bosnieherzdrap.gif (2206 octets)
République de Bosnie-et-Herzégovine
Bosnie-Herzégovine
(2) Bosniaque, serbe et croate : 
trois/quatre langues en une

1 La question du serbo-croate

En principe, les Bosniaques, les Serbes et les Croates parlent tous le serbo-croate. Mais le serbo-croate des Bosniaques et des Croates s’écrit avec l'alphabet latin, alors que celui des Serbes est en alphabet cyrillique. Ces différences d'écriture résultent en grande partie du mode de christianisation des deux peuples: la plupart des Croates ont été christianisés par l'Église catholique romaine, tandis que les Serbes le furent par l'Église byzantine dite orthodoxe. L’héritage catholique a favorisé l’alphabet latin avec le CROATE, le POLONAIS, le TCHÈQUE, le SLOVAQUE, le SLOVÈNE et le SORABE. L’héritage du monde orthodoxe a favorisé l’alphabet cyrillique avec le SERBE, le RUSSE, le BIÉLORUSSE, l’UKRAINIEN, le BULGARE et le MACÉDONIEN.

À l’époque de la République socialiste fédérative de Yougoslavie, le serbo-croate (comme on l’appelait à Belgrade) ou le croato-serbe (comme on l’appelait à Zagreb) constituait une seule et unique langue. Il est vrai que, dans la vie quotidienne, la plupart des locuteurs de ces «langues» ou de ces «variétés linguistiques» n’ont jamais désigné leur langue comme étant le «serbo-croate». Ainsi, les Serbes ont toujours affirmé qu'ils parlaient le serbe, alors que les Croates disaient parler le croate. Les Bosniaques, pour leur part, affirmaient généralement parler le croate, parfois le serbe. Quant aux Monténégrins, ils considéraient en général qu’ils parlaient le serbe et mentionnaient rarement le terme «monténégrin».

Au plan strictement linguistique, les Bosniaques, les Serbes et les Croates (sans oublier les Monténégrins du Monténégro) parlaient des variantes régionales d’une même langue, soit le serbo-croate, une terminologie inventée par les linguistes du maréchal Tito de la RSF de Yougoslavie. C'est Tito, un Croate, qui, à la fin de la Seconde Guerre mondiale sonna le glas du croate en tant que langue nationale distincte. Sous sa gouverne, Tito fit signer en 1954 l’accord de Novi Sad sur l’unité linguistique, dont voici un extrait:

1. Les Serbes, les Croates et les Monténégrins partagent une même langue nationale. Par conséquent, la langue littéraire qui s'est développée sur la base des deux principaux centres, Belgrade et Zagreb, est unique, avec deux prononciations, l'ijekavien et l'ékavien.

2. Le nom de la langue doit officiellement faire référence à la fois à ses deux éléments constitutifs.

3. Les deux alphabets, le latin et le cyrillique, ont un statut égal et c'est pourquoi les Serbes et les Croates doivent s'efforcer d'apprendre à la fois les deux alphabets, dont l'objectif sera atteint principalement à l'école.

4. Les deux prononciations, l'ékavienne et l'ijekavienne, sont toutes deux égales.

Cet accord (voir le texte au complet en traduction) unifiait officiellement le croate et le serbe sous la forme du «serbo-croate», avec des variantes soit occidentale (pour le croate) soit orientale (pour le serbe). Une langue commune représentait un élément important du projet de Tito fondé sur « la fraternité et l’unité », visant à établir une unité culturelle et politique sous la bannière du socialisme. En niant l’existence d’une langue croate distincte, Tito espérait simplement résoudre le problème du nationalisme. Mais sa mort en 1980 signa la fin de la fédération yougoslave et des revendications autonomistes montèrent rapidement dans les républiques fédérées.

Toutefois, depuis la partition de l'ex-Yougoslavie, l’épuration ethnique a aussi touché la langue, avec l'apparition d'un nouveau mot pour désigner une langue, le «bosniaque», et la disparition du terme titiste «serbo-croate», qui n'apparaît plus dans aucun texte juridique, que ce soit les constitutions ou les nouvelles lois non seulement en Bosnie-Herzégovine, mais aussi en Serbie, en Croatie et au Monténégro où l'on parle encore du serbe et/oiu du monténégrin. 

Dans les exemples ci-dessous, on trouvera un extrait de la section 7 de l'article 1 de la Constitution de la Bosnie-et-Herzégovine (BIH) de 1995, laquelle est présentée, outre avec la traduction française, dans les trois versions officielles: en bosniaque, en croate, en serbe avec l'alphabet cyrillique ; on peut lire aussi une version serbe rédigée avec l'alphabet latin, puisque tout texte en serbe peut être transcrit aussi bien en alphabet latin qu'en alphabet cyrillique. Comparons d'abord le nom même de la Bosnie-et-Herzégovine:

En croate, en bosniaque et en serbe latin En serbe cyrillique
Bosna i Hercegovina БиХ < Босна и Херцеговина

Que ce soit en bosniaque, en croate ou en serbe, le nom du pays est Bosna i Hercegovina. En serbe, on écrit plus généralement en alphabet cyrillique, soit Босна и Херцеговина, ce qui correspond exactement aux mêmes mots de l'alphabet latin Bosna i Hercegovina. Prenons maintenant un petit texte tiré de la Constitution de la Bosnie-Herzégovine:

Constitution BIH
(français)
Ustav BiH
(bosniaque)
Ustav BiH
(croate)
Устав Босне и Херцеговине
(serbe
cyrillique)
Ustav Bosne i Hercegovine
(serbe latin)
Que tout citoyen de chaque entité soit, par la présente, citoyen de Bosnie-et-Herzégovine. Da svi državljani bilo kojeg entiteta su, samim tim, državljani Bosne i Hercegovine. Da svi državljani nekog entiteta su, samim tim, državljani Bosne i Hercegovine. Да су сви држављани сваког ентитета самим тим и држављани Босне и Херцеговине. Da su svi državljani svakog entiteta samim tim i državljani Bosne i Hercegovine.

La seule différence réside dans l'emploi de bilo kojegtoute entité» en Bosniaque), de nekogune certaine entité» en croate) et de svakogchaque entité» en serbe). On aurait pu traduire n'importe lequel de ces mots en français par «toute entité», «une entité» ou «chaque entité», le sens étant le même.  On peut facilement être convaincu qu'il s'agit là de la même langue, si l'on fait exception de très légères variantes lexicales. Les différences entre les trois «langues» se comparent à celles du français utilisé dans le nord de la France et celui employé au Québec; ou encore entre l'anglais du sud des États-Unis et celui parlé dans le Yorkshire en Angleterre. Il subsiste des différences, tant au point de vue de l'accent que du lexique, mais c'est bel et bien de la même langue qu'il s'agit: c'est du français ou de l'anglais. C'est exactement le cas pour le «serbo-croate». Linguistiquement, c'est la même langue. Au point de vue politique, ce sont trois «langues» différentes.

Évidemment, derrière ce débat sur les langues en Bosnie-Herzégovine, aussi bien qu'en Serbie et en Croatie, sans oublier le Monténégro avec son «monténégrin», la question n'est pas réellement de savoir s'il s'agit de la même langue (car c'est le cas), mais plutôt de savoir pourquoi les locuteurs de ces «langues» veulent-ils affirmer une telle différence, sans doute identitaire, avec les autres communautés ethnolinguistiques. En réalité, les trois communautés bosniaques, croates et serbes ne veulent plus parler la même langue, mais cela risque de prendre quelques décennies avant d'en arriver à cette éventualité. La désignation volontariste d'une langue procède d'un désir de reconnaissance et d'identité de la part de ses locuteurs, sinon des autres locuteurs, et cette volonté est liée à des processus politiques et sociaux qui dépassent largement le domaine linguistique. Dans le cas présent de la Bosnie-Herzégovine, puis de la Croatie, de la Serbie et du Monténégro (avec le monténégrin), le choix du nom de la langue correspond manifestement à des enjeux politiques, culturels, historiques et sociaux.

2 La purification linguistique

Persuadés qu’une nation doit disposer de sa propre langue, les Serbes, les Croates et les Bosniaques ont «purifié» leur variété linguistique des «impuretés» des autres, c’est-à-dire de tout apport extérieur: c’est présentement la grande lessive linguistique dans les Balkans! Un «vrai» Croate, un «vrai» Serbe, etc., doit se garder d’utiliser les «mauvais» régionalismes (ceux des autres). Aujourd’hui, un simple mot peut provoquer les pires soupçons! Par exemple, lorsqu’un Bosniaque désire un café dans un restaurant, il demande un kahva (avec un h aspiré), un Serbe commande un kafa, alors qu’un Croate réclame un kava. Dans la vie quotidienne, les différences au plan phonétique ne vont guère plus loin. Dans le vocabulaire, les enfants croates apprennent à l’école, par exemple, qu’un avion ne se dit plus avion (trop «serbo-yougoslave»), mais zrakoplov, littéralement «chose flottant dans l’air» (en croate). Pourtant, les similitudes entre les trois «langues» sont beaucoup plus nombreuses que les différences.

Toutefois, les nouveaux usages linguistiques, surtout lexicaux, ne sont pas encore acquis par tous, car les innombrables synonymes locaux mêlent tout le monde, mais les germes de la purification linguistique sont présents. Les communicateurs de la radiotélévision, les politiciens, les patrons, les professeurs, les vendeurs, voire les simples passants, peuvent corriger ou réprimander avec fermeté ceux qui utilisent une prononciation ou un mot jugé «étranger», c’est-à-dire, selon le cas, croate, serbe ou bosniaque. Les Serbes, qui ont la certitude de parler la «vraie langue», estiment que les Croates et les Bosniaques parlent tous le serbe, et que le croate et le bosniaque (le serbo-croate des musulmans) ne sont que des «dialectes du serbe». En somme, le nationalisme a gagné la langue. Le «serbo-croate» est maintenant considéré comme une langue morte et les citoyens de l’ex-Yougoslavie peuvent communiquer en trois ou quatre langues: en serbe, en croate, en bosniaque, ainsi qu'en monténégrin. Quand le nationalisme gagne la langue, celle-ci passe d’un moyen de communication à un instrument d’identification, voire un instrument de division!

3 Quatre langues en une seule

Évidemment, en Bosnie-Herzégovine, comme en Croatie, en Serbie et au Monténégro, on ne parle plus du serbo-croate comme langue, mais du serbe, du croate, du bosniaque, voire du monténégrin (au Monténégro), considérés comme des langues distinctes. L’écriture cyrillique des Serbes et des Monténégrins reste difficile pour les Croates et les Bosniaques, qui utilisent l’alphabet latin, mais l’intercompréhension demeure encore presque parfaite à l’oral. Précisons que, dans les faits, l'écriture utilisée en Serbie (et au Monténégro) est en principe le cyrillique, mais l'alphabet latin est aussi appris à l'école, de sorte que les deux alphabets sont employés alternativement. N'importe lequel Serbe le moindrement instruit sait lire l'alphabet latin. 

Les Croates bosniens, pour leur part, tendent vers une croatisation poussée de leur variante qu'ils appellent officiellement «croate»; ils s'efforcent de suivre à la lettre l'usage croate tel qu'il est pratiqué en Croatie. Pour ce faire, ils tentent par tous les moyens de «déserbiser» leur langue croate, ce qui est difficile. Quand ils ont besoin de nouveaux mots, les linguistiques croates vont opter pour un mot polonais ou tchèque.

De leur côté, les Serbes bosniens ont renoncé à la variante ékavienne, celle utilisée en Serbie. Eux aussi, ils essaient de «décroatiser» leur variante en la serbisant. À cet effet, les linguistes puisent dans la langue russe afin de combler les besoins en matière de lexique. Sous le règne de Tito, l'alphabet latin avait pris le dessus sur l'alphabet cyrillique pour la transcription de la langue serbe. La première raison était la pénurie de machines à écrire en cyrillique; la seconde reposait sur un souci d'uniformité avec les autres langues de la Yougoslavie, mais aussi par un désir de rapprochement avec l'Europe occidentale. On comprend pourquoi, maintenant, le gouvernement de la RS exerce des pressions pour faire systématiquement et uniquement usage de l'alphabet cyrillique.

Bien entendu, le croate est devenu la langue officielle de la république de Croatie, alors que le serbe est reconnu comme la langue officielle de la république de Serbie et la République serbe de Bosnie (Republika Srpska). Dans l’actuelle Bosnie-Herzégovine, l’usage est de reconnaître officiellement trois langues officielles: le bosniaque, le croate et le serbe. En fait, il faut le préciser, c’est, selon la localité ou le canton, le bosniaque OU le croate OU le serbe, jamais les trois en même temps. De façon générale, si l'on fait exceptions des institutions centrales, le pays n'est pas trilingue, il est ou bosniaque ou serbe ou croate, selon les localités particulières, l'épuration linguistique ayant fait ses preuves.

4 Le cas du bosniaque

Par ailleurs, si les Croates réussissent jusqu’à un certain point à «déserbiser» leur langue et les Serbes à la «décroatiser», la manœuvre s’avère plus difficile, sinon impossible pour les Bosniaques, car leur «langue» est le résultat de la fusion de toutes les variantes linguistiques de l’ex-Yougoslavie. Le jour où les Bosniaques réussiraient à éliminer systématiquement les mots croates et serbes de leur langue, il est fort probable qu’il ne leur resterait plus que quelques expressions locales, devenues argotiques. Cela étant dit, quand il est impossible de trouver une authentique solution bosniaque aux mots serbes en usage dans leur langue, les linguistes bosniaques tendent de choisir un mot croate (moins répréhensible!) ou mieux un mot turc; il s'agit alors de turquicismes ou d'orientalismes, afin de se rapprocher du vocabulaire religieux de l'islam.

On pourrait même dire que, parce que ses locuteurs sont le résultat des nombreux mélanges de l’ex-Yougoslavie (cf. la cohabitation linguistique et les mariages mixtes entre orthodoxes, musulmans et catholiques), ils parlent «le plus authentique serbo-croate des Balkans», leur variété linguistique restant presque impossible ni à «déserbiser» ni à «décroatiser» à la fois.

À l'heure actuelle, la communauté musulmane s'efforce de restaurer une «langue bosniaque» autonome par rapport au croate et au serbe, sans doute avec le secret désir de l'imposer un jour aux deux autres communautés de la Bosnie-Herzégovine, puisqu'ils sont les plus nombreux. Mais cela reste plus de l'ordre des souhaits politiques que de la réalité linguistique, sociale et culturelle. Bref, depuis la proclamation et la reconnaissance de l'indépendance de la Bosnie-Herzégovine (1992) et la guerre de l'indépendance (1995), la situation linguistique est loin d'être claire. C’est en ce sens qu’on a pu parler de la «grande lessive linguistique» dans les Balkans! Après plusieurs décennies, il est possible d'en arriver à des langues quelque peu différentes. 

5 Les «vraies» minorités linguistiques

En somme, on doit admettre que les véritables minorités linguistiques de la Bosnie-Herzégovine sont les milliers d'Aroumains, de Valaques, de Tsiganes/Roms, de Turcs, de Bulgares, etc. N'oublions pas que ces petites minorités comptent pour 13 % de la population de la Bosnie-Herzégovine, soit plus que les 12 % de Croates. Pour ce qui est des Bosniaques (48,2 %), des Serbes (26,5 %) et des Croates (12,3 %), il s’agit plutôt de minorités culturelles.

En Bosnie-Herzégovine, c’est moins la religion qui fait la différence ethnique que la culture socio-historique qui en découle. Ce ne sont pas les convictions religieuses des Bosniaques qui en font avant tout des musulmans, mais leur culture collective élaborée au cours de quatre siècles d’histoire. Par analogie, les Britanniques, les Américains et les Canadiens anglais peuvent parler l’anglais (avec leurs variantes locales), mais ils constituent des peuples néanmoins différents : il en est ainsi pour les Bosniaques, les Croates et les Serbes, bien que, contrairement aux Britanniques, aux Américains et aux Canadiens ou aux Australiens, ils vivent dans le même pays. Cependant, Britanniques, Canadiens, Américains et Australiens admettront sans aucun doute qu'ils parlent l'anglais. À la rigueur, tous admettent qu'il s'agit de l'anglais britannique (l'anglo-britannique), de l'anglais américain (l'anglo-américain), de l'anglais canadien (l'anglo-canadien) ou de anglais australien (l'anglo-australien), peu importe, mais c'est de l'anglais. En Bosnie-Herzégovine et dans les autres pays des Balkans, ces différences entre des variétés linguistiques diverses se traduisent par des différences de langues.

Le problème réside aussi dans le terme qui identifie la langue commune des Bosniaques, des Serbes et des Croates. Le mot «serbo-croate» ne fait l'affaire de personne, ni des Bosniaques qui se considèrent «invisibles» dans cette appellation, ni des Serbes qui ne veulent pas être acoquinés aux Croates, ni les Croates avec les Serbes. Il faudrait peut-être parler du «bosnien serbe», du «bosnien croate» et du «bosnien bosniaque», mais que faire du croate de Croatie et du serbe de Serbie? Jamais les locuteurs de ces langues n'accepteraient de se faire «recaler» au rang du «bosnien croate» ou du «bosnien serbe». Bref, tous les Bosniens de Bosnie-Herzégovine sont aux prises avec de sérieux problèmes identitaires.

Depuis que le terme «serbo-croate» est tombé en désuétude, personne n'a trouvé un terme commun et usuel pour désigner l’entité linguistique en cause, parce que le serbe, le croate, le bosniaque et le monténégrin demeurent quand même, au point de vue linguistique, des variantes de la même langue. Aujourd'hui, certains linguistes des Balkans ont proposé le sigle BCMS qui reprend les initiales de chaque variante (bosniaque, croate, monténégrin et serbe) et est considéré comme davantage représentatif de tous les locuteurs de la langue. On peut douter qu'un jour un Bosniaque ou un Serbe va admettre parler le BCMS, bien que le terme «serbo-croate» soit presque unanimement rejeté. Afin d'éviter le terme contesté, d'autres linguistes ont proposé plutôt «le slave du Centre-Sud». Quoi qu'il en soit, la langue serbo-croate, elle, continue d'être parlée par plus de 21 millions de locuteurs. La grande lessive linguistique n'est pas terminée.

Dernière mise à jour: 16 févr. 2024  


 

 


Bosnie-Herzégovine

 
(1) Informations générales

(2)
Serbe, croate et bosniaque:
trois langues en une

(3)
Données historiques

(4)
Les accords de Dayton (1995)

(5)
1. La politique linguistique de la BIH
2. La politique linguistique de la FBIH
3. La politique linguistique de la RS
4. La politique linguistique de B
rčko

(6)
Bibliographie

L'Europe