Empire soviétique

1922-1991

 

Le tableau ci-contre indique le nom des républiques de l'URSS ainsi que celui de la langue dite «tutélaire».
  République soviétique Langue tutélaire
1  Arménie Arménien
2  Azerbaïdjan Azéri
3  Biélorussie Biélorusse
4  Estonie Estonien
5  Géorgie Géorgien
6  Kazakhstan Kazakh
7  Kirghizistan Kirghiz
8  Lettonie Letton
9  Lituanie Lituanien
10  Moldavie Moldave (roumain)
11  Russie Russe
12  Tadjikistan Tadjik
13  Turkménistan Turkmène
14 Ukraine Ukrainien
15  Ouzbékistan Ouzbek
 

1. L'URSS comme empire

L’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) ou simplement Union soviétique a existé du 30 décembre 1922 au 26 décembre 1991, soit 68 ans. C'était un État fédéral composé de 15 républiques. En russe, on écrit en cyrillique: Союз Советских Социалистических Республик ou en abréviation СССР; en alphabet latin, on écrirait: "Soïouz Sovietskikh Sotsialistitcheskikh Riespoublik" (SSSR). L'ensemble formait un véritable empire militaire, économique, culturel et linguistique.

Bien que plusieurs pays de l'Europe de l'Est appelé le «Bloc de l'Est» ne faisaient pas partie de l'Union soviétique, ils ont été placés, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, sous le contrôle plus ou moins direct de l’Union soviétique : l'Albanie, la Bulgarie, la Pologne, la Hongrie, la Roumanie, la Tchécoslovaquie et la Yougoslavie. Comme pour les 15 républiques soviétiques, ces pays dits «communistes», en fait des pays satellites, furent soumis à la soviétisation et à la russification des sociétés locales.

Cette affiche géante (2 m X 4,30m) de 1947 est entreposée au Musée d'art de Bucarest) avec le slogan suivant: «Merci au bien-aimé Staline, notre guide vers la paix.» Les drapeaux identifiables sont, de gauche à droite, soviétique, chinois, tchécoslovaque, nord-coréen, mongol, roumain, hongrois, bulgare, polonais, yougoslave (c'est juste avant la rupture entre Staline et Tito). Il manque le drapeau est-allemand, car la RDA n'avait pas encore été proclamée.

Cette affiche a été souvent copiée et il existe des versions en noir et blanc, d'autres où le défilé marche vers la droite, et d'autres plus tardives avec le drapeau allemand, mais sans les Chinois ni les Yougoslaves.

Ce genre d'affiche de propagande témoigne de la part des autorités soviétiques de la volonté de s'exhiber comme empire.

2. Bref historique

L'URSS fut créée à la suite de la Révolution russe de 1917 et de la guerre civile russe. Cette révolution s'est donc réalisée en deux temps :

1) la révolution de février 1917 qui reversa le tsar Nicolas II et mit fin à l'Empire russe, ce qui permit l'instauration d'une république;
2) la révolution d'Octobre, qui renversa la République russe le 7 novembre 1917 et qui permit aux bolchéviques de prendre le pouvoir.

La prise du pouvoir par Lénine donna naissance à la Russie soviétique, laquelle constitua le premier régime communiste de l'histoire.

L'URSS fut créée par un traité signé le 22 décembre 1922 et ratifié, le 30 décembre 1922, par le Congrès des Soviets de Russie, de Biélorussie, d'Ukraine et de Transcaucasie (RSFST : Géorgie, Azerbaïdjan et Arménie). En mars 1923, Lénine fut écarté de la politique par la maladie et décéda au début de l'année suivante. Deux successeurs se présentèrent : Joseph Staline et Léon Trotski. Après avoir réussi à éliminer politiquement ses adversaires, Staline devint le dirigeant suprême de l'Union soviétique de 1927 à sa mort en mars 1953. Cet État transnational fut gouverné par le Parti communiste, notamment par son bureau exécutif, le Politburo. En réalité, sous Staline, l'URSS fut une dictature totalitaire comportant 15 républiques, ce qui en faisait aussi le plus vaste État du monde avec 22 402 200 km².

Par la force des choses, c'était également un État largement multiethnique, même si les Russes constituaient le groupe majoritaire et présent dans toutes les républiques. Cependant, chacune de celles-ci était composée d'une «nationalité» dite «titulaire»: Arméniens en Arménie, Azerbaïdjanais ou Azéris en Azerbaïdjan, Biélorusses en Biélorussie, Estoniens en Estonie, Géorgiens en Géorgie, etc. Les pays ou républiques qui faisaient partie de l'Union soviétique étaient désignés comme des «États satellites»; ils étaient liés à des entités géopolitiques (Bloc de l'Est), des alliances militaires (pacte de Varsovie) et des unions économiques (Conseil d'assistance économique mutuelle) pour constituer un véritable empire, qui se trouvait à remplacer l'ancien Empire russe des tsars.

3 La question linguistique

En URSS, le russe servait de langue officielle de l'Union, sans que ce statut n'ait jamais été reconnu dans la Constitution soviétique. Dans les faits, le russe est devenu la langue des communications entre toutes les composantes de cet immense empire de 285 millions de personnes (avant 1991) comprenant quelque 130 langues nationales. Contrairement aux dirigeants qui lui succéderont, Lénine n'attribuait pas des qualités supérieures au russe et ne l'a jamais élevé au-dessus des autres langues. Bien qu'il se servait du russe pour transmettre la révolution communiste, il refusait d'assurer un statut particulier au russe. Il rejetait même le concept du russe comme langue officielle de l'État, car un tel statut évoquait pour lui l'époque tsariste où toutes les langues autres que celle du tsar devaient être réprimées et liquidées. C'est pourquoi Lénine s'opposait à l'introduction d'une langue officielle, ce qui signifiait pour lui une «imposition de la langue des Grands-Russes qui constituent la minorité de la population de la Russie à tout le reste de la population du pays» (cité par Andrèa khylya Hemour, 2009-2010). Bref, le russe, n'ayant jamais été formellement déclaré langue officielle ni par l'Union ni par aucune république, même pas dans la république de Russie (1978), a toujours joui cependant du statut de langue officielle de facto. Le russe était forcément la langue des communications interethniques.

Lénine croyait que le russe s'imposerait forcément comme langue seconde, sans que les peuples doivent renoncer à leur langue maternelle. De plus, il favorisait l'alphabet latin plus universel plutôt que l'alphabet cyrillique. Enfin, il croyait que s'il devait y avoir une «langue universelle» ce serait «probablement l'anglais ou peut-être le russe». Il ne faut pas oublier que les bolcheviks se trouvaient devant un pays grandement analphabète et peuplé d'un grand nombre de locuteurs non russophones dont le niveau d'instruction était très bas. Ces habitants, généralement des paysans, appartenaient auparavant à l'Empire russe et constituaient dorénavant des minorités nationales. Les nombreuses langues qu'ils parlaient (lituanien, biélorusse, yiddish, polonais, letton, arménien, etc.) n'avaient rien de commun avec la langue des communistes russophones. Bref, le gouvernement bolchévique se trouvait devant une tâche gigantesque avant de tenter de récupérer la classe prolétarienne non russophone. Il fallait auparavant alphabétiser les masses et les familiariser avec le russe.

- La politique indigéniste

En somme, les premières années de la politique des nationalités soviétiques, entre le début des années 1920 au milieu des années 1930, furent placées sous le signe de l'indigénisation ou indigéniste (en russe : коренизация ou korenizatsia, parfois francisé en «korénisation»); en russe, le terme korenizacija dérive de l'expression korennoje naselenije (коренное население), ce qui signifie littéralement «population racine», c'est-à-dire «population indigène» ou «population autochtone».

Ce fut la période durant laquelle le nouveau régime soviétique avait adopté une politique dite d'«égalité entre nations cohabitantes», ce qui favorisait le maintien des langues locales autres que le russe. Au cours de la décennie de 1920 , cette politique d'indigénisation ou de korénisation avait l'aval des représentants de la nation titulaire, donc la nomenklatura ou l'élite bureaucratique, et de leurs minorités nationales, notamment dans l'administration locale et les écoles.

Politiquement et culturellement, la politique indigéniste visait à éliminer la prédominance de la langue et de la culture russes dans les républiques soviétiques. On peut même parler de «dérussification» qui fut imposée en principe aux russophones et à leurs enfants. Par exemple, en Ukraine et dans d'autres républiques, tous les enfants furent forcés d'apprendre la langue ukrainienne ou la langue de la nation tutélaire. C'est une politique qui devait faciliter l'établissement par le Parti communiste des langues locales dans le gouvernement et l'éducation, dans l'édition, dans la culture et dans la vie publique. Bref, même les cadres du Parti communiste local furent tenus d'apprendre la langue et la culture locales de la république soviétique où ils habitaient. De toute façon, cette politique ne fut pas appliquée dans toutes les républiques, et ce, d'autant plus que les exigences linguistiques obligatoires favorables aux «indigènes« furent vite abandonnées.

Bien sûr, cette politique linguistique apparemment «libérale» ne devait pas durer longtemps: elle se termina quelque temps après la mort de Lénine (le 21 janvier 1924). Une véritable guerre de succession opposa Léon Trotski à Joseph Staline; en 1928, Staline, un Géorgien, l'ayant emporté, il instaura un régime socialiste très autoritaire et mit rapidement au rancart cette politique ingéniste.

- La politique stalinienne de russification

Bien que d'origine géorgienne, Staline n'appliqua guère les idées libérales de Lénine en matière de nationalités, en dépit de ce qu'il proclamait pourtant encore en 1930.
 
Что касается более далекой перспективы национальных культур и национальных языков, то я всегда держался и продолжаю держаться того ленинского взгляда, что в период победы социализма в мировом масштабе, когда социализм окрепнет и войдет в быт, национальные языки неминуемо должны слиться в один общий язык, который, конечно, не будет ни великорусским, ни немецким, а чем-то новым. Об этом я также определенно заявил в своем докладе на XVI съезде. Quant à la perspective plus éloignée des cultures et des langues nationales, j'ai toujours adhéré et continue d'adhérer à la vision léniniste que, dans la période de cette victoire du socialisme à l'échelle mondiale, lorsque le socialisme gagnera en force et entrera dans la vie quotidienne, les langues nationales doivent inévitablement fusionner en une seule langue commune qui, bien sûr, ne sera ni le grand russe ni l'allemand, mais quelque chose de nouveau. Je l'ai aussi clairement déclaré dans mon rapport au 16e Congrès.

Au cours de la décennie 1930, Staline favorisa plutôt, à l'exemple des tsars, la russification de l'URSS en généralisant l'emploi du «grand-russe» comme langue de travail et l'immigration des Russes dans les États fédérés, sans oublier les déportations massives en Sibérie pour des petits peuples entiers accusés de trahison.

Une chape de plomb s'est abattue sur la plupart des 15 républiques soviétiques dès le milieu des années 1930. Au contraire, les apparatchiks développèrent intensivement la russification, celle-ci n'étant nullement inférieure aux anciens impérialistes tsaristes. Pour Staline, la fusion en une seule culture socialiste par la forme comme par le contenu, avec une seule langue commune, était nécessaire pour faire triompher le prolétariat dans le monde entier et pour faire entrer le socialisme dans les mœurs. C'était cette doctrine que Staline adaptait dans sa conception léniniste du problème des cultures et des langues nationales.

Par la suite, les purges staliniennes entraînèrent l'emprisonnement de beaucoup d'intellectuels et l'arrêt de toute promotion des langues locales. Celles-ci prirent du recul, alors que le russe devint la langue de l'administration, de l'éducation et du commerce. En 1933, Staline imposa une réforme de l'orthographe des langues tutélaires, plus calquée sur le russe. L'objectif des linguistes russes fut de «purifier» l'écriture des «déformations nationalistes». En se rapprochant de plus en plus du russe, les langues non russes se trouvaient ainsi à perdre davantage leurs propres caractéristiques en s'assimilant à la langue du «grand frère». C'est cette version orthographique de l'alphabet cyrillique qui fut ensuite utilisée dans les publications officielles.

Profitant d'une période de développement économique, Staline poursuivit sa politique de russification dans toutes les républiques de l'URSS. La langue du «socialisme internationaliste», celle des dirigeants soviétiques, celle de l'ethnie majoritaire et celle de la littérature et des sciences étaient le russe. En 1937, l'URSS était devenue un pays «complètement alphabétisé», ce qui fut perçu comme une réussite de la révolution culturelle. Par le fait même, l'imposition du russe et de son écriture pouvait dorénavant s'étendre dans toute l'URSS. En octobre de cette année de 1937, Staline entreprit une extermination massive des écrivains et artistes non russophones; cet événement marqua l'apogée de la «Grande Purge» et des répressions dans les régions sous contrôle soviétique. Par le fait même, les purges staliniennes des dirigeants et des intellectuels, accompagnées de la collectivisation forcée des paysans, contribuèrent au rétrécissement de la conscience collective nationale.

Le 13 mars 1938, Staline décréta l'apprentissage obligatoire du russe dans toutes les écoles de l'URSS. L'arrivée des minorités russophones, avec les incontournables purges politiques dans presque toutes les républiques, eut un effet d'entraînement considérable pour la diffusion du russe.

L'intention de Staline était très claire: il fallait commencer par amadouer les populations locales avant de les forcer à s'assimiler. Il abolit toutes les unités militaires nationales et imposa l'unique langue russe à l'armée soviétique. Au milieu des années 1940, la conversion des autres langues que le russe en alphabet cyrillique était en principe terminé.

En 1944, la déportation des Tatars de Crimée, des Tchétchènes, des Ingouches, des Balkars, des Kalmouks et plusieurs autre petits peuples augmentèrent les effectifs du goulag, ces campa de travaux forcés, de plus d'un million de personnes. Dans l'après-guerre, les «nationalités», ces peuples «punis» auxquels s'ajoutent les Baltes, les Ukrainiens et les Roumains, accusés de résistance nationaliste, composèrent la majorité de la population des camps.

Pour ce dirigeant autoritaire que fut Staline, l'évolution naturelle des langues devait entraîner une réduction considérable du nombre des langues dans le monde et ne conserver que celles ayant une «réelle valeur de communication». Cette réduction paraissait même souhaitable pour éviter des pertes d'énergie et de temps pour l'humanité. Mieux, au fil d'arrivée, il ne devrait rester peut-être que l'anglais et le russe, probablement même seulement le russe, la «langue du socialisme triomphant» (yazyk pobedivshego sotsializma"). Mais Staline se révéla un bien mauvais prophète! Après sa mort en 1953, la persécution ouverte des nationalités minoritaires en URSS, ce qu'on pourrait appeler la «stalinisation», diminua; elle se poursuivit de façon plus adoucie.

- La langue russe en éducation

La disparition de Staline en mars 1953 entraîna le passage rapide du totalitarisme à un simple régime autoritaire. Après l'accession de Nikita Khrouchtchev au poste de premier secrétaire du Parti communiste à la fin des années 1950, les réformes scolaires eurent pour effet de remplacer des écoles non russes par des écoles russes, avec comme procédure l'instauration du «choix parental volontaire». Cependant, l'offre d'enseignement dans les langues locales diminua grandement, puisque dans la plupart de ces langues cet enseignement n'était tout simplement pas possible durant la totalité de la scolarité tant au primaire qu'au secondaire. De plus, pour certaines nationalités, aucune scolarité n'était possible dans leur langue maternelle. Par exemple, au début des années 1970, les écoles offrant un enseignement dans une langue locale n'étaient possibles que dans 45 langues (sur 130), bien que sept autres langues pouvaient être étudiées durant au moins une année scolaire. En 1980, l'instruction dans une langue locale n'était autorisée que dans 35 langues pour les citoyens de l'Union soviétique.

À la toute fin des années 1970, des mouvements nationalistes se développèrent un peu partout dans les républiques soviétiques. Afin de calmer les ardeurs nationalistes, les Soviétiques imposèrent une nouvelle constitution qui mettait l'accent sur l'égalité de toutes les langues de l'URSS. En réalité, la politique linguistique des républiques fut tout axée sur l’égalité des droits linguistiques de tous les citoyens, surtout ceux des russophones, et sur le développement harmonieux de toutes les nations et ethnies de l’URSS. C'était une façon de banaliser toutes les langues nationales dites «titulaires» — la langue majoritaire d'un territoire sous tutelle — et d'accorder un statut privilégié au russe. Dans les faits, toutes les langues titulaires des républiques soviétiques n'avaient droit de cité (après le russe) que dans leur république d'origine, alors que la langue russe avait la priorité dans toutes les républiques. Tout non-russophone souhaitant poursuivre une carrière au-delà des limites de sa propre république d'origine devait donc posséder une connaissance approfondie du russe.

4 La soviétisation

Au-delà du simple usage de la langue, la soviétisation visait à créer une identité entièrement nouvelle et non ethnique : cet être nouveau et «supérieur» devait idéalement être instruit et parler le russe, soit comme langue maternelle, soit comme langue seconde.

La soviétisation exigeait aussi que les femmes soient traitées comme des partenaires absolument égales dans la construction du socialisme. En même temps, les religieux, les paysans et les nomades avaient tendance à être perçus comme des «vestiges» d'une époque révolue et conservatrice. En ce sens, la soviétisation est un processus d'acculturation qui a pour effet d'accélérer la russification. Au-delà de la simple utilisation de la langue russe, la soviétisation cherchait aussi à créer une identité non ethnique entièrement nouvelle: un Homo sovieticus, dont l'idéologie se devait d'être façonnée par les paradigmes de la société russo-soviétique.

Il peut sembler difficile de distinguer clairement ces deux concepts de soviétisation et de russification, mais  la soviétisation consiste surtout à adopter un système politique basé sur le modèle des Soviets, c'est-à-dire le choix d'un mode de vie, d'une mentalité et d'une culture inspirés de l'Union soviétique. Cela inclut l'adoption de l'alphabet cyrillique en plus de la langue russe. En définitive, la soviétisation comprend l'adoption inconditionnelle d'institutions, de lois, de coutumes, de traditions et du mode de vie soviétiques, à la fois au niveau national et dans les plus petites communautés.

Ainsi, la soviétisation va plus loin que la langue, elle façonne la pensée des individus de sorte qu'elle assimile les valeurs culturelles, reléguant celles des peuples tutélaires à un simple folklore insignifiant parce qu'elle superpose de façon prioritaire les valeurs soviétiques. La soviétisation s'appliquait aussi aux pays du «Bloc de l'Est» qui, bien que non intégrés à l'URSS et ayant conservé leur indépendance formelle, durent se convertir au communisme et acquérir les valeurs soviétiques. Cette politique de soviétisation consiste donc à homogénéiser l'environnement culturel. Au-delà des défis linguistique se jouent aussi des enjeux identitaires pour les populations soviétisées qui voient leur histoire et leur culture s’effriter avec un impact psychologique considérable sur les collectivités.

La diffusion de la langue russe à partir des années 1960 était principalement le résultat d'un libre choix; cela signifiait que les parents non russophones envoyaient leurs enfants dans des écoles russophones en sachant pertinemment que la fréquentation d'une école non russe entraverait leur avancement futur. Avec les décennies, la soviétisation, c'est-à-dire l'acculturation ayant fait son œuvre, les parents n'eurent plus le choix de forcer leurs enfants à poursuivre leurs études dans les écoles russes, alors que la connaissance du russe s'étendait dans toutes les républiques et que des émissions de télévision et de radio étaient diffusées en russe dans toute l'Union.

Au final, on voulait inculquer chez les individus la fierté soviétique! Celle-ci était véhiculée au moyen de grandes affiches illustrant le bonheur de vivre en Union soviétique et également au moyen des nombreux défilés militaires qui démontraient la puissance des Soviétiques, sans oublier la faucille et le marteau pour représenter le communisme dans sa variante léniniste. Le principe était de toujours représenter le bonheur par la force, militaire d'abord, puis par l'union des travailleurs agricoles et du prolétariat ouvrier! 

Les thèmes communs de la propagande soviétique présentait l'individu nouveau qui pensait que le travail acharné et la discipline surmontaient les instincts de base des humains, faisant des individus ordinaires des héros. La création d'un ennemi de classe, vilipendant la bourgeoisie, permettait de se contenter à la rigueur d'une pauvreté plus acceptable que celle vivotant sous les tsars.

L'éducation, une nouvelle société, le mondialisme communiste, l'anti-américanisme, l'anti-religion, l'intellectualisme et la production industrielle étaient tous des idéaux inculqués aux camarades communistes.

La soviétisation préconisait l'égalité et la fraternité des peuples composant l'URSS et même ceux du «Bloc de l'Est», mais l'objectif réel dans la pratique était de rendre les Russes non seulement égaux aux «autochtones» qui vivaient dans les républiques alors qu'ils étaient minoritaires dans 14 républiques sur 15, mais surtout de les rendre socialement supérieurs aux «autochtones» assujettis.

C'est pourquoi les autorités soviétiques ont placé des Russes à tous les échelons administratifs dans les 14 républiques autres que la Russie, ainsi que dans les pays du «Bloc de l'Est». Ainsi, les apparatchiks, les membres de la nomenklatura, les cadre du gouvernement et du Parti communiste devenaient des potentats locaux aux pouvoirs considérables. Leur rémunération était si élevée qu'ils devenaient eux-mêmes des capitalistes qu'ils devaient combattre. Les années 1970 marquèrent l'âge d'or de la nomenklatura; cette nouvelle «féodalité soviétique» se traduisit politiquement par la présence majoritaire des cadres régionaux au sein du Comité central. Comme ils étaient touts soviétisés et russifiés, ils s'enrichirent de la même façon que les Russes.

Avant l'indépendance des républiques soviétiques, selon les évaluations démolinguistiques de l'époque, quelque 40 % ou plus de la population locale ne parlait plus couramment leur langue nationale tutélaire. Les écoles reflétaient aussi la domination de la langue russe, car on comptait deux fois plus d'écoles primaires russes que d'écoles allophones. Tout l'enseignement supérieur se donnait massivement en russe et la langue tutélaire n'était une langue d'instruction que pour environ 20% des étudiants. La langue des affaires demeurait le russe et, pour bien des «locaux», leur langue maternelle était reléguée au rang de «langue seconde».

Il ne faut pas oublier que la soviétisation a atteint aussi des pays du «Bloc de l'Est», qui ne faisaient pas partie des 15 républiques de l'URSS: l'Albanie, la Bulgarie, la Pologne, la Hongrie, la Roumanie, la Tchécoslovaquie et, dans une moindre mesure, la Yougoslavie de Tito, qui s'est toujours voulue non alignée à l'Union soviétique. Si l'Empire romain a mis au moins quatre siècles à latiniser et à romaniser les populations de son époque, l'URSS a mis moins de soixante-dix ans pour soviétiser ses populations assujetties. En ce sens, c'est un exploit!

- La perestroïka et la glasnost

Le 11 mars 1985, l'élection de Mikhaïl Gorbatchev au poste de secrétaire général du Parti communiste ouvrit la voie à une nouvelle période, la dernière dans l'histoire de l'URSS. Celle-ci se caractérisait par une forte volonté réformiste visant à rendre plus efficace le système soviétique existant. Ce fut la perestroïka («restructuration») qui fut suivie par la glasnost (transparence), qui marqua la volonté d'engager un nouveau dialogue social. Cependant, la réponse à l'ouverture politique entraîna, au terme de six années de perestroïka, l'effondrement de l'URSS.

Finalement, la dislocation en 1991 de l'URSS a en principe mis fin à la soviétisation, sauf en Transnistrie et en Biélorussie. Par exemple, dans les anciens pays du «Bloc de l'Est», la faucille et le marteau sont considérés comme le symbole d'une idéologie totalitaire et criminelle;  la représentation de la faucille et du marteau, ainsi que d'autres symboles communistes tels que l'étoile rouge, est considérée comme une offense criminelle.

Cependant, la russification, elle, s'est poursuivie en Biélorussie, en Moldavie et en Ukraine (dans sa partie orientale), y compris dans les 86 «sujets» (ou unités administratives) de la fédération de Russie: républiques, kraïs, oblasts, villes à statut fédéral, régions et districts autonomes. Actuellement, le russe est parlé par 154 millions de locuteurs comme langue seconde et par 100 millions de locuteurs de langue seconde pour un total de 254 millions. En somme, l'URSS a beaucoup mieux réussi à diffuser la connaissance de la langue russe et de sa culture que l'Empire russe ne l'a jamais été.

Dernière mise à jour: 02 janv. 2022

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