Royaume du Cambodge

Cambodge

Preah Réachéanachâkr Kâmpuchéa

ព្រះរាជាណាចក្រកម្ពុជា

Capitale: Phnom Penh
Population: 17,0 millions (2019)
Langue officielle: khmer
Groupe majoritaire: khmer (89,5 %)
Groupes minoritaires: vietnamien (4,7 %), cham (1,4 %), chinois min nan (1,4 %), mnong (0,2 %),
tampuan (0,2 %), kui (0,2 %), jarai (0,2 %), krung (0,1 %), malais (0,1 %), français (0,1 %), chong (0,1 %), etc.
Système politique: monarchie parlementaire
Articles constitutionnels (langue): art. 5 et 31 de la Constitution de 1993
Lois linguistiques:  Loi sur le notariat (1954); Loi sur la procédure pénale (1993); Loi sur l'immigration (1994); Loi sur la presse (1995); Loi sur la naturalisation (1996); Code du travail (1997); Loi sur la fiscalité (1997); Loi sur le tourisme (2001); Code de procédure civile (2006); Loi sur l'éducation (2007); Loi sur la justice pour mineurs (2016).

Avis: cette page a été révisée par Lionel Jean, linguiste-grammairien.

1 Situation générale

Le Cambodge (appelé «Royaume du Cambodge»; en khmer: Preahréachéanachâkr Kâmpuchéa; en anglais: Kingdom of Cambodia) est un pays d'Asie du Sud-Est, délimité au nord-est par le Laos, à l'est et au sud-est par le Vietnam, au sud-ouest par le golfe de Thaïlande, à l'ouest et au nord-ouest par la Thaïlande (voir la carte). C'est un pays de 181 040 km², donc de moindre superficie que celle de ses voisins : Vietnam: 329 560 km²; Laos: 236 800 km²; Thaïlande: 514 000 km²; Birmanie: 678 500 km².

De tous les pays indochinois – Birmanie, Thaïlande, Laos, Vietnam –, le Cambodge (17,0 millions) et le Laos (7,0 millions d’habitants) sont les pays les moins peuplés. On estime que, entre 1975 et 1979, la politique du régime des Khmers rouges aurait entraîné la disparition de près de 20 % de la population.

En 2014, le Cambodge comprenait 24 «provinces» (appelées en khmer "khetnote") divisées en 185 districts, eux-mêmes répartis en 1621 communes et 13 694 villages. La capitale est Phnom Penh. Les provinces de ces régions sont les suivantes : Banteay Meanchey, Battambang, Kompong Cham, Kampong Chhnang, Kampong Spoe, Kampong Thom, Kampot, Kandal, Kaoh Kong, Kep, Kratié, Mondulkiri, Otdar Meancheay, Pailin, Phnom Penh, Poursat, Preah Vihear, Prey Veng, Rotanahkiri, Siem Réap, Preah Sihanuk (Sihanoukville), Stung Treng, Svay Rieng et Takeo.

Le Cambodge est une monarchie constitutionnelle, dont la couronne n’est pas strictement héréditaire. La monarchie cambodgienne est élective : en cas de décès du roi, le nouveau chef de l’État est choisi parmi les membres de la famille royale par le "Conseil du trône" dont font partie le président de l’Assemblée nationale et le premier ministre. Le Parlement de Phnom Penh détient le pouvoir législatif et est formé de deux chambres : l’Assemblée nationale (123 membres, élus pour cinq ans) et le Sénat (61 membres, élus ou nommés pour cinq ans). Le premier ministre, issu de la majorité parlementaire, est désigné par le roi. Les lois votées par le Parlement doivent être approuvées par le monarque (qui ne peut pas refuser de le faire). Depuis 2004, le roi est Norodom Sihamoni (né le 14 mai 1953 à Phnom Penh). Le Conseil suprême de la magistrature est la plus haute instance judiciaire. Dans les faits, tout le pays est contrôlé par le premier ministre qui détient presque tous les pouvoirs. Hun Sen (né en 1952) est premier ministre du Cambodge depuis le 30 novembre 1998. Plusieurs organisations de défense des droits de l'homme lui reprochent d'avoir instauré dans son pays un régime autoritaire corrompu, où les pouvoirs sont concentrés entre les mains d'un groupe restreint de personnes qui participent au pillage des ressources nationales.

2 Données démolinguistiques

En 2019, la population du Cambodge était estimée à près de 17 millions d'habitants. La grande majorité des Cambodgiens parlent le khmer, soit 89,5 % (incluant les Khmers Krom), une langue de la famille austro-asiatique. La plus importante minorité est constituée des Vietnamiens (4,7 %), suivie des Chams (1,4 %) et des Chinois (env. 2 %). Outre les langues vietnamienne, cham et chinoise, le pays compte un certain nombre de petites langues môn-khmères telles que le kui, le mnong, le tampuan, le lao, le jarai, le kru’ng, le chong, le stieng bulo, le somray, etc. Il ne faut pas oublier quelques langues des pays voisins: le malais, le thaï, le birman, etc. Le tableau ci-dessous illustre l'importance et le nombre  de ces langues.

Ethnie Population Pourcentage Langue principale Affiliation linguistique Religion
Khmer 14,951,800 87,9 % khmer

famille austro-asiatique

bouddhisme
Vietnamien 814,000 4,7 % vietnamien

famille austro-asiatique

bouddhisme
Khmer Krom 276,000 1,6 % khmer

famille austro-asiatique

bouddhisme
Cham occidental 249,000 1,4 % cham occidental

famille austronésienne

islam
Chinois min nan 209,300 1,2 % chinois min nan

famille sino-tibétaine

religion ethnique
Mnong du Centre 46,000 0,2 % mnong central

famille austro-asiatique

religion ethnique

Tampuan 37,000 0,2 % tampuan

famille austro-asiatique

religion ethnique

Kui 34,000 0,2 % kui

famille austro-asiatique

bouddhisme

Jarai 25,000 0,1 % jarai

famille austronésienne

religion ethnique

Krung 25,000 0,1 % krung

famille austro-asiatique

religion ethnique

Lao 23,000 0,1 % lao

famille thaï-kadai

bouddhisme

Malais 17,000 0,1 % malais

famille austronésienne

islam

Européens francophones 16,600 0,1 % français

langue romane

christianisme

Brao 11,000 0,0 % lave

famille austro-asiatique

religion ethnique
Chinois cantonais 11,000 0,0 % chinois cantonais

famille sino-tibétaine

religion ethnique
Chinois hakka 8,400 0,0 % chinois hakka

famille sino-tibétaine

religion ethnique
Kravet 8,200 0,0 % kavet

famille austro-asiatique

religion ethnique
Bulo stieng 8,200 0,0 % bulo stieng

famille austro-asiatique

religion ethnique
Birman 5,100 0,0 % birman

famille sino-tibétaine

bouddhisme

Somray 5,100 0,0 % somray

famille austro-asiatique

religion ethnique
Kraol 5,600 0,0 % kraol

famille austro-asiatique

religion ethnique
Kaco 4,100 0,0 % kaco'

famille austro-asiatique

religion ethnique
Mel 3,900 0,0 % mel-khaonh

famille austro-asiatique

religion ethnique
Thaïlandais du Centre 3,300 0,0 % thaï

famille thaï-kadai

bouddhisme

Degar 3,100 0,0 % rade

famille austronésienne

religion ethnique

Anglophone (générique) 3,400 0,0 % anglais

langue germanique

christianisme

Lao phuan 2,300 0,0 % phuan

famille thaï-kadai

bouddhisme

Chinois mndarinophone 2,100 0,0 % chinois mandarin

famille sino-tibétaine

religion ethnique
Pear de l'Est 1,900 0,0 % pear

famille austro-asiatique

religion ethnique
Indo-Pakistanais 1,700 0,0 % hindi

langue indo-iranienne

hindouisme

Chong 1,600 0,0 % chong

famille austro-asiatique

bouddhisme

Coréen 1,600 0,0 % coréen

famille coréenne

religion ethnique
Suoy 1,600 0,0 % su’ung

famille austro-asiatique

religion ethnique
Autres 124 000 0,7 %

-

- -
Non classés 50 000 0,2 % - - -
Total 16 990 900 100 % - - -

2.1 La langue khmère

Les Khmers, ceux qui parlent le khmer ou l'une de ses variétés, se considèrent comme une ethnie liée par la langue, l'histoire et la culture, mais divisée en trois sous-groupes principaux basés sur l'origine nationale: les Khmers du Cambodge, les Khmers du Nord et les Khmers Krom.

Les Khmers du Cambodge sont ceux qui possèdent la nationalité cambodgienne et vivent obligatoirement dans le pays.

Les Khmers du Nord («Khmer Surin») sont des Khmers d'ethnie autochtone dont les terres appartenaient autrefois à l'Empire khmer, mais qui font depuis partie de la Thaïlande. Les Khmers du Nord, en plus du khmer, parlent aussi couramment la langue issan, appelée aussi «thaï du Nord-Est» ou «lao-thaï». C'est donc une langue très proche du lao, c'est-à-dire une langue de la famille thaï-kadai.

Quant aux Khmers Krom («Khmers d'en bas»), ils forment la minorité khmère du Vietnam et vivent pour la plupart au sud du pays, dans le delta du Mékong. En langue vietnamienne, ils se nomment simplement Người Khmer. Les Krom sont des Khmers autochtones vivant dans les régions de l'ancien Empire khmer et qui font maintenant partie du Vietnam. Ils parlent couramment le khmer et le vietnamien.

La langue officielle du Cambodge, le khmer (appelé parfois cambodgien), constitue la langue nettement majoritaire (89,5 %). Cette langue austro-asiatique est attestée depuis un millénaire et demi. C'est une langue non tonale, contrairement au vietnamien (qui est tonal), l'autre grande langue môn-khmère. On compte environ treize millions de locuteurs du khmer. Il a été influencé par le sanskrit et le pali devenu la langue liturgique du Cambodge après l'adoption du bouddhisme en remplacement de l'hindouisme.

Comme la plupart des écritures du Sud-Est asiatique, celle du khmer dérive du vatteluttu, originaire du sud de l'Inde ou du Sri Lanka, et elle est apparue au début de notre ère. Le système d’écriture du khmer est un alphasyllabique et il possède 33 consonnes et 23 voyelles (ou 24 selon les sources), bien que la langue orale comporte beaucoup plus de voyelles, car il existe aussi une quinzaine de voyelles dites «indépendantes». La figure de gauche présente quelques-unes de ces syllabes, puisque la lecture ne se fait pas lettre par lettre, mais syllabe par syllabe.

De plus, il peut y avoir une écriture dite «régulière» (ou normale) et une écriture dite «ronde» ou "moul". Celle-ci est utilisée pour les gros titres de journaux, les pancartes, parfois pour débuter un chapitre. Le khmer ne met pas de majuscule au début des phrases ou des noms propres.

La langue khmère est fragmentée en plusieurs variétés régionales au Cambodge. On distingue principalement le khmer lœu (le «parler des montagnes»), le khmer de Kandal (le «parler du centre») et le khmer du Tonlé Sap (le «parler autour du lac Tonlé Sap»).

Le khmer de Kandal porte le nom de la province de Kandal (signifiant «centre») et constitue le khmer normatif, celui parlé dans la capitale, Phnom Penh, et dans tout le centre du pays; le khmer de Kandal fait référence à l'ethnie khmère majoritaire. Le khmer lœu désigne l'ensemble des populations khmères habitant les hauts plateaux du nord-est du Cambodge; elles habitent principalement les provinces de Ratanakiri, de Stung Treng, de Mondulkiri et une partie de la province de Kratié. Quant au khmer du Tonlé Sap, c'est celui de l'Ouest qui s'étend autour du lac Tonlé Sap jusqu'à la frontière thaïlandaise et comprend les provinces de Battambang, de Pursat, de Pailin et de Bantaey Meanchey. À ces variétés il faudrait ajouter le khmer du Nord (en Thaïlande) et le khmer du Sud (au Vietnam).

On trouvera ci-dessous un exemple de texte khmer complet tiré de l’article 1er de la Déclaration universelle des droits de l’homme, suivi d’une translittération en alphabet latin et de sa traduction en français:

Exemple de texte en khmer mnoussa teangoasa kaetamk mean seripheap ning pheap smae knea knong setthi ning sechakdeithlaithnaur. mnoussa teangoasa kaetamk pheap smae knea knong setthi ning sechakdeithlaithnaur. mnoussa krobroub sotthote mean vichearonanhnhean ning satesambochonhnh haey trauv br pru td champoh knea towvinhtowmk knong smartei reaban knea chea bangobaaun. mnoussa krobroub sotthote vichearonanhnhean ning satesambochonhnh haey trauv br pru td champoh knea towvinhtowmk knong smartei reaban knea cheap bangobaaun.

«Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.»

2.2 Les langues minoritaires

Au Cambodge, les groupes ethniques autres que les Khmers à dominance politique et sociale sont classés selon la catégorie des «minorités ethniques autochtones» («indigènes») ou celle des «minorités ethniques non autochtones».

- Les minorités autochtones

Le mot «autochtone» (ou «indigène») désigne au Cambodge les membres des groupes ethniques d'origine môn-khmère, mais qui ne sont pas des Khmers proprement dits; ils se perçoivent et sont perçus comme les premiers occupants du nord-est du pays. Les minorités ethniques autochtones sont pourtant collectivement désignées comme des Khmers Loeu («Khmers des hautes terres»); elles constituent la majorité dans les provinces montagneuses éloignées des provinces de Ratanakiri, de Mondulkiri et de Stung Treng, tout en étant présentes en nombre substantiel dans la province de Kratié. On compte environ 17 à 21 groupes ethniques distincts, dont la plupart parlent des langues austro-asiatiques apparentées au khmer, qui sont inclus dans la désignation de «Khmer Loeu», y compris les Kui et les Tampuan.

Les Khmers considèrent ces peuples comme les habitants autochtones du pays. Beaucoup d'entre eux continuent à pratiquer l'agriculture de subsistance. Traditionnellement, ils ne sont pas bouddhistes et la plupart ont conservé leurs religions animistes locales.

Les plus grandes communautés autochtones parlent le kui, le mnong, le bulo stieng, le brao, le tampuan, le pear, le kraol, le kaco', le kavet, le samré, le chong, le somray, le su'ung (ou suoy); le sa'och est une langue pratiquement éteinte avec seulement une dizaine de locuteurs. Ce sont toutes des langues môn-khmer de la famille austro-asiatique. Il s'agit donc de langues apparentées au khmer.

Il existe d'autres communautés autochtones qui ne sont pas d'origine môn-khmère : les Cham, les Jarai et les Rade. En effet, le cham, le jarai et le rade sont des langues d'origine malayo-polynésienne de la famille austronésienne. Ce sont des peuples chamiques qui parlent ces langues issues de l'antique royaume de Champa, celui des Cham. Or, ces minorités ethniques autochtones ne se sont jamais intégrées à la culture khmère ou môn-khmer et gardent encore leurs croyances animistes traditionnelles.

Les Chams sont au nombre d’environ 200 000. C'est un peuple d'origine hindouiste, qui s’est majoritairement converti à l’islam sous l’influence des marchands indiens présents en Asie du Sud-Est dès le XIIIe siècle. Ils représentent la plus grande communauté non bouddhiste au Cambodge. La pratique de l'islam est tolérée par les autorités.

- Les principales minorités non autochtones

Les minorités ethniques non autochtones comprennent les immigrants et leurs descendants qui vivent au Cambodge et qui ont plus ou moins, selon le cas, adopté la culture et la langue khmères. Les groupes les plus souvent cités sont les Cambodgiens chinois et les Cambodgiens vietnamiens, bien qu'il y ait aussi plusieurs autres communautés ethniques.

La présence chinoise au Cambodge remonte à plusieurs siècles. Les Chinois ont immigré au Cambodge de différentes régions de la Chine au cours de leur histoire, s’intégrant à la société cambodgienne; aujourd’hui, des Cambodgiens chinois ou des Cambodgiens d’ascendance mixte sino-khmère dominent le monde des affaires, de la politique et des médias. Les Chinois parlent surtout le min nan (209 000), le cantonais (11 00)) et le hakka (8000) pour un total de 228 000 personnes. Rares sont les frictions entre cette communauté chinoise et la majorité khmère.

Les quelque 800 000 Vietnamiens résident près de la frontière sud et sud-est avec leur pays d'origine, mais beaucoup vivent aussi près du Mékong jusque vers la capitale Phnom Penh. Pour les Vietnamiens de souche qui se trouvent au Cambodge, le problème majeur semble la menace que fait peser sur leur sécurité les campagnes anti-vietnamiennes que mènent avec acharnement certains Khmers, dont les sympathisants des ex-Khmers rouges, qui perpétuent les enlèvements, les assassinats et les messages de haine raciale à la radio. Cette situation est accentuée par l'incertitude qui entoure leur statut juridique. Heureusement, les Vietnamiens ont rouvert leurs écoles et l’enseignement du vietnamien fait désormais partie des matières au programme en plus du khmer. Cependant, les droits linguistiques se réduisent à ce seul point. En somme, les blessures entre Khmers et Vietnamiens ne sont pas encore cicatrisées.

On compte aussi une minorité laotienne de 23 000 personnes au nord du Cambodge; elles parlent le lao, une langue de la famille thaï-kadai. Il existe également un petit nombre d'autres groupes minoritaires non autochtones. Parmi les Thaïs au Cambodge, on trouve, outre les Lao, des Thaïlandais (urbains et ruraux), des Birmans (Kola), des Malais, des Coréens, des Européens, des Japonais, etc.

- Le français et l'anglais

Le Cambodge abrite aussi quelque 16 000 Français, ainsi qu'environ 3500 Américains et Britanniques. En 2014, le français était parlé par 423 000 personnes en tant que langue étrangère, ce qui représentait 3% de la population du pays, contre seulement 873 personnes en tant que langue maternelle, selon le recensement de 2008.

Le Cambodge possède encore aujourd'hui une petite «ceinture française» qui traverse trois des provinces de l'Est (en vert sur la carte de gauche): Kratié, Mondulkiri et Kampong Cham. Dans cette zone, beaucoup de Cambodgiens parlent le «français cambodgien» (ou franco-cambodgien) comme langue maternelle ou comme langue seconde. Le vocabulaire du français cambodgien est influencé par le chinois cambodgien, le chinois cantonais et le chinois min nan. Le français cambodgien est certes basé sur le français parisien standard, mais il contient plus de différences que le français standard utilisé encore au Vietnam et au Laos.

Au Cambodge, les écoles, les bureaux et les institutions du gouvernement utilisent souvent la langue française dans cette région, en raison de son influence coloniale pendant la période du protectorat français. Quant aux Cambodgiens qui parlent l'anglais comme langue étrangère, ils sont estimés à environ 3,5 millions de locuteurs.

3 Données historiques 

Vers 3000 avant notre ère, des peuples migrèrent de la Chine méridionale vers le sud : ils furent les ancêtres des Khmers et des Môns, qui allaient s’installer entre le delta de l’Irrawaddy en Birmanie et celui du Mékong au Vietnam en passant par le Cambodge. Dès le premier siècle de notre ère, l’influence de l’Inde s'étendit sur la région. Un royaume môn apparut dans l’actuel Cambodge et il connut son apogée au Ve siècle. Au siècle suivant, des Khmers hindouistes, originaires du royaume de Tchen-La (à l’emplacement de l’actuel Cambodge, l’est de la Thaïlande, ainsi que le sud du Laos et du Vietnam), supplantèrent les souverains môns. Ainsi, une civilisation môn-khmère se développa dans cette région, sous l'impulsion d'un processus d'«indianisation» très avancé. En effet, le premier royaume du Cambodge, le Funan, adopta la langue et l'écriture indiennes, soit le sanskrit, ainsi que les lois et les techniques de l'Inde. C'est ainsi que le khmer a été influencé par le sanskrit qui lui a donné un important lexique religieux. D'ailleurs, presque tous les documents indiens retrouvés dans la péninsule indochinoise de cette époque ont été rédigés en sanskrit, la langue savante commune dans toutes les régions de l'Inde. Les rois khmers adoptèrent la conception indienne du Devaraja, le dieu-roi. C'est par le Cambodge que l'hindouisme et le bouddhisme ont pénétré dans ce qui sera plus tard l'Indochine.

3.1 Le royaume des Khmers

Le royaume des Khmers du Cambodge atteignit son apogée au XIIe siècle. Le roi Suryavarman II construisit Angkor Vat, l'une des grandes villes médiévales du monde dédiée au dieu hindou Vishnou. C’est pourtant sous un roi bouddhiste, Jayavarman VII (1181-1227), que le royaume des Khmers connut sa plus grande extension avec une nouvelle capitale : Angkor Thom, où furent érigés plusieurs grands temples. La puissance de cet empire reposait sur la maîtrise de l’eau se répandant vers le Mékong et le lac Tonlé Sap, puis le développement d'un système hydraulique d'irrigation et de transport très avancé, ce qui permettait une production agricole importante et une urbanisation parmi les plus fortes dans ce  monde préindustriel. C'est ainsi que les Khmers ont pu profiter du commerce international dans toute l’Asie du Sud-Est. Les richesses de l'Empire khmer ont favorisé la construction de somptueux temples dans le pays.

Cependant, les luttes entre les hindouistes et les bouddhistes, entre les Khmers, les Môns et les Cham déchirèrent cet empire. La montée de nouveaux États rivaux, notamment ceux de Sukhothai (cité du Siam) et d’Ayuthia (cité du Siam) fondée en 1351 à l’ouest, et l’expansion à l’est du Dai Viet (au Vietnam) vers le sud réduisirent grandement la taille de l’Empire khmer. Les Khmers ne construisirent plus que des pagodes pendant que le Laos et le Siam (aujourd'hui la Thaïlande) contribuaient à affaiblir le royaume môn-khmer. Les Siamois établirent progressivement leur contrôle politique sur les Khmers pendant que les Vietnamiens cherchèrent, eux aussi, à dominer et à coloniser le Cambodge.

On considère que le XIIIe siècle marqua le déclin de la civilisation indienne dans la péninsule indochinoise, notamment au Cambodge. Ce déclin fut évident dans le domaine de l'archéologie par la disparition des inscriptions en sanskrit et leur remplacement par des inscriptions en langue pali, langue des premiers textes bouddhistes theravada, eux aussi venant de l'Inde. Le bouddhisme theravada, prêché par des moines sri-lankais, s'imposa dans tout le pays; l'influence de cette langue liturgique (le pali) se retrouve aujourd'hui dans le vocabulaire des moines. Puis le royaume des Khmers entra en décadence. Après le pillage d'Angkor en 1430, la capitale fut déplacée dans le sud du pays, alors que le site d’Angkor resta abandonné par le pouvoir royal.

Les Portugais furent les premiers Européens à arriver au Cambodge au milieu du XVe siècle, mais les commerçants et les missionnaires portugais ne s'y implantèrent pas. Au XVIe siècle, une brève période de prospérité sous suzeraineté siamoise ne put réussir à relancer le royaume khmer. Comme cela était prévisible, la langue khmère fut influencée par l'arrivée des Siamois de langue thaïe. De son côté, le thaï emprunta au khmer un grand nombre de mots. Au XVIIe siècle, les Vietnamiens contestèrent la domination siamoise et entamèrent la colonisation du delta du Mékong. Bien que le Siam soit souverain, le Vietnam imposa son protectorat sur le pays en 1771. Cette présence du Vietnam sur le Siam et le Cambodge depuis les années 1830 fut très importante, car elle alimenta une animosité historique entre le Cambodge et le Vietnam; celle-ci influença à son tour le nationalisme xénophobe khmer et renforça le sentiment anti-vietnamien jusqu'à aujourd'hui. Au moment où les Français intervinrent au milieu du XIXe siècle, le Vietnam et le Siam (Thaïlande) contrôlaient ce qui restait de l’Empire khmer, le Cambodge actuel. Au cours de cette période, la langue khmère emprunta des mots de la langue vietnamienne.

3.2 Le protectorat français

En 1863, la France offrit sa protection au Cambodge de nouveau menacé par les Siamois (les Thaïs). Le roi Norodom Ier accepta le protectorat et le Cambodge devint alors une colonie française (alors le Second Empire de Napoléon III). Ce traité permettait au pays de se détacher de la tutelle du Siam (Thaïlande), lequel reconnut le contrôle juridique français par un traité en 1867, en échange de la confirmation de ses droits sur les provinces de Battambang et d'Angkor, ainsi que la promesse de la France de ne pas annexer le Cambodge.

Les premières décennies du protectorat entraînèrent des frictions entre les autorités françaises de Saïgon (Vietnam) et la cour de Phnom Penh (Cambodge). Considérant que la monarchie cambodgienne du roi Norodom Ier (1834-1904) coûtait trop cher, la France imposa une réduction de son train de vie et des réformes structurelles, dont l'abolition de l'esclavage. Après une vingtaine d'années d'administration indirecte, les autorités françaises décidèrent de rationaliser le système d'exploitation du pays. En juin 1884, les troupes françaises envahirent le palais du roi et ordonnèrent à celui-ci de signer sur-le-champ un nouveau traité qui renforçait le protectorat en accordant la gestion des affaires intérieures à la France.

- L'Indochine française

Malgré les protestations du roi, le protectorat du Cambodge se transforma de fait en une colonie française. En 1887, le Cambodge fut intégré à l'Indochine française au moment de la création de cette dernière. L'Indochine était une fédération comprenant le Cambodge et les trois régions constitutives du Vietnam actuel, c'est-à-dire les protectorats du Tonkin et de l'Annam, ainsi que la colonie de Cochinchine (voir la carte). Le protectorat du Laos fut ajouté à l’Indochine après avoir été libéré de la suzeraineté du Siam en 1893. Au plan politique, la période coloniale française se traduisit par un affaiblissement de la monarchie vietnamienne, alors qu'au Cambodge le roi demeurait le principal référent de l'unité du pays pendant que le Laos se constituait progressivement en tant que nation. Une ordonnance du 11 juillet 1897 du roi Norodom Ier reconnut même le représentant de la France au Cambodge comme l'organisateur en chef de l'Administration. En fait, le pouvoir du roi demeurait strictement honorifique, car c'est le résident supérieur de France en poste à Phnom Penh qui était le véritable chef du gouvernement cambodgien.

Dès cette époque, les textes de loi et les documents judiciaires furent rédigés uniquement en français. Pendant près d’un siècle, toute l’administration cambodgienne utilisa le français dans les textes officiels ainsi que pour l’enseignement de la langue, les enseignes des magasins, la circulation routière, etc. Les fonctionnaires furent recrutés parmi les Cambodgiens qui savaient lire et écrire le français, mais également chez les Vietnamiens qui émigrèrent alors en grand nombre au Cambodge. Une ordonnance royale prescrivit en 1917 la création de l’École cambodgienne d'administration et de juridiction (Sala Rathabal Tolakar Khmer) dont l’enseignement était offert uniquement en français.

Dans les écoles, l’enseignement du français devint obligatoire et remplaça le sanskrit et le pali. L'enseignement s'y donnait presque entièrement en français et les enfants y apprenaient cette langue dès les classes primaires tandis que les programmes d'examen du baccalauréat étaient ceux de la France. Des milliers de maîtres français vinrent au Cambodge faire apprendre les matières générales, mais aussi les éléments de l’administration publique, de la médecine et du droit. Jusqu’à aujourd’hui, certaines facultés universitaires n’ont enseigné qu’en français (parfois en anglais, ces dernières années).

L'ouverture en 1948 de l'Institut national des Études juridiques et économiques et de la Faculté de droit tenait compte des multiples besoins du Cambodge. Plusieurs autres écoles supérieures spécialisées comme celles de la Médecine et de l'Agriculture ouvrirent aussi leurs portes, toutes en français. Évidemment, la politique française ne se préoccupait pas beaucoup de la langue khmère parlée par la grande majorité de la population. Toutefois, cette politique a au moins eu l’avantage de scolariser le pays, alors qu’auparavant les gens du peuple étaient éduqués dans les pagodes auprès des bonzes et n'apprenaient que le sanskrit et le pali.

De plus, le protectorat français constitue probablement l’une des plus longues périodes de paix et de développement économique qu’a connues le Cambodge au cours de toute son histoire. De fait, le protectorat a constitué une sorte d’âge d’or pour le pays, car cette période a favorisé non seulement un développement économique considérable, mais une extension de l’éducation dans une partie de la société cambodgienne.

- Les études sur la langue khmère

Les Français furent néanmoins les premiers à s'intéresser à la description de la langue khmère. Les nombreux travaux réalisés par des linguistes et des grammairiens consistèrent à décrire la langue dans une perspective didactique à l’intention des fonctionnaires de l’administration coloniale. Leur préoccupation se limitait essentiellement à l’efficacité de l’apprentissage, car il n’existait aucun ouvrage de grammaire ni de dictionnaire sur le khmer, que ce soit en khmer ou dans une autre langue. Cependant, ces pionniers de la langue khmère étaient tributaires de leur époque, notamment au sujet de la grammaire comparée des langues indo-européennes, et par conséquent des grammaires gréco-latine et française. Or, ces langues ont comme caractéristiques fondamentales d'être façonnées par une morphologie et une syntaxe qui jouent un rôle de premier plan, ce qui n'est guère le cas du khmer. C'est alors que les lettrés cambodgiens revendiquèrent leur part de responsabilité dans l’étude et la description de leur langue nationale.

En 1915, les autorités du Protectorat et le ministère de l’Instruction publique entreprirent des travaux destinés à l’élaboration du premier dictionnaire khmer unilingue. Une commission formée d'experts français et cambodgiens fut chargée de cette mission dont le but visait la réforme et la standardisation de l’orthographe khmère. Il s'agissait pour les Français de faciliter l'accès aux documents administratifs qui devaient alors tenir compte des différentes façons d'écrire cette langue. L’écriture et l’orthographe khmères devinrent progressivement des instruments essentiels de la revendication identitaire face à la «modernisation» de la langue. Si, pour l’administration et les experts français, la réforme de l'écriture paraissait nécessaire parce qu'ils la percevaient comme «archaïque», ce n'était pas le point de vue des savants cambodgiens dont le souci premier consistait à préserver la spécificité de l’écriture khmère devant incarner la culture de leur peuple. Leur conception de la grammaire se résumait à la publication des règles normatives de l’orthographe khmère.

En somme, dans l'idéologie cambodgienne, la langue khmère ne constituait pas un objet d’étude en elle-même, car elle devait servir de moyen pour construire l’unité nationale dans la mesure où une nation se devait de posséder une même langue avec les mêmes règles pour tous. Dans cette perspective, le khmer devait devenir l’unique langue officielle du Cambodge.

- Les emprunts du français dans la langue khmère

Comme toutes les langues vivantes, le khmer a incorporé de nombreux mots des langues étrangères au cours de son histoire, notamment du chinois, du vietnamien, du thaï, plus récemment de l'anglais. Évidemment, la durée du protectorat français, plus d'un siècle, a entraîné l'intégration de nombreux mots français dans la langue khmère. Depuis le début des années 1970, exception faite de la « parenthèse » khmère rouge, ce sont surtout des mots anglais qui ont fait leur entrée au Cambodge.

Les linguistes cambodgiens ont recensé environ 200 mots français intégrés dans la langue khmère. Ce sont des mots qui sont restés dans la langue khmère, ce qui signifie qu'il y a pu en avoir d'autres qui sont aujourd'hui tombés en désuétude. En voici quelques-uns de ces emprunts: ampoul (<ampoule), kado (<cadeau), kat (<carte), kazino (<casino), kaiss (<caisse), cheumih (<chemise), laam (<lame de rasoir), m’chine (<machine), méday (<médaille), menuy (<menu), M’seu (monsieur), bolis (<police), sabou (<savon), moto (<moto), taplo (<tableau), téléphonn (<téléphone), tourn’vis (<tournevis), tractor (<tracteur), etc.

Il faut toutefois mentionner que les mots empruntés n'ont pas toujours le même sens dans la langue d'arrivée. Ainsi, le mot hors-jeu (= orzeu) désigne une voiture qui ne peut ni avancer ni reculer; signaux (= signo) désigne les clignotants; tousser (= toussé) signifie «court-circuit». Il y en a des dizaines du même genre.

Aujourd’hui encore, plus de 70 ans après l'accession à l’indépendance du pays, la langue khmère moderne continue à utiliser des mots d’origine française, même si certains d'entre eux commencent à être remplacés par des termes empruntés à l’anglais.

3.3 L'indépendance du Cambodge

Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale que le roi Norodom Sihanouk négocia avec la France l'indépendance du Cambodge, qui fut accordée le 9 novembre 1953. Le roi réussit à protéger le Cambodge pendant plus de quinze ans. L’indépendance du Cambodge fut marquée par une régression du traitement des minorités par les autorités de l’État et le nouveau gouvernement supprima l’autonomie de certaines communautés. Cependant, de nombreuses associations privées, culturelles, commerciales et scolaires se sont maintenues par les communautés chinoises, celles-ci disposant toujours d’un pouvoir économique et politique très important.

Le gouvernement cambodgien ne put empêcher, en 1968, le Parti communiste khmer de déclencher la lutte armée. En 1970, un coup d'État militaire précipita le Cambodge dans une guerre civile à outrance qui aurait fait plus de 300 000 morts. Des sentiments et des politiques antichinoises sont apparus après le coup d'État, ce qui a entraîné la mise en place d'un gouvernement pro-occidental qui considérait la République populaire de Chine voisine comme une menace dangereuse, et les minorités chinoises au Cambodge comme des ennemis de l'intérieur. L'année 1970 marqua le début de près de deux décennies de répression sévère contre les minorités chinoises du Cambodge. C'est à partir de ce moment que les autorités cambodgiennes se sont mises à imposer la fermeture d'écoles et de journaux chinois, en obligeant les Chinois à se munir de papiers d'identité spéciaux, en leur imposant des taxes particulières et en leur refusant la citoyenneté cambodgienne.

Lorsqu’en 1970 survint la guerre entre le Cambodge et le Vietnam (et la chute du roi Sihanouk), le français et le khmer constituaient les deux langues jouissant d’un statut égal dans la société cambodgienne. Pendant la guerre civile, le français commença à perdre du terrain au profit du vietnamien. Mais cette tendance khméro-vietnamienne s’arrêta net avec l’arrivée au pouvoir des Khmers rouges et du Parti communiste du Cambodge. Ceux-ci constituaient alors la seule force originaire du pays et bénéficiaient de l’appui du roi Sihanouk. Le nom de «Khmers rouges» fut attribué par Norodom Sihanouk dans les années 1950 et il fut utilisé couramment en français dans le monde entier. Cependant, les Khmers rouges n'employaient pas cette expression pour se désigner eux-mêmes, et ils ont préféré, selon les circonstances, employer l'une des appellations suivantes : Parti révolutionnaire du peuple khmer, Parti ouvrier du Kampuchéa, Parti communiste du Kampuchéa, Parti du Kampuchéa démocratique, Parti de l'Unité nationale cambodgienne, Front de la grande union nationale démocratique patriotique du Kampuchéa, Armée révolutionnaire du Kampuchéa, Forces armées populaires de libération nationale du Kampuchéa.

3.4 La politique génocidaire du Kampuchéa (1975-1979)

Le 17 avril 1975, les forces des Khmers rouges «libérèrent» le pays, renversèrent le gouvernement militaire du moment et s’emparèrent de Phnom Penh. Le chef des Khmers rouges, Pol Pot, changea le nom du Cambodge en Kampuchéa démocratique (qui n'aura rien de démocratique) et transforma le pays en un gigantesque camp de travail forcé. Ce furent des années d’enfer! Les Khmers rouges appelèrent leur pays «Kampuchéa», mot qui dérive du mot pali Kambuja. Mais le mot Cambodge en français et le Cambodia en anglais auraient comme origine commune le mot portugais Cambodja. Une autre influence portugaise en langue khmère fut le nom de la monnaie cambodgienne, le riel, du mot portugais real.

Après l'accession à l’indépendance, cette politique linguistique se transforma en une «khmérisation» qui se manifesta à la fois à la législature, la justice, l’administration publique et les programmes scolaires. Il faut comprendre que cette khmérisation se concrétisa dans une forme de bilinguisme franco-khmer qui s’étendit partout, sauf dans les universités (restées au français). La minorité vietnamienne conserva des droits scolaires à l’exemple des citoyens d’origine khmère.

- Une administration brutale et totalement arbitraire

Même si les Cambodgiens avaient connu l'horreur des années de guerre civile en 1970, ils n’avaient encore rien vu comparativement à la terreur des Khmers rouges dirigés par Pol Pot. En effet, quelques jours après avoir pris le pouvoir, les Khmers rouges évacuèrent toutes les villes du pays, forçant toute la population cambodgienne à vivre et à travailler à la campagne sur une base communautaire. L'objectif des Khmers rouges, d'idéologie ultramaoïste, était l'instauration d'une société communiste agraire autosuffisante. 

La plupart des infrastructures économiques et sociales du pays furent démantelées. La propriété privée fut confisquée, les usines, les véhicules, le matériel industriel furent détruits. Tout activité économique ou sociale devint un élément de l'appareil de l'État: suppression des marchés économiques, abolition de la monnaie, puis fermeture des écoles, des universités, des pagodes bouddhistes et des hôpitaux. Enfin, tous les intellectuels du pays furent déportés ou exécutés, sauf ceux qui réussirent à fuir le pays.

Après l'indépendance de 1953, le système juridique et administratif français avait été maintenu. La situation changea complètement avec l'arrivée au pouvoir des Khmers rouges. Tout l’édifice juridique s’écroula entraînant la suppression du Code civil et du Code pénal fondés sur le système français. Le nouveau régime ne se contenta pas de supprimer le Parlement, il abolit aussi toutes les lois ainsi que les tribunaux. Dès lors, les droits de la population dépendirent de décisions administratives totalement arbitraires.

Sous les Khmers rouges, les conditions de vie devinrent extrêmement dures pour les Cambodgiens: 18 heures par jour de travail manuel collectif avec pour seule nourriture des rations de misère; le Cambodge connut des cas de longues disettes qui dégénérèrent en famines particulièrement meurtrières. Durant les quelques années que dura l'expérience des Khmers rouges, plus de 1,7 million de citoyens, autrement dit un Cambodgien sur sept, furent torturés et exécutés ou périrent au travail, soit de malnutrition soit de maladie. Il s'agit d'un constat d'autogénocide unique dans l'histoire du monde: près de 20 % de la population du pays fut éliminée. Certaines sources évoquent plus de trois millions de morts, dans la mesure où le recensement de 1971 effectué au Cambodge était incomplet, négligeant par exemple un grand nombre de réfugiés qui furent des victimes des bombardements américains, à la suite des conséquences de la guerre du Vietnam.

Sous le gouvernement du Kampuchéa démocratique — du 17 avril 1975 au 7 janvier 1979 — dirigé par le nom «Khmers rouges», il n'existait, rappelons-le, aucun système judiciaire. La justice devint sommaire et la plupart des crimes furent punis de mort; c'était plus simple comme verdict. Presque tous les juges et les avocats restés dans le pays furent assassinés ou moururent de maladie, de faim ou d'épuisement dans les fermes collectives.

- La disparition des écoles

Les Khmers rouges (1975-1979) interdirent toutes les activités intellectuelles dans le pays, dont au premier rang faisait partie l’éducation. Toutes les écoles furent fermées et l'ensemble des enseignants fut déclaré hors-la-loi; la majorité d'entre eux et les professeurs des universités furent envoyés dans des camps de rééducation et y périrent. Il a subsisté quelques écoles dans certaines zones du pays, mais il s'agissait d'instruments de propagande destinés à calmer la communauté internationale. Une grande partie des enfants en âge d’être scolarisés n'eut pas accès à l’éducation pendant toute la durée de la guerre civile. Pour le régime des Khmers rouges, la conception de l’enseignement était réduite à des séminaires d’endoctrinement, même pour des citoyens ne sachant ni lire ni écrire.

La République populaire du Kampuchéa (RPK) qui suivra la chute du Kampuchéa démocratique des Khmers rouges devra faire face à un dénuement indescriptible dans le domaine de l’éducation,  à cause du manque criant de cadres, d'enseignants, de locaux et de matériel pédagogique. Le Vietnam, qui a participé à l’installation de la République populaire du Kampuchéa, a réintroduit le français dans le pays, bien que cette langue ait commencé son déclin au Vietnam à cette même époque.

- Les langues minoritaires

Les groupes ethniques minoritaires les plus importants au Cambodge avant 1970 étaient les populations chinoise et vietnamienne, mais la plus grande minorité autochtone était constituée de musulmans appartenant au groupe ethnique des Cham. Contrairement à la plupart des autres régimes communistes, le régime de Pol Pot quant à ce qui concernait les minorités, qui représentaient depuis longtemps plus de 15% de la population cambodgienne, allait nier leur existence. Ce régime autoritaire commença par proclamer officiellement que les minorités ne représentaient que 1% de la population et que, par conséquent, 99% seraient des Khmers. Il fallait donc radier les Cham, les Chinois, les Vietnamiens, et même les 21 autres groupes minoritaires. Toutes les minorités furent perçues comme une menace pour le régime et une cible d'extermination. Les Khmers rouges ne s'embarrassèrent pas des problèmes de langue: ils supprimèrent tout droit en matière de langue et imposèrent le khmer à tous les Cambodgiens. Le sort physique qui attendait ces minorités allait devenir un véritable génocide. 

- Les Cham

Les Khmers rouges commencèrent par massacrer presque tous les représentants des minorités ethniques, dont les Cham musulmans, les Chinois, les Laotiens, ainsi que tous les Vietnamiens. Avant 1975, les estimations khmères et étrangères comptaient entre 150 000 et 250 000 Cham. Ils étaient juridiquement des citoyens cambodgiens, contrairement aux Chinois et aux Vietnamiens. Cependant, dans de nombreuses régions, les communautés cham furent envoyées dans des camps de rééducation ou simplement exécutées en masse. Probablement en réponse aux interdictions de pratiquer leur religion islamique et à la menace de la perte de leur identité islamique, certains Cham se rebellèrent contre Pol Pot avec le résultat que 36 % de cette ethnie moururent sous le régime des Khmers rouges, contre 19 % de la population majoritairement khmère au cours de la même période.

Les Khmers rouges entreprirent également de détruire leur culture en brûlant des Corans, en interdisant aux Cham de parler leur langue et les forçant à manger du porc, tout en s'appliquant à effacer leur mode de vie traditionnel au moyen de la dispersion de leurs communautés à travers le pays. Les Cham furent aussi obligés de changer de noms pour adopter des noms analogues aux noms khmers, alors que les femmes se virent interdire le port du sarong (vêtement traditionnel) et des cheveux longs.

- Les Chinois

Les Chinois furent aussi victimes de la haine des Khmers rouges et ils subirent le pire désastre de la communauté ethnique chinoise en Asie du Sud-Est. Sur une population de 425 000 personnes en 1975, seuls 200 000 Chinois ont survécu au cours des quatre années suivantes, ce qui signifie que cette communauté aurait perdu plus de la moitié de ses membres. De plus, la langue chinoise fut évidemment interdite, de même que toutes les coutumes chinoises.

- Les Vietnamiens

La haine que les Khmers rouges vouèrent aux Vietnamiens était telle qu’ils voulurent liquider tous les Khmers d’origine vietnamienne. La communauté vietnamienne fut presque entièrement éradiquée. Environ la moitié des 400 000 membres de ce groupe avaient été expulsés ou tués dans des pogroms par le régime de Lon Nol (1913-1985) un militaire et chef d'État cambodgien qui fut premier ministre cambodgien, puis président de la République khmère — soutenu alors par les États-Unis. Plus de 100 000 Vietnamiens supplémentaires furent expulsés par le régime des Khmers rouges à la suite de leur victoire en 1975; les autres furent simplement assassinés. Après plus d'un an de recherches au Cambodge depuis 1979, on n'a pu trouver un seul résident vietnamien qui ait survécu aux années Pol Pot. De nombreux témoins oculaires d'autres groupes ethniques, y compris des Khmers ayant épousé des Vietnamiens, ont témoigné du destin tragique de leurs conjoints et voisins vietnamiens. Ce fut une campagne d'extermination raciale systématique.

Puis les Khmers rouges déclenchèrent une guerre suicidaire avec le Vietnam. Or, nous savons que ce pays comptait 70 millions d’habitants, alors que le Cambodge n'en dénombrait pas huit millions. Les forces en présence étant manifestement inégales, la guerre devait précipiter la chute du régime de Pol Pot. L'invasion commença le 25 décembre 1978: après une importante préparation d'artillerie et des bombardements massifs effectués par l'armée de l'air vietnamienne, quelque 170 000 soldats vietnamiens furent déployés au Cambodge. Devant l'avancée rapide des Vietnamiens dans le pays, des unités entières de l'armée khmère passèrent à l'ennemi. Lorsque l'armée vietnamienne entra dans Phnom Penh le 7 janvier 1979, elle trouva une ville vide, abandonnée par ses défenseurs.

- La langue française

Le renversement de toutes les valeurs constituait l'unique programme des Khmers rouges. La langue française devait donc faire partie des valeurs à détruire. Ils entreprirent alors d'éliminer toute trace du français, non seulement dans l’administration, mais aussi dans les rues et les médias. Le français disparut complètement du paysage linguistique, alors qu'il était présent partout auparavant. Associés à l'élite et à l'ancien régime, les francophones furent traqués et condamnés aux camps forcés, même si de nombreux chefs des Khmers rouges communiquaient eux-mêmes en français. Quant à la communauté catholique, pourtant très minoritaire, elle fut décimée; une grande partie des catholiques était d'origine vietnamienne et associée au souvenir de la colonisation française en Indochine. Par voie de conséquence, la cathédrale Saint-Joseph de Phnom Penh fut, avec la Banque nationale du Cambodge, totalement rasée par les Khmers rouges. 

- La politique de khmérisation

La Constitution du 25 juin 1981 de la République populaire du Kampuchéa (abrogée le 30 avril 1989) déclarait dans son article 1er que «la langue et l'écriture officielles sont la langue et l'écriture khmères». Mais c’est l’article 5 qui mérite une attention particulière en raison de sa déclaration allégorique à l’égard des ethnies et des minorités:

Article 5 [abrogé]

L'État réalise la politique d'union et d'égalité entre toutes les ethnies vivant dans la communauté nationale du Kampuchéa. Toutes les ethnies doivent s'aimer et s'entraider. Les actes de mépris, d'oppression, de division des ethnies sont prohibés. Les langues et les écritures, ainsi que les bonnes mœurs et coutumes des minorités ethniques sont respectées. L'État s'occupe des minorités ethniques pour qu'elles puissent rattraper le niveau commun. L'État prête une attention particulière au développement de l'économie, de l'enseignement, de la culture, de l'action sociale, de la santé, des communications, dans les régions montagneuses et dans les régions isolées.

Lorsque le régime de la République populaire du Kampuchéa prit le pouvoir en 1979, cela faisait au moins quatre ans que le pays se trouvait dans un vide juridique, certaines régions étant dans une situation de guerre civile et de désintégration sociale depuis 1970. Donc, en 1979, il y avait très peu de personnes, sinon plus du tout, qui possédaient soit une formation juridique pour appliquer les lois, soit une formation universitaire donnée pour offrir un enseignement spécialisé.

Comme dans tous les autres domaines, les activités économiques et sociales s'exercèrent en l'absence de toute législation, de toute réglementation et de tout système de contrôle. Cette situation se traduisit par une administration libre pratiquement incontrôlée, que ce soit dans les écoles ou dans les cours de justice réinstaurées. Bref, la Constitution de 1981 n’a jamais été réellement appliquée. Les Khmers rouges conservèrent une organisation militaire offensive au Cambodge jusqu’en 1998, bien qu'ils aient perdu le pouvoir en 1979.

- Le discours totalitaire sur la langue

C’est dans le contexte d'un pays déjà meurtri par cinq années de guerre que les Khmers rouges lancèrent une réforme linguistique radicale. Il s’agissait de rompre avec les structures de la langue qui reflétaient l’«ancienne société» coloniale. Il leur fallait une «nouvelle langue démocratique» adaptée à une «société démocratique», bien que le régime politique relève dans les faits du totalitarisme. Dans un article intitulé «La langue des Khmers rouges : une opération sans reste» (2006), Janine Filloux décrit en quelques paragraphes la forme du discours totalitaire après l’arrivée au pouvoir des Khmers rouges au Cambodge.

D'abord, le nom de Cambodge fut changé en Kampouchéa démocratique, alors que le régime n'avait évidemment rien de démocratique. Précisons que la plupart des dirigeants des Khmers rouges avaient été éduqués en France et plusieurs d'entre eux étaient des admirateurs zélés de Robespierre et de la Commune de Paris. Rappelons aussi que la Révolution française avait apporté de nouveaux mots et des significations nouvelles pour rendre compte d'un «monde nouveau». Par exemple, les mots patrie, nation, peuple, fraternité, etc., avaient au moment de la Révolution des connotations quasi religieuses. Les appellations de Monsieur/Madame ont été remplacées par Citoyen/Citoyenne. Le 8 novembre 1793, on a institué par décret la règle du tutoiement (Décret sur le tutoiement obligatoire) en s'inspirant de la Rome antique; on voulait ainsi marquer l'égalité de tous les citoyens entrer eux. Puis il fallut changer le calendrier romain, trop religieux, et le système des poids et mesures, sans oublier la toponymie et les prénoms associés à l'Ancien Régime. Or, les Khmers rouges ont apparemment suivi ce modèle, mais de façon différente.

Ainsi, les habitants des villes cambodgiennes, déportés en masse à la campagne dès l’arrivée des révolutionnaires au pouvoir sont devenus dans la langue des Khmers rouges le «nouveau peuple», par opposition à «l’ancien peuple» constitué par ceux qui étaient sous leur contrôle depuis le début de la guerre. À partir de cette distinction, il fut interdit aux «Nouveaux» de communiquer avec les «Anciens», ce qui signifiait, entre autres, qu'ils n’avaient le droit ni de se parler ni de se marier. Les formules de politesse, employées depuis des siècles, furent abolies, les salutations ne devant plus refléter une sentimentalité réputée «bourgeoise». À l'évidence, tous les mots rappelant la monarchie furent interdits, de même que le vocabulaire religieux. Ainsi, aujourd'hui, les jeunes Cambodgiens ignorent le vocabulaire destiné aux bonzes ou au roi, lequel a pourtant retrouvé son trône en 1993.

La falsification du sens de la langue par les Khmers rouges était un élément fondamental de leur dispositif de contrôle et d’asservissement. À l'exemple des révolutionnaires français, il fallait détourner les mots de leur sens traditionnel. Ainsi, le mot qui désignait un emprisonnement (kouk: prison) fut exclu du khmer en devenant l'équivalent de «convocation à une session d’études». Le terme courant de samlap qui signifie «tuer» fut remplacé par kamtech qui veut dire «détruire» ou «anéantir», car il fallait pour les condamnés un anéantissement total, pas seulement une mort: il ne devait rien rester. Le seul fait d'être arrêté faisait d'un individu un «ennemi». De plus, quand on arrêtait un membre de la famille, on arrêtait toute la famille: c'était une «arrestation par parentèle», car il fallait «arracher l’herbe avec sa racine» ou «le ver dans la chair».

Le vocabulaire militaire finit par envahir toute la vie quotidienne. Par exemple, les rizières et les canaux devinrent «le champ de bataille avancé»; les villages, «le champ de bataille arrière». De nouveaux termes apparurent : le «kamaphibal» désigna les «cadres» des révolutionnaires. Les chefs militaires des Khmers rouges furent appelés des «grands-pères», tandis que les membres subalternes de l’organisation devinrent des «grands frères», peu importait leur âge. Ce prétendu respect pour le «grand-père» se voulait une destruction des liens du sang par la mère. Ce processus favorisait ainsi la destruction des liens du sang, c'est-à-dire une répudiation des représentations antérieures jugées caduques.

Comme chez les nazis, les dirigeants khmers rouges fabriquèrent une armée d’individus dociles et malléables, car ils étaient endoctrinés dès l’âge de huit ou neuf ans. Les enfants devaient être retirés de leur famille et soumis à un endoctrinement idéologique qui les vidait de leur identité, ce qui pouvait aller jusqu’à changer leur nom — comme les nazis qui obligeaient les juifs à porter un prénom spécifique — pour en faire des clones des dirigeants révolutionnaires. Ceux-ci espéraient que les jeunes deviendraient les détenteurs d’un pouvoir de délation ou de mort pour leurs propres parents. L'objectif était de détruire les liens familiaux qui pouvaient favoriser une résistance au projet totalitaire. Changer le sens des mots autant que les mots eux-mêmes représentait ainsi une «novlangue» plus adéquate pour un «monde nouveau».

Les Khmers rouges n'ont pas seulement voulu supprimer des innocents de leur propre peuple, ils ont voulu aussi détruire la pensée individuelle en s'attaquant à la langue khmère dont les racines ancestrales provenaient du sanskrit et du pali. Non seulement la langue khmère a définitivement changé depuis les Khmers rouges, mais plusieurs langues locales sont disparues, tandis que de nombreux mots qui touchent aux minorités ethniques sont devenus péjoratifs.

3.5 Le retour de la monarchie

Les Vietnamiens au pourvoir au Cambodge installèrent un régime de type communiste connu sous le nom de République populaire du Kampuchéa et imposèrent la langue vietnamienne en plus du khmer dans l’appareil de l’État. Cette offensive vietnamienne au Cambodge entraîna encore un affaiblissement dans l'emploi du français. L'établissement du régime provietnamien après l'invasion vietnamienne de 1979 ne fut pas totalement positif pour certaines minorités, en particulier pour les communautés chinoises. En partie à cause des tensions entre la Chine et le Vietnam, les nouvelles autorités cambodgiennes adoptèrent des mesures restrictives à l'encontre des derniers membres des minorités chinoises, notamment en leur interdisant de revenir dans les centres urbains. Cette situation perdura jusqu'au départ de l'armée vietnamienne en 1989.

Le 14 janvier 1985, Hun Sen fut désigné par l’Assemblée nationale cambodgienne comme premier ministre, alors qu’il n’avait que 32 ans. De nombreuses organisations de défense des droits de l'homme lui reprochent d'avoir instauré dans son pays un régime autoritaire corrompu, où les pouvoirs sont concentrés entre les mains d'un groupe restreint de personnes qui participent au pillage des ressources nationales. Depuis, son machiavélisme politique lui a permis de traverser plusieurs époques mouvementées de l’histoire récente du Cambodge.

Le Cambodge actuel est loin d’avoir terminé sa reconstruction. Lorsque les Vietnamiens sont partis en 1989, la situation était devenue des plus précaires, car le pays était complètement exsangue. Pendant une période transitoire qui dura de 1989 à 1992, les organisations internationales durent tout administrer : création de l’État du Cambodge, arrivée des Casques bleus de l’ONU, retour du prince Sihanouk (absent du pays depuis janvier 1979), levée de l’embargo commercial des États-Unis, élection démocratique de 1993. Pendant cette courte période, c’est l’anglais qui devint la deuxième langue administrative du pays à côté du khmer.

En mai 1993, des élections législatives multipartites eurent lieu. Une nouvelle constitution fut ratifiée et Norodom Sihanouk fut à nouveau proclamé roi du Cambodge. C'est à ce moment que l'anglais a recommencé à remplacer le français qui avait continué à gagner du terrain, mais cet élan fut freiné quand le gouvernement (actuel) du Cambodge prit le pouvoir et que le khmer est devenu l'unique langue du gouvernement et la langue principale de l’éducation.

Depuis, la reconstruction du royaume cambodgien reste freinée par l'état de guerre larvée et le banditisme qui s'est développé à grande échelle dans certaines régions. En outre, il reste plusieurs millions de mines dans les régions rurales, qui bloquent la reprise des activités agricoles. En 1994, une loi déclarait «hors-la-loi» tous les Khmers rouges résidant encore au Cambodge. En 1997, le chef des Khmers rouges, Pol Pot, fut arrêté et destitué par son propre mouvement ; il décéda un an plus tard. En 2004, le roi Norodom Sihanouk abdiqua, alors qu'il se trouvait à Pékin pour des raisons de santé; il y décéda le 15 octobre 2012 en laissant le trône à son fils Norodom Sihamoni.

En 2003, un tribunal spécial a été institué pour juger les crimes commis par les Khmers rouges, à la suite d'un bras de fer entre le gouvernement cambodgien et les Nations unies. Composé à la fois de juges internationaux et de magistrats cambodgiens, le tribunal a été l’objet de nombreuses critiques du fait de son organisation. Au terme d’un procès entamé en 2015, l’ancien chef de l’État du régime du Kampuchéa démocratique, Khieu Samphan, et l’idéologue Nuon Chea nièrent toute responsabilité dans le génocide au Cambodge. Pour eux, les accusations selon lesquelles le régime «aurait exterminé le peuple sont fausses et relèvent de la propagande vietnamienne». Finalement, Nuon Chea et Khieu Samphan, reconnus responsables de plus de 1,7 million de morts, ont été condamnés à la prison à vie pour crimes contre l’humanité.

Aujourd'hui, le Cambodge pacifié peut progressivement s'ouvrir au tourisme, développer ses infrastructures, ses routes, les aéroports, les ports, etc. Les élections législatives de 2008 et de 2013 ont été remportées par le Parti du peuple cambodgien. Hun Sen est toujours le premier ministre du pays depuis 1985.

4 La politique linguistique actuelle

Le gouvernement cambodgien doit faire en sorte que les droits de l'homme et de toutes les personnes relevant de sa compétence soient pleinement respectés conformément aux pactes internationaux relatifs aux droits de l'homme et aux autres instruments relatifs aux droits de l'homme auxquels le Cambodge est partie prenante.

4.1 La Constitution de 1993

La Constitution du 23 septembre 1993 ne prévoit pas beaucoup de dispositions en ce qui a trait à la langue. L’article 5 précise que la langue officielle écrite et parlée est le khmer:

Article 5

La langue et l'écriture officielles sont la langue et l'écriture khmères.

Pour ce qui est des droits et des devoirs des citoyens khmers, le Cambodge reconnaît (partie III) et respecte les droits de l'homme tels qu'ils sont définis dans la Charte des Nations unies, dans la Déclaration universelle des droits de l'homme et dans tous les traités et conventions relatifs aux droits de l'homme (art. 31 de la Constitution):

Article 31

1) Le royaume du Cambodge reconnaît et respecte les droits de l'Homme tels qu'ils sont définis dans la charte des Nations unies, dans la Déclaration universelle des droits de l'homme et dans tous les traités et conventions relatifs aux droits de l'homme, de la femme et de l'enfant.

2) Les citoyens khmers sont égaux devant la loi ; ils ont les mêmes droits, les mêmes libertés et les mêmes devoirs sans distinction de race, de couleur, de sexe, de langue, de croyances, d'opinions politiques, d'origine de naissance, de classe sociale, de fortune ou d'autres situations.

3) L'exercice des droits et libertés par chaque individu ne doit pas porter atteinte aux droits et libertés d'autrui. Ces droits et libertés s'exercent dans les conditions fixées par la loi.

Ces droits et libertés doivent s'exercer dans le cadre prévu par la loi. La Constitution du Cambodge contient des dispositions qui se rapportent directement aux minorités ethniques ou religieuses. La liberté de croyance et de religion est garantie par l'État dans les conditions qui ne portent pas atteinte aux autres croyances ou religions, à l'ordre et à la sécurité publics (art. 43), mais le bouddhisme est la religion de l'État.

Article 43

1) Les citoyens khmers des deux sexes ont la pleine liberté de croyance.

2) La liberté de croyance et la pratique religieuse doivent être garanties par l'État à condition qu'elles ne portent pas atteinte aux autres croyances ou religions, à l'ordre et à la sécurité publics.

3) Le bouddhisme est la religion de l'État.

Toutes ces dispositions constitutionnelles sont certes louables, mais elles contiennent des restrictions importantes, car la plupart des droits fondamentaux reconnus dans la Constitution sont limités aux seuls «citoyens khmers». La Constitution de 1993 garantit les droits et libertés sans distinction de race, de couleur, de sexe, de langue, etc., mais elle utilise souvent le mot khmer pour «citoyen khmer» ou «peuple khmer», perpétuant la notion de citoyenneté fondée sur l'ethnie khmère.

Il s'agit de droits fondamentaux tels que le droit de participer aux activités économiques et culturelles du pays, le droit de circulation, le droit à la liberté d'expression, le droit d'association et de réunion pacifique. Les articles spécifiant l'obligation de respecter la loi et la Constitution ne se réfèrent eux aussi qu'aux «citoyens khmers» (art. 49 et 50). Des objections similaires s'appliquent à la limitation de certains droits fondamentaux aux «citoyens». Nombreuses sont les personnes, en particulier parmi les populations minoritaires (Vietnamiens, Chinois, Chams, etc.), qui sont légalement autorisées à résider au Cambodge sans bénéficier de la pleine citoyenneté. En l'absence de dispositions particulières dans les lois sur l'immigration et la nationalité, cette situation donne lieu à des incertitudes quant aux droits auxquels peuvent aspirer les individus.

4.2 La législature et la justice

Depuis 1990, le khmer a repris ses droits dans l’administration au Cambodge, et ce, aux dépens du français. C’est le khmer qu’on utilise dans tous les rouages de l’État. Toutefois, le Cambodge étant une ancienne colonie française, le français a conservé un modeste rôle dans certains domaines, notamment dans les secteurs de l'administration et de l'éducation. Évidemment, le français n’est plus utilisé au Parlement ni dans la rédaction des lois. Mais il est encore utile dans l’interprétation de certaines lois rédigées à l’époque en français, des lois qui ont été remises en vigueur. Le système juridique cambodgien étant d'inspiration française, on peut prévoir que, dans l'avenir, les principaux textes de loi cambodgiens s'inspireront encore du modèle français. En ce qui a trait à la représentation des peuples autochtones au Parlement cambodgien, elle reflète plus ou moins la proportion de ceux-ci dans le pays. Sur les 123 membres de l'Assemblée nationale, deux seulement sont d'origine autochtone. Aucun siège ni aucun quota ne sont réservés aux minorités du Cambodge.

Dans les tribunaux, la Loi sur la procédure pénale (1993) ne traite pas de l'emploi des langues employées au Cambodge, mais seulement de la «langue des signes»:

Article 136

Si l'accusé ou le témoin est muet et/ou sourd, mais sait écrire, le greffier écrit les questions et les remarques diverses à son intention afin de récupérer les réponses par écrit. S'ils ne savent pas écrire, le juge doit assigner automatiquement lui-même une personne capable de communiquer avec eux en utilisant la langue des signes comme interprète.

Ce qu'il faut souligner, c'est que la langue des signes au Cambodge n'est pas à base de khmer, la langue officielle, mais à base d'anglo-américain. Cependant, des associations khmères ont entrepris de créer, avec l'aide d'experts français, une langue des signes adaptée au vocabulaire et à la langue khmers, mais celle-ci est encore peu employée parce qu'elle entre en concurrence avec la langue de signes anglo-américaine.

L'article 5 du Code de procédure civile (2006) impose la langue khmère au tribunal, sinon c'est le recours à un interprète qualifié :

Article 5

Langue utilisée au tribunal, droit d'une partie de demander un interprète

1)
La langue khmère doit être utilisée au tribunal.

2) Une partie qui ne comprend pas la langue khmère peut engager un interprète qualifié. Lorsqu'une partie ne peut pas se permettre d'engager un interprète qualifié, l'État doit fournir un interprète qualifié.

En somme, seul le khmer est permis, sauf en cas de force majeure pour les membres des minorités dans les tribunaux et, en ce cas, on fait appel à un interprète.

L'article 149 du même Code de procédure civile oblige à recourir à la traduction si un document est rédigé dans une langue étrangère :

Article 149

Pièce jointe à la traduction

1) Lorsque la preuve documentaire est offerte par la présentation d'un document rédigé dans une langue étrangère, une traduction des parties du document faisant l'objet de la preuve doit être jointe.

2) Lorsque la partie adverse a des réserves sur l'exactitude de la
traduction visée au paragraphe précédent, ces opinions sont soumises par écrit au tribunal.

Il existe une exception dans la Loi sur la justice pour mineurs (2016), du fait qu'une personne mineure a le droit d'être informée dans une langue qu'elle peut comprendre, ce qui laisse la possibilité d'employer sa langue maternelle en recourant à la traduction pour que le tribunal puisse comprendre:

Article 26

Entretien avec le procureur


Le procureur informe le mineur et le participant des droits énoncés à l’article 6 (droit procédural du mineur) de la présente loi
dans une langue et selon des modalités appropriées au développement cognitif du mineur avant de procéder à l’entretien. Si le mineur ne peut pas embaucher un avocat, le procureur doit lui procurer un avocat bénévole.

Article 51

Le tribunal pour informer le mineur de ses droits


Au début du procès, le tribunal avise le mineur
dans une langue qu'il peut comprendre des droits suivants:

- les droits au procès énoncés à l'article 6 (droit procédural du mineur) de la présente loi;
- le droit d'être présent au procès;
- le droit d'être protégé par le tribunal contre un contre-interrogatoire hostile ou inconvenant;
- le droit de demander la récusation du juge du procès;
- le droit d'avoir le mot de la fin au procès;
- le droit de faire appel.

L'article 12 de la Loi sur le notariat (1954) énonce bien que le notaire doit prévoir une traduction en khmer pour tous les documents rédigés dans une langue étrangère:

Article 12

Pour tout document dont une partie ou plus est de nationalité étrangère, le notaire doit prévoir des
traducteurs comme assistants. Le nombre de traducteurs doit être le même que celui pour les langues étrangères.

En mars 2018, le gouvernement a introduit dans le Code pénal cambodgien une nouvelle disposition relative au crime de lèse-majesté (insultant la monarchie), passible d'une peine pouvant aller jusqu'à cinq ans de prison et d'une amende de 2500 $ US. Une série de nouvelles lois répressives ont été adoptées au cours de la même année, qui restreignent encore davantage la liberté d'association. Parmi celles-ci figurent des modifications de l'article 49 de la Constitution cambodgienne, qui exigent que chaque Cambodgien «défende la patrie»: «Tout citoyen khmer a l'obligation de contribuer à l'édification nationale et à la défense de la patrie.» De plus, l'article 158 habilite le gouvernement à prendre des mesures contre les partis politiques s'ils ne «placent pas les intérêts de la nation» au premier plan. Ces modifications controversées concernant les partis politiques autorisent leur dissolution.

Il existe au Cambodge un tribunal chargé de juger les anciens dirigeants des Khmers rouges: les «Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens». C'est un «tribunal mixte», c’est-à-dire que les juges et les avocats sont aux deux tiers des Cambodgiens, les autres étant des étrangers. Ce tribunal juge des crimes estimés graves du type «crimes contre l’humanité», «crimes de guerre», «crimes de génocide», et il tient compte des standards internationaux. En 2003, il a été décrété que trois langues seraient employées au tribunal: le khmer, le français et l’anglais. En principe, on traduit du khmer à l’anglais, puis de l’anglais au français, ce qui requiert deux traductions séquentielles, c'est-à-dire des relais avant d’arriver au français. Dans le sens inverse, le français est d’abord traduit en anglais, ensuite en khmer. Dans les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens, le français est certes l'une des langues officielles, mais étant donné la difficulté à trouver des interprètes cambodgiens et de même que la forte proportion d’anglophones parmi le personnel international, il en résulte que l'anglais constitue la langue privilégiée de communication.

Pour conclure sur cet aspect, on peut affirmer que le système judiciaire est passablement corrompu et fortement politisé au Cambodge. De plus, il tend à judiciariser les citoyens qui ont critiqué le gouvernement, même de façon pacifique, y compris par l'Internet. En 2018, un grand nombre de membres des partis d'opposition et de militants ont fui le pays pour éviter des arrestations arbitraires. Le nombre de prisonniers politiques est relativement important, mais parfois certains d'entre eux sont libérés après la grâce du pardon royal sollicité par le premier ministre Hun Sen dans le but de détourner la critique internationale des élections. De toute façon, le système judiciaire du Cambodge fonctionne généralement à «deux vitesses»: l’un, officiel, est réservé aux étrangers et aux élites urbaines, l’autre, informel, est employé pour la majeure partie de la population.

4.3 L'administration publique

Dans la Constitution du Cambodge, les articles 145 et 146 abordent l'organisation administrative, mais ne traitent que des divisions territoriales. Il n'existe aucune disposition concernant l'administration même du pays. La seule allusion possible à un quelconque lien au plan administratif se trouve dans le préambule qui mentionne que le régime est «une démocratie libérale pluraliste». Cependant, l'article 11 de la Loi du 21 octobre 1994 portant statut commun des fonctionnaires de l'administration civile prévoit que «les candidats issus des minorités ethniques, des peuples des régions excentrées, ainsi que les femmes peuvent bénéficier de facilités ou de mesures prioritaires de recrutement». Rien au sujet des langues employées, mais nous pouvons soupçonner que l'emploi de la langue khmère ne nécessite pas de loi à ce sujet. Cette priorité accordée aux minorités ethniques et aux femmes demeure intéressante sur le plan de la protection, mais elle se heurte à l'article 31 de la Constitution qui déclare que les citoyens khmers sont égaux devant la loi :

Article 31

2) Les citoyens khmers sont égaux devant la loi ; ils ont les mêmes droits, les mêmes libertés et les mêmes devoirs sans distinction de race, de couleur, de sexe, de langue, de croyances, d'opinions politiques, d'origine de naissance, de classe sociale, de fortune ou d'autres situations.

Toutefois, l'article 8 de la Loi sur la naturalisation (1996)

Article 8

Tout étranger désirant se faire naturaliser doit remplir les conditions suivantes :

5. savoir lire et écrire la langue khmère, connaître certaines notions de l'histoire du Cambodge, apporter la preuve qu'il est capable de vivre dans la société khmère sans commettre des délits et être capable de se conformer aux coutumes khmères.

La Loi sur l'immigration (1994) ne traite pas des langues, mais elle rend possible le contrôle sur tous les étrangers sur le territoire du Cambodge, ainsi que l'expulsion de ceux que le gouvernement estime indésirables:

Article 1er

La présente loi a pour but de réglementer tous les étrangers qui viennent séjourner sur le territoire du Royaume du Cambodge.

Article 2

Est considérée comme étrangère toute personne ne possédant pas la nationalité cambodgienne, sans discrimination de sa nationalité, de ses croyances, de sa religion ou de son lieu d'origine.

Article 17

En principe, les étrangers peuvent voyager librement sur le territoire du Royaume du Cambodge. Toutefois, le ministre de l'Intérieur peut, le cas échéant, adopter des dispositions interdisant les voyages d'étrangers et interdire à tout étranger immigrant ou non immigrant d'entrer ou de séjourner dans certaines zones, ou de s'éloigner de ces zones ou de tout autre lieu situé à l'intérieur du Royaume du Cambodge.

Article 35

Le ministre de l'Intérieur doit ordonner l'expulsion du Royaume du Cambodge de tout étranger immigrant qui enfreint les dispositions de la présente loi sur l'immigration.

Il est, par exemple, aisé de trouver des prétextes pour expulser des Vietnamiens ou des Chinois qu'on ne veut pas voir entrer ou résider dans le royaume.

L'article 269 du Code du travail (1997) exige que les membres chargés de l'administration et de la direction d'une organisation professionnelle doivent savoir lire et écrire le khmer:

Article 269

Les membres chargés de l'administration et de la direction d'une organisation professionnelle doivent:

1) être âgés de vingt-cinq ans au moins;
2)
savoir lire et écrire le khmer;
3) n'avoir subi aucune condamnation à une peine correctionnelle ou criminelle;
4) exercer la profession ou le métier depuis au moins un an.

L'article 90 de la Loi sur la fiscalité (1997) exige l'emploi de la langue khmère dans les déclarations fiscales :

Article 90

Langue utilisée dans les déclarations fiscales et les documents fiscaux


Toutes les déclarations fiscales ainsi que les documents et correspondances nécessaires à la détermination, à la perception et à l'application du droit fiscal, ou faisant l'objet d'autres procédures permettant de déterminer l'impôt, doivent être présentés en langue khmère.

Toutefois, la Loi sur le tourisme (2001) exige de la part des forces de police du tourisme de maîtriser les langues internationales et de porter un signe distinctif:

Article 34

Police du tourisme

1) L'unité de la police du tourisme doit être créée. Les forces de police du tourisme doivent être renforcées dans les zones touristiques afin de maintenir l'ordre public et de faire respecter les lois et les règlements.

2) Les forces de police du tourisme doivent être spécialement formées aux questions relatives au tourisme et maîtriser les langues internationales. Ils doivent porter un signe distinctif.

3) Le fonctionnement de la police du tourisme doit se faire sous la direction du ministère du Tourisme.

L’administration cambodgienne n’utilise que le khmer avec les citoyens, les droits linguistiques des minorités ne s’étendant pas jusqu’aux services gouvernementaux. Mentionnons que certains fonctionnaires maîtrisent l'anglais, notamment à Phnom Penh et dans quelques grandes villes. Signalons aussi que plusieurs fonctionnaires apprennent le français depuis la réouverture de l'École royale d'administration qui prévoit des programmes de formation permanente et de perfectionnement en administration publique, en diplomatie, en finance, en gestion et en justice. Les cours sont donnés par des enseignants français qui se relaient tous les quinze jours, chacun donnant un cours de cinq heures par jour pendant cinq jours consécutifs, pour un cycle s’étalant de six à neuf mois. De plus, des cours du soir sont offerts aux fonctionnaires qui souhaiteraient s'initier à la langue française dans les domaines juridique et économique.

Ainsi, les termes juridiques et économiques couramment utilisés dans le pays sont expliqués en khmer tout en se référant à la documentation et aux cours de droit donnés en langue française. L’État prévoit la publication de manuels bilingues pour servir de documents de travail. Enfin, des écoles de comptabilité sont ouvertes pour aider les entreprises à faire dresser une comptabilité adéquate par des citoyens cambodgiens. Les fonctionnaires cambodgiens qui contrôleront les comptes ont déjà acquis une expérience professionnelle avec des experts français. Les employés de l’État, notamment les fonctionnaires, sont recrutés dans l'ensemble de la population parmi ceux qui savent lire et écrire le français, et dans ce qui subsiste de la classe socialement privilégiée.

L'anglais a remplacé depuis 1993 le français qui a été longtemps la langue étrangère dominante au Cambodge. Actuellement, les panneaux de signalisation dans ce pays sont généralement bilingues, en khmer et en anglais. La langue khmère a également remplacé le français dans les timbres et la monnaie du Cambodge. De son côté, l'anglais est désormais la principale langue étrangère dans les relations diplomatiques du Cambodge avec d'autres pays.

Un autre cas digne d’intérêt est bien représenté par les panneaux routiers et d'autres indications en lettres latines. La romanisation, même à des fins de signalisation, est la preuve par excellence d’un travail sur le système des sons de la langue et de nombreux pays de la région ont fait dans ce domaine des efforts considérables pour des raisons de communication, mais aussi de prestige. En gros, pour une langue comme le khmer, deux procédés sont offerts : rendre compte des sons khmers avec des lettres latines afin de permettre à un étranger de prononcer le nom d’une rue ou d’une ville, ou bien faire correspondre à chaque lettre khmère une lettre latine. L'exemple qui suit aidera à y voir clair. Voilà ce que donnerait le mot khmer « animal » avec les deux méthodes : sat et sââtv, la première permettant de prononcer le mot, la deuxième rendant compte des aléas historiques de l’écriture khmère.

4.3 L’éducation

Au cours de la seconde moitié du XXe siècle, à l'exception des quelques années relativement favorables qui ont suivi l'accession du Cambodge à l'indépendance, l'éducation fut grandement perturbée, et ce, durant trois décennies, par un climat quasi permanent d'affrontements violents, d'insécurité et d'instabilité politique dont une période d'horreur absolue générée par l'idéologie sinistre des Khmers rouges (1975-1979). Ces événements ont laissé des traces dont le pays n'est pas encore entièrement ressorti. 

- L'éducation générale

L’enseignement général au Cambodge est organisé en quatre niveaux :

1. Le niveau de la maternelle, ou niveau préscolaire, est formé d'un cycle de trois ans et il n’est pas obligatoire. Il est offert en grande partie par des écoles privées et accueille les enfants âgés de trois à cinq ans.

2. Le niveau primaire est organisé en un cycle de six ans. Tous les enfants de six ans sont admis en 1re année du primaire. Le passage de la 6e année au premier cycle du secondaire se fait sans examen national.

3. Le premier cycle du secondaire se fait en trois ans et représente la fin de la scolarité obligatoire. Sont admis à la première année de ce cycle tous les élèves dont la moyenne générale est supérieure ou égale à la moyenne de 5 sur 10 en 6e année du primaire. Au terme de ces trois ans, les élèves passent un examen national de fin de cycle pour pouvoir accéder au deuxième cycle du secondaire.

4. Le dernier niveau de l’enseignement général, le deuxième cycle du secondaire, a une durée de trois ans. À la fin du cycle, les élèves passent un examen national de baccalauréat, selon l’une des deux options (sciences sociales ou sciences exactes), leur permettant d’accéder à l’université.

Les programmes scolaires pour le primaire sont assurés par le Département du développement des programmes scolaires. Le suivi des enseignants et l’application des programmes sont de la responsabilité du Département de l’enseignement primaire, du Département de l’assurance de la qualité et du Département du développement des programmes scolaires du MEJS (ministère de l'Éducation, de la Jeunesse et des Sports).

Une réforme des programmes scolaires est en cours et prévoit les contenus suivants :

– le passage à 30 heures de cours hebdomadaires (soit une augmentation de 1 heure par jour au primaire);

– la réintroduction de cours obligatoires en langues étrangères dès la classe de 5e année du primaire;

– une augmentation du nombre d’heures consacrées aux « leçons de choses » à tous les niveaux de l’enseignement de base : ces matières occuperont cinq heures par semaine, au lieu de deux heures;

– une restructuration en profondeur du deuxième cycle du secondaire : les lycéens des classes de 11e et de 12e (les deux derniers niveaux du secondaire) devront suivre et réussir les matières du tronc commun (mathématiques, littérature khmère, langue anglaise ou française au choix, sport et santé), et pourront choisir jusqu’à quatre matières optionnelles parmi celles proposées en sciences (physique, chimie, biologie, sciences de la terre, environnement), en études sociales (histoire, géographie, économie, morale) ou en éducation professionnelle (technologie, informatique, comptabilité, tourisme).

- La législation relative à l'éducation

La Constitution cambodgienne contient quelques articles sur l'éducation. Les articles 65 à 68 décrivent de façon générale le système d'éducation:

Article 65

1) L'État doit protéger et favoriser le droit du citoyen à une éducation de qualité à tous les niveaux et doit prendre toutes les mesures pour assurer de façon progressive cette éducation à tous les citoyens.

2) L'État se préoccupe du domaine de l'éducation physique et sportive qui contribue au bien-être de tous les citoyens khmers.

Article 66

L'État établit un système d'éducation complet et unifié dans l'ensemble du pays, capable de garantir les principes de liberté de l'instruction et d'égalité de l'éducation pour offrir à chaque citoyen l'égalité de chances dans l'édification de sa vie.

Article 67

1) L'État met en œuvre un programme scolaire et des principes pédagogiques modernes incluant l'enseignement de la technologie et des langues étrangères.

2) L'État administre les établissements et les classes d'enseignement public et privé dans tous les cycles.

Article 68

1) L'État assure gratuitement à tout citoyen un enseignement public primaire et secondaire.

2) Le citoyen doit recevoir un enseignement pendant au moins neuf années.

3) L'État encourage et soutient le développement des écoles du pali et l'enseignement bouddhique.

L'article 31 de Loi sur l'éducation (2007) énonce que l'éducation gratuite est un droit pour tout citoyen cambodgien:

Article 31

Droit d’obtenir l'éducation

 
Tout citoyen a le droit d'accéder gratuitement à une éducation de qualité pendant au moins neuf ans dans les écoles publiques. Le ministère responsable de l’Éducation doit préparer de façon progressive les politiques et les programmes stratégiques visant à garantir à tous les citoyens un enseignement de qualité, conformément aux dispositions de la présente loi.

Article 32

Droit d'inscription en première année du programme d'enseignement des connaissances générales


L’inscription des enfants en première année du programme d'enseignement des connaissances générales dans le système formel est fixée à l'âge de six ans ou au moins à soixante-dix mois avant la date du début de l'année scolaire.

L'article 69 de la Constitution déclare que «l'État a le devoir de protéger et de développer la langue khmère en fonction des besoins»:

Article 69

1) L'État a le devoir de préserver et de développer la culture nationale.

2) L'État a le devoir de protéger et de développer la langue khmère en fonction des besoins.

3) L'État a le devoir de sauvegarder et de protéger les monuments, les objets d'art anciens, et de restaurer les sites historiques.

Cette disposition constitutionnelle ne mentionne que le khmer, ce qui peut laisser croire que c'est la seule langue d'enseignement au Cambodge. Quant à l'article 2 de la Loi sur l'éducation (2007), il incite «les élèves à connaître, à aimer et à protéger l'identité, la culture et la langue nationales»:

Article 2

Objectif


L'objectif de la présente loi est de développer les ressources humaines, en offrant une éducation permanente permettant aux apprenants d'acquérir des connaissances, des compétences, des capacités de dignité, de bonne moralité et de bon comportement, afin d'inciter les élèves à connaître, à aimer et à protéger
l'identité, la culture et la langue nationales.

Or, la langue nationale est le khmer, ce qui exclut les autres langues. D'ailleurs, l'article 24 de la Loi sur l'éducation prescrit l'emploi du khmer comme langue d'enseignement, y compris pour les enfants des minorités ethniques d'origine khmère:

Article 24

Les langues d'enseignement et d'apprentissage

1)
La langue khmère est la langue officielle et une matière dans les programmes fondamentaux d’éducation au sein des écoles publiques d'éducation générale.

2) Les écoles privées d'éducation générale doivent prévoir un programme d’enseignement de la littérature khmère comme matière fondamentale dans leurs programmes scolaires.

3) La langue d'enseignement pour les élèves khmers d’origine minoritaire khmère est déterminée par le Prakas du ministère chargé de l’Éducation.

4) Les langues étrangères, qui sont des langues internationales, doivent être déterminées précisément en tant que discipline pour les programmes scolaires de l'éducation générale, conformément aux besoins des élèves.

L'enseignement de la langue khmère se heurte à certains obstacles: la maîtrise du code écrit est malaisée en raison de la complexité des structures de la langue. L’alphabet khmer est plus compliqué que l’alphabet latin et comporte un plus grand nombre de voyelles et de consonnes qu'en français ou en anglais, avec des signes indiquant comment prononcer les lettres, etc. La syntaxe est également ardue, car les mots ne sont pas séparés par des espaces. La fonction et le sens de ceux-ci n'y sont pas marqués par la morphologie, mais par la place qu'ils occupent dans la phrase et les relations qu’ils ont avec les autres unités syntaxiques. À l'opposé, la grammaire paraît simple parce qu’elle ne comporte ni déclinaison ni conjugaison.

L'article 33 de la Loi sur l'éducation déclare aussi que «l'État respecte les droits et la liberté des croyances religieuses» et particulièrement «le bouddhisme qui est la religion de l'État»: 

Article 33

La liberté de religion en éducation


1) L'État respecte les droits et la liberté des croyances religieuses.

2) Le ministère chargé de l'Éducation doit prendre en considération le bouddhisme qui est la religion de l'État. Les élèves et les personnes impliquées par l'éducation ne doivent pas être forcés de participer directement ou indirectement à des activités religieuses et à des pratiques religieuses dans le cadre de l'éducation ou des services pédagogiques.

3) Les études sur les religions dans les programmes d'éducation ne sont autorisées que pour les connaissances générales.

Bien que les Cham soient généralement libres de pratiquer leur religion, leur langue n'est pas utilisée comme moyen d'instruction dans les écoles publiques, même dans les zones où sont concentées les communautés cham. En réaction  à cet état de chose, de nombreux Cham en dehors de Phnom Penh inscrivent leurs enfants dans des écoles du sud de la Thaïlande ou en Malaisie (qui utilisent des langues très proches pour transmettre l'instruction), ou de plus en plus dans des madrasas (les écoles coraniques), qui se sont multipliées ces dernières années. Longtemps marginalisée, la situation de Cham s'est quelque peu améliorée, même s'ils n'ont toujours pas accès à de grandes possibilités d'ordre éducatif et économique. Dans un décret de juin 2015, le gouvernement cambodgien annonçait son intention de remédier à leurs problèmes scolaires en engageant 1500 enseignants de langue cham.

- Les difficultés

De façon générale, le système d'éducation cambodgien laisse à désirer. Les problèmes accumulés par deux décennies de guerre ont laissé les écoles dans un état lamentable. Les documents pédagogiques et les équipements sont insuffisants, sans compter que le fait qu’un grand nombre de familles cambodgiennes ne trouvent même pas les moyens d'acheter des manuels et des fournitures scolaires pour leurs enfants. De plus, il existe une grave pénurie d'enseignants au niveau primaire. Les écoles sont surchargées à un point tel que de nombreuses classes comptent plus de 100 élèves. Et la majorité des enseignants n'ont pas acquis la formation suffisante.

La proportion des filles, surtout dans les écoles secondaires, est extrêmement faible. Les estimations indiquent un taux d'analphabétisme de 62 % à 70 % pour l’ensemble de la population. Même si beaucoup d’établissements d'enseignement ont rouvert leurs portes depuis 1990, aucune statistique officielle ne permet de saisir le mouvement réel.

Alors que le cycle d’enseignement primaire est prévu pour cinq ans, les enfants passent en moyenne dix ans à l’école en raison des redoublements. C'est dans ces conditions peu favorables que s’enseigne la langue khmère. Chez les minorités, seuls le chinois et le vietnamien sont parfois enseignés dans les écoles primaires, ce qui ne dispense pas les enfants d'apprendre le khmer.

Dans les universités, la vie a repris lentement son cours. En vertu des accords intergouvernementaux (France-Cambodge), les professeurs français sont revenus, surtout dans les facultés de médecine et de droit ainsi que dans les universités de formation agricole. Les cours sont généralement donnés en khmer et en français, mais seulement en français pour les études de médecine. L’Institut de technologie du Cambodge a été fondé pour former les cadres nécessaires à la reconstruction et au développement du Cambodge; les cours y sont donnés en français et en khmer.

- Les langues étrangères

Le programme officiel d'enseignement au secondaire comprend, outre l'apprentissage du khmer, celui des langues étrangères. Celles-ci sont l'anglais, le français, le chinois, le thaï, le vietnamien. Dans les faits, 90 % des jeunes Cambodgiens choisissent l'anglais comme langue étrangère à l'école.

Après une interruption de presque vingt ans, l'enseignement du français a repris peu à peu dans le système d'éducation cambodgien. C'est surtout à partir de 1993 que l'enseignement des langues étrangères (français et anglais) s'est amplifié. Environ 15 % des élèves apprennent le français dans les écoles primaires et secondaires. En 2008, le ministère de l’Éducation a produit une directive qui permet, à raison de deux heures/semaine, un enseignement du français comme deuxième langue vivante dans sept provinces (sur 25) où il y a des classes bilingues et dans les autres provinces si des enseignants de français y travaillent déjà. Cet apprentissage s’ajoute aux quatre heures hebdomadaires consacrées à l’anglais comme première langue vivante.

La mesure concerne aussi l’introduction de l’anglais comme deuxième langue vivante pour les étudiants qui ont choisi le français comme première langue, que ce soit dans les classes bilingues ou non. Il est également prévu de former en français des ingénieurs pour contribuer au développement des pays d'Asie du Sud-Est et du Pacifique, et en particulier du Cambodge. Selon le ministère de l’Éducation, de la Jeunesse et des Sports, il y aurait environ 125 000 personnes qui apprennent le français dans le pays. En 2014, une étude révélait que le français était parlé par environ 423 000 personnes comme langue étrangère, soit un peu moins de 3 % de la population. Par ailleurs, plusieurs établissements offrent des cours uniquement anglais et les livres ne sont disponibles que dans cette langue.

- Les études supérieures

Aujourd'hui, près de 250 000 étudiants, encadrés par environ 15 000 enseignants, sont inscrits dans plus de 120 établissements d'enseignement supérieur, dont une soixantaine de privés.  La France a été le premier État à offrir une aide importante aux établissements d'enseignement supérieur cambodgiens dans un large éventail de domaines de connaissances. Cependant, ce soutien s'accompagne de conditions particulières. Ainsi, des bénéficiaires tels que l'Institut de technologie du Cambodge sont tenus d'utiliser le français comme langue d'enseignement. Certaines rumeurs laissent entendre que, en vertu de la popularité croissante de l'anglais parmi les jeunes Cambodgiens, les étudiants ne demandent volontiers que des bourses d’études en français pour pouvoir s’inscrire ensuite à des programmes d’anglais dès qu’ils reçoivent ces fonds. Les établissements d'enseignement supérieur suivants sont membres de l' Agence universitaire de la francophonie : l'Institut de technologie du Cambodge, l'Institut national de l'éducation, l'Université royale d'agriculture ; l'Université royale des beaux-arts, l'Université royale de droit et d'économie, l'Université royale de Phnom Penh.

Les universités américaines ont renforcé leur collaboration avec les établissements d'enseignement supérieur cambodgiens, qui ont adopté avec empressement le programme et les programmes d'études américains en langue anglaise. Cette américanisation du secteur de l'enseignement supérieur a coïncidé avec les réformes entreprises par le ministère de l'Éducation au milieu des années 1990, lesquelles ont déclenché la privatisation de l'éducation en permettant aux établissements d'enseignement supérieur publics de facturer des frais de scolarité et à des établissements d'enseignement supérieur privés. Des universités d'outre-mer, des groupes religieux basés à l'étranger, des investisseurs privés et des ONG internationales se sont installés au Cambodge pour recruter des étudiants. En somme, les langues de l'enseignement supérieur sont principalement, dans l'ordre, l'anglais, le khmer et le français.

4.4  Les médias

Le gouvernement et ses partisans possèdent la grande majorité des médias du pays. Ils gardent une totale mainmise sur le contenu des journaux, des chaînes de télévision et des stations de radio dont ils sont propriétaires. En conséquence, les émissions les plus diffusées à la télévision cambodgienne sont axées sur le divertissement ou sur des faits divers. Avec ce genre d'émissions, aucun diffuseur ne prend de risques.

Pourtant, l'article 41 de la Constitution de 1993 reconnaît la liberté d'expression, la liberté de la presse et la liberté de publication.

Article 41

1) Tout citoyen khmer a la liberté d'exprimer ses opinions personnelles, jouit de la liberté de presse, de publication et de réunion. Nul ne peut profiter de la jouissance de ces droits pour en abuser et porter atteinte à l'honneur d'autrui, aux bonnes mœurs et coutumes de la société, à l'ordre public et à la sécurité nationale.

2) Le régime de la presse doit être institué par la loi.

Le Cambodge est gouverné par un régime autoritaire. Le premier ministre inamovible Hun Sen use de son pouvoir pour contrôler la presse, tant locale qu'étrangère. Si les médias tentent de lui causer du tort par leurs publications, il s'empresse de sévir par toutes sortes de moyens, dont une facture fiscale exorbitante basée sur des critères fallacieux. Dans ces conditions, la grande majorité des médias cambodgiens sont politisés, contrôlés et biaisés. Il existe toutefois quelques journaux et radios, financés par l’étranger, qui sont libres et neutres, la population pouvant ainsi jouir de son droit à l’information. En février 2018, Reporters sans frontières a publié un rapport accablant sur la liberté de la presse au Cambodge. L'année précédente, cet organisme classait le Cambodge en 132e place (sur 180 pays) au sujet de la liberté de la presse. Or, cette situation n’est pas prête de s’améliorer, car des journalistes sont régulièrement arrêtés et accusés d’inciter au crime ou à l'espionnage, avec le résultat que des organismes de presse doivent fermer.

- La presse écrite

La Loi sur la presse (1995) est très révélatrice, en ce sens que toute association de presse doit respecter le code de déontologie, qui devrait notamment inclure certains principes dont l'un concerne la langue khmère: la presse doit respecter très strictement les règles de grammaire de la langue khmère dans la rédaction des articles:

Article 7

Toute association de presse doit établir un code d'éthique pour une application interne dans son association. La presse est tenue de respecter le code de déontologie, qui devrait notamment inclure les principes nécessaires suivants:

6. Elle doit éviter de publier une information incitant à la discrimination, fondée sur la race, la couleur, le sexe, la langue, la croyance, la religion, l'opinion ou les tendances politiques, l'origine nationale ou sociale, les ressources ou tout autre trait personnel.

8. Elle doit respecter très strictement les règles de grammaire de la langue khmère dans la rédaction des articles.

L'article 18 de la Loi sur la presse impose des quotas pour les propriétaires de journaux détenus par des étrangers  :

Article 17

Toute personne, même physique ou morale, ne peut être propriétaire ou détentrice de plus de deux journaux en langue khmère au royaume du Cambodge.

Article 18

Le nombre total de tous les journaux en langue khmère détenus ou possédés par des étrangers ne doit pas dépasser 20% du total des journaux en langue khmère effectivement publiés au royaume du Cambodge.

Une fois que des journaux appartenant à des étrangers ont été autorisés à paraître, ils ne peuvent pas être fermés en raison de la diminution du nombre total de journaux en langue khmère.

Au Cambodge, la plupart des médias locaux sont rédigés en khmer, la langue officielle du pays. Il revient au ministère de l’Information de décider de façon totalement opaque de l’attribution des licences de diffusion ou des cartes de presse, en lieu et place d’un organisme de régulation indépendant. 

Par contre, les médias étrangers, qui publient généralement en anglais, sont en mesure de produire ce qu’ils désirent; il en est ainsi pour la langue française avec Nouveau Cambodge et auparavant Cambodge Soir. Autrement dit, la presse étrangère anglophone ou francophone dispose de plus de liberté de manœuvre pour traiter des sujets qui ne plaisent pas au pouvoir. De fait, les journalistes étrangers bénéficient d’une plus grande liberté que les journalistes cambodgiens, mais cela ne signifie pas qu'ils sont intouchables. En effet, rien n'empêche le gouvernement d'arrêter à l'occasion des journalistes étrangers par suite d'accusations d'espionnage montées de toutes pièces. Quoi qu'il en soit, de plus en plus de journaux sont publiés en anglais, en français et en chinois: on en compte plus d'une vingtaine au total.

Journaux en khmer Journaux en anglais Journaux en français
Kohsantepheap Daily
Moneaksekar Khmer
The Nation Post
(†)
Rasmei Kampuchea Daily
Sneha Cheat
Sralanh Khmer
Thngay Pram Py Makara News
The Voice of Khmer Youth
The Cambodian Journal
The Cambodia Daily
(†)
Khmer Times
The Phnom Penh Post
The Phnom Penh week
The Southeast Asia Weekly
Cambodge Nouveau
Cambodge Soir Hebdo
(†)

Les difficultés financières ont eu raison du Cambodge Soir qui a cessé ses publications le 30 septembre 2010. Le Cambodia Daily a publié son dernier numéro le 4 septembre 2017. Selon les propriétaires, la fermeture résultait d'un différend avec le gouvernement cambodgien au sujet d'un projet de loi d'ordre fiscal d'un montant de 6,3 millions de dollars américains, lequel avait été contesté par les propriétaires du journal pour des motifs politiques. Il existe aussi quelques journaux en chinois (Cambodia Sin Chew Daily, Jian Hua Daily, Angkor Time) et en vietnamien.

- La radio cambodgienne

On compte une bonne trentaine de stations de radio. La plupart diffusent en khmer, mais il en existe quelques-unes émettant en anglais, en français, en chinois, en vietnamien, en thaï et en lao. La Radio nationale du Cambodge coexiste avec les stations privées; elle diffuse en khmer, mais aussi en anglais dans les bulletins de nouvelles. Radio Free Asia (RFA) est l'une des deux stations financées par les États-Unis (l'autre étant Voice of America) diffusant au moyen de radios locales des émissions en khmer et en anglais. D'autres stations font de même (Bayon FM, Municipality Radio, FM99, etc.), notamment dans des bulletins de nouvelles en anglais. Certaines stations étrangères ne fonctionnent qu'en anglais (BBC World Service et Radio Australia). Quant à Radio France Internationale (RFI), elle diffuse ses émissions en français, mais avec un journal d’information en khmer. 

En 2018, près d'une douzaine de stations de radio indépendantes émettant sur 32 fréquences radio dans presque toutes les provinces ont vu leurs licences suspendues sans préavis. En plus de leur propre programmation, ces stations avaient toutes vendu du temps d’antenne à Radio Free Asia et à Voice of America, financées par les États-Unis, ainsi qu’à la chaîne de télévision locale Voice of Democracy. Les stations américaines ont dû, elles aussi, fermer leurs bureaux et cesser leurs programmations. Connues comme étant parmi les plus anciennes radios américaines, elles ont été également traquées par la hausse des taxes.

Depuis le mois de janvier 2015, Radio Wild Flower, une station privée, diffuse des émissions quotidiennes dans les langues des minorités ethniques (Krung, Tampuan et Jarai), soit en krung, en tampuan et en jarai, et présente une sélection d'émissions en anglais et en lao.

- La télévision cambodgienne

C'est en 1966 que le Cambodge lança une première chaîne de télévision dont l’indicatif d’appel était XUTV. Cette chaîne faisait partie de la Radio nationale khmère en 1970 et fonctionnait de douze à quatorze heures par jour, avec la publicité comme principale source de revenus. Ses studios furent détruits par les Khmers rouges en 1975, ce qui mit fin au rôle de la télévision pendant le régime de Pol Pot. En 1983, le gouvernement cambodgien a lancé une autre chaîne, TVK, sous le régime de la République populaire du Kampuchéa, soutenu par les Vietnamiens. Elle a commencé à émettre en couleur en 1986. Il n'y avait qu'une seule station jusqu'en 1992, au moment où les sociétés privées ont lancé leurs propres stations, les premières étant TV9 (en anglais) et TV5 (en français).

On compte aujourd'hui de nombreuses chaînes de télévision: Mekong TV, Bayon TV, Apsala TV, Sea TV, TV3, TVK, CTV9, etc. Toutes ces stations diffusent des émissions locales en khmer, notamment des séries, des émissions de variétés et des jeux télévisés. Les feuilletons télévisés thaïlandais (sous-titrés en khmer) ont déjà été extrêmement populaires, jusqu’à ce que les émeutes de Phnom Penh en 2003 entraînent leur interdiction de la part du gouvernement cambodgien. L
a télévision cambodgienne est presque entièrement dominée par les membres du gouvernement; un journaliste de Reporters sans frontières a révélé que huit des dix chaînes principales «appartiennent à des propriétaires politiquement affiliés au parti au pouvoir». 

La télévision par câble, y compris les émissions UBC en provenance de la Thaïlande et d'autres réseaux par satellite, est également largement disponible. Beaucoup de Cambodgiens ne regardent pas la télévision produite par le Cambodge, préfèrant les émissions produites par la Thaïlande et diffusées en thaï, mais d'autres ont recours à des émissions en anglais avec TV9 ou en français avec TV5.

Rappelons que les médias sont largement concentrés dans les mains d’une poignée de magnats affiliés au parti au pouvoir. C’est particulièrement le cas pour le secteur télévisuel. En effet, les quatre principales chaînes de télévision, qui cumulent 80% de l’auditoire, sont dirigées par des membres ou des proches du gouvernement.

5 Les droits linguistiques des minorités autochtones
 

Il n’existe pas de définition officielle pour désigner les «peuples autochtones» au Cambodge. Les textes et les documents administratifs utilisent des expressions différentes telles que «communautés autochtones», «minorités ethniques autochtones» ou «peuples des hautes terres», mais tous désignent les mêmes peuples: les Khmers Loeu («Khmers des hautes terres»). Il s'agit alors des minorités autochtones ou indigènes, non des minorités immigrantes comme les Lao, les Birmans, les Coréens, etc. Ces minorités môn-khmères comprennent les Brao, les Chhong, les Kaco, les Kravet, les Kui, les Kraol, les Mnong, les Mel, les Pear, les Suoy, les Somray, les Tampuan, les Stieng, etc.

Le Cambodge compte aussi des minorités autochtones austronésiennes comme les Cham, les Jarai et les Rade, sans oublier les Lao (famille thaï-kadai). Les Vietnamiens, à l'instar des Chinois, ne sont pas considérés comme des autochtones, bien que certains puissent être des descendants d'immigrants installés au Cambodge depuis des siècles.

Toutes ces communautés gèrent traditionnellement près de quatre millions d'hectares de forêts de feuillus. À long terme, le bien-être des cultures autochtones est fortement lié à leurs systèmes d'utilisation des terres et à l'accès aux ressources forestières. Les autochtones pratiquent la culture par rotation (itinérante) et l'élevage des bestiaux. Dans les forêts, les membres de ces communautés récoltent du rotin, de la vigne, de la résine, de la cardamome et du miel. Le tissage est une autre source essentielle de revenus. Certaines sources de revenus dépendent de l’emplacement géographique, telles que l’extraction de pierres précieuses.

Les droits des minorités sont en principe protégés par l’article 31 de la Constitution de 1993, notamment par le paragraphe 2 qui déclare que les citoyens khmers sont égaux devant la loi et qu'ils ont les mêmes droits, les mêmes libertés et les mêmes devoirs, sans distinction de race, de couleur, de langue, de croyances, etc.:
 

Article 31

1) Le royaume du Cambodge reconnaît et respecte les droits de l'Homme tels qu'ils sont définis dans la charte des Nations unies, dans la déclaration universelle des droits de l'homme et dans tous les traités et conventions relatifs aux droits de l'Homme, de la femme et de l'enfant.

2) Les citoyens khmers sont égaux devant la loi ; ils ont les mêmes droits, les mêmes libertés et les mêmes devoirs sans distinction de race, de couleur, de sexe, de langue, de croyances, d'opinions politiques, d'origine de naissance, de classe sociale, de fortune ou d'autres situations.

3) L'exercice des droits et libertés par chaque individu ne doit pas porter atteinte aux droits et libertés d'autrui. Ces droits et libertés s'exercent dans les conditions fixées par la loi.

Évidemment, cette politique de non-discrimination est toujours inefficace si elle n'est pas accompagnée de mesures particulières de protection. La législation cambodgienne a bien prévu pour les minorités des dispositions spécifiques sur la propriété foncière ou sur les forêts, mais rien en ce qui concerne les langues de ces minorités indigènes. L'article 65 de la Constitution énonce que l'État doit protéger et favoriser le droit du citoyen à une éducation de qualité à tous les niveaux; il doit aussi prendre toutes les mesures pour assurer progressivement cette éducation à tous les citoyens:
 

Article 65

1) L'État doit protéger et favoriser le droit du citoyen à une éducation de qualité à tous les niveaux et doit prendre toutes les mesures pour assurer progressivement cette éducation à tous les citoyens.

2) L'État se préoccupe du domaine de l'éducation physique et sportive qui contribue au bien-être de tous les citoyens khmers.

Article 66

L'État établit un système d'éducation complet et unifié dans l'ensemble du pays, capable de garantir les principes de liberté de l'instruction et d'égalité de l'éducation pour offrir à chaque citoyen l'égalité de chance dans l'édification de sa vie.

Cette disposition constitutionnelle semble ambiguë: la notion de «citoyens khmers» est-elle identique à celle de «citoyens cambodgiens»? Les citoyens cambodgiens ne sont pas tous des Khmers. En ce cas, les «citoyens khmers» n'incluent pas les non-Khmers. De plus, on ignore si les Khmers intègrent tous les Môn-Khmers (Vietnamiens, Brao, Chhong, Kravet, Kui, Kraol, Mnong, Somray, Tampuan, etc.). Or, au Cambodge, les minorités ethniques autochtones ont longtemps été tenues à l'écart du système d'éducation, et beaucoup d'entre elles le sont encore. Quelles que soient les raisons, les enfants des communautés ethniques sont victimes de discrimination, ce qui va à l'encontre des dispositions constitutionnelles qui préconisent un accès à l'éducation pour tous.

Rappelons aussi l'article 24 de la Loi sur l'éducation (2007) dont le paragraphe 3 énonce que «la langue applicable pour les élèves khmers d’origine minoritaire khmère est déterminée par le Prakas du ministère chargé de l’Éducation»:
 

Article 24

Les langues d'enseignement et d'apprentissage

3) La langue d'enseignement pour les élèves khmers d’origine minoritaire khmère est déterminée par le Prakas du ministère chargé de l’Éducation.

4) Les langues étrangères, qui sont des langues internationales, doivent être déterminées précisément en tant que discipline pour les programmes scolaires de l'éducation générale, conformément aux besoins des élèves.

Un «prakas» est une sorte d'ordonnance d'un ministre. Dans ce cas-ci, le texte mentionne explicitement les «élèves khmers d'origine minoritaire khmère», désignant ainsi les autochtones. Dans les faits, la plupart des écoles publiques situées dans les régions où se concentrent les communautés autochtones continuent d'enseigner exclusivement en khmer. 

5.1 Le faible niveau d'instruction

Dans les provinces excentriques, notamment les provinces de Stung Treng, de Rotanakiri, de Mondulkiri et même de Kratié, la plupart des enfants, de même que beaucoup d'adultes, ne peuvent s'exprimer en khmer parce qu'ils parlent une autre langue maternelle. Il se trouve que de nombreuses communautés isolées du nord-est du Cambodge n'ont pas d'école ou les enfants des minorités ethniques abandonnent l'école, ou que les parents ne les inscrivent jamais dans des écoles publiques. Les longues distances à parcourir pour s'y rendre constituent un facteur de dissuasion, et ceux et celles qui les fréquentent sont souvent victimes de discrimination ou de retard en raison d'un manque de compréhension du khmer, les cours n'étant offerts qu'en cette langue par des enseignants unilingues khmers.

La conséquence est que les taux de fréquentation demeurent faibles, que les taux d'abandon scolaire restent élevés et que très peu d'enfants autochtones parviennent à atteindre le niveau secondaire. Dans ces communautés minoritaires, la mortalité infantile est forte, les soins de santé sont faibles et l'insécurité alimentaire est aggravée par la déforestation. Dès leur très jeune âge, les enfants doivent souvent aider leurs parents à travailler dans les champs et à la maison. Les faibles niveaux d'éducation empêchent les groupes minoritaires de trouver un emploi, d'obtenir des services gouvernementaux et de faire respecter des droits généralement niés. Par exemple, dans les provinces de Mondulkiri, de Rotanakiri et de Stung Treng, le taux d'analphabétisme peut varier de 86 % à 97 %, ce qui est extrêmement alarmant. Ainsi, les peuples autochtones sont bel et bien victimes de discrimination dans de nombreux aspects de la vie publique.

5.2 Les écoles communautaires

Depuis les années 2000, des organismes à but non lucratif se sont efforcés d’offrir de meilleures possibilités d’apprentissage aux minorités ethniques du pays en déployant un enseignement multilingue dans les régions les plus éloignées. Il s'agit des provinces de Stung Treng, de Rotanakiri, de Mondulkiri et de Kratié, mais celle qui a bénéficié davantage  de l'aide des ONG internationales, c'est la province de Mondulkiri.
 

Fondée en 1945, l'ONG internationale CARE est l'un des plus grands réseaux d'aide humanitaire au monde; elle est  apolitique et non confessionnelle. Son objectif est de lutter contre l'extrême pauvreté et de défendre l'accès aux droits fondamentaux, dont le droit à l'éducation. Depuis 2002, l’UNICEF, financé par le gouvernement suédois, en partenariat avec le ministère cambodgien de l’Éducation, de la Jeunesse et des Sports et l’organisme CARE, a mis en place des programmes multilingues dans des écoles primaires de cinq (Kratié, Stung Treng, Ratanakiri, Mondulkiri et Phnom Penh) des 25 provinces cambodgiennes, a soutenu le développement de documents pédagogiques dans cinq langues autochtones et une formation pédagogique multilingue pour les enseignants.

Ce programme multilingue (et multiculturel) consiste à enseigner aux enfants autochtones dans leur propre langue, de la maternelle à la troisième année du primaire, avec un apprentissage transitoire en khmer, avant de passer dans la seule langue khmère en quatrième année. Dans les écoles multilingues, les élèves de première année suivent 80% de leurs cours dans leur langue maternelle et 20% en khmer.

Au fur et à mesure que les élèves se familiarisent avec le khmer, le nombre de cours enseignés dans cette langue augmente d'une année à l'autre. En 4e année, tous les cours sont donnés en khmer. De cette façon, les élèves sont bien préparés pour l’école secondaire où la langue d’enseignement est uniquement le khmer.

L’approche consiste à créer des écoles communautaires, à former des enseignants autochtones (souvent connus des élèves et de leurs parents) et à élaborer des manuels scolaires adaptés à la langue locale, avec la participation de responsables des villages et des communautés autochtones. Comme beaucoup de ces langues sont principalement orales, le processus a dû être repris avec le problème de l'écriture afin de codifier les alphabets, de les formaliser et de les introduire en tant que langues écrites, ce qui peut prendre environ deux années, selon l’UNICEF. À ce jour, du matériel pédagogique a été élaboré dans cinq langues locales: le tampuan, le krung, le jarai, le kui et le mnong.

Jusqu'à présent, les résultats semblent plutôt prometteurs. Plus de 4000 enfants ont fréquenté des écoles d'enseignement multilingues en 2015. Le nombre d'inscriptions a doublé entre 2009 et 2015, alors que l'enseignement dans les deux langues a entraîné une augmentation des taux d'alphabétisation dans les communautés de minorités ethniques. Les Chinois et les Vietnamiens bénéficient des mêmes possibilités dans les régions où ils résident.  Au cours des sept dernières années, le gouvernement cambodgien s'est progressivement impliqué dans la construction des écoles primaires en milieu minoritaire, dans l'intégration du programme bilingue dans les écoles publiques, dans le versement des salaires des enseignants et dans la supervision de toutes les écoles de type bilingue et multilingue. Le programme gouvernemental devait atteindre en 2018 une augmentation de 88% des écoles maternelles multilingues et de 100% des écoles primaires, ainsi qu'un doublement du nombre d'élèves et d'enseignants qualifiés. 

Une autre réalisation est l'amélioration des taux de scolarisation des élèves autochtones dans les écoles secondaires de premier cycle, qui ont augmenté de 38%. De plus, du matériel d'apprentissage adapté aux cultures a été créé et reçu de manière positive. Les manuels scolaires couvrant le programme national entre la 1re et la 3e année ont été traduits en langues ethniques. Deux livres à thèmes sociaux — Girls Be Brave and Safe Migration — décrivent des modèles féminins positifs et se préoccupent d'éviter les stéréotypes sexistes. Depuis le début du projet, 133 enseignants de 11 écoles ont été formés à un enseignement sensible aux minorités ethniques. Les commentaires des élèves indiquent que les enseignants démontraient une compréhension des besoins des minorités ethniques, ce qui créait un environnement plus inclusif favorisant la participation de tous. Le projet a également amélioré l'accès à l'enseignement secondaire. Les campagnes de réinscription comprennent des visites à domicile chez les familles des étudiants ayant abandonné leurs études, 50% d'entre eux retournant aux études.

Toutefois, comme ils sont en milieu minoritaire, de nombreux parents ne veulent pas que leurs enfants étudient dans leur langue maternelle. Ils plaident plutôt pour que l'enseignement soit offert uniquement en khmer, ce qui demeure difficile pour ces enfants dans la mesure où ils ne comprennent pas cette langue. Il importe que le gouvernement fasse comprendre aux parents que le programme scolaire bilingue crée un pont important entre les deux langues. La plupart des parents craignent la discrimination, vu qu'ils sont minoritaires et pauvres. Le programme est maintenant en vigueur dans 25 écoles. L'instruction bilingue se propage progressivement au Cambodge, mais il reste encore beaucoup de travail à faire.

5.3 La radio communautaire
 

Il existe un autre moyen de fournir un meilleur accès à l'éducation dans les régions éloignées: la radio. Si beaucoup de membres des minorités ethniques ne savent ni lire ni écrire, ils peuvent cependant écouter la radio.

Depuis le mois de janvier 2015, à partir de la ville de Banlung dans la province de Ratanakiri, Radio Wild Flower 101.75MHz diffuse des émissions quotidiennes dans les langues des minorités ethniques, soit en krung, en tampuan et en jarai, ainsi que des émissions sélectionnées en anglais et en lao.

La station Wild Flower, qui vise également à atteindre les provinces environnantes de Stung Treng, de Preah Vihear, de Kompong Cham, de Kratié et Mondulkiri, diffuse des informations politiques et des reportages sur les conflits fonciers publiés par les plus grands médias du pays dans ces langues autochtones. Le gouvernement tente par cet outil technologique de toucher plus d'enfants. L'agence culturelle des Nations unies, l'UNESCO, qui promeut la sauvegarde du patrimoine linguistique dans le monde entier, considère que la radio constitue un moyen privilégié, car elle joue un rôle essentiel auprès des populations les plus pauvres et les plus éloignées dans des pays comme le Cambodge. Seule la radio permet de briser l'éloignement et d'assurer la diffusion d'informations élémentaires.  

L'UNESCO prévient que 19 langues cambodgiennes risquent de disparaître d'ici quelques décennies. La pauvreté du pays n'est pas de bon augure pour les chances de survie des minorités linguistiques autochtones, dont beaucoup luttent pour conserver leur milieu de vie. Les spécialistes des langues et les experts en développement confirment que, à moins que la situation économique du Cambodge ne s'améliore, il est probable que plusieurs langues vont bientôt disparaître dans ce pays.

Il faut signaler que la notion de minorité n'a jamais figuré dans la législation cambodgienne. Les minorités représentent 15 % de la population, dont font partie les membres des communautés autochtones. Dans les faits, en raison de leur grande pauvreté, de leur éloignement géographique, de leur faible degré d'instruction et de leur manque de connaissance du khmer, toutes ces minorités sont victimes de discrimination. Une loi spécifique concernant les minorités ethniques et les peuples autochtones ne serait pas seulement un geste symbolique à leur égard; elle signifierait que le gouvernement cambodgien tient compte de leurs préoccupations et garantit une protection plus complète de leurs droits.

Depuis la proclamation de l'indépendance, les autorités ont réussi à remettre à flot le khmer en tant que langue officielle. Aujourd'hui, cette langue est employée dans tous les secteurs de la société cambodgienne, ce qui a eu pour effet de réduire considérablement la place du français perçu comme une langue de la colonisation. En même temps, c'est l’anglais, une autre langue coloniale, qui a pris du galon et qui concurrence de plus en plus la langue khmère. Pour l'instant, les Cambodgiens ont simplement changé une langue coloniale contre une autre. Parmi les nations asiatiques membres de l'Organisation internationale de la Francophonie (Vietnam, Laos et Cambodge), le Cambodge est celle où le français a le plus diminué. En 2014, le français était parlé par 423 000 locuteurs en tant que langue étrangère, dont le nombre représentait 3% de la population du pays, contre seulement 873 personnes en tant que langue maternelle, selon le recensement de 2008. Il reste au Cambodge à rééquilibrer les forces en présence. Maintenant que le khmer a repris ses droits, il est possible de redonner un rôle au français comme un moyen de contrôler la forte influence de l'anglais, tout en facilitant le respect des droits linguistiques des minorités autochtones.

Dernière mise à jour: 03 oct. 2019

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