Grèce

2) Données historiques
de la langue grecque

République hellénique
Histoire de la langue grecque

Plan de l'article

1 Une présentation résumée de la langue grecque

2 La période de la Grèce antique

2.1 L'alphabet grec
2.2 Une mosaïque de peuples
2.3 Une langue très ancienne
2.4 L'attique des Athéniens
2.5 La koinè grecque

3 La langue grecque sous l'Empire romain

3.1 Le bilinguisme gréco-latin
3.2 L'Empire byzantin et le grec
3.3 Le duché d'Athènes
3.3 Le duché d'Athènes

4 Le grec dans l'Empire ottoman

4.1 Le grec vernaculaire

4.2 L'influence du siècle des Lumières
4.3 Les emprunts du grec au français
4.4 La normalisation du grec

5 La création de l'État grec

5.1 La «guerre linguistique»
5.2 L'échec de la «langue pure»
5.3 Le démotique comme langue d'usage
5.4 Le Protocole d’échange entre la Grèce et la Turquie (1923)
5.5 Le retour de la langue pure sous le régime des colonels (1967-1974)​
5.6 Le retour de la démocratie et du démotique

6 L'apport du grec dans les langues modernes

6.1 Les premiers emprunts
6.2 L'apport du grec à la Renaissance
6.3 Le recours à l'étymologie grecque

Avis: cette page a été révisée par Lionel Jean, linguiste-grammairien.

1 Une présentation résumée de l'histoire de la langue grecque

Le grec est une langue indo-européenne, mais à l'exemple de l'arménien et de l'albanais, il demeure un isolat linguistique parmi les langues indo-européennes. Cet isolement vient du fait qu'on a perdu la trace de leurs liens avec les plus anciennes langues indo-européennes. Il en résulte que la branche grecque ne compte qu'une langue: le grec ancien, qui a donné naissance à de nombreuses variétés dialectales, y compris le grec moderne.

On distingue plusieurs étapes dans l'histoire de la langue grecque :

1) La période du grec ancien (du VIIIe au IVe siècle avant notre ère)

Cette période du grec ancien couvre quatre siècles, à partir d'Homère jusqu'à ce qu'Alexandre le Grand ait détruit la ville de Thèbes en Béotie et soumette Athènes avant de conquérir l'Égypte et de se rendre maître de la Perse et d'une grande partie de l'Asie centrale. On emploie souvent le terme «gréco-égyptien» pour désigner un mot commun à ces deux langues employées en Égypte.

2) La période du grec classique (Ve-IVe siècles avant notre ère)

C'est la période de l'apogée d'Athènes, du rayonnement de la culture et de la civilisation grecques, qui seront le fondement de la culture et de la civilisation occidentales. Il s'agit des siècles d'Hérodote, d'Hippocrate, de Platon, de Socrate et d'Aristote. La tragédie naît avec Sophocle et Eschyle, la comédie avec Aristophane, l'art oratoire et la rhétorique avec Isée et Démosthène; Phidias construit l'Acropole et Praxitèle sculpte Aphrodite.

3) La période hellénistique (du IVe siècle avant notre ère au Ier siècle de notre ère)

Avec l'expansion de l'empire d'Alexandre le Grand, le grec est devenu la langue des échanges entre les divers peuples de l'empire, et non plus seulement une langue de culture. Le grec qui émerge à cette époque, et qui sera employé jusqu'à la conquête romaine (en l'an 30 avant notre ère), est une koinè, c'est-à-dire un «grec commun» basé sur la variante attique, mais qui va se modifier fortement et supplanter les dialectes locaux. Ce grec commun est devenu la langue du christianisme, car c'est par cette variante de grec que les chrétiens ont connu la Bible. C'est dans cette langue que les Évangiles et le Nouveau Testament furent rédigés. On parle aussi de «grec ecclésiastique», car son vocabulaire est marqué par l'apparition de mots nouveaux créés pour les concepts définis par la religion chrétienne.

4) La période du grec tardif (du Ier siècle à 330)

On emploie le terme «tardif» parce qu'on assiste au retour du grec classique associé à la variante attique à Athènes. C'était une réaction à la menace que représentait alors le latin, la langue officielle de l'Empire romain. Évidemment, cette «restauration» d'un état de langue antérieur ne s'est réalisée que dans la langue écrite, puisque la langue orale a continué d'évoluer par elle-même.

5) La période du grec byzantin (de 330 à 1453)

La date de 1453 rappelle la chute de Constantinople aux mains des Ottomans. Mais entre 330 et 1453 a régné le «grec byzantin», appelé aussi «grec médiéval». C'était la langue diplomatique de l'Empire byzantin. C'était aussi le commencement de la rivalité entre le grec écrit et le grec parlé. On oppose ainsi le grec néo-classique (c'est-à-dire le grec écrit et littéraire) et le grec démotique (c'est-à-dire la langue parlée par le peuple). Au cours de cette longue période, la langue parlée subit de profonds changements phonétiques pendant que le lexique s'enrichit d'apports vénitiens et français à partir de la première croisade (1096-1099). Les productions en langue populaire se sont multipliées, tandis que l'aire géographique du grec était limitée au territoire qu'il occupait avant les conquêtes d'Alexandre.

6) Le grec moderne (à partir du XVe siècle)

Le grec moderne, appelé «démotique» (populaire), a pris du temps avant de s'imposer. À partir du milieu du XIXe siècle, les intellectuels grecs ont constamment opposé la langue «pure», la katharévousa, à la langue «vulgaire», celle du peuple. Après avoir amorcé une résurgence durant le régime des colonels (1967-1974)​, le démotique fut définitivement implanté dans toute la Grèce. Les quelques siècles de domination de l'Empire ottoman laissèrent quelques traces dans le lexique du grec, mais pas plus que l'influence du français et maintenant de l'anglais.

2 La période de la Grèce antique

L'histoire de la Grèce débute en des temps très anciens, au néolithique (entre 6800 et 3200 avant notre ère), mais ces premiers temps demeurent mal connus. On ignore quels événements marquèrent cette longue période et quand eurent lieu les grandes migrations des populations.

Une mystérieuse population était établie au IIIe millénaire avant notre ère, d'abord en Crète, la grande île au sud de la Grèce continentale en Méditerranée. Les historiens n'en connaissent ni les origines ni la famille linguistique. On croit qu'en ces temps très anciens les premiers habitants de la Grèce n'appartenaient pas à la famille  indo-européenne. Il s'agissait sans doute de peuples appelés «méditerranéens», dont on ne peut déterminer les origines. Pendant de longs siècles, des peuples de langue grecque d'origine indo-européenne occupèrent ensuite la péninsule, l'Asie Mineure (les côtes de l'actuelle Turquie) et les îles qu'ils soumirent, se fondant peu à peu avec les populations locales. Les Grecs, dans leur langue, se nommaient eux-mêmes Achéens. Quant à l'appellation «Hellènes», elle ne s'appliquait qu'aux habitants de la zone septentrionale de Grèce (Thessalie et Étolie), par opposition aux habitants du Péloponnèse. Le terme «Grecs» (Graeci en latin) que nous avons coutume d'employer tire son origine du nom que leur ont donné les Romains; le mot proviendrait de la première tribu hellénique qui s'installa en Italie : les Graikoi (Γραικοί).

Vers 800 avant notre ère, les Grecs habitaient tout le tour de la mer Égée, notamment les Ioniens (Ionie, Chio, Eubée, Attique), les Doriens (Péloponnèse, Crète et Rhodes), les Achéens au nord-ouest (Étolie et Achaïe), les Éoliens (Thessalie et Lesbos), les Arcadiens (Arcadie) et les Mycéniens dans l'île de Crète.

2.1 L'introduction de l'alphabet grec

Les premières attestations de l'alphabet grec remontent au VIIIe siècle avant notre ère; il est en partie dérivé de l'alphabet phénicien. Les Grecs remanièrent la forme des lettres, mais conservèrent généralement les mots désignant les lettres phéniciennes: alpha (<aleph), bêta, gamma, delta, zêta, etc. Les variantes du grec employaient moins de consonnes que le phénicien qui ne transcrivait aucune voyelle. Les Grecs jugèrent que la transcription des voyelles était une nécessité pour écrire efficacement la langue. À cette fin, ils utilisèrent des lettres phéniciennes qui représentaient des consonnes inexistantes en grec. Ils durent modifier la signification phonétique de certaines lettres et y ajoutèrent l'upsilon (υ), le phi (φ), le khi (χ), le psi (ψ) et l'oméga (ω).

Au début, le sens de l'écriture des lettres n'était pas fixé : il variait de droite à gauche, de gauche à droite et, parfois même, de gauche à droite sur une ligne et de droite à gauche sur la ligne suivante. De plus, les lettres ne s'écrivaient qu'avec des majuscules, appelées écriture «onciale». Ce n'est qu'au milieu du IXe siècle de notre ère que l'onciale fut remplacée par des minuscules, comportant des caractères compacts et arrondis, provenant de l'écriture cursive. 

Cette nouvelle écriture était devenue une nécessité chez les premiers chrétiens, car les scribes voulaient écrire plus rapidement et mettre plus d'informations dans les petites feuilles de papyrus ou de parchemin (qui coûtaient très cher). Ce processus de changement de forme d'écriture prit quelques siècles, mais il était achevé au IXe siècle.

Ce fut le premier alphabet phonétique complet de l’histoire de l’humanité, représentant le fruit d’un travail conscient et concerté. L'alphabet grec s'est répandu dans tout le monde méditerranéen, donnant naissance à diverses formes modifiées, notamment l'alphabet latin, l'alphabet cyrillique et l'alphabet copte, et il est encore en usage dans le grec moderne. On peut consulter un article présentant, d'une part, l'alphabet phénicien, d'autre part, les alphabets qui en sont dérivés (alphabets grec, cyrillique, araméen, arabe, etc. 

2.2 Une mosaïque de peuples

En réalité, les peuples grecs furent très nombreux, plus d'une cinquantaine (Abantes, Acarniens, Amazones, Argiens, Arismaspes, Ausones, Bebryces, Bisaltes, Cadisiens, Caucones, Cimmériens, Colchidiens, etc.). Ils formaient divers royaumes qui entraient souvent en conflit les uns avec les autres. À l'époque de la colonisation et de l'expansion grecques dans la Méditerranée, la civilisation grecque se polarisa autour de deux villes : Athènes et Sparte, la première de souche ionienne, l'autre de souche dorienne. Nous savons que, devant la crainte de l'impérialisme athénien chez les alliés de Sparte, la guerre du Péloponnèse éclata et dura de 431 à 404 avant notre ère. Elle se termina par la victoire de Sparte et l'effondrement de l'empire athénien, mais la domination spartiate sur le monde grec fut cependant de courte durée. Cette longue guerre marqua fortement l'histoire de la Grèce, et elle est encore étudiée à l'époque moderne, la lecture et l'analyse du récit qu'en fait l'historien Thucydide (460 - 397) étant au programme de nombreuses écoles militaires dans le monde.

Les peuples grecs étaient conscients que leurs langues étaient différentes de celles de leurs voisins; ils utilisèrent le terme βαρβαρικός(sens de «étranger») pour désigner ceux qui «parlaient une langue étrangère». Il s’agirait d’une onomatopée – issue de ba-ba, son incompréhensible –, sans véritable connotation haineuse pour les Grecs anciens. À cette époque, le «barbare» était simplement un «étranger» qui habitait hors de la Grèce et parlait une autre langue. Le terme s'appliquait surtout pour désigner les habitants de la Perse, de la Mésopotamie, de l'Égypte et de la Libye.

Pour les Grecs qui vivaient en démocratie, le «barbare» appartenait à un monde où les hommes étaient des esclaves et étaient soumis à la domination d’un roi. Les Grecs opposaient ainsi la liberté, la mesure, la démocratie, qui devaient caractériser les humains respectueux de Zeus, aux excès, à l'anarchie et au pouvoir tyrannique, caractérisant ceux qui défiaient les dieux. C'était aussi une façon pour les Grecs d'exprimer leur supériorité culturelle! Ainsi, un «barbare» pouvait être grec s'il partageait les valeurs sur lesquelles reposait l’identité hellénique; un Grec pouvait être «barbare», s’il ne respectait pas ces mêmes valeurs. Le mot «barbare» est devenu péjoratif beaucoup plus tard pour désigner des individus arriérés, primitifs, brutaux, féroces, cruels, etc.

2.3 Une langue très ancienne

Le grec ancien  ̶  on ne dit pas le «vieux grec»  ̶  est probablement la plus ancienne langue indo-européenne attestée en Europe. En effet, la formation du grec a commencé vers le IIe millénaire avant notre ère. Les premiers documents de l’époque mycénienne datent de 35 siècles; les poèmes d’Homère (VIIIe avant notre ère) furent transcrits à l’aide d’un alphabet emprunté en partie aux Phéniciens qu’on appelle aujourd’hui l’alphabet grec (voir la description détaillée de cet alphabet).

Athènes se développa comme une ville importante; elle devint le centre de l'éducation et attira beaucoup d'intellectuels. La littérature grecque évolua dans les domaines de la tragédie, de la comédie, de l'histoire, de la rhétorique et de la philosophie (Eschyle, Sophocle, Euripide, Thucydide, Gorgias, Socrate, Platon, Aristote, etc.). Les œuvres issues de cette littérature auront une grande influence au plan universel, non seulement par leur contenu, mais aussi par leur style et leurs qualités structurelles.

Le grec ancien n'était pourtant pas uniforme. Il était au contraire fragmenté en plusieurs variétés dialectales, dont l'intercompréhension n'était pas nécessairement aisée, bien que de proche en proche les Grecs se comprenaient.

Ces variétés dialectales étaient réparties en quatre groupes correspondant aux vagues successives des invasions indo-européennes: l’éolien (parlé en Thessalie, en Béotie et en Asie Mineure), l’ionien avec son sous-dialecte l'attique (Attique, Eubée, Cyclades et Asie Mineure), le dorien (Laconie, Crète, Rhodes, Thêra, Achaïe, Étolie, Épire, Sicile) et l'arcado-chypriote appelé aussi l’achéen (Mycènes et Cnossos, Arcadie, Chypre). Bref, le grec ancien correspondait à un grand nombre de parlers différenciés correspondant chacun à une cité-État.

2.4 L'attique des Athéniens

À partir du Ier millénaire avant notre ère, surtout vers -770, les Grecs, qui étaient d'excellents navigateurs, commencèrent à instaurer des colonies autour de la Méditerranée; progressivement, ils fondèrent des cités grecques en Italie, en Sicile, au sud de la Gaule, en Espagne, en Asie Mineure et autour du Pont-Euxin (aujourd'hui la mer Noire).

De façon systématique, les Grecs s'installèrent toujours sur les côtes afin de garder un lien maritime avec leur métropole : ils ne cherchèrent jamais à conquérir les terres à l'intérieur; ils se contentaient de cultiver les plaines littorales avec des postes de surveillance militaire pour contenir les éventuelles velléités d'incursions autochtones. Les cités construites, au nombre de plus d'une centaine, contribuèrent à l’expansion de la culture et de la langue grecques.

Cette culture grecque s'est développée parallèlement au déclin des Phéniciens. Partis de l'actuel Liban, les Phéniciens, constitués d’habiles marins, de marchands réputés et de guerriers valeureux, avaient déjà établi des colonies dans toute la méditerranée avant d'entrer en déclin. Bien que leurs contacts aient été parfois belliqueux, de nombreux réseaux d’échanges ont effectivement existé entre les deux peuples. Ces échanges ont eu pour effet, entre autres, de favoriser l'apparition et le développement de l'alphabet grec, sans doute vers le XIe siècle.


Cependant, cet alphabet est lui-même dérivé de l'alphabet phénicien (voir l'article à ce sujet). Celui-ci était un alphabet désignant uniquement les consonnes, mais les Grecs y ont ajouté des signes pour transcrire aussi les voyelles. Grâce aux colonies et au commerce, ainsi qu'à l'emploi de l'alphabet, la Grèce continentale et l'Asie Mineure connurent une période de prospérité sans pareille.

La langue attique, l'une des variétés grecques, devint la langue de l'administration et son prestige se perpétua même quand la Grèce fut conquise par Alexandre le Grand, car elle resta officielle dans l'empire d'Alexandre. On a souvent rapporté que la langue grecque trouvait ses racines dans la langue des peuples helléniques qui seraient venus par des vagues successives vers 1200 avant notre ère. De plus, selon d'autres théories, les premiers Grecs devaient parler le dorien, mais c'est l'attique qui l'a emporté.

Il existait à cette époque, et ce, jusqu'au IVe siècle avant notre ère, une sorte de langue orale qui était pratiquée dans les échanges commerciaux. C’est l’attique des Athéniens, qui devint progressivement la langue commune des Grecs et qui s’est substitué à tous les autres dialectes à partir du IVe siècle avant notre ère. L'attique exerçait alors une grande influence dans tout le monde grec et servait de langue de référence pour écrire la prose. Celui qu'on a surnommé le «père de l'histoire», Hérodote (-484 à -425), rapporte ces propos: «Nous appartenons à la même race, et nous parlons la même langue, nous honorons les mêmes dieux avec les mêmes autels et les mêmes rituels, et nos coutumes se ressemblent.»

L'attique a servi de base à la langue commune (koinè), et ce, selon un processus qui débuta au IVe siècle avant notre ère. Jusqu'en 700 avant notre ère, les Grecs écrivaient de droite à gauche à l'exemple des langues sémitiques (comme l'arabe). L'écriture s'écrivit de gauche à droite à partir de l'an -500. 

2.5 La koinè grecque

Après avoir réformé son armée, le roi de Macédoine, Philippe II (de - 382 à -336), entreprit de s'immiscer dans les affaires de la Grèce sous prétexte qu'elle pouvait menacer son pays. Profitant habilement des dissensions entre les Grecs, Philippe II réussit à les soumettre presque tous à son empire et les assujettir entièrement après la bataille de Chéronée (338). C'est son fils, Alexandre qui, après avoir réprimé une tentative de soulèvement, déclara la guerre au roi des Perses au nom de la Grèce.

- Du macédonien à l'attique

Il ne faut pas confondre les Macédoniens du IVe siècle avant notre ère, qui étaient grecs, avec les Macédoniens d'aujourd'hui, qui sont slaves; la Macédoine d'Alexandre le Grand et la république de Macédoine du Nord ne sont pas la même Macédoine (voir les différences). Celle qu'on appelle «la Macédoine du Nord» aujourd'hui correspond à l'ancienne république yougoslave qui a existé de  1945 à 1990; elle était habitée par des Slaves installés dans la région au IVe siècle de notre ère.

Au cours du IVe siècle, en raison de la multiplication des contacts et des conquêtes du roi de Macédoine, Alexandre le Grand (de 356 à 323 avant notre ère), le monde grec s’étendit jusqu’en Inde (fleuve Indus). Alexandre conquit non seulement l'Asie Mineure, mais aussi l'Égypte, l'Empire perse de Darius III et la Bactriane (à cheval sur les États actuels d'Afghanistan, du Tadjikistan et de l'Ouzbékistan).

Ce que les historiens ont appelé la «période gréco-bactrienne» fut une étape importante en Asie centrale. En effet, l'arrivée de nombreux colons grecs, la fondation de nouvelles villes et la mise en valeur de territoires agricoles amenèrent une période de prospérité. Les cités grecques de la région devinrent des foyers culturels importants, dans lesquels se mêlèrent non seulement les traditions locales et les apports grecs, mais également l'art, l'architecture, la religion et la langue.

En conquérant la Grèce et la Perse, les Macédoniens n'ont pas imposé leur langue locale, le macédonien qui était à cette époque l'une des variétés de l'ancienne langue grecque. En tant qu'héritiers des Athéniens, ils ont continué à propager l'attique. Pour les Grecs du Péloponnèse et de l’Attique, les Macédoniens étaient pourtant considérés presque comme des «semi-barbares», mais Alexandre avait été éduqué à la cour macédonienne où l'on parlait plus volontiers l'attique d'Athènes et l'ionien de la mer Égée, tandis que la culture grecque était à l’honneur.

Alexandre mourut à 33 ans à Babylone, probablement du virus du Nil, dans la nuit du 10 au 11 juin 323, après plusieurs jours d’une fièvre violente. Selon la tradition macédonienne, le pouvoir revenait à l’armée. Dès lors, les ambitions des généraux qui avaient rendu possible la conquête firent voler en éclats l’empire unifié d’Alexandre, mais les royaumes qui prirent le relais assurèrent aux Grecs la domination politique et économique sur les territoires conquis.

- L'expansion linguistique

Alexandre avait imposé l'attique à sa cour, ce qui allait permettre après sa mort une large diffusion de cette langue, d’abord parmi les Grecs, puis chez les autres peuples. L'attique devint une langue véhiculaire en Égypte, en Perse, dans l'actuelle Syrie, à Chypre, etc., ce qui eut pour conséquence une fragmentation de la langue grecque. La morphologie de la langue changea et se simplifia, alors que la prononciation évolua. Il se développa, parallèlement aux variétés grecques existantes et un peu partout dans le monde grec, une langue parlée diversifiée et une langue écrite réunifiée. Ainsi se formèrent des différenciations géographiques dans la langue parlée.

Dans la langue écrite, ce fut la formation de la koinè (κοινή en grec ancien: qui se prononce [kini] et signifie «commun/commune»), une langue grandement influencée par l'attique, mais aussi par d'autres variétés (ionien, béotien, dorique, etc.). La koinè grecque devint la langue de la cour, de la littérature et du commerce dans tout l'empire hellénique d'Alexandre. À la fin des conquêtes macédoniennes, cette variété de grec était parlée depuis l'Égypte jusqu'aux frontières de l'Inde.

Toutefois, cette langue grecque se scinda en deux variantes : la koinè littéraire et la koinè vernaculaire. La première resta l'apanage des classes instruites de la société, lesquelles animèrent une vie intellectuelle et artistique intense, capable d'exprimer autant la philosophie que les sciences. Quant à la langue vernaculaire, elle fut moins influencée par les classiques et s'enrichit sur le plan lexical de nombreux emprunts aux langues étrangères du Proche-Orient. 

Aujourd'hui, de nombreux linguistes donnent le nom de koinè à toute langue commune se superposant à un ensemble de dialectes ou de parlers sur une aire géographique donnée. De façon générale, la langue grecque domina la vie culturelle et politique du Proche-Orient et de l'Asie centrale jusque vers 140 avant notre ère, soit jusqu'à ce que les Grecs aient été définitivement vaincus à l'extérieur de la Grèce antique. Il faut bien comprendre que si, après la mort d’Alexandre le Grand, le «grec commun» devint la langue en usage dans les nombreux royaumes issus du partage de l’immense territoire que le conquérant avait enlevé, les langues locales, elles, ne furent jamais étouffées.

3 La langue grecque sous l'Empire romain

L’Empire romain était une mosaïque de peuples. Il est impossible aujourd'hui de déterminer combien de langues y étaient parlées, mais elles devaient être fort nombreuses. Or, les Romains ne pouvaient tenir compte de toutes ces langues dans les actes administratifs. On pourrait croire qu'ils avaient imposé le latin lorsque la Grèce devint un protectorat en 146 avant notre ère, mais ce ne fut pas le cas, car les conquérants étaient fascinés par la culture grecque.

3.1 Le bilinguisme gréco-latin

L’étude du grec classique devint obligatoire pour tout Romain instruit, tandis que cette langue continuait d’être très répandue, parallèlement au latin, dans tout l’est de l’Empire romain. De leur côté, les Grecs nouvellement conquis refusèrent d’apprendre le latin tout en le reconnaissant comme étant une «langue non barbare».

Pour simplifier, on peut préciser que la langue du commandement et de l'administration restait le latin qui était la langue véhiculaire, mais que le grec était employé auprès des nombreuses populations locales de certaines provinces. En effet, selon les régions de l'Empire, notamment l'Asie Mineure et l'Égypte, les Romains communiquaient normalement en grec (classique) avec leurs administrés. Les documents officiels, d'abord rédigés en latin, étaient systématiquement traduits en grec dans les provinces dites hellénophones. Le latin devint ainsi une langue administrative, le grec une langue culturelle. Ce fut une époque de bilinguisme diglossique, donc liée directement aux fonctions de la communication. 

Il y a bien eu quelques résistances de la part de certains empereurs. Ainsi, l'empereur Tibère (qui régna de 14 à 37) interdit l’emploi du grec dans les décrets et refusa le témoignage d’un centurion devant les tribunaux parce qu’il s’exprimait en grec. Quant à l'empereur Claude (au pouvoir de 41 à 54), il accepta que les sénateurs parlent le grec en séance, mais refusa d'accorder la citoyenneté romaine à ceux qui ne connaissaient pas le latin.

- Le latin obligatoire

Alors que le latin demeurait indispensable pour les activités administratives dans la partie occidentale de l'Empire, le grec ne l’était plus pour les Orientaux. Ainsi se prépara la politique du IIIe siècle où le latin allait devenir obligatoire, alors que l'empereur Dioclétien, qui régna de 284 à 305, décidait de l'imposer en 295 à tout l’Empire. Les Romains demandèrent que les ambassadeurs des nations étrangères s'expriment en latin lorsqu’ils devaient prendre officiellement la parole ou, s’ils en étaient incapables, qu’ils recourent aux services d'un interprète. L’utilisation de traducteurs chargés de traduire en grec une proclamation officielle faite en latin fut toujours d’une grande importance pour les Romains; ils tenaient en donnant préséance au latin à montrer leur pouvoir et à souligner leur supériorité dans les provinces où s'exerçait à leur domination.

Dans les faits, les Romains se montrèrent généralement pragmatiques, car ils voulaient aussi établir des conditions de communication efficace avec les populations soumises. Ils conservèrent le grec classique dans la partie orientale de leur empire. Bref, l’administration romaine ne se servit que du latin dans l'ouest de l'Empire comme langue de communication interne, alors que le grec l’emporta comme langue de communication externe dans l'Est. Celui-ci demeura la langue la plus utilisée pour la rédaction des documents officiels destinés aux populations des villes grecques.

Le grec employé par l'administration romaine était généralement une traduction du latin; il en résultait des textes peu élégants et très éloignés des œuvres littéraires des auteurs grecs. Plusieurs textes officiels en grec appartenaient au langage juridique romain, à un point tel qu'ils étaient parfois difficiles à comprendre aisément pour un grécophone. Dans les cités grecques de l'Asie Mineure et de l'Égypte, l'usage du latin se limita à la correspondance entre l’administration centrale, c’est-à-dire celle destinée à l'empereur, et les magistrats romains en poste dans les provinces. Dans la plupart des cités grecques, le latin faisait figure de langue importée et réservée à une minorité de ressortissants d'origine romaine; à plus long terme, ceux-ci finissaient par adopter l'emploi du grec. Le latin ne semblait pas avoir de véritable influence, même parmi les Grecs qui obtenaient la citoyenneté romaine.

- Les conséquences de l'expansion du latin

Néanmoins, l'expansion du latin arrêta définitivement la progression du grec dans le monde. La situation du bilinguisme gréco-latin entraîna de nombreux emprunts du latin au grec. D'ailleurs, l'influence du grec sur le latin fut immense, et de nombreux auteurs fournissent des exemples d'interférences grecques en latin. De plus, les invasions germaniques et la disparition de l'Empire romain d'Occident allaient porter un coup mortel à l'étude du grec dans toutes les contrées où cette langue n'était pas celle parlée par les populations.

La prononciation du grec ancien nous est à peu près inconnue, même si elle aurait été en partie reconstituée au moyen des acquis de la phonologie et des lois d'évolution phonétique. La tâche a dû être abandonnée, car chaque peuple hellène prononçait le grec d'après les règles employées pour sa propre variété linguistique. Néanmoins, le grec restait un vecteur essentiel du christianisme naissant à côté des autres langues liturgiques d'origine sémitique comme le copte (issu de l'égyptien ancien et du grec ancien) et le syriaque (issu de l'araméen).

3.2 L'Empire byzantin et le grec

L'Empire romain avait toujours été gouverné sous un seul empereur. Cependant, à la mort de Constantin Ier (337) désigné en latin comme Caius Flavius Julius Constantius. Une guerre civile éclata entre ses trois fils: Constant, Constantin II et Constance II. Ceux-ci se partagèrent l'Empire, lequel connut par la suite un déclin économique constant, ce qui contribua à sa chute finale. De plus, l'Empire fut aux prises avec un long fléchissement démographique généralisé dû aux guerres, aux famines et aux épidémies. De plus, les problèmes étaient loin d'être terminés.
 
En 395, à la mort de l'empereur Théodose, qui avait fait du christianisme la religion d'État, l'Empire romain, apparemment trop vaste pour être gouverné, fut partagé en deux : l'Orient revint à Flavius Arcadius (395-408), l'Occident à Flavius Honorius (384-423). Théodose avait organisé la division de l'Empire selon une stricte ligne droite: elle passait, au nord, au milieu des actuels Serbie et Monténégro et, au sud, au milieu de la Libye. À cette époque, la division ne devait être qu'administrative. L'empire d'Occident gardait Rome comme capitale; pour l'empire d'Orient, c'était Constantinople, du nom de l'ancien empereur Constantin (272-337). 

Pendant que l'économie de l'empire d'Occident périclitait, ainsi que sa puissance militaire, celle de l'empire d'Orient restait stable, grâce notamment aux richesses de l'Asie Mineure; elle pouvait aussi entretenir une armée importante, renforcée au besoin par des mercenaires, alors que l'Occident n'en était plus capable. C'est alors qu'on a commencé à distinguer l'Empire romain d'Occident et l'Empire romain d'Orient.

Il est généralement convenu que l'Empire romain d'Occident disparut le 4 septembre 476, lorsque le roi Odoacre déposa l'empereur Romulus Augustule. Pour les contemporains, l'Empire romain continuait d'exister grâce à l'empire d'Orient. Dorénavant, celui-ci allait prendre une autre trajectoire qui serait liée à la langue grecque et à la religion orthodoxe. Dans l'esprit des Grecs, l'empire dirigé depuis Constantinople fait partie de leur propre histoire.

- Le mot «byzantin»

On associe aujourd'hui l'appellation «Empire byzantin» à l'Empire romain d'Orient. En fait, c’est seulement dans la seconde moitié du XIXe siècle que l’appellation «byzantin/byzantine» s'est généralisée pour désigner l’Empire romain d’Orient, car auparavant il n'avait jamais existé ni de fondation ni de début de l'Empire byzantin. Plus précisément, la distinction entre «Empire romain» et «Empire byzantin», qui a remplacé l'expression «Bas-Empire», est une question de convention entre les historiens modernes, avec la mise au point que ce terme ne désigne pas un autre État que l’État romain, mais uniquement un moment de l'histoire de celui-ci.

Quant au mot Byzance, il désigne avant tout la ville de Byzance, une ancienne cité grecque devenue la capitale de la Thrace et située à l’entrée du détroit du Bosphore sur une partie de l’actuelle ville d'Istanbul. Celle-ci fut reconstruite par l'empereur Constantin (qui régna de 306 à 337) et renommée «Constantinople» en 330, alors qu'elle devenait la capitale de l'Empire romain d'Orient et, en 1453, de l'Empire ottoman. Ce n'est qu'en 1930 que Constantinople redevint Istanbul.

- Le grec byzantin

La partition de l'Empire romain en 395 donna donc naissance à deux mondes dont les langues et les cultures se sont développées différemment. En matière de langue, l'Occident privilégia le latin, tandis que l'Orient favorisa le grec. En 381, au cours du concile de Constantinople, considérée comme la «nouvelle Rome», l'Église romaine avait consenti à élever au rang de «patriarcat» l'Église de Constantinople, ce qui lui accordait une «primauté d'honneur» après Rome. C'est ainsi que la langue officielle de l'Empire byzantin cessa d'être le latin pour être remplacé par le grec. Toutefois, ce grec n'était plus le grec classique, mais une autre koinè qui s'est développée dans le monde médiéval et qui devint ce qu'on a appelé le «grec byzantin» ou le «grec médiéval». C'était la langue des églises chrétiennes orientales.

Dès 600, l'Empire byzantin avait conquis le nord de la Grèce et plusieurs royaumes de la péninsule italienne, dont la ville de Rome et les îles de la Sicile, de la Sardaigne et de la Corse. Si les villes de Rome (Roma) et de Ravenne (Ravenna) restèrent sous le contrôle des Byzantins, de nombreuses autres villes furent sous la domination directe des Lombards qui réussiront plus tard à ravir aux Byzantins la Corse, la Sardaigne et la Sicile.

À cette époque, l'Empire romain d'Orient constituait un État multiethnique intégré culturellement au monde grec. Non seulement la Grèce était le plus proche voisin européen, mais la péninsule anatolienne abritait un grand nombre de locuteurs hellénophones, tandis que la culture et la langue grecques représentaient le monde moderne. L'élite byzantine parlait le grec, de même que les Grecs et certains Romains. Des villes telles Constantinople, Alexandrie, Antioche, Éphèse, Nicée, Thessalonique, Trébizonde, etc., étaient des pôles majeurs de l'hellénisme et de la forme orthodoxe du christianisme.

 Ce «grec ecclésiastique», une forme du grec médiéval, n'était pas homogène, ni du point de vue morphosyntaxique, ni du point de vue lexical, mais son importance était incontournable et son caractère diversifié allait favoriser les manipulations archaïsantes de l'écrit.

Malgré tous leurs efforts, la langue que les lettrés ont mise en circulation ne fut qu'une imitation imparfaite de l'attique du Ve siècle avant notre ère. Le grec classique avait beaucoup évolué depuis ces quelques siècles. Les Grecs byzantins réglèrent le problème de la standardisation de leur langue de façon assez simple : ils se contentèrent d'appliquer les règles que les grammairiens tiraient des auteurs classiques, le grec étant considéré comme immuable, donc parfait tel qu'il était. Ainsi, jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, la normalisation du grec correspondra à une archaïsation systématique de cette langue, laquelle verra se réduire son aire géographique à un seul État: l'Empire byzantin. Les régions perdues par Byzance seront aussi perdues pour la langue grecque.

Dans tout le territoire des Balkans, le grec byzantin parvint à exercer son influence. Dès le IXe siècle, lorsque les Slaves devinrent chrétiens, les Évangiles et autres livres saints furent traduits à partir du grec ancien dans leur langue. Cette influence se maintint durant la période byzantine. Elle se manifesta également sur les autres langues balkaniques comme l’albanais, le roumain, et même le turc où les termes d’origines grecques sont plus fréquents. Le déclin de l'Empire byzantin après 1400 fut marqué par la fragmentation de son territoire en petits États indépendants. La koinè littéraire resta figée, alors que la langue vernaculaire éclatait en de nombreux dialectes locaux et était soumise aux influences du bulgare, de l'albanais, du turc, du vénitien, etc.

- Le schisme de 1054

Le schisme de 1054 (voir le texte) désigne la rupture survenue, le 16 juillet 1054, entre l’Église de Rome (l'Occident) et l’Église de Constantinople (l'Orient). L'essentiel du contentieux entre les deux Églises chrétiennes reposait sur l'étendue du pouvoir accordé respectivement à l'évêque de Rome et à l'évêque de Constantinople.

De conflits successifs en apaisements périodiques, la crise finit par provoquer une rupture de l'unité de l'Église entre le catholicisme romain (du grec katholikos, «universel») en Occident et l'orthodoxie en Orient (en grec: orthódoxos < orthós + dóxa, «qui pense dans la bonne voie» ou plus largement «ce qui est conforme» ou «respectueux de la tradition». Le christianisme orthodoxe déclare descendre directement des communautés fondées par les apôtres de Jésus, le Sauveur, dans les provinces orientales de l'Empire romain : il est ainsi resté ce qu'il était avant la séparation des Églises d'Orient et d'Occident, d'où son orthodoxie.

Par la suite, l'Église orthodoxe s'est répandue dans le monde à travers la diaspora des communautés d'origine et par les conversions. Elle est principalement présente dans les anciens territoires romains de culture grecque, c'est-à-dire dans la zone orientale du bassin de la Méditerranée (Grèce, Chypre, Albanie, Turquie, Syrie, Liban, Israël, Palestine, Géorgie), dans les zones de peuplement slave (Russie, Ukraine, Biélorussie, Bulgarie, Serbie, Monténégro, République de Macédoine), ainsi qu'en Roumanie et en Moldavie (voir la carte). Alors que l'Église catholique a toujours privilégié le latin, l'Église orthodoxe favorisait le grec ancien.

3.3 Le duché d'Athènes

Durant le Moyen Âge, l'Empire byzantin se disloqua en raison notamment des guerres des croisades. Le siège de Constantinople de 1204 par les Croisés aboutit à la prise et au saccage de la capitale de l'Empire byzantin, Constantinople. On vit y apparaitre de nouveaux États successeurs, dont le despotat d'Épire, l'empire de Thessalonique, la principauté d'Achaïe, la seigneurie d'Argos, le duché de Naxos, l'empire de Nicée, l'empire de Trébizonde (sur la mer Noire), etc. Ne fut conservé que l'Empire latin de Constantinople.

Vers 1204-1205, les villes d’Athènes et de Thèbes furent conquises par Othon de la Roche, un seigneur bourguignon franc-comtois. Il en fit un duché français, le duché d'Athènes, qui comprenait l'Attique à l'est et la Béotie à l'ouest. Le duché resta français jusqu'en 1388, alors qu'il fut cédé à la république de Venise. Certes, les Grecs sont entrés en contact avec les Français par les croisades et le commerce. Ils ont dû emprunter des mots du français, mais il n'en reste plus grand-chose aujourd'hui. Le duché d'Athènes passa ensuite sous la domination des Catalans, puis des Florentins et des Vénitiens. Évidemment, le contact avec d'autres langues étrangères telles que le français, le catalan, le florentin (aujourd'hui l'italien) et le vénitien a laissé quelques traces dans le lexique de la langue grecque, mais très peu des mots de cette époque sont parvenus dans le grec moderne.

La plupart de ces petits États ou royaumes allaient se maintenir plus ou moins jusqu'à l'arrivée des Ottomans au milieu du XVe siècle.

4 Le grec dans l'Empire ottoman

La chute de Constantinople en 1453 inaugura une nouvelle ère historique. En effet, la région, une terre chrétienne, devenait une terre musulmane et Constantinople, la capitale de l'Empire ottoman. Beaucoup d'historiens considèrent que la chute de Constantinople constitue une étape dans le processus de transmission du monde grec au monde latin, conduisant à la Renaissance. En même temps, la chute de Constantinople fit prendre conscience aux États occidentaux de l'arrivée d'une grande puissance menaçante: l'Empire ottoman.

Dans cet État musulman, les élites étaient de souche turque, bien que le peuple turc lui-même fût tenu à l'écart du gouvernement. En fait, le haut personnel de l'administration et de l'armée était cosmopolite; il provenait en grande partie de chrétiens venus de tout l'empire, notamment des Grecs.

Sous l’occupation ottomane, qui a duré quelques siècles (1453-1821), le grec ancien, employé sous sa forme atticiste suffirait aux besoins de l'expression écrite monopolisée par les clercs et les lettrés, qui se montrèrent tout à fait indifférents aux formes rustiques du grec parlé. Ceux-ci n'imaginaient pas que la même forme de grec puisse être utilisée tant à l'écrit qu'à l'oral. Pour eux, la langue grecque parlée était incapable d'exprimer les réalités administratives et politiques.

Dans tous les domaines formels, c'est le turc ottoman qui dominait, tandis que le grec parlé était envahi de mots étrangers. Il était impossible à cette époque de désigner, par exemple, le «gouvernement» autrement que par le mot dovleti, le «premier ministre» par veziris, les «souliers» par papoutsi, la «poche» par tsepiu, la «monnaie» par axce, la «taxe» par avariz, le «calife» par calif, le «harem» par harem, le «juge» par kadi, etc.    

4.1 Le grec vernaculaire

Le grec vernaculaire prit lentement une autre forme: le démotique ou dêmotikê (en alphabet latin: dimotiki), c’est-à-dire la «langue parlée par le peuple» (<demos : «peuple»), une langue grecque influencée par des emprunts au latin, au turc et aux langues slaves, mais un peu également au français et à l'italien. Jusqu'à la révolution de 1821 à la création de l'État grec, il n'y avait pas de langue parlée commune, mais il existait une langue écrite commune. La langue grecque parlée était une «mosaïque» de variétés dialectales : le grec du Péloponnèse, le grec athénien, le grec septentrional, le grec crétois, le grec chypriote, le grec pontique (Pont-Euxin), le grec de la Cappadoce (en Asie Mineure), le grec ionien, etc. Toutes ces variétés ne causaient pas vraiment de difficultés de communication importantes, principalement entre les variétés voisines; de proche en proche, les Grecs se comprenaient. Mais ces variétés dialectales ont certainement occasionné des problèmes chez les locuteurs séparés par de grandes distances géographiques. Ainsi, le grec de la Macédoine centrale n'était pas compris en Crète, ni le crétois en Macédoine centrale.

Durant toute cette période ottomane, la morphologie de la langue grecque ne subit aucune transformation, mais elle connut un apport de termes orientaux (turcs, arabes ou persans) qui s’infiltrèrent dans le lexique grec par l'intermédiaire du turc ottoman. Toutefois, les îles de la mer Ionienne ne subirent pas l’influence de termes lexicaux turcs, car ils empruntèrent plutôt des mots de la langue vénitienne.

4.2 L'influence du siècle des Lumières

Siècle des Lumières Pendant le siècle des Lumières (1715 – 1789), la France donnait le ton en Europe, c'était le pays de Voltaire, de Rousseau, de Diderot, de Montesquieu, etc. La France était aussi perçue comme «le pays de la liberté, de la fraternité et de l'égalité». Son rayonnement se répandit dans toute l'Europe, y compris en Grèce qui entrait alors en contact avec l'idéologie des Lumières grâce aux traductions des livres, ainsi qu'aux journaux et aux périodiques. Le retour à l'Antiquité et au néoclassicisme, qui caractérisèrent le siècle des Lumières, eut des répercussions en Grèce où l'on vit émerger non seulement un grand intérêt pour le passé, mais aussi une nouvelle conscience grecque. En se rapprochant de l'Europe occidentale, les Grecs redécouvraient l'héritage de leurs ancêtres.

- La langue nationale

Parallèlement, plusieurs pays européens se mirent à valoriser leur langue nationale, ce qui allait de pair avec l'apparition des sentiments nationalistes et patriotiques, ainsi qu'avec l'intérêt accru pour le folklore, les chants populaires, incluant la langue parlée par le peuple. Les États voulurent privilégier la langue populaire et valorisèrent leur langue nationale au détriment, par exemple, du latin. Ce fut le cas de la France, mais aussi de l'Allemagne et de la Grande-Bretagne. Cette préférence pour la langue nationale n'allait pourtant pas de soi en Grèce, car la langue étrangère à laquelle il fallait s'opposer était le turc ottoman. Pour contrer cette dernière, la Grèce ne pouvait avoir recours qu'au grec ancien, la langue des ancêtres, une langue prestigieuse que tous les citoyens respectaient, mais que plus personne ne parlait.

Évidemment, en ce temps des Lumières, la langue attique archaïsante des Grecs parut désuète, tandis que la langue parlée était fragmentée en de multiples variétés dialectales. Les intellectuels grecs durent débattre sur la forme que devait adopter la langue grecque écrite. La Grèce se trouva entre-temps coincée entre deux zones d'influences, l'Europe occidentale, d'une part, le monde ancien, d'autre part. De plus, même si la question de la langue concernait avant tout la langue écrite, elle touchait aussi par ricochet la langue parlée.

- Les phanariotes

À cette époque, le français demeurait la langue de la diplomatie internationale. En Grèce, la diplomatie était l'affaire des ambassadeurs, des politiciens, des écrivains et des phanariotes (en grec: Φαναριώτες). Ces derniers étaient issus des familles aristocratiques de confession chrétienne orthodoxe, regroupées à l'origine dans le quartier du Phanar à Constantinople. Depuis la prise de la ville par les Ottomans en 1453, le quartier du Phanar servait de refuge aux chrétiens regroupés autour de l’église Saint-Georges, le siège du Patriarcat orthodoxe. Or, les phanariotes purent exercer des fonctions administratives très importantes dans l'Empire ottoman, car ils étaient instruits et pour la plupart polyglottes.

En effet, beaucoup d'entre eux parlaient couramment le grec, le turc ottoman, le français, mais également le russe, l'italien, le roumain, parfois aussi l'allemand ou l'anglais. Dans ces conditions, ceux-ci servirent d'interprètes pour les Ottomans. Leurs connaissances linguistiques leur permirent de s'impliquer dans la politique étrangère et parfois de gouverner certains territoires grecs ou roumains. Dans l'Empire ottoman, les phanariotes furent fortement engagés dans le développement et la restauration de l'éducation et de la culture grecques. De plus, la plupart des phanariotes qui parlaient le français, imitaient le système d'éducation français et embauchaient des instituteurs français. Ce furent eux qui favorisèrent le plus les contacts avec la langue française, tout en connaissant bien le grec ancien et le turc ottoman.

4.3 Les emprunts du grec au français

Dans la pratique, ces contacts avec le français entraînèrent évidemment des emprunts à cette langue. C'est ainsi que des centaines de mots français sont apparus en grec dans de nombreux domaines:

- les appareils: το μοτέρ (< moteur), το κομπρεσέρ (< compresseur), το δυναμό (< dynamo), η τουρμπίνα (< turbine), το βαποριζατέρ (< vaporisateur), etc.
- les moyens de transport: το μετρό (< métro), το τελεφερίκ (< téléphérique), ταξί (< taxi), το ασανσέρ (< ascenseur), το καμιόνι (< camion), η μοτοσυκλέτα (< motocyclette), etc.
- les meubles et la décoration: ο καναπές (< canapé), το μπουντουάρ (< boudoir), το ντους (< douche), η ντραπαρία (< draperie), η τουαλέτα (< toilette),etc.
- la cuisine: η φριτέζα (< friteuse), το τιρμπουχόν (< tire-bouchon), το απεριτίφ (< apéritif), το κρέπ (< crêpe), η σοκολάτα (< chocolat), το σουφλέ (< soufflé), etc.
- les vêtements et la couture: η ζακέτα (< jaquette), το ζιλέ (< gilet), το μαγιό (< maillot), το μποτίνι (< bottine), η κιλότα (< culotte), το κολλάν (< collant), το μανεκέν (< mannequin), το ντεκολτέ (<décolleté), ντεμοντέ (< démodé), etc.
- les bijoux et les produits de beauté: το κολλιέ (< collier), η λοσιόν (< lotion), το μακιγιάζ (< maquillage), το μανικιούρ (< manucure), το μπρασελέ (< bracelet), etc.
- les sports: το σκί (< ski), το μπαράζ (< barrage), ο μποξέρ (< boxeur), η ρεβάνς (< revanche), το ρεκόρ (< record), το τουρνουά (< tournoi), etc.
- les termes scientifiques: το καλορί (< calorie), το καψούλι (< capsule), η πούντρα (< poudre), η αμπούλα (< ampoule), το χλώριο (< chlore), η παραφίνη (< paraffine), etc.  

Nous pouvons constater que ces quelques exemples appartiennent à deux grands domaines principaux: celui de la vie sociale (la mode, la cuisine, les loisirs, la littérature, les arts, etc.), d'une part, celui des sciences et des techniques (la chimie, la médecine, la mécanique, etc.), d'autre part. En général, le domaine de la vie sociale correspond à des emprunts adaptés dans lesquels on reconnaît encore l'origine française, bien que ces emprunts aient été grécisés : φριτέζα (fritéza < friteuse), τιρμπουχν (tirmpousón > tire-bouchon), απεριτίφ (aperitíf), κρέπ (krépa < crêpe), σοκολάτα (sokoláta < chocolat), ζακέτα (zakéta < veste), ζιλέ (zilé < gilet), μαγιό (magió < magie), κιλότα (kilóta < culotte), μανεκέν (manekén < mannequin), λοσιόν (losión < lotion), μακιγιάζ (makigiáz < maquillage), etc. Quant aux mots techniques ou scientifiques, ils ont davantage conservé leur forme intégrale : μοτέρ (motér < moteur), κομπρεσέρ (kompresér < compresseur), δυναμό (dynamó), καλορί (kalorí), καψούλι (kapsoúli < capsule), etc. C'est surtout au XIXe siècle que le français exerça une grande influence sur le grec démotique. Mais c'est sur la langue écrite, la katharévousa, qu'on s'est appuyé pour redonner à la Grèce une langue nationale commune.

4.4 La normalisation du grec

Les phanariotes administrèrent souvent le pays au nom des Ottomans. Ils utilisaient à l'écrit le grec archaïque de l'Église orthodoxe et partageaient les idées du siècle des Lumières sur la nécessité d'instruire sa nation dans la langue employée par le peuple. Le phanariote Dimitris Katardzis (1730-1807) fut le premier à envisager un enseignement en grec vernaculaire. Après avoir écarté le grec ancien jugé trop difficile, il se résolut à revenir au grec atticiste après s'être rendu compte qu'il lui faudrait admettre plusieurs variantes du grec écrit en raison de la floraison extraordinaire du grec parlé. Katardzis eut de toute façon le mérite d'avoir eu conscience qu'un État grécophone avait besoin d'une langue normalisée.

Tous les efforts des grammairiens grecs avant le XIXe siècle ne visaient qu'à l'imitation correcte d'une forme du grec disparue à jamais. Tous étaient complètement indifférents à la pratique orale. Ce grec à l'ancienne n'avait satisfait pourtant que les besoins de l'administration byzantine et du clergé orthodoxe de la Grèce occupée par les Ottomans. Le problème demeurait toujours le même: le grec ancien était trop compliqué et mal adapté, alors qu'il fallait s'appuyer sur la langue parlée. Quelle solution adopter avec une langue parlée aussi diversifiée et pas du tout unifiée?

- L'apport du philologue Adamance Coray

Une perspective de solution vint du plus grand intellectuel grec de cette époque: Adamance Coray (1748-1833) dans son appellation française, mais Adamántios Koraïs en grec (Aδαμάντιος Κοραῆς). La longue fréquentation de Coray avec les textes grecs de toutes les époques et de tous les styles lui permit d'apprécier l'évolution de la langue grecque. Pendant plusieurs années, ce philologue, à la fois médecin, traducteur et francophile, accumula des notes et recueillit des éléments lexicaux tirés des œuvres de l'Antiquité, du Moyen Âge et de l'époque néo-hellénique, mais aussi de textes de l'Ancien et du Nouveau Testament, ainsi que de la tradition orale. Il admirait le grec classique et connaissait bien les dialectes de son pays. Toutefois, durant les quatre siècles d'asservissement sous le joug ottoman, les Hellènes, selon Coray, avaient perdu leur riche patrimoine ancestral et étaient devenus des Grecs. C'est bel et bien pour marquer ce changement qu'Adamance Coray n'employa pour désigner ses compatriotes que le terme  Γραικοί / Graikoí («Grecs), et jamais le mot Eλληνες / Ellinès («Hellènes).

Ayant été en contact direct avec les révolutionnaires durant la Révolution française, ayant connu personnellement Bonaparte, Coray détestait le clergé, les aristocrates, notamment les phanariotes, mais aussi les excès de la «populace». C'est dans ce cadre idéologique qu'il envisagea le problème de la langue grecque.

Selon son point de vue, le grec ancien atticiste était l'expression du cléricalisme et de l'aristocratie phanariote. Cette «langue de la tyrannie» ne pouvait devenir le mode d'expression du peuple.

- La voie médiane

Par contre, les variétés dialectales du grec paraissaient à Adamance Coray vulgaires et anarchiques. Prenant une «voie médiane», il instaura une variété artificielle de grec qui se voulait à la fois ancienne et moderne. C'est ainsi qu'il établit à partir des divers dialectes un grec parlé commun. S'opposant farouchement aux partisans du purisme linguistique, il s'interdit tout emprunt au grec ancien qui n'aurait laissé aucune trace dans le grec vivant, tout en préservant le plus possible le lexique grec en usage et la syntaxe moderne. Coray fut le premier à helléniser le vocabulaire en proposant des équivalents grecs ou créés à partir de racines grecques pour désigner des notions nouvelles.

Sa théorie concernant la langue grecque moderne, connue sous le nom de théorie de la «voie médiane», qui devint un point de référence, entraîna divers effets sur le développement ultérieur de la langue et de la littérature grecques modernes. On peut affirmer que Coray a mis de l'avant une version purifiée de la langue populaire standard (le démotique). Particulièrement dans son vocabulaire, cette langue se voulait le juste milieu entre la vieille langue écrite et les parlers tels qu'ils provenaient de l'évolution linguistique et tels qu'ils existaient encore dans l'usage courant de son époque. Néanmoins, le compromis prescriptif de Coray suscita de nombreuses critiques; il fut rejeté comme étant artificiel. Quoi qu'il en soit, en dépit de cette contestation d'authenticité, le grec de Coray se lisait et s'écrivait aisément, car il se réclamait de la syntaxe du grec moderne. Le philologue Adamance Coray eut finalement le mérite de démontrer que la langue du peuple pouvait aussi être celle de la nation.

5 La création de l'État grec

Le 25 mars 1821, les Grecs, qui se définissaient comme des chrétiens orthodoxes, se révoltèrent contre la domination de l'Empire ottoman. Pendant deux ans, ils multiplièrent les victoires, puis ils commencèrent vite à se déchirer, divisés entre les «politiques» et les «militaires». Les Ottomans ripostèrent, ce qui causa aux Grecs des défaites et des massacres successifs.

Les revers militaires firent ressentir à de nombreux intellectuels grecs la nécessité de repenser la base idéologique et linguistique de leur éducation nationale et de leur culture écrite; en ce sens, elle donnait un coup de pouce aux démoticistes et à leurs sympathisants, qui faisaient valoir que le moment était venu pour que l'idéologie de l'archaïsme soit remplacée par une nouvelle idéologie nationale grecque, plus réaliste, basée sur l'éducation pragmatique et une véritable tradition populaire plutôt que sur le «revivalisme». Cette tendance allait toutefois prendre quelques années à se développer.

En 1827, une flotte franco-russo-britannique détruisit la flotte ottomane lors de la bataille de Navarin dans la baie du même nom, au sud-ouest du Péloponnèse. Cette opération est considérée aujourd'hui comme la dernière grande bataille navale de la marine à voile, avant l'avènement des navires à vapeur, des cuirassés et des obus, mais aussi comme une étape décisive vers l'indépendance de la Grèce. En effet, la victoire franco-russo-britannique sur l'Empire ottoman précipita en 1830 la création de l'État grec, à la fois reconnu par la Prusse et l'Autriche. L'indépendance de la Grèce fut entérinée en 1832 par l'Empire ottoman vaincu.

À l'époque de l'indépendance grecque, trois solutions étaient envisagée quant au problème de la question linguistique. D'abord, il y avait ceux qui proposaient une langue écrite basée sur la langue écrite traditionnelle. Il y avait aussi la proposition d‟une langue écrite qui était une transcription de la langue parlée et, en troisième lieu, une convergence entre les deux. Ce fut le début de la «guerre linguistique» qui allait durer plus d'un siècle.

5.1 La «guerre linguistique»

Désireux de s’affranchir de la domination ottomane, le gouvernement adopta en 1834 comme langue officielle de facto (dans les faits) la «langue de Coray» sous le nom de Καθαρεβούσα ou katharévousa (provenant de katharo signifiant «propre») c’est-à-dire la «langue épurée», une variété savante, puriste, archaïsante et défendue par des idéologues qui se croyaient réformateurs. Le gouvernement se trouvait à imposer une langue morte à un peuple vivant, alors que les Grecs favorisaient massivement la langue démotique.

- La victoire de la langue pure

Cette variété de la katharévousa fut conçue pour «purger» la langue grecque moderne des influences étrangères, notamment turques, sans pour autant revenir au grec ancien. Pendent les 50 années qui suivirent l'indépendance, les écrivains, les journalistes et les grammairiens du grec ancien s'ingénièrent à faire et refaire la langue puriste, sans la moindre coordination. D'un côté, les puristes rêvaient de faire apprendre le grec ancien au peuple; de l'autre, les phanariotes considéraient que la «voie moyenne» de Coray n'était que provisoire et qu'il fallait aller plus loin. Pendant ce temps, le système d'éducation se trouvait dans un état lamentable et s'avérait totalement inefficace: les enfants étaient incapables de s'exprimer dans la langue officielle peu familière, ce qui nuisait gravement à leur acquisition de la parole au lieu de faciliter leur instruction. Pire, certains ultranationalistes grecs voulurent abolir vers 1850 la katharévousa et réintroduire le grec ancien dans la population!

La katharévousa fut utilisée dans tous les domaines de la vie publique, notamment dans la politique, le droit et la justice, l’administration, la religion et l’enseignement. Cette langue grecque devint également l'un des facteurs d'unification de la «nouvelle nation purifiée» de ses ajouts turcs, slaves et albanais accumulés durant l'occupation ottomane (voir la carte de l'Empire ottoman). Cependant, la katharévousa ne devint jamais populaire, car ce n'était pas la langue pratiquée par le peuple. Celui-ci continuait à employer le démotique dans la vie quotidienne, même si cette langue était brimée et méprisée par les autorités.

- Les opposants

La controverse s'accentua à la fin du XIXe siècle. Les partisans de la katharévousa accusèrent les défenseurs du démotique d'être des «troupeaux» (αγελαίοι) et des «vulgaires» (χυδαϊσταί). De leur côté, les démoticistes surnommèrent leurs adversaires d'être des «obscurantistes» (σκοταδιστές), des «maniaques de l'ancien» (αρχαιόπληκτοι), des «conservateurs» (συντηρητικοί) et des «macaronistes» (μακαρονισταί), c'est-à-dire des «mangeurs de pâtes». Pendant que l'enseignement de la langue katharévousa périclitait dans les écoles, le clergé et les conservateurs faisaient fermer les rares écoles qui enseignaient en démotique.

Au début du XXe siècle, des écrivains, notamment des poètes, s'élevèrent contre l'usage de la katharévousa qu'ils considéraient comme une langue «artificielle» et «momifiée». Le combat fut féroce entre les deux tendances, car la langue devint une arme idéologique opposant les tenants du démotique (les «démotiquistes») et ceux de la katharévousa (les «puristes»). L'un des artisans du refus en bloc de la langue purifiée fut le linguiste franco-grec (un Français d'origine grecque), Jean Psichari (1854-1929) ou Ioannis Psycharis en grec.

Jean Psichari était persuadé que l'évolution des langues était un phénomène inéluctable et que toute intervention pour la freiner était vouée à l'échec. Il mit l'accent sur le changement plutôt que sur la continuité statique ou la correction régressive. C'est ce linguiste qui prépara la voie à la victoire définitive du «démotique sans excès». Contrairement à Coray qui, en raison de son attachement à l'ancienne langue, cherchait à rapprocher la langue moderne du grec ancien, Psichari proposa d'adapter les emprunts qui venaient du grec ancien au système de la langue parlée. Il préféra toujours les formes populaires et, lorsqu'elles n'existaient pas, il les créait. Il s'engagea pendant des décennies à promouvoir une langue nouvelle. Il popularisa également l'emploi du terme «diglossie» pour décrire ce qu'il considérait comme la scission malsaine entre la katharévousa «officielle» et la langue parlée «nationale». Il considérait la katharévousa comme une construction artificielle de la langue grecque.

Psichari publia plus tard de nombreux romans rédigés dans la version démotique, mais ils étaient en général considérés comme peu convaincants et peu attrayants, en grande partie parce que tous les personnages parlaient comme Psichari lui-même, c'est-à-dire une langue qui n'avait rien de commun avec celle du peuple. C'était sans doute une tentative d'enseigner la nouvelle langue par l'exemple, mais qui se solda par un échec.

- La réforme linguistique

Certains Grecs ne craignirent pas d'adopter démotique comme langue littéraire, mais ne purent éliminer pour autant la katharévousa. On compta même plusieurs variétés de katharévousa, car, selon les écoles de pensée, de nombreux linguistes et écrivains propageaient différentes variétés de cette langue. Le fait se répéta avec le démotique puisqu'on devait parfois choisir, par exemple, un mot parmi différentes formes dialectales possibles. Ainsi, le mot «père» se disait kurès, tsurès, patera, afentès, etc., mais ce fut finalement patera qui l'emporta (en katharévousa: patir). D'autres introduisirent la grammaire du démotique tout en supprimant les mots d'origine étrangère.

Cette réforme linguistique restait cependant une préoccupation de l'élite culturelle et intellectuelle; elle ne s'est jamais appuyée sur le soutien populaire de la base. Par exemple, il n'y a jamais eu de tollé des parents de la classe ouvrière pour exiger une instruction en démotique à leurs enfants. De plus, la réforme linguistique n'a jamais été fortement revendiquée par un parti politique. L'histoire de la question linguistique en Grèce est essentiellement une accumulation de discussions internes d'une élite intellectuelle.

Il ne faut pas oublier que la katharévousa, qui demeura la variété officielle de l'État grec jusqu'en 1976, avait été construite en référence à la fois au grec byzantin ecclésiastique et au grec ancien en une sorte de mélange qui intégrait partiellement des éléments du grec vernaculaire. Les formes diverses de la katharévousa ont quand même servi de fondement à la création de lexiques spécialisés dans les domaines juridique, scientifique, économique et politique.

5.2 L'échec de la «langue pure»

Durant une bonne partie du XXe siècle, la Grèce poursuivitj sa «guerre linguistique». Lentement, une langue mixte prit forme, les deux variétés s’influençant l’une l’autre. À vrai dire, la katharévousa n'influença que fort peu le démotique, mais certains mots et certaines expressions de la katharévousa furent adoptés en démotique. Tout compte fait, la katharévousa fut plus ou moins une langue morte, utilisée surtout pour la rédaction de documents officiels ou pour prononcer des discours solennels, mais elle ne fut jamais employée dans les conversations quotidiennes. Malgré tout, la plupart des gouvernements grecs tentèrent de faire triompher cette «langue pure», mais le retour de la Grèce à la démocratie en 1975 allait entraîner l’échec définitif de la réforme des puristes, au grand dam de l'Église orthodoxe. 

- Les différences

Voici quelques exemples qui illustrent des différences entre le démotique et la katharévousa

Français Démotique Katharévousa
J'ai une maison.
Je n'avais pas de vin.
Le temps passe vite.
Echw ena spiti.
Den eicha krasi.
O kairos perna grègora.
Echw oikian.
Den eichon oinon.  
O chronos parerchetai tachewos.  

De façon générale, comme on le voit, beaucoup de mots diffèrent entre le démotique et la katharévousa, mais la même observation s'applique à la grammaire. On peut aussi remarquer que la katharévousa se rapproche davantage du grec ancien et qu'elle a tendance à supprimer tout emprunt aux langues étrangères. Soulignons que les principales différences entre le grec ancien et le grec moderne (démotique) ont trait aux déclinaisons (abandon du datif et du duel), aux conjugaisons des verbes et au vocabulaire (emprunts importants du démotique à l'italien, au turc et au français).  Enfin, la katharévousa présentait même diverses variantes en fonction des écoles de pensée.

 En français: 
  À onze heures, mon père prenait son chapeau et sortait avec les enfants.

 En grec démotique:
  Stis enteka o pateras mou pire to kapello tou kai vgike me ta paidia.

 En grec katharévousa:

- Un peu puriste:  
  Eis tas endeka o patir mou epire to kapellon tou kai exilthe me ta paidia.

- Plus puriste: 
  Eis tas endeka o patir mou elave ton pilon tou kai exilthe me twn paidiwn.

- Encore plus puriste:  
  Tèn endekatèn o patir mou elave ton pilon aftou kai exilthe me twn paidiwn.

- L'hermétisme linguistique

Le conservatisme linguistique des milieux ecclésiastiques grecs fut parfois délirant, bien que ce ne fût pas un phénomène généralisé. Par exemple, il était toujours défendu (par décret synodal) de lire la Bible en grec moderne pendant les services liturgiques dans les églises. L'Ancien Testament devait être lu en grec ancien (le texte originel), et le Nouveau Testament en koinè littéraire, toujours sans traduction. Les textes en koinè littéraire restaient plus ou moins compréhensibles pour la population, alors que les autres formes du grec ancien s'avéraient très difficilement accessibles au commun des mortels. Ajoutons à tout cela que les autres textes de la liturgie étaient écrits en grec byzantin littéraire (donc fortement alignés sur la langue classique attique). Même les nouveaux textes (par exemple, pour des saints plus récemment canonisés) furent écrits uniquement dans cette langue, dont la compréhensibilité était presque nulle pour les Grecs qui n'avaient pas étudié la langue ancienne.

Par ses marques traditionnelles, la langue grecque était naturellement conservatrice. Elle a préservé fidèlement le système des voyelles, des diphtongues et des déclinaisons indo-européennes. Celui-ci s'est maintenu dans la langue grecque jusqu'à aujourd'hui. Une telle situation s'explique par le fait le grec réunissait tous les éléments qui freinent les évolutions normales:

- une très ancienne civilisation;
- un peuple qui est demeuré continuellement sur le même territoire;
- un peuple qui a constamment maintenu ses mêmes façons de vivre:
- la relation que les locuteurs ont gardée avec les formes langagières du culte:
- l'idéologie de la perfection inaccessible de la littérature classique.

La Grèce n'a certes pas le monopole de la «langue hermétique». L'Église catholique, par exemple, eut recours au latin durant des siècles, sans que personne du peuple ne comprenne cette langue. Dans l'islam, des millions de musulmans doivent employer l'arabe coranique dans les mosquées, alors qu'ils n'y comprennent rien. Il serait facile d'allonger la liste de ces langues liturgiques hermétiques: l'anglais élisabéthain des anglicans, le copte des chrétiens d'Égypte, le syriaque des chrétiens d'Orient, le guèze des chrétiens orthodoxes d'Éthiopie, le vieux slave des orthodoxes slavophones, l'hébreu ancien des juifs orthodoxes, le sumérien des Assyriens, le sanskrit des hindouistes, etc. Bref, les langues servant au culte ont toujours eu tendance à être excessivement conservatrices.

5.3 Le démotique comme langue d'usage

Vers 1880, il était devenu tacitement évident que le peuple et l'État ne pouvaient plus utiliser le grec ancien comme langue des activités quotidiennes. Il fallait dorénavant tenir compte d'une langue écrite pratique dans un État moderne. Il paraissait aussi nécessaire de relâcher l'emprise du grec ancien sur le système d'éducation. En conséquence, des dispositions furent prises en 1881 pour enseigner une autre forme de grec dans les écoles primaires. C'était la première fois dans l'histoire de la Grèce qu'une autre langue que le grec ancien était autorisée dans l'enseignement. Cependant, le changement fut lent, étant donné que le grec ancien devait continuer à être enseigné dans les écoles primaires jusqu'en 1917. Quant aux écoles secondaires, elles ne furent autorisées à enseigner un grec moderne qu'à partir de 1909.

De son côté, la presse ne tarda pas à suivre le courant. Déjà en 1880, un certain nombre de revues, dont le prestigieux magazine familial Estia et le journal Akropolis, avaient ouvert leurs pages à la poésie en démotique; et à partir de 1889, sous la direction de nouveaux Athéniens successifs, l'Estia devint un ardent défenseur du mouvement démotique. Pendant ce temps, les députés utilisaient la katharévousa dans leurs discours préparés, mais passaient allégrement au démotique au cours des débats.

- La révision de la Constitution de 1864

En 1910, le libéral Eleftherios Venizelos arriva au pouvoir et entreprit comme premier ministre de réformer l'État. Le principal résultat de la réforme fut une révision majeure de la Constitution grecque de 1864. La religion orthodoxe conservait une importance considérable comme religion d'État, et la langue officielle était «celle du texte de la Constitution et des lois helléniques»:

  Constitution de 1864

Article 1er

La religion dominante, en Grèce, est celle de l'Église orthodoxe orientale du Christ. Toute autre religion reconnue est tolérée, et le libre exercice de son culte est protégé par les lois. Le prosélytisme et toute autre intervention préjudiciable à la religion dominante sont prohibés.

Article 2

L'Église orthodoxe de Grèce, reconnaissant pour chef Notre Seigneur Jésus-Christ, demeure indissolublement unie, quant aux dogmes, à la Grande Église de Constantinople et à toute autre Église homodoxe de Jésus-Christ. Elle conserve dans leur intégrité, comme les Églises susmentionnées, les canons apostoliques et ceux établis par les conciles, ainsi que les saintes traditions ; elle est autocéphale ; elle exerce indépendamment de toute autre Église ses droits souverains, et elle est gouvernée par un synode d'évêques.

Les ministres de tous les cultes reconnus sont soumis, de la part de l'État, à la même surveillance que les ministres de la religion dominante.

Le texte des Saintes Écritures demeure inaltérable. Il est rigoureusement
interdit de le rendre en autre dialecte quelconque sans l'autorisation préalable de l'Église de Grèce, confirmée par la Grande Église de Constantinople.

Article 107

La langue officielle de l'État est celle du texte de la Constitution et des lois helléniques. Toute tentative de corrompre cette langue est interdite.
________________
Traduction française publiée à Athènes en 1911.

Par cette formulation de l'article 107 de la Constitution, qui se voulait astucieuse, on parvenait à imposer la katharévousa sans avoir besoin de la nommer ni de la définir: «La langue officielle de l'État est celle du texte de la Constitution et des lois helléniques.» Or, le texte de la Constitution et des lois était rédigé dans la version de la katharévousa.

L'Association éducative (en grec: Εκπαιδευτικός Όμιλος) fondée en 1910, qui visait à introduire le démotique dans l'enseignement primaire, tenta de s'y opposer en vain jusqu'en 1917. Lorsque l'ex-premier ministre Venizelos reprit le pouvoir en 1917, sa situation parut suffisamment forte pour faire avancer davantage ses réformes. Celles-ci marquèrent un tournant sur la question linguistique. Sauf pour un revers temporaire en 1920-1923, le démotique ne perdra plus jamais pied dans les premières années de l'enseignement primaire. Après la défaite de Venizelos à l'élection de 1920, les réformes en éducation avaient été temporairement renversées. À la suite de son retour comme premier ministre en 1924, il fut considéré comme le «fondateur de la Grèce moderne».

- La Constitution de 1924

En 1924, la proclamation de la République entraîna la promulgation d'une nouvelle Constitution qui n'entrera en vigueur que le 3 juin 1927. La religion orthodoxe demeurait la religion d'État, mais aucune langue officielle n'était proclamée à l'article 7: 

  Constitution de 1924

Article 1er

La religion dominante, en Grèce, est celle de l'Église orthodoxe orientale du Christ. Toute autre religion reconnue est tolérée, et le libre exercice de son culte est protégé par les lois. Le prosélytisme et toute autre intervention préjudiciable à la religion dominante sont prohibés.

L'Église orthodoxe de Grèce est inséparablement unie, au point de vue dogmatique, à la Grande Église de Constantinople et à toute autre Église homodoxe de Jésus-Christ observant immuablement comme elle les saints canons apostoliques et synodaux et les saintes traditions. Elle est autocéphale ; elle exerce indépendamment de toute autre Église ses droits souverains, et elle est administrée par un Saint-Synode d'archevêques.

Les ministres de tous les cultes sont soumis à la même surveillance de l'État que ceux de la religion dominante.

La liberté de conscience est inviolable.

Les pratiques de tous les cultes connus sont exercées librement, sous la protection des lois en tant qu'elles ne sont pas contraires à l'ordre public et aux bonnes mœurs. Le prosélytisme est interdit.

Le texte des Saintes Écritures demeure inaltérable. Il est absolument interdit de le rendre dans une autre forme de langage quelconque sans l'autorisation préalable de l'Église.

Article 7

Toutes les personnes qui se trouvent sur le territoire de la République hellénique jouissent de la protection absolue de leur vie et de leur liberté, sans distinction de nationalité, de religion ou de langue. Des exceptions sont autorisées dans les cas prévus par le droit international.
__________
Traduction française publiée par le ministère des Affaires étrangères, 1932.

Cette constitution prenait modèle sur la Constitution française de 1875, n'accordant que des pouvoirs très faibles au président de la République, tout en adoptant plusieurs dispositifs du parlementarisme. Une curiosité mérite d'être relevée: les articles 109 à 112 portaient sur le statut accordé à la communauté religieuse du Mont-Athos.

5.4 Le Protocole d’échange entre la Grèce et la Turquie (1923)

À la suite de l'abolition du sultanat d'Istanbul (3 novembre 1922) et de guerres successives (Première Guerre mondiale de 1914-1918 et guerre gréco-turque de 1919-1922), les puissances alliées acceptèrent une révision des accords de paix de 1920 (traité de Sèvres). Le traité de Lausanne remplaça le traité de Sèvres imposé aux Ottomans en 1920. Ce nouveau traité de 163 articles fut signé le 24 juillet 1923 à Lausanne (en Suisse) entre la Turquie, d'une part, et la France, l'Italie, l'Angleterre, le Japon, la Grèce, la Roumanie, le royaume de Serbie, le royaume de Croatie et les Slovènes, d'autre part.

Le traité reconnaissait les frontières de la Turquie moderne. La Turquie de Moustafa Kemal renonçait à ses anciennes provinces arabes (Syrie, Irak, Jordanie, Palestine) et reconnaissait la possession de Chypre par les Britanniques et les possessions italiennes du Dodécanèse, cet archipel de la mer Égée regroupant plus de 160 îles et îlots. Pour les Grecs, le traité de Lausanne marquait la fin de l'hellénisme en Asie Mineure où sa présence remontait à plus de trois mille ans. Pour les Arméniens comme pour les Kurdes, il n'était plus question d'État indépendant. Le traité prévoyait en outre des échanges de populations destinés à régler le problème des minorités entre la Grèce et la Turquie.

Faisant allusion à la Convention du 30 janvier entre la deux pays, l'article 142 se lit comme suit: «La Convention particulière, conclue le 30 janvier 1923 entre la Grèce et la Turquie, relativement à l'échange des populations grecques et turques, aura entre ces deux Hautes Parties contractantes même force et valeur que si elle figurait dans le présent traité.» Voici les quatre premiers articles de cette Convention, qui en compte 19, concernant l'échange des populations grecques et turques:

Article premier

Il sera procédé dès le 1er mai 1923 à l'échange obligatoire des ressortissants turcs de religion grecque orthodoxe établis sur les territoires turcs et des ressortissants grecs de religion musulmane établis sur les territoires grecs.

Ces personnes ne pourront venir se rétablir en Turquie, ou respectivement en Grèce, sans l'autorisation du Gouvernement turc ou respectivement du Gouvernement hellénique.

Article 2

Ne seront pas compris dans l'échange prévu à l'article premier :

a) Les habitants grecs de Constantinople ;
b) Les habitants musulmans de la Thrace occidentale.

Seront considérés comme habitants grecs de Constantinople tous les Grecs déjà établis avant le 30 octobre 1918 dans les circonscriptions de la préfecture de la ville de Constantinople, telles qu'elles sont délimitées par la loi de 1912.

Seront considérés comme habitants musulmans de la Thrace occidentale tous les Musulmans établis dans la région à l'est de la ligne frontière établie en 1913 par le traité de Bucarest.

Article 3

Les Grecs et les Musulmans ayant déjà quitté depuis le 18 octobre 1912 les territoires dont les habitants grecs et turcs doivent être respectivement échangés, seront considérés comme compris dans l'échange prévu dans l'article premier.

L'expression « émigrant » dans la présente Convention comprend toutes les personnes physiques et morales devant émigrer ou ayant émigré depuis le 18 octobre 1912.

Article 4

Tous les hommes valides appartenant à la population grecque dont les familles ont déjà quitté le territoire turc et qui sont actuellement retenus en Turquie, constitueront le premier contingent de Grecs envoyés en Grèce conformément à la présente Convention.

Le Protocole d’échange entre la Grèce et la Turquie (1923) avait pour but d'échanger toutes les populations grecques de Turquie et toutes les populations turques de Grèce au cours des quatre années suivantes, à l’exclusion d’Istanbul du côté turc et de la Thrace occidentale du côté grec. Or, il y avait alors quelque 1,6 million de Grecs en Turquie et 500 000 Turcs en Grèce.

Les déportations avaient cependant commencé bien avant 1923. Dès 1915, au cours de la guerre, les populations grecques de la Thrace orientale, des îles de la mer de Marmara, des Dardanelles et en partie du Bosphore avaient été évacuées. De même, sur les côtes de la mer Égée et de la mer Noire, les déportations de masse avaient constitué un moyen très efficace pour éradiquer la présence grecque en Turquie. Les maisons avaient été brûlées et pillées, des crimes atroces avaient été commis et des tortures, perpétrées. L’Échange des populations du traité de Lausanne mit fin à la présence grecque sur le territoire de la Turquie, et les quelques exceptions prévues par ce traité, c'est-à-dire les Grecs d'Istanbul et ceux des îles d'Imbros et de Ténédos, allaient elles-mêmes quasiment disparaître au cours des années suivantes.

La Grèce dut accueillir la plus grande partie des réfugiés de l’Anatolie et de la Thrace orientale arrivés entre 1913 et 1924. L’État-nation grec bénéficia de cet apport massif de population réfugiée (plus de 1,3 million de Grecs), alors qu’il perdait environ 500 000 musulmans échangés, car elle put davantage helléniser sa population et mieux occuper la Macédoine et la Thrace occidentale. De son côté, la Turquie pouvait «se féliciter» d'avoir éradiqué de son territoire non seulement les Grecs, mais aussi les Arméniens au nord-est et les Arabes au sud, ainsi qu'en plus presque toute la chrétienté du pays. L'objectif ultime du Protocole d'échange de populations était de rassembler les musulmans en Turquie et les orthodoxes en Grèce, dans le but d'éviter les conflits futurs. Pour ce faire, il a fallu légaliser le «nettoyage ethnique».

5.5 Le retour de la langue pure sous le régime des colonels (1967-1974)​

Après la Deuxième Guerre mondiale, la Grèce fut rongée par une instabilité gouvernementale et une forte division du pays. De 1945 à 1949, une violente guerre civile opposa les communistes et les forces royalistes, avec comme résultat une dévastation considérable du pays, tant économiquement que socialement. En 1949, après presque dix ans de guerre (depuis le dernier conflit mondial), la Grèce avait perdu 10 % de sa population, la quasi-totalité de sa flotte marchande, mais elle avait augmenté le nombre de ses réfugiés. Sous la monarchie (Georges II et Paul 1er), la vie politique de la décennie 1950 fut dominée par les partis conservateurs et l'influence de l’armée qui tirait profit des sentiments anticommunistes, de la peur du voisin turc et de la nécessité de redresser l'économie du pays. L’armée et la police obtinrent l’arrestation et la déportation aux îles d’un grand nombre d’opposants politiques communistes.

- Le coup d'État des colonels

Les élections de 1963 portèrent au pouvoir Geórgios Papandréou du centre gauche, ce qui entraîna une autre instabilité gouvernementale, mais les nouvelles élections qui eurent lieu quatre mois plus tard permirent à Papandréou de remporter une seconde fois les élections. Son gouvernement d'Union du Centre fit d'importantes réformes, principalement en matière d'éducation. Il remit à l'honneur le grec démotique dans les écoles. Le premier ministre demeura favori pour les législatives de mai 1967, mais celles-ci ne purent avoir lieu en raison du coup d'État des colonels.

Le 21 avril 1967, un groupe d'officiers de droite prit le pouvoir en Grèce au moyen d'un coup d'État. Dans les jours qui suivirent, l’archevêque d’Athènes fut déposé et remplacé par un proche de la junte militaire; les principaux représentants de la gauche et des libéraux furent arrêtés, placés en résidence surveillée, comme ce fut le cas du chef du centre gauche et ancien premier ministre, Geórgios Papandréou. Au cours des mois suivants, de nombreux intellectuels, considérés communistes, furent arrêtés et emprisonnés, sinon déportés. Plusieurs choisirent l’exil vers Londres, Paris ou New York, mais ce fut à Paris que s'organisa résistance intellectuelle et politique. Des écrivains, des musiciens et divers artistes, qui incarnaient la résistance au régime, furent excommuniés par l'Église orthodoxe et perdirent leur nationalité grecque.

La dictature choisit comme emblème le phénix, symbolisant une Grèce qui renaissait de ses cendres. L'illustration ci-contre montre bien le phénix en train de brûler auquel est juxtaposé un militaire avec l'inscription "21 aπρίλιοy 1967" en grec ancien (Απριλίου en grec moderne pour avril).

- La réintroduction de la katharévousa

Sous le régime des colonels, la question linguistique entra dans sa phase finale. En 1968, le gouvernement militaire réintroduisit la katharévousa comme «langue officielle de l'État», y compris en éducation. L'article 6 de la Constitution de 1968 reprend un libellé qui consiste à imposer la katharévousa sans la nommer:

  Constitution de 1968

Article 6

La langue officielle de l'État et de l'enseignement est celle dans laquelle sont rédigés la Constitution et les textes de la législation hellénique.

Article 8

Toutes les personnes se trouvant dans les limites de l'État hellénique jouissent d'une protection absolue de leur vie, de leur honneur et de leur liberté sans distinction de nationalité, de religion et de langue. Des exceptions sont autorisées dans les cas prévus par le droit international.
____________
Traduction publiée par le gouvernement grec en 1970.

La junte militaire de 1967 stoppa toute tentative de réforme et renforça le conservatisme des traditionalistes. Le démotique fut interdit dans les écoles, à l'exception des trois premières années du primaire. Cependant, le démotique enseigné fut suffisamment modifié pour le rendre le plus près possible de la katharévousa. Parmi les autres contre-mesures de la période de 1967-1974, mentionnons la réduction de la scolarité obligatoire de 9 à 6 ans, la suppression des traductions des textes de la littérature grecque ancienne et le remplacement des sciences sociales dans le nouveau programme scolaire. L'enseignement secondaire resta «intégré» dans le système sous la forme d'un «gymnase» de six ans. En général, l’enseignement du grec fut davantage axé sur les classiques et les cours livresques. Le régime tenta d'attirer l'attention des élèves vers les valeurs du passé, en particulier en mettant l'accent sur le grec ancien et ses formes simplifiées d'enseignement scolaire au moyen de la katharévousa.

L'attitude paternaliste des dictateurs dans l'éducation prétendument «salvatrice» se manifesta dans la volonté du régime de maintenir l’enseignement gratuit à tous les niveaux et de remplacer les anciens manuels par de nouveaux reflétant les idéaux helléno-chrétiens. En 1972, l'état-major des forces armées publia une brochure largement distribuée au sujet de la langue nationale, qui vantait les vertus de la katharévousa et condamnait le démotique présenté comme un «jargon» ou un «argot» ne possédant même pas de grammaire. Non seulement les manuels de grammaire démotique existants furent rejetés, mais les partisans du démotique, les démoticistes, furent eux-mêmes accusés de communisme visant à détruire l'État grec.

5.6 Le retour de la démocratie et du démotique

L'État grec se dissocia de ce «délire puriste» lorsque gouvernement de Konstantinos Karamanlis adopta en 1976, après la chute du régime des Colonels, le démotique comme «instrument expression nationale», sans employer le mot «officiel», et lui accorda une place privilégiée dans l’enseignement et l'administration. L'article 2 de la loi n° 309, toujours rédigée en katharévousa, énonçait que le grec moderne, le démotique, mais appelé «langue néo-hellénique» devrait être la seule langue d'enseignement à tous les niveaux, à partir de l'année scolaire 1977-1978. Voici comment se lit cet important et bref article 2 de la Περί οργανώσεως και διοικήσεως της γενικής εκπαιδεύσεως, c'est-à-dire la Loi sur l'organisation et l'administration de l'enseignement général (loi n° 309/1976):

Photocopie de la loi n° 309/1976 en écriture katharévousa

Loi n° 309/1976 en écriture katharévousa

Traduction en français

Άρθρον 2

Γλώσσα

1. Γλώσσα διδασκαλίας, αντικείμενον διδασκαλίας και γλώσσα των διδακτικών βιβλίων εις όλας τας βαθμίδας της Γενικής Εκπαιδεύσεως είναι από του σχολικού έτους 1976-1977 η Νεοελληνική.

2. Ως Νεοελληνική γλώσσα νοείται η διαμορφωθείσα εις πανελλήνιον εκφραστικόν όργανον υπό του Ελληνικού λαού και των δοκίμων συγγραφέων του Έθνους Δημοτική, συντεταγμένη άνευ ιδιωματισμών και ακροτήτων.

Article 2

Langue

1. À partir de l'année scolaire de 1976-1977, la langue d'enseignement, c'est-à-dire la matière d'enseignement et la langue des manuels à tous les niveaux de l'enseignement général, est la langue néo-hellénique.

2. La langue néo-hellénique désigne l'instrument expressif national utilisé par le peuple grec et les écrivains importants de la Nation et basé sur la forme démotique, sans idiomes ni extrêmes.

- La non-proclamation d'une langue officielle

L'article 2 de la loi n° 309/1976 du ministre de l'Éducation, Georgios Rallis, décrit la «langue néo-hellénique» comme étant le grec moderne standard basé sur la forme démotique. Les législateurs acceptaient finalement la langue utilisée par le peuple grec, à la condition qu'elle soit exempte de tout particularisme ou de régionalisme («sans idiomes ni extrêmes»). Il est quand même étonnant qu'un seul petit article d'une simple loi scolaire ait provoqué un si grand changement, alors qu'on se serait plutôt attendu à une véritable loi sur la langue officielle, car il faut comprendre que le grec démotique n'est pas proclamé comme la «langue officielle» de la Grèce. Cet article 2 ne fait qu'imposer la langue néo-hellénique dans l'enseignement et déclarer qu'elle est «l'instrument expressif national» utilisé par le peuple et les écrivains importants.

Quand on affirme que la loi n° 309/1976 a imposé le démotique comme langue officielle, on se trompe tout à fait. En réalité, il s'agit davantage d'une convention sociale et politique plutôt que d'un fait juridique. Autrement dit, le démotique est officiel de facto (dans les faits), non de jure (par la loi). L'opposition entre le grec ancien et le grec moderne s'est depuis lors estompée, tandis que le peuple grec utilise même, de manière très naturelle, des mots du grec ancien pour enrichir le vocabulaire du grec moderne.

- L'instauration d'une langue moderne

Jusqu'en 1976, la langue grecque constituait une pomme de discorde, car les questions en jeu concernaient le caractère de la nation et la détermination de l'idéologie nationale. Mais la fin des années 1970 servit à préparer le processus d'élargissement de la Communauté économique européenne et l'accès de la Grèce à celle-ci. Rappeler à l'Europe que le grec pouvait aussi être une langue moderne paraissait vital pour se faire une place dans la famille européenne et même démontrer sa supériorité par rapport aux autres langues du continent.

La fin de la katharévousa obligatoire fut saluée par presque tous les Grecs. La nouvelle loi sur l'éducation n° 309 de 1976 établit l'enseignement primaire à tous les niveaux des écoles. Cette loi fut abrogée le 30 septembre 1985 par la loi n° 1566/1985 sur la structure et le fonctionnement de l'enseignement primaire et secondaire. Le «grec moderne», comme on l'appelle désormais à l'école primaire, est encore utilisé aujourd'hui, mais il est très différent de l'école primaire de Jean Psichari, car il ne contient pas d'expressions idiomatiques particulières.

La presse, tant écrite qu’électronique, contribua à sa façon au processus de la disparition de la «langue pure». L'administration utilisa durant un certain temps la variété de la katharévousa dans les documents officiels et juridiques, mais le démotique finit par supplanter complètement la «langue morte». 

Langue puriste Ἡ δ' ἀπὸ τῆς Ἑλλάδος ἀποδημία του ἐγένετο πρόξενος πολλῶν ἀδίκων κρίσεων περὶ προσώπων καὶ πραγμάτων καὶ πρῶτα πρῶτα τῆς περὶ ἧς ἀνωτέρω ἔγινε λόγος πρὸς τὸν κλῆρον συμπεριφορᾶς του.
Langue moderne Η αποδημία του από την Ελλάδα έγινε πρόξενος πολλών άδικων κρίσεων για πρόσωπα και πράγματα και πρώτα πρώτα, για την οποία έγινε λόγος παραπάνω, της συμπεριφοράς του προς τον κλήρο.
Traduction Son émigration de la Grèce a provoqué de nombreuses crises injustes pour les personnes et les choses, notamment comme il est mentionné ci-dessus, en raison de son comportement envers le clergé.

- La réforme de l'orthographe

En 1981, le gouvernement socialiste d'Andréas Papandréou introduisit une réforme de l’orthographe en supprimant le système désuet des accents (trois sur quatre), le seul l’accent tonique étant maintenant conservé. C'était le système d'accentuation dit «monotonique», c'est-à-dire qui ne comporte qu'un seul accent aigu. Bien que les trois accents supprimés ne correspondaient plus à aucune réalité phonétique, beaucoup de Grecs réagirent négativement à la disparition de ce qu’ils estimaient être l’un des aspects importants du patrimoine linguistique grec. Les milieux conservateurs, notamment parmi les ecclésiastiques, continuent d'écrire et d'imprimer les accents traditionnels. Étant donné que le système «polytonique» n'est plus enseigné depuis près de quatre décennies, il semble bien que cette pratique soit appelée à s'éteindre d'elle-même. Cependant, certains individus plus nostalgiques disent regretter la disparition d’une langue flexible et nuancée, avec des formes participiales d’une richesse particulière, sans commune mesure avec la «pauvreté analytique» de la plupart des langues européennes modernes. En réalité, ces mesures ne visaient pas à standardiser la langue, mais à faire correspondre la langue écrite avec la pratique orale. 

Aujourd'hui, il est interdit en Grèce de rédiger un document officiel en katharévousa. Il peut arriver que certains groupes conservateurs, en particulier dans l'Église orthodoxe grecque, utilisent un style emprunté à la katharévous. «par exemple, les documents patriarcats et synodaux sont rédigés dans ce style archaïsant. Pour le reste, la katharévousa est vraiment disparue en Grèce (ainsi qu'au sein de la communauté grecque de Chypre). Généralement, quiconque parlerait ou écrirait en Grèce la katharévousa ferait aussitôt l'objet de moqueries. Le démotique est devenu la langue première de tous les Grecs, ce que n'ont jamais été ni la langue purifiée ni le grec atticiste.  

- Le maintien des variétés dialectales à l'oral

Cela étant dit, la plupart des régions rurales de la Grèce, notamment dans les îles, ont conservé leurs dialectes locaux (d'origine plus moderne que les dialectes de l'ancienne Grèce) dont certains sont encore très employés. Cependant, ces variétés dialectales ne sont jamais utilisées dans la langue écrite, sauf parfois dans la littérature ou pour exprimer un effet particulier. Évidemment, le système scolaire très centralisé de la Grèce, de même que l'avènement de la télévision et la diffusion du cinéma ont eu pour effet de réduire considérablement l'emploi des variétés dialectales dans les zones rurales. Il subsiste quand même des différences d'accent et des mots locaux dans toutes les régions du pays

- Le bilinguisme visuel

Enfin, étant donné que la langue grecque s’écrit avec un alphabet différent de l’alphabet latin plus familier aux étrangers, l'État a prévu deux versions pour transcrire la langue dans les endroits publics : l'une, en alphabet grec traditionnel, l'autre, en alphabet latin, surtout pour l’anglais (mais aussi le français et l’allemand). Dans les grandes villes, de même que dans les lieux touristiques, les panneaux des rues portent généralement un double alphabet : l’alphabet grec et l'alphabet latin. Bien que cette pratique semble plutôt systématique, il vaut mieux pour les touristes prudents d'apprendre les rudiments de l'alphabet grec.

L'autre pratique consiste à utiliser l'anglais avec le grec, ce qui devient de plus en plus fréquent dans les endroits touristiques: Police Station / Αστυνομία, Hospital / Νοσοκομείο, Post Office / Ταχυδρομείο, Police / Αστυνομία, Bathroom / Μπάνιο, Town Hall / Δημαρχείο.

6 L'apport du grec dans les langues modernes

Rappelons le rôle du grec dans la formation du vocabulaire scientifique moderne pour un grand nombre de langues européennes (français, espagnol, italien, anglais, etc.), notamment en physique, en chimie, en médecine, en botanique, etc. 

6.1 Les premiers emprunts

aristocratie < αριστοκρατία (aristokratía)
arsenic < αρσενικός (arsenikós)
ascète < ασκητής (askitís)
asile < άσυλο (ásylo)
barbare < βάρβαρος (bárvaros)
politique < πολιτική (politikí)
polygamie < πολυγαμία (polygamía)
presbytère < πρεσβύτερος (presvýteros)
problème < πρόβλημα (próvlima)
prophète < προφήτης (profítis)

Le latin parlé a largement puisé dans la langue grecque, particulièrement à l'époque où le sud de la Gaule subissait la colonisation grecque (Ier siècle avant notre ère). Les mots empruntés ont été par la suite latinisés par le peuple. Par exemple, gond (lat. gomphus < gr. gomphos), glose (lat. glosa > glôssa), dôme (lat. duomo < gr. dôma), lampe (lat. lampada < gr. lampas), etc., sont des termes qui ont été transformés phonétiquement au cours de leur passage du grec au latin et du latin au français.

Ces mots d'origine grecque peuvent donc avoir subi les mêmes modifications phonétiques que les autres mots hérités du latin; certains d'entre eux sont maintenant relativement éloignés de leur provenance grecque, mais la plupart sont de simples adaptations francisées. 

Grec ecclésiastique Grec ecclésiastique
amnésie < amnêsia
apôtre < apostolos
cataracte < kataraktês
Christ < khristos
cimetière < koimêtêrion
église < ekklesia
eucharistie < eukharistia
extase < extasis
holocauste < olokautos
judaïsme < ioudaismos
liturgique < leitourgikos
martyr < martur
orphelin < orfanos
paradis <
paradeisos
paroisse <
paroikia
patriarche <
patriarkhês
prophète <
prophêtês
psaume < psalmos
scandale <
skandalon
synagogue <
sunagogê

En outre, un certain nombre de mots grecs ont été introduits dans le français par l'Église catholique au cours du Moyen Âge (voir le tableau ci-contre). Ces emprunts au grec ont été latinisés (apostulus, cataracta, christus, synagoga, etc.) avant d'être francisés.

On parle de «grec ecclésiastique» parce que c'est cette variété de grec qui servait, surtout dans l'Empire romain d'Orient (ou byzantin), à célébrer la messe et les offices divins; elle était aussi employée dans les traités théologiques ou philosophiques et d'autres ouvrages savants.

De façon générale, pour tout ce qui concerne ces emprunts au grec ancien, au grec médiéval ou au grec ecclésiastique, voire au grec byzantin, on emploie aussi le terme «gréco-latin», car la plupart de ces mots sont passés par le latin avant d'arriver dans les langues romanes.

6.2 L'apport du grec à la Renaissance

Le mouvement d'emprunts au grec a commencé à être productif à la Renaissance (XVIe siècle). Le grec a alors fait une vive concurrence au latin comme langue d'appoint. Toutefois, la langue grecque n'a donné que très peu de vocables entiers au français, les mots grecs ayant fourni surtout des racines plutôt que de véritables mots, ce qui a eu pour effet d'enrichir les procédés de construction des mots savants. 

Certains termes simples proviennent directement du grec avec une adaptation graphique au français (p. ex., gramme, mythe, phrase, thèse, politique, etc.), mais la plupart des nouveaux mots d'origine grecque ont été construits à partir de racines de cette langue pour donner des composés savants: bibliothèque, polygone, philosophie, anthropophage, démocratie, géographie, carnivore, hémicycle, monochrome, polymorphe, etc. On constatera que cet apport grec concerne surtout les mots de la science.

Les exemples présentés dans le tableau ci-dessous témoignent de la place du grec dans la langue française. Les emprunts au grec ancien et au grec médiéval sont, selon Le Robert, au nombre de 3776. La plupart de ces mots sont passés dans la langue courante: 

Mots d'origine grecque (ancienne) Mots d'origine grecque (ancienne) Mots d'origine grecque (ancienne) Mots d'origine grecque (ancienne)
académie < ακαδημία
acrobate < ακροβάτης
acropole < ακρόπολη
allergie < αλλεργία
alphabet < αλφάβητο
amalgame < αμάλγαμα
icône < εικόνα
idée < ιδέα
idiome < ιδίωμα
idylle < ειδύλλιο
ironie < ειρωνεία
isthme < ισθμός
crâne < κρανίο
critère < κριτήριο
critique < κριτική
crypte < κρυπτός
cycle < κύκλος
cynique < κυνικός
parabole < παραβολή
paralysie < παράλυση
parenthèse < παρένθεση
pharmacie < φαρμακείο
philosophie < φιλοσοφία
phonétique < φωνητική
amnésie < αμνησία
analogie < αναλογία
analyse < ανάλυση
anarchie < αναρχία
anathème < ανάθεμα
anatomie < ανατομία
labyrinthe < λαβύρινθος
laïc < λαϊκός
lesbienne < λεσβία
lexique < λεξικό
logique (nom) < λογική
lyre < λύρα
démon < δαίμονας
diabolique < διαβολικός
dialecte
< διάλεκτος
dialogue
< διάλογος
diplomate
< διπλωμάτης
diplôme
< δίπλωμα
pléonasme < πλεόνασμα
politique < πολιτική
polygamie < πολυγαμία
presbytère < πρεσβύτερος
problème < πρόβλημα
prophète < προφήτης
aristocratie < αριστοκρατία
arsenic < αρσενικός
ascète < ασκητής
asile < άσυλο
baptême < βάπτισμα
barbare < βάρβαρος
machine < μηχανή
mélodie < μελωδία
métaphore < μεταφορικός
monarchie < μοναρχία
monastère < μοναστήρι
mosaïque < μωσαϊκό
éléphant < ελέφαντας
éphémère < εφήμερο
épitaphe < επιτάφιο
épithète < επίθετο
épopée < έπος
étymologie < ετυμολογία
rhétorique < ρητορική
rhinite < ρινίτιδα
rhinocéros < ρινόκερος
rhododendron < ροδόδεντρο
rhumatisme < ρευματισμός
rythme < ρυθμός
basilique < βασιλική
Bible < Βίβλος
blasphème < βλασφημία
cataclysme < κατακλυσμός
catalogue < κατάλογος
catapulte < καταπέλτης
narcissisme < ναρκισσισμός
nausée < ναυτία
nécropole < νεκρόπολη
nectar < νέκταρ
nostalgie < νοσταλγία
nymphe < νύμφη
généalogie < γενεαλογία
genèse < γέννηση
géographie < γεωγραφία
géologie < γεωλογία
glotte < γλωττίδα
grammaire < γραμματική
sarcophage < σαρκοφάγος
schématique < σχηματικός
schisme < σχίσμα
sirène < σειρήνα
syllabe < συλλαβή
symptôme < σύμπτωμα
cataracte καταρράκτης
catastrophe καταστροφή
catéchisme κατηχητικός
cathédrale καθεδρικός
catholique καθολικός
chaos < χάος
océan < ωκεανός
organe < όργανο
orgie < όργιο
orphelin < ορφανός
orthodoxe < ορθόδοξος
orthographe < ορθογραφία
harmonie < αρμονία
hécatombe < εκατόμβη
hellène < ελληνικός
héroïque < ηρωικός
héros < ήρωας
histoire < ιστορία
théâtre < θέατρο
théologie < θεολογία
thèse < θέση
thorax < θώρακας
tragédie < τραγωδία
tympan < τύμπανο

Ce sont les évolutions phonétiques régionales qui ont fragmenté la langue romane en plusieurs autres idiomes (italien, français, espagnol, catalan, portugais, etc.).

gr. ορφανός > lat. orphanus > fr. orphelin; ital. orfano; port. órfão; esp. huérfano, cat. orfe.

6.3 Le recours à l'étymologie grecque

Le recours à l’étymologie grecque a connu une nouvelle et grande expansion au XVIIIe siècle. Celle-ci semble se perpétuer aujourd'hui non seulement en français, mais également dans d'autres langues indo-européennes telles que l’italien, l’espagnol, l’anglais, l’allemand, etc. Signalons que la langue anglaise a puisé abondamment dans le grec ancien à partir du XVIe siècle, une coutume qu'elle avait prise du français, et qu'elle a maintenue jusqu'à aujourd'hui. Depuis, le vocabulaire scientifique est devenu quasi universel: fr. polytechnique, angl. polytechnic; all. polytechnik; fr. démocrate, angl. democrat, all. demokrate, esp. democrata; fr. polygamie, angl. polygamous, etc. On peut même se demander aujourd’hui comment on pourrait remplacer les milliers de mots provenant du grec, qui font partie du vocabulaire technique et scientifique. En voici une courte liste:

achromatique
acoustique
adiaphorèse
aérogastrie
agoraphobie
archéologie
architecte
arithmographe
astrologie
cybernétique
diaphragme
didactique
diphtongue
docimologie
dystrophie
graphie
hégémonie
kinétoscope
kleptomane
laryngotomie
lépidodendron
macrocéphale
manomètre
mastectomie
mathématique
mégalopole
ménopause
œsophage
oligarchie
oncologue
onychophagie
ophtalmie
orchestre
orthographe
ostéoporose
paramètre
paranoïa
parthénogenèse
pathologie
pédéraste
pentagone
pharmacie
pharynx
pléonasme
polygame
protagoniste
rhododendron
scaphandre
scénographie
schizophrénie
somatique
sperme
squelette
symbole
sympathie
syndrome
technologie
télescope
tétanos
thalassothérapie
théâtre
trapézoïdal
tyrannosaure
zoomorphe

On sait que la terminologie médicale française (et anglaise par le fait même) conserve une très large base grecque. Ce phénomène s’explique par le fait que les premiers traités de médecine en Europe avaient été des traductions du grec.

Comprenons bien que le français ne provient pas du grec à l’instar du latin. La langue française, à l'exemple de bien d'autres langues indo-européennes (anglais, allemand, italien, espagnol, portugais, russe, etc.), a simplement emprunté au grec, même s’il s’agit massivement de racines plutôt que de mots complets. En somme, le latin classique et le grec ont fourni au français et à d'autres langues les éléments dont ils avaient besoin pour se doter d'un lexique technique et scientifique. Évidemment, un grand nombre de mots modernes n'ont jamais existé ni en latin ni en grec. Les Romains et les Grecs de l'Antiquité ont toujours ignoré, par exemple, les mots téléphone et hydrofuge; ce sont cependant des éléments de ces langues qui ont permis de créer ces mots au XXe siècle.

Enfin, bien que le français se soit alimenté aux fonds latin et grec, il a également puisé dans un grand nombre de langues étrangères (arabe, néerlandais, allemand, italien, espagnol, anglais, etc.) les mots dont qu'il lui fallait pour désigner de nouvelles réalités, et ce, aussi bien dans la langue commune que dans la langue savante. Toutefois, le recours au grec demeure une source privilégiée pour la plupart des langues occidentales.

Dernière mise à jour: 01 déc. 2020

Grèce


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