradictoire, c’est que cette politique semble pour l'instant recueillir le consensus de la population, laquelle reste attachée à la langue de ses ancêtres – par exemple, elle ne voudrait pas voir disparaître les panneaux routiers et les plaques de rue bilingues. Quoi qu’il en soit, en tant que langue officielle, même de «première langues officielle» de jure, il ne fait aucun doute que l’irlandais reste une langue extrêmement précaire, et toutes les subventions et directives de l’Union européenne, de même que l’accord historique du 10 avril 1998 approuvé par référendum dans les deux Irlande, n’y changeront rien. L’imaginaire collectif continuera de s’exprimer en anglais, l’irlandais demeurant une «langue de décoration» à valeur strictement symbolique, que ce soit dans la république d’Irlande ou en Irlande du Nord. On ne voit pas comment, dans l'immédiat, il pourrait en être autrement.

Dernière mise à jour: 18 févr. 2024

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Site officiel du Commissaire aux langues officielles de l'Irlande
(
Official Languages Commissioner
) connu en irlandais sous An Coimisinéir Teanga.

  

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