République libyenne

Libye

République libyenne

 

Capitale:  Tripoli
Population:  7,1 millions (2025)
Langue officielle: arabe
Groupe majoritaire:  arabe libyen (54,3 %)
Groupes minoritaires: arabe égyptien (8,9 %), arabe soudanais (4,1 %),
arabe marocain (4,1 %), arabe algérien (4,0 %), arabe tunisien (2,8 %), berbère nafoussi (3,3 %), arabe yéménite (1,7 %), somali (1,5 %), arabe tchadien (1,1 %), arabe palestinien (0,9 %), panjabi (0,9 %), arabe hassaniyya (0,6 %), domari ((0,4 %), italien (0,2 %), etc.  
Langues coloniales: italien, anglais et français

Système politique:  gouvernements provisoires
Articles constitutionnels (langue):
articles 2, 8, 32 et 65 de la Constitution provisoire du 2 mars 2016; art. 2, 7, 37, 55 et 160 du Projet de constitution de 2017.
Lois linguistiques:  Loi n° 6 promulguant la Loi sur la langue arabe (1952); Loi n° 12 interdisant l'usage d'autres langues que l'arabe et des chiffres arabes dans toutes les transactions (1984); Loi n° 24 sur l'interdiction d'employer d'autres langues que l'arabe dans toutes les transactions (2002).
Lois à portée linguistique: Code pénal (1954); Loi n° 1 sur la promulgation du Code de procédure pénale dans les forces armées (2000); Loi n° 6 sur l’organisation judiciaire (2006-2011)
; Loi n° 18 sur l'éducation (2010); Loi n° 12 portant promulgation de la Loi sur les relations de travail et à son règlement d'application (2010); Loi n° 2 sur les universités (2018); Loi n° 11 sur les marchés financiers (2021); Loi n° 2 sur la protection des consommateurs (2022); Loi n° 21 sur la réglementation de l'enseignement technique, professionnel et technique (2023).
 

1 Présentation générale

La Libye (voir Maghreb) est un pays d’Afrique du Nord, ouvert sur la mer Méditerranée. Elle partage ses frontières avec six pays: la Tunisie, l'Algérie, le Niger, le Tchad, le Soudan et l'Égypte. Les uns font partie des pays arabes : l’Égypte à l’est, l’Algérie à l’ouest et la Tunisie au nord-ouest. Les autres appartiennent déjà à l’Afrique noire : le Soudan au sud-est, le Tchad et le Niger au sud. La Libye, le troisième plus grand pays d’Afrique après l’Algérie et le Soudan, possède une superficie de 1 759 540 km², soit trois fois la France.

Le nom de Libye proviendrait de la tribu des Libou, un peuple berbère qui occupait la façade méditerranéenne durant le premier millénaire avant notre ère. Sous l’Empire romain, le terme finit par désigner l’ensemble de l’Afrique à l’ouest du Nil. En 1911, les Italiens ont repris ce nom pour l’appliquer à la région tripolitaine, puis à l’ensemble du pays.

1.1 Les régions

Le pays compte trois régions historiques (la Tripolitaine à l’ouest, la Cyrénaïque à l’est et le Fezzan au sud-ouest). Le désert occupe 90% du territoire: le désert de Syrte au nord, le désert de Libye à l'est et le désert du Sahara au sud. La façade méditerranéenne de 1770 km de long concentre l’essentiel de la population (90 %).

- Les régions historiques

La Tripolitaine est une région historique, dont le terme dérive du grec Τρίπολις, signifiant «trois villes»; cela fait référence aux trois principales villes puniques de la côte ouest de la Libye : Oea, Sabratha et Leptis Magna. Cette région a été habitée depuis l'Antiquité et elle a connu des influences variées, notamment de la part des Phéniciens, des Grecs, des Berbères, des Carthaginois, des Romains, des Vandales, des Arabes et des Byzantins.

La Cyrénaïque tire son nom de l'ancienne ville de Cyrène, fondée par des Grecs venus de Théra (île de Santorin) vers 631 avant notre ère. À partir du XIe siècle, la région subit des invasions arabes qui ont conduit à un déclin de la civilisation gréco-romaine. Au XXe siècle, la Cyrénaïque fut marquée par la colonisation italienne, ainsi que des bouleversements politiques, notamment la proclamation d'autonomie par les chefs de guerre en 2012. Actuellement, la région est sous le contrôle de l'Armée nationale libyenne.

Le Fezzan désigne la région désertique du sud-ouest de la Libye, et son nom peut signifier «roches rugueuses» en berbère ou dériver du grec ancien Phazania «pays des faisans». La région est constituée en grande partie d'un désert, mais traversée par des montagnes, par des hautes terres et des vallées fluviales sèches au nord, où des oasis permettent à d'anciennes villes et à des villages de survivre dans le dur désert du Sahara. En Libye, comme ailleurs, les oasis peuvent être de grande dimension et constituer des villages et même des villes.  


Historiquement, la Tripolitaine, la Cyrénaïque et le Fezzan ont connu des situations politiques diverses. Dans l’Antiquité, la Tripolitaine était phénicienne, alors que la Cyrénaïque était hellénique. Même quand les Romains ont dominé ces deux «provinces», ils les ont gérées séparément. Sous la domination arabo-musulmane, la Tripolitaine était administrée à partir de Tunis, alors que la Cyrénaïque l’était depuis Le Caire. D’ailleurs, la limite entre ces deux régions, le golfe de Syrte, est à la fois une frontière entre les parlers maghrébin et égyptien. En simplifiant, on pourrait dire que la Tripolitaine est maghrébine et la Cyrénaïque, égyptienne.

Au moment de l’indépendance, le roi Idriss (1951-1969), issu de la confrérie Sénoussi, choisit de s’implanter en Cyrénaïque et n’aura de cesse de marginaliser la Tripolitaine. Au contraire, Kadhafi établit son pouvoir avec sa tribu en Tripolitaine contre la Cyrénaïque qui symbolisait l’ancien pouvoir. Aujourd'hui, il y a un gouvernement à Tripoli et un autre à Tobrouk. 

- Les régions administratives

La Libye a aussi été divisée en plusieurs régions administratives, dont les gouvernorats (muhafazat) et les districts (baladiyat). Ces subdivisions ont été modifiées au fil des ans, avec des changements significatifs depuis 2012. Actuellement, la Libye est divisée en 22 ''chabiyat'', qui sont les divisions administratives les plus récentes. Ces régions administratives semblent refléter la diversité géographique et culturelle du pays, mais leur administration est gérée par des factions rivales qui se sont partagé le territoire en portions inégales.

1.2 La situation politique

Depuis la chute de Mouammar Kadhafi en 2011, qui a mis fin à un régime autoritaire de plus de 40 ans, la Libye a connu des changements politiques majeurs en étant plongée dans le chaos, avec des luttes de pouvoir entre différentes factions et des milices rivales. En 2014, deux gouvernements se sont disputé la légitimité : le Gouvernement d'union nationale (GNU, reconnu par l'ONU) basé à Tripoli et le Gouvernement de stabilité nationale (GNS, soutenu par la Chambre des représentants de Benghazi et l'Armée nationale libyenne) basé à Tobrouk, les deux revendiquant le contrôle de tout le pays. Ainsi, plus de quatorze ans après la chute de Mouammar Kadhafi, la Libye reste prisonnière d’institutions rivales et, avec deux gouvernements, d’un statu quo chaotique qui paralyse la population.

De plus, il ne faut pas oublier que la plupart des membres des gouvernements sont arabophones et peu enclins à favoriser les berbérophones, sauf de façon limitée de la part du gouvernement d'union nationale siégeant à Tripoli. D'ailleurs, devant le peu d'empressement de Conseil national de transition (CNT) à l'égard des berbérophones, le Congrès national amazigh libyen a même décidé, entre autres, de retirer tous les représentants des Conseils locaux amazighs du CNT qu'il tient responsable de la marginalisation des Berbères. Un projet de constitution fut avancé en 2017, mais il n'a jamais été adopté.

2 Données démolinguistiques

La population de la Libye était estimée à 7,1 millions d'habitants en 2025. Les travailleurs étrangers et leurs familles représentent près de 20 % de la population totale et 50 % de la population active. Ils viennent principalement d’Égypte, du Soudan et du Sahel (Niger, Tchad, Nigeria, etc.). Les Libyens sont, pour la plupart, d'origine berbère, mais ils ont été arabisés assez tôt avec l’expansion de l’islam d’est en ouest, une expansion portée par les tribus arabes de l'Arabie Saoudite dès le VIIIe siècle. Les statistiques sur la population en Libye sont des estimations assez fiables à l'échelle internationale, mais elles manquent de certitude absolue en raison de l'absence de recensement national récent sur le terrain. Le dernier recensement officiel date de 2005, ce qui oblige les organismes internationaux à recourir à des modèles prédictifs plutôt que réels.

La Tripolitaine est la région la plus densément peuplée du pays, environ 3,6 millions d'habitants, dont 1,8 million pour la seule ville de Tripoli, car elle profite du dynamisme économique de la façade côtière méditerranéenne. Cette région concentre à elle seule plus de 50% de la Libye.

La Cyrénaïque, la région à l’est de la Libye, est estimée aujourd'hui entre 1,5 et 2 millions d'habitants, représentant près de 25 à 30 % de la population totale du pay, avec une forte concentration sur sa partie littorale, dont un million pour la ville de Benghazi.

Le Fezzan libyen, un immense territoire désertique presque aussi grand que la France, abrite une population estimée aujourd'hui à plus de 600 000 habitants, ce qui représente approximativement 10 % de la population du pays; la ville de Sebha est le principal pôle urbain et administratif du Fezzan, avec une population évaluée à un peu plus de 200 000 habitants.

L’islam est religion d’État et, depuis 1994, la Charia, la loi islamique, s’applique en matière de droit. La quasi-totalité de la population libyenne est musulmane sunnite (env. 94% de la population). L’islam libyen demeure organisé autour de la confrérie religieuse sénoussite: la Sanousiyya. Il s'agit d'une confrérie soufie appelée ''tariqa'' fondée en 1837 à Mazouna (en Algérie) dans la région du Ouarsenis par Muhammad Al-Sanoussi qui a émigré à Koufra (en Libye actuelle).

L'autre courant religieux important concerne l'islam ibadite (env. 5 % de la population); il est pratiqué par les populations berbères, notamment dans la région des montagnes de Nefousa et dans la ville de Zouara.

Le christianisme représente environ 0,5 % de la population; il est presque exclusivement pratiqué par des travailleurs expatriés et des immigrants. Les communautés les plus notables sont catholiques, orthodoxes (notamment grecques et coptes) et anglicanes. 

2.1 Les ethnies

On distingue les populations autochtones (cf. Arabes, Berbères, Bédouins et Touaregs, Nilo-Sahariens) et les populations immigrantes.

- Les Arabes

Les Arabes de toutes origines (Égyptiens, Soudanais, Tunisiens, Palestiniens, Bédouins, Maltais, etc.) forment la majorité de la population avec 90 % des Libyens. Seuls les Arabes libyens sont des autochtones, les autres étant de formation plus ou moins récente en tant qu'immigrants. Les diverses populations arabes, que ce soit des Berbères arabisés ou des Bédouins, habitent soit les villes et les villages du Sahel, soit les oasis du désert. Toutes ces populations sont autochtones et sédentaires actuellement. À mesure qu'on s'éloigne de Tripoli et de la côte méditerranéenne, en allant vers le sud et sur les plateaux qui précèdent le ''Djebel'' (ou montagnes), on trouve des semi-nomades et d'authentiques nomades, notamment des Bédouins. Les Arabes parlent généralement l'arabe libyen ou l'arabe de leur pays d'origine (arabe égyptien, arabe soudanais, etc.).

La plupart des Arabes d'origine libyenne sont de descendance ethnique mixte, c'est-à-dire arabo-berbère. L'identité arabo-berbère provient principalement de la conquête musulmane du Maghreb au VIIe siècle et des mariages subséquents entre les Arabes de l'Arabie Saoudite et les populations locales berbères. Les premières communautés arabes, telles que les Banu Hilal, les Banu Sulaym et les Banu Maqil, ont joué un rôle majeur dans l'arabisation linguistique, culturelle et ethnique du Maghreb, en se mariant avec les Berbères et en diffusant la langue et la culture arabes.

- Les Bédouins

C'est une autre population arabophone et autochtone en Libye, bien que l'Arabie Saoudite ait été leur lieu d'origine au VIIe siècle. Ils forment aujourd'hui un ensemble disparate de plus d'un million de personnes dispersées dans plusieurs régions de la Libye. Les Bédouins vivent principalement dans le Fezzan (le sud-ouest désertique), sur les plateaux dans les régions montagneuses et semi-arides de la Cyrénaïque au nord-est, et le long de la bande côtière méditerranéenne. Ils se déplacent au gré des saisons, allant vers le cœur du désert pendant l'hiver pluvieux et se rapprochant des oasis et des zones semi-arides en été. Une partie importante des Bédouins a adopté une vie semi-nomade ou s'est installée de façon permanente. Beaucoup se sont tournés vers l'agriculture (connus sous le nom de ''fellahins'') en bordure de désert, ou ont migré vers les villes côtières pour travailler. La plupart d'entre eux parlent l'arabe libyen.

Sans les Bédouins, les immenses étendues du domaine aride libyen auraient été de vastes espaces vides, des déserts que seulement le jaillissement de l’or noir aurait finalement intégrés dans le «pays utile».

- Les Berbères

Le mot «berbère» est dérivé du grec barbaroi et retenu par les Romains dans barbarus, puis récupéré par les Arabes en barbar et enfin par les Français avec berbère et les Anglais avec Berber. De façon générale, le mot Berbère désigne la grande ethnie originaire de l'Afrique du Nord, laquelle habitait cette grande région depuis la plus haute Antiquité, au même titre que les anciens Égyptiens, donc bien avant l'arrivée des Arabes au VIIe siècle.

Cependant, pour les linguistes, le mot Berbère est avant tout un terme générique désignant tous les berbérophones, peu importe la variante linguistique qu'ils parlent: amazigh, rifain, kabyle, zénète, ghadamès, nafoussi, tachelhit, siwi, etc. En Libye, le terme le plus courant pour désigner les Berbères est «Amazigh(s)», alors que le terme «tamazight» sert généralement à nommer leur langue ou leur variété locale. Cependant, ces distinctions ne sont pas toujours employées.  

En Libye, les Berbères représentent environ 10 % de la population, ce qui équivaut à plus de 700 000 personnes, dont environ entre 300 000 et 400 000 parlent la langue de leurs lointains ancêtres. Ils sont concentrés surtout dans des localités au nord-ouest de la Libye, en Tripolitaine; ils ont tendance à s’identifier à leur communauté ou à leur village plutôt qu’à la nation libyenne. 

Les Touaregs habitent le sud du pays; ce sont généralement des nomades qui déplacent leur bétail d’un endroit à l’autre et qui vivent dans des tentes; ils parlent le tamahaq, une variante berbère.

- Les populations nilo-sahariennes

Les populations nilo-sahariennes de la Libye sont représentées par les Zaghawas (10 000 hab.) et les Toubous (2900 hab.). Ces peuples vivent de manière semi-nomade et pastorale dans le sud du pays, principalement dans la vaste région désertique du Fezzan et autour des grandes oasis.

Ils forment de petites communautés qui historiquement et géographiquement se sont implantées dans plusieurs localités spécifiques : Sebha (la plus grande ville du sud, qui abrite une part importante de la communauté), Koufra et Ribiana (des oasis majeures situées plus à l'est, où vivent de nombreux Toubous), Mourzouq et Qatrun (des villes étapes traditionnelles sur les routes caravanières. D'autres habitent l'extrême Sud, le long des frontières avec le Tchad et le Niger. La carte ci-contre laisse croire que tous les groupes ethniques occupent de vastes territoires, mais ce n'est pas le cas puisque seule la côte méditerranéenne est démographiquement concentrée. Dans toutes les autres régions, les populations habitent dans des localités isolées ou dans des oasis du désert. Jamais une ethnie occupe l'entièreté d'une région!

Les Zaghawas et les Toubous ont souvent subi la répression sous le régime de Kadhafi parce que celui-ci les soupçonnait de déloyauté en raison de leurs contacts avec leurs peuples frères résidant de l'autre côté de la frontière avec le Tchad. 

- Les autres ethnies

Parmi les étrangers figurent les Occidentaux (Britanniques, Français et Italiens) les Indo-Pakistanais, les Philippins (moins de 1 %), les Somaliens, les Panjabis, les Serbes, les Croates, les Indonésiens, etc.
 

Ethnie Population Pourcentage Langue maternelle Affiliation linguistique Religion principale
Arabe libyen + Bédouin 4 279 000 54,3 % arabe libyen afro-asiatique (sémitique)islam
Arabe égyptien701 0008,9 % arabe égyptien afro-asiatique (sémitique) islam
Arabes soudanais 327 000 4,1 % arabe soudanais afro-asiatique (sémitique) islam
Arabe marocain324 000 4,1 % arabe libyen afro-asiatique (sémitique) islam
Arabe algérien 320 000 4,0 % arabe algérien afro-asiatique (sémitique) islam
Arabe tunisien 226 000 2,8 % arabe tunisien afro-asiatique (sémitique) islam
Berbère nafoussi 262 000 3,3 % nafoussi afro-asiatique (berbère) islam
Arabe yéménite 139 000 1,7 % arabe yéménite afro-asiatique (sémitique) islam
Somalien 121 000 1,5 % somali afro-asiatique (sémitique) islam
Arabe tchadien 88 000 1,1 % arabe tchadien afro-asiatique (sémitique) islam
Arabe palestinien 77 000 0,9 % arabe levantin du Nord afro-asiatique (sémitique) islam
Panjabi occidental 74 000 0,9 % panjabi de l'Ouest langue indo-iranienne islam
Mauritanien 55 000 0,6 % arabe hassanya afro-asiatique (sémitique) islam
Domari (Rom) 39 000 0,4 % domari langue indo-iranienne islam
Italien 32 000 0,4 % italien langue romane christianisme
Autres 86 000 1,0 % - - -
Total 2025 7 151 000 100 % - -  

Parmi les «autres» peuples figurent notamment de plus petites minorités, dont le berbère tamahaq (24 000), le berbère ghadamès (14 000), le zaghawa 10 000), le français (8700), le maltais (8500), le berbère awjilah (2900), le toubou (2900) et le berbère siwa (1200). Le maltais est une langue sémitique comme l'arabe, mais le zaghawa et le toubou sont des langues nilo-sahariennes.  L'un des problèmes, c'est de chiffrer le nombre des locuteurs ainsi que le nombre total des membres de l'ethnie. L'écart peut être très grand: les Toubous compteraient 2900 locuteurs, alors que le nombre des communautés ethniques pourrait être de 1,5 million.  

L'afflux de travailleurs étrangers a contribué à l'accroissement de la population. Ces immigrés viennent principalement des pays arabes, notamment d'Égypte, du Soudan, de Tunisie et de Palestine. Mais la Libye fait de plus en plus appel à une main-d'œuvre d'origine asiatique, essentiellement indienne et pakistanaise, coréenne et philippine, puis occidentale (Britanniques, Italiens, Français, Grecs, Bulgares). Retenons que la seule minorité linguistique indigène d'importance est la communauté berbère dispersée en plusieurs localités dans le pays.

Cependant, depuis la «révolution libyenne» de 2011, de trois à quatre millions d'étrangers ont quitté le pays sous la pression des événements: 1,5 à 2 millions d’Égyptiens; un million d’Africains du Sahel, d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale; 600 000 Soudanais; plus de 200 000 Marocains et de 100 000 Tunisiens; quelque 60 000 Palestiniens et 10 000 Algériens, ainsi que de nombreux Turcs, Philippins, Sri Lankais et autres Asiatiques. Ces travailleurs assuraient de nombreuses fonctions économiques en Libye; une fois partis, beaucoup de chantiers, d'hôtels, de restaurants, de commerces, de stations-service, etc., ne fonctionnent plus, faute de personnel.

2.2 Les langues

Les langues sont nombreuses en Libye, mais la plupart appartiennent à la famille afro-asiatique (ou chamito-sémitique). Il s'agit d'abord de l'arabe libyen parlé par 54,3 % de la population. Soulignons toutefois que cet arabe libyen est fortement dialectalisé et se fragmente en plusieurs variétés: l'arabe tripolitanien (capitale), l'arabe libyen du Sud, l'arabe libyen de l'Est, l'arabe libyen du Nord-Est, l'arabe bédawi, etc. Il existe aussi d'autres variétés d'arabe telles que l'arabe taizzi-adeni et l'arabe hassaniya.

À cela il convient d'ajouter l'arabe provenant des travailleurs immigrés : l'arabe marocain, l'arabe égyptien, l'arabe tunisien, l'arabe soudanais, l'arabe palestinien et l'arabe maltais. Soulignons que la langue arabe est répartie en trois groupes principaux: l'arabe vernaculaire (libyen, marocain, etc.), l'arabe standard moderne et l'arabe coranique.

À l'exception des Berbères qui parlent l'arabe libyen, la plupart d'entre eux font usage des langues berbères — appelées «tamazight» — telles que le nafoussi, le tamahaq, le ghadamès, le sawknah, l'awjilah, etc. Les Nafoussis représentent la communauté berbère la plus importante avec plus de 260 000 locuteurs du nafoussi; cette population est concentrée dans la région nord-ouest de la Tripolitaine.

Le tamazight est une langue amazighe, qui fait partie de la grande branche berbère des langues afro-asiatiques (chamito-sémitiques). La plupart des langues berbères de la Libye font partie des langues berbères de l'Est (ou berbères orientales) à l'exception des langues zénètes comme le zouara et des langues touaregs comme le tamahaq. La classification du nafoussi au sein du groupe oriental ne fait cependant pas consensus. En Libye, on emploie souvent indistinctement amazigh et tamazight pour désigner une langue berbère.

Certaines petites communautés indigènes parlent des langues nilo-sahariennes (zaghawa et toubou). Le toubou, composé du tedaga et du dazaga, est parlé principalement dans le sud de la Libye, au Tchad ainsi qu’au Niger où il a le statut de langue nationale. En Libye, c'est principalement le tedaga qui est parlé autour des villes de Sebha (Fezzan) et de Koufra (Cyrénaïque). Quant au zaghawa, la trèes grande majorité de ses locuteurs se trouvent dans la région du Sahel dans le Fezzan, à cheval entre le Tchad et le Soudan. 

Parmi les communautés immigrantes, on compte des langues indo-iraniennes (panjabi, domari, cinghalais), des langues occidentales indo-européennes (anglais, italien, français, serbe, grec, bulgare, etc.), le coréen et le chinois. L’anglais, le français et l’italien sont employés dans les commerces, en raison de l'apport important des étrangers (Égyptiens, Soudanais, Tunisiens, Palestiniens, Indo-Pakistanais, Britanniques, etc.). Toutefois, la langue officielle est l'arabe standard moderne, cet arabe n'étant la langue maternelle d'aucun locuteur en Libye.

Dans son rapport CERD/C/431/Add.5 présenté aux Nations unies en 2003 au Comité pour l'élimination de la discrimination raciale, la Libye déclarait: «Les Libyens, qui sont tous de même origine raciale, professent l’islam et parlent l’arabe.» Or, les Libyens ne professent pas tous l'islam et ne parlent pas tous l'arabe. Dans le même rapport, on lit ce qui suit:

Il n’existe aucune communauté religieuse ou ethnique définie par sa religion, sa race, sa langue, son sexe, sa couleur de peau ou ses affiliations politiques, ces éléments étant essentiels pour l’apparition du phénomène de discrimination raciale. Le fait que tous les citoyens libyens aient la même origine, la même religion et la même langue a sans aucun doute contribué de manière déterminante à l’absence de discrimination raciale dans le pays.

Sous le régime du colonel Kadhafi, parler ou écrire en public, lire ou imprimer une langue berbère, tout cela était tout simplement interdit par le leader libyen, toujours resté soupçonneux à l'égard de ce peuple présent dans le pays avant la conquête arabe du VIIe siècle et connu pour sa résistance militaire à l'occupation italienne au début du XXe siècle.

3 Données historiques

Les origines de la Libye remontent à l'époque préhistorique, avec des traces d'occupation humaine datant de plusieurs milliers d'années. Les premiers habitants de la région furent des populations berbères qui avaient développé des formes d'organisation sociale et pratiqué l'agriculture, la chasse et la pêche.

Ces premières sociétés structurées furent influencées par les civilisations anciennes, notamment les Phéniciens et les Grecs, qui ont contribué à la diversité culturelle et linguistique de la Libye. Par conséquent, l'origine des langues berbères relève donc de la plus haute Antiquité au même titre que l'ancien égyptien.

Dans l’Antiquité, le libico-berbère, également connu sous le nom de ''berbère ancien'' ou ''libyque'', fut employé par les populations libyennes dans la Libye antique (Libya). Cette langue libyque fut contemporaine, pour la Méditerranée occidentale, de l’ibère, du basque, du celte, de l’étrusque et d’autres langues de la péninsule italienne (ligure, osque, latin, ombrien, etc.), ainsi que pour le Proche et du Moyen-Orient, du cananéen (phénicien, hébreu), de l’araméen, l’assyro-akkadien, du paléo-arabe, etc. Ainsi, dans cette période très ancienne, les langues berbères étaient parlées dans toute l'Afrique du Nord, dans ce qui est aujourd'hui le Sahara occidental, le Maroc, l'Algérie, la Tunisie, la Libye, l'Égypte, la Mauritanie, le Mali et le Niger. 

3.1 Phéniciens, Grecs et Romains

À partir du VIIIe siècle avant notre ère, les Phéniciens fondèrent des comptoirs commerciaux sur la côte de la Tripolitaine (à l'ouest). Au siècle suivant, la région de la Cyrénaïque (à l’est) fut colonisée par les Grecs.

En 146 avant notre ère, les Romains conquirent la Libye antique à leur tour en 146 et y introduisirent leur langue, le latin, leur culture et leur religion dans la région. La Libye antique devint rapidement une province romaine, avec des villes côtières comme Sabratha et Leptis Magna devenues des centres importants de commerce. Finalement, les trois régions qui forment l’actuelle Libye — la Tripolitaine, la Cyrénaïque et le Fezzan — se latinisèrent tandis que la province, au sol riche et fertile, devint l’un des greniers de l’Empire romain.

Quelques siècles plus tard, le pays amorça un long déclin après l’envahissement des régions côtières par les Vandales en 455, puis celles-ci furent reconquises par les Byzantins à partir de 533.

3.2 Les Arabes et les Normands

Au VIIe siècle, plus précisément en 641, les Arabes conquirent d'abord la Cyrénaïque, puis la Tripolitaine. Ces régions furent progressivement islamisées et arabisées, sauf les populations berbères qui s'islamisèrent sans s'arabiser. Les conquérants musulmans ne parvinrent jusqu’au désert du Fezzan qu’en 666. Par la suite, cette région connut jusqu’au XIXe siècle une histoire distincte. À partir du XIIIe siècle, elle passa sous suzeraineté de l’empire tchadien de Kanem-Bornou. Au XVIe siècle, une dynastie chérifienne y fut fondée par des Marocains.

En Cyrénaïque et en Tripolitaine, les Berbères résistèrent aux Arabes en se ralliant au kharidjisme; il s'agissait d'un mouvement rigoriste dissident de l’islam. Au XIIe siècle, ces régions furent en partie conquises par les Normands, qui les abandonnèrent bientôt aux Almohades berbères.

3.3 Les Ottomans et les Italiens

À partir de 1551, la Cyrénaïque et la Tripolitaine changèrent d'allégeance et passèrent sous la domination ottomane (voir la carte). La ville de Tripoli ainsi que les ports côtiers servirent de base pour les corsaires turcs.

L'Empire ottoman joua un rôle crucial dans l'histoire de la Libye, en prenant Tripoli, ce qui marquait le début de son contrôle sur le territoire. Les Ottomans instaurèrent un système de gouvernance basé sur les traditions locales, mais sous un strict contrôle du gouvernement central d'Istanbul. Les gouverneurs locaux (''vali'') étaient responsables du maintien de l'ordre et de la collecte des impôts. La Libye, étant sur une importante route commerciale, fut essentielle pour l'influence ottomane dans cette région. À plusieurs reprises, les Occidentaux tentèrent de freiner les ardeurs des Ottomans installés en Libye. La guerre italo-turque de 1911 marqua le début de la colonisation, avec l'occupation de Tripoli et d'autres villes côtières. Par la suite, l’Empire ottoman dut renoncer à ses droits sur la Libye en 1912 avec l'arrivée des Italiens en Tripolitaine et en Cyrénaïque.

Arrivée tardivement parmi les puissances coloniales européennes, l’Italie ambitionnait d'étendre son influence en Méditerranée et de s'assurer des ressources économiques. Cependant, la Libye était pauvre en ressources naturelles, et la colonisation démographique s'avéra une tâche ardue. Or, la propagande italienne insistait sur la possibilité de transformer la Libye en une terre prospère pour les émigrants italiens, mais la réalité fut tout autre : les Italiens se heurtèrent à une forte opposition de la population locale, qui proclama une guerre sainte contre l'envahisseur. Il faudra cependant plus de vingt ans avant que l'Italie n'y établisse un contrôle effectif, car la Cyrénaïque était un bastion des sénoussites, un ordre religieux qui avait acquis un pouvoir considérable dans une grande partie de la Libye, y compris en Cyrénaïque.

Après la Première Guerre mondiale, l'Italie tenta d'asseoir son autorité en Libye en apaisant les dirigeants locaux. Le chef sénoussite de l'époque, Mohammed Idris el-Senussi, reçut le titre d'émir ainsi que l'autonomie de la région de Koufra, au sud de la Cyrénaïque italienne.

En 1922, l'Italie changea de politique, les accords antérieurs furent abrogés et la Libye fut placée sous contrôle italien par la force. L'émir Idris s'exila en Égypte en 1923 et la majeure partie de la Cyrénaïque italienne passa sous domination italienne de facto entre 1926 et 1928. Cependant, les sénoussites poursuivirent leur guérilla depuis la région de Koufra jusqu'à leur défaite finale en 1931. La campagne de «pacification» menée par le régime fasciste de Benito Mussolini tenta de réprimer violemment la rébellion libyenne, de sorte que la résistance se poursuivit jusqu'en 1932. C'est alors que dans le Fezzan se terminait la conquête italienne. En résumé, l'histoire des Italiens en Libye est complexe et marquée par des conflits, des résistances et des tentatives d'intégration culturelle, dont les effets se font encore sentir aujourd'hui. 

La présence italienne marqua profondément la culture libyenne, comme en témoignent divers aspects de la vie quotidienne, l'architecture et la langue. La domination italienne se révéla désastreuse pour les Libyens, car entre 1911 et 1945 les Italiens exterminèrent ou forcèrent à l'exil la moitié de la population locale. Durant ce temps, ils imposèrent leur langue dans l'administration du pays. Sous le régime colonial, l'italien était la langue d'instruction dans les écoles, mais seulement un faible nombre d'enfants musulmans a pu fréquenter ces établissements. La période coloniale reste également marquée par les souffrances et les injustices subies par le peuple libyen, un sujet qui continue d'alimenter les débats et les réflexions.

3.4 La présence franco-britannique

Durant la Seconde Guerre mondiale, la Libye fut l'un des principaux théâtres d'opérations. Le cours du conflit mena finalement à la victoire des Alliés et, en 1943, les Italiens furent chassés de la Libye. Les Français et les Britanniques divisèrent le pays en trois zones d'occupation : la Cyrénaïque et la Tripolitaine furent administrées par les Britanniques, tandis que le Fezzan et la région de Ghadamès furent gérés par les Français de 1943 à 1951, mais des garnisons françaises demeurèrent dans le Fezzan jusqu’en 1955. De leur côté, les Britanniques mirent en place une structure appelée «District militaire du sud de la Libye» (''Military District of Southern Libya'') pour gérer la Tripolitaine et la Cyrénaïque, deux des trois grandes régions de la «Libye italienne», mais les frontières de ces zones différaient de celles de la période italienne. Notamment, le territoire de Ghadamès, qui faisait partie de l'ancienne Tripolitaine italienne, fut intégré au Fezzan et à Ghadamès, et la région de Koufra, au sud de l'ancienne Cyrénaïque italienne, fut rattachée à la Cyrénaïque.

C'est à cette époque que l'anglais et le français s'imposèrent en Libye, même si la langue italienne a continué d'être employée, surtout parmi les personnes plus âgées.   

Avec le soutien de l'administration britannique, Idris el-Senussi retourna en Cyrénaïque. Dans les années qui suivent immédiatement la Seconde Guerre mondiale, différentes options pour l'avenir de la Libye furent envisagées, allant de la partition du pays à la création d'un État unifié. Pour consolider son pouvoir, Idris, avec le soutien britannique, proclama en 1949 «l'émirat indépendant de Cyrénaïque». Bien que l'indépendance de jure ne soit pas reconnue internationalement, les Britanniques transfèrent de facto une grande partie de l'administration de la Cyrénaïque à l'émir.

L'intervention militaire de la Grande-Bretagne et de la France favorisa l'expansion de l'anglais et du français dans le pays. La France devait par la suite encourager l'enseignement de la langue française, tandis que l'anglais allait s'imposer plus durablement dans le Nord et devenir la langue étrangère la plus répandue dans les affaires et à des fins économiques.

3.4 Le royaume fédéral libyen

L'avenir de la Libye fut finalement scellé lorsqu’en 1949 intervinrent les Nations unies. Une résolution fut adoptée stipulant que la Libye devait accéder à l'indépendance en tant qu'État unifié d'ici 1952.

Le pays se constitua en un royaume fédéral formé des trois régions historiques: la Tripolitaine, la Cyrénaïque et le Fezzan. L'Assemblée nationale désigna l’émir Muhammad Idris as-Sanusi, chef de la confrérie des sénoussites, comme roi qui prit le nom de Idris Ier. Le 24 décembre 1951, le roi Idris proclama l’indépendance du royaume de Libye. La Libye rejoignit la Ligue arabe en 1953 et les Nations unies en 1955.

Le nouvel État bénéficia de l’aide économique et technique de la Grande-Bretagne, de la France et des États-Unis, en contrepartie du maintien de bases militaires dans le pays. De plus, l'influence de l'anglais et du français commencèrent à se faire sentir dans l'administration de la Libye. Toutefois, la découverte des gisements pétroliers, en 1958 et 1959, allait modifier la situation libyenne et des négociations pour le retrait des troupes étrangères débutèrent en 1964.

La Libye établit des relations diplomatiques avec l’URSS en 1956, mais elle repoussa les propositions d’aide économique de la part des Soviétiques. Afin de répondre aux impératifs liés à la production pétrolière, le fédéralisme fut aboli en 1964.

En 1952, le roi Idriss fit adopter la Loi n° 6 promulguant la Loi sur la langue arabe. La loi déclarait dans son article 1 que l'arabe est la langue officielle de l'État. L'article 2 prescrivait la langue arabe dans toutes les communications avec les organismes gouvernementaux; à l'article 3, que tous les registres et autres documents employés par les représentants du gouvernement libyen et autres autorités soient rédigés en arabe ou accompagnés d'une traduction arabe. Si des documents sont rédigés dans une langue étrangère, ils doivent être accompagnés d'une traduction arabe, tandis que le texte arabe fait foi. Les enseignes des sociétés, des banques, des associations et de leurs succursales, ainsi que celles de toute personne exerçant une profession libérale (juridique, scientifique, artistique ou médicale), doivent être rédigées en arabe (art. 4). L'article 5 prévoyait des sanctions en cas d'infraction. 

La loi permettait aux entreprises, commerces, usines, banques et autres établissements d'écrire leur nom dans une autre langue que l'arabe, à condition que cette langue étrangère ne soit pas plus grande, plus visible ou placée plus haut que l'arabe (art. 4):

Article 4

Enseignes et publicités

Les enseignes des sociétés, des banques, des associations et de leurs succursales, ainsi que celles de toute personne exerçant une profession libérale (juridique, scientifique, artistique ou médicale),
doivent être rédigées en arabe. Cette disposition s'applique également aux publicités affichées dans les lieux publics par les personnes et entités susmentionnées, ainsi qu'aux publicités relatives aux réunions publiques.

Les dispositions du présent article n'interdisent pas l'usage d'une langue étrangère en complément de l'arabe,
à condition que cette langue étrangère ne soit pas plus grande, plus visible ou placée plus haut que l'arabe.

Les noms des établissements en anglais s'étaient répandus dans tout le pays, tout comme les noms italiens l'étaient depuis le colonialisme italien. Puis des tensions se firent rapidement ressentir dans le pays et un climat de mécontentement croissant s'installa, alors que, en même temps, le panarabisme se développait dans le monde arabe. La subordination croissante du pays aux intérêts des Occidentaux provoqua des émeutes qui furent vite réprimées.

3.5 Le régime autoritaire de Mouammar Kadhafi

Le 1er septembre 1969, s’ouvrit une ère nouvelle dans l’histoire de la Libye, lorsqu’un coup d'État militaire dirigé par le capitaine Mouammar Kadhafi, alors âgé de 27 ans, renversa la royauté — le roi Idriss était alors en cure thermale en Grèce — et proclama la République arabe libyenne, sans occasionner la moindre effusion de sang. Le gouvernement révolutionnaire, dirigé par Kadhafi, afficha d’emblée un nationalisme intransigeant et exigea l’évacuation immédiate des bases anglo-américaines. En 1970, Kadhafi expulsa les membres de la communauté italienne demeurée en Libye après l’indépendance (1951); quelque 25 000 descendants de colons italiens furent forcés de quitter au plus vite le territoire.

- Le nationalisme radical

Le régime calqua ses structures sur celles de l'Égypte nassérienne. La question linguistique fut l'une des préoccupations les plus importantes du régime de Kadhafi, surtout la langue arabe, ce qui l'a amené à tenter de transformer la Libye en un modèle purement arabe. Kadhafi tenta de ramener la société libyenne à une étape imaginaire dans laquelle il voyait la pureté de la langue arabe par rapport au vocabulaire étranger et aux langues qui corrompaient l’arabe. Par le fait même, Kadhafi devait ignorer le rôle des langues berbères dans l'histoire de son pays. La doctrine et le discours de Kadhafi et de son régime, bien documentés, sont tout à fait explicites sur le sujet : la Libye appartient à la Nation arabe islamique. L’idéologie panarabiste était fondamentale chez Kadhafi qui a longtemps poursuivi le rêve de l'unification du monde arabe. Pour lui, l'arabité et l'islam étaient étroitement confondus, de sorte qu'il ne pouvait concevoir que des Arabes puissent être de confession chrétienne, comme au Liban ou en Égypte. On peut donc soutenir que cet arabisme kadhafien était à la fois autoritaire, xénophobe, anti-occidental, antisémite (alors que les Arabes sont aussi des Sémites) et racial!

Dès octobre 1970, Kadhafi se distingua par des mesures inspirées tout à la fois par sa stricte observance de l'islam et par son attachement à un nationalisme arabe radical : la consommation d'alcool fut interdite, les églises et les boîtes de nuit durent fermer et l'arabe fut proclamé comme seule langue autorisée pour les communications officielles. Son gouvernement procéda à l'expropriation et à l'expulsion d'environ 13 000 propriétaires agricoles italiens, dont les biens — environ 3000 fermes — furent nationalisés. Les palais royaux devinrent des bâtiments publics, tandis que l'enseignement était arabisé. Quant aux États-Unis, constatant que le nouveau dirigeant libyen semblait très religieux et qu'il n'était pas communiste, ils furent tout d'abord rassurés : ils acceptèrent le non-renouvellement de leurs bases militaires et ne se formalisèrent pas du relèvement des tarifs et de la fiscalité en matière pétrolière.

- L'exclusion des autres langues

En pratique, la politique linguistique en fut une d'arabisation radicale et de combat anti-italien, anti-anglais (américain) et anti-français. Une ordonnance fut publiée en exigeant que tous les panneaux de signalisation, les plaques des rues, les enseignes des magasins, etc., devaient être rédigés uniquement en arabe. Cette politique d'arabisation atteignit son apogée en 1973, lorsqu'un décret exigea que les passeports des individus cherchant à entrer au pays contiennent toutes les informations personnelles en arabe, une exigence qui fut respectée scrupuleusement. En 1973, les sociétés pétrolières furent toutes nationalisées. Le nouveau dirigeant libyen affirma également sa détermination à jouer un rôle plus important dans les affaires du Proche-Orient et de l’Afrique du Nord, et se posa en rassembleur du monde arabo-musulman.

Kadhafi publia en 1976 son fameux Livre vert. Dans cet ouvrage, il faisait ressortir ses idées concernant la démocratie, les problèmes économiques et les bases sociales de «la troisième théorie universelle». Ce livre montrait son opposition à la «démocratie occidentale», qu’il considérait comme une «dictature». Il s’opposa par la violence à toute opposition interne comme à l’extérieur de son pays. Dans le Livre vert, Kadhafi s’opposait à  l’enrichissement personnel, puisqu'une telle transformation ne peut se réaliser qu’au détriment d’autres personnes. Le Livre vert devait devenir le programme du régime de la ''Jamahiriya arabe libyenne'', nom donné plus tard à l'État national libyen.

Il mit en place un système de «démocratie directe» à travers les Comités populaires. Dans la pratique, le système politique libyen demeura un couvert par lequel Kadhafi renforça son pouvoir personnel et imposa une dictature. Dans ce fameux Livre vert, la troisième partie abordait notamment la question des minorités. Celles-ci devaient être traitées comme les égales du reste de la population.

L'enseignement devait, pour sa part, se libérer de sa forme obligatoire et standardisée : les écoles et les programmes officiels formaient un instrument de domination et d'abrutissement visant «l'orientation autoritaire des goûts, du jugement et de l'intelligence de l'être humain». La société doit, au contraire, fournir des écoles et des enseignants en quantité suffisante afin que chacun puisse avoir accès librement au savoir, en choisissant ses disciplines.

Voici ce qu'on peut lire dans le Livre vert au sujet des minorités en 1976:

Les minorités

Qu'est-ce qu'une minorité ? Quels sont ses droits et ses devoirs ? Comment le problème des minorités peut-il se résoudre en partant des principes généraux de la Troisième Théorie universelle ?

Il n'y a que deux types de minorités.

Celles qui appartiennent à une nation qui leur fournit un cadre social, et celles qui, n'appartenant pas à une nation, forment elles-mêmes leur propre cadre. Ces dernières accumulent les traditions historiques qui doivent permettre, à terme, par le jeu de l'appartenance et de la communauté de destin, de former des nations.

Il est clair que ces minorités ont des droits sociaux qui leur sont propres. Toute altération de ces droits par une majorité constitue une injustice. Les caractéristiques sociales sont inhérentes et ne peuvent être ni octroyées ni confisquées. Quant à leurs problèmes politiques et économiques, ils ne peuvent être résolus qu'au sein d'une société populaire dans laquelle les masses détiennent le pouvoir, la richesse et les armes.

Considérer les minorités comme étant politiquement et économiquement minoritaires, relève de la dictature et de l'injustice.

Pour un linguiste, ce genre de texte correspond à ce qu'on pourrait appeler «la langue de bois». Pas un mot sur la question linguistique! En réalité, le pays ne compte encore que deux populations indigènes: les Arabes libyens et les Berbères libyens.

En 1977, il réorganisa les institutions de la Libye en faisant du pays une ''Jamahiriya'' (littéralement: un «État des masses»). En 1979, il renonça au poste officiel de «chef de l'État», mais demeura de facto aux commandes de la Libye avec le titre de «guide de la Révolution de la Grande Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste» (ou plus simplement «guide de la Révolution» ou «frère guide»), tout en exerçant un pouvoir absolu en dehors de tout cadre constitutionnel.

- La politique d'arabisation à tous crins

Cette politique d'arabisation kadhafienne fut marquée par un régime centralisé et révolutionnaire, fondé sur les principes du socialisme arabe et du panarabisme. Kadhafi ne se voyait pas comme le souverain du pays, mais comme «le chef de la révolution» et celle-ci était pour lui une révolution mondiale qui annonçait l’émancipation de l’humanité, rien de moins. Jusqu’au début de cette émancipation, le pays entra dans la phase de la ''Jamahiriya'', donc de l'État des masses.

En 1984, le colonel Kadhafi fit adopter la Loi n° 12 interdisant l'usage d'autres langues que l'arabe et des chiffres arabes dans toutes les transactions (1984), dont les articles 1 et 3 sont les plus pertinents:

Article 1er

L'usage d'autres langues que l'arabe et des chiffres arabes est interdit dans la correspondance, les documents, les enseignes, la publicité et les supports imprimés, pour toutes les transactions effectuées au sein de la Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste.

L'usage d'autres langues que l'arabe est également interdit dans tous les moyens de transport, autres véhicules, façades de bâtiments et voies publiques.

L'interdiction mentionnée dans le présent article inclut l'utilisation de l'alphabet arabe pour écrire des mots ou expressions étrangers.

Article 3

Toutes les institutions, sociétés et autres entités étrangères opérant au sein de la Jamahiriya arabe libyenne populaire socialiste qui emploient une autre langue que l'arabe dans leur correspondance
doivent joindre une traduction arabe à chaque transaction.

Toutefois, avec l'approbation du Comité populaire général, une entité de ce type peut être exemptée des dispositions du présent article, sous réserve du maintien de la réciprocité.

Cette loi d'arabisation de 1984 avait pour but d'interdire les langues étrangères. Autrement dit, le régime faisait de l’arabe la seule langue de communication, officielle ou non officielle, et les étrangers qui souhaitaient se rendre en Libye durent soumettre une traduction de leur passeport; lorsque cette mesure dut être annulée en 2005, elle fut réactivée en 2007. À cette époque, tous les passeports libyens étaient rédigés en arabe, à l’exception de la dernière page du passeport, qui contenait une traduction manuscrite en anglais.

Kadhafi pensait que tout ce qui n’était pas arabe devait être arabisé. Le cinéma, par exemple, était appelé «cavalerie» depuis le début des années 1970. La Société générale pour la production de bandes montées a créé en 1977, dont les noms changeront fréquemment, mais le nom «cavalier» restera un signe de cette tendance arabe. Les films étrangers étaient doublés en arabe et devaient se conformer à la politique culturelle du gouvernement, c'est-à-dire un mélange de loi religieuse et de nationalisme libyen. La plupart des films faits maison étaient des documentaires et le réalisme social était présenté comme un idéal pour les films de fiction.

Bien que Kadhafi ait encouragé certaines réalisations cinématographiques locales, son obstruction à la consommation de films étrangers eut pour effet d'entraîner la fermeture des cinémas. En 1984, l'article 4 de la loi n° 12 sur l'arabisation devait punir les contrevenants par une peine d’emprisonnement d’au moins un mois, avec une amende ne dépassant pas deux cents dinars libyens à l’époque (soit environ 600 dollars US dans les années 1980). Dans tous les cas, le tribunal ordonnait la suppression de l'infraction aux frais de son auteur.

La politique d'arabisation touchait tous les domaines de la vie publique, incluant les raisons sociales des firmes internationales. De fait, de nombreuses marques internationales disparurent du marché libyen et furent remplacées par des marques libyennes avec les caractéristiques de la marque internationale, mais portant un nom libyen. En d’autres termes, le régime fit de l’arabe la seule langue de communication écrite, qu’elle soit officielle ou non officielle. Néanmoins, l’État libyen continua de traiter avec des langues étrangères telles que l’anglais et le français. Le colonel lui-même continua à parler un anglais ou un français avec un accent libyen distinct, dans ses interviews et conversations avec des journalistes étrangers, tout en recourant à des traducteurs pour l’aider à mieux comprendre ce qu’il entendait. 

D’autres langues furent interdites lors de certaines circonstances, car les interdictions étaient reliées à l'attitude politique de Kadhafi envers l’Occident. Après l’invasion américaine de la Libye en 1986, après l’attentat à la bombe d’une boîte de nuit berlinoise célébrée par des soldats américains, le colonel s’abstint de parler anglais, qu’il considérait comme «une langue coloniale». Dans une entrevue accordée à la BBC Television en 1986, il déclara : «Non, j’ai oublié le salut anglais [...]. Je l’ai effacée de mon cerveau», en ajoutant : «Nous l’avons même annulée dans les écoles.» De fait, le décret n° 195 de 1986 eut pour effet d'interdire l’enseignement des langues étrangères, telles que l’anglais et le français, dans les collèges et lycées. Cette interdiction resta en vigueur jusqu’en 1994, lorsque l’anglais fut réintroduit dans le programme scolaire, et que les méthodes d’enseignement n’ont été mises à jour qu’en 2006.

Pourtant, la Grande Charte verte des droits de l'homme à l'ère des masses, promulguée en 1988, énonçait de nombreux principes visant à consacrer et à sauvegarder la liberté des personnes et à garantir une vie décente à tous les membres de la société libyenne. Le principe 16 proclamait ce qui suit:

Principe 16

La société de la Jamahiriya est une société de vertu et de valeurs élevées qui tient les principes et les valeurs humanitaires pour sacrées et aspire à une société humaine sans hostilité, sans guerre, sans exploitation et sans terrorisme, où personne n'est plus ou moins important que les autres, où toutes les nations, tous les peuples et toutes les nationalités ont le droit de vivre librement conformément à leurs choix et de définir leur avenir ainsi que d'établir leur identité nationale et où les minorités ont le droit à la protection de leurs membres et de leur patrimoine, sans qu'on puisse étouffer leurs aspirations légitimes ou recourir à la force pour les absorber dans une quelconque nationalité.

C'était incohérent parce que l'attitude du «guide de la Révolution» à l'égard des minorités berbérophones a toujours été hostile.

Kadhafi récidiva en 2002 par la Loi n° 24 sur l'interdiction d'employer d'autres langues que l'arabe dans toutes les transactions, ce qui abrogeait la Loi n° 12 interdisant l'usage d'autres langues que l'arabe et des chiffres arabes dans toutes les transactions (1984) mentionnées précédemment, de même que toutes les dispositions qui lui étaient contraires. Cette nouvelle loi promulguée par l'Assemblée populaire générale visait à protéger l'identité culturelle en interdisant l'usage de toute autre langue que la langue arabe dans toutes les transactions, les documents, les enseignes et les prescriptions médicales. La loi interdisait également l’enregistrement de noms non arabes ou non islamiques dans les registres de l’état civil et prévoyait des sanctions financières et administratives strictes pour les contrevenants, notamment l’annulation de licences et la fermeture de commerces.

- Les conséquences sur l'arabe vernaculaire

Dans sa politique d'arabisation, Mouammar Kadhafi ignora totalement l’histoire de la Libye en tant que pays du Maghreb riche en langues non arabes, lesquelles existaient avant l'arrivée de l'arabe et de l’islam. Ce faisant, il se trouvait à ignorer également la réalité culturelle dans laquelle lui-même vivait avec la présence des langues berbères et des langues étrangères comme comme l’anglais, l'italien et le français, mais également la langue arabe vernaculaire.

La capitale Tripoli abritait un grand nombre de locuteurs qui s'exprimaient en arabe tripolien, une variété de l'arabe libyen. Bien évidemment, la politique d'arabisation s'étendit à l'arabe vernaculaire de la ville dont, contrairement à de nombreuses villes et villages libyens, celui-ci était fortement influencé par les langues italienne et turque, ainsi que par le vocabulaire arabe local employé par les locuteurs de la ville elle-même.  Quant aux populations rurales et aux Bédouins au sud de Tripoli, ils conservaient un arabe vernaculaire différent en raison de leur relation différente avec l’Empire ottoman depuis le XVIe siècle et de leur manque de mélange avec le colonisateur italien. Après la révolution pétrolière de 1963 et la montée de Kadhafi, ces Bédouins avaient gagné un rôle social important dans une ville comme Tripoli. En dehors des centres urbains, toutes les populations arabophones parlaient leur arabe vernaculaire local.  Or, le régime de Kadhafi s'est attaqué à l'arabe libyen et à l'arabe tripolien qu'il considérait comme des obstacles à l'unité arabe, parce qu'il préconisait soit l'arabe coranique soit l'arabe standard moderne.

Toutefois, le régime n’a pu arabiser pleinement l'arabe libyen que tous les arabophones du pays parlaient. Il a pu réduire l'importance de l'arabe tripolien, mais les arabophones d'aujourd'hui parlent encore l'arabe libyen. Celui-ci a conservé tout son vocabulaire italien lié aux pièces automobiles, car son alternative arabe, promue dans le programme artistique, était incapable de gérer la réalité sociale et d'employer des mots italiens au quotidien. Même aujourd’hui, l’italien est presque exclusivement basé sur les noms de pièces automobiles dans l'arabe libyen.

- Les conséquences sur les Berbères

Comme tous les opposants réels ou éventuels, les Berbères demeurèrent l’une des cibles de prédilection pour le régime de Kadhafi, car celui-ci ne pouvait tolérer que l’arabité de la Libye puisse être remise en cause. Or, les Berbères refusaient l’assimilation ou manifestaient un attachement jugé inacceptable à leur langue et à leur culture, de sorte qu'ils étaient quotidiennement menacés par le régime à travers un réseau de comités révolutionnaires locaux. Bien que la Libye ait longtemps abrité divers peuples parlant différentes langues, que ce soit les Amazighs, les Touaregs, les Grecs, les Turcs ottomans, etc., seuls les Berbères furent systématiquement harcelés et opprimés. Par conséquent, les lois sur l’arabisation ont empêché les Berbères de parler ou d’écrire dans leur propre langue; il en fut ainsi pour les Zaghawas et les Toubous nilo-sahariens.

Comme l’illustre la circulaire émise le 18 juin 1995 par le Bureau de liaison des Comités révolutionnaires, il était précisé qu’il est «interdit d’utiliser une autre langue que la langue arabe dans les diverses relations administratives locales». La circulaire exigeait des comités révolutionnaires et des groupes de travail révolutionnaires régionaux de surveiller la réglementation (l'usage de la seule langue arabe) et de prendre les mesures appropriées de sorte à obtenir des «résultats concrets». Cette même circulaire précisait que les langues employées dans «les relations extérieures ou avec les partenaires étrangers» ne sont pas touchées. En fait, ce genre de mesures répressives n'étaient destinées qu’aux langues locales différentes de la langue arabe, donc les langues berbères et nilo-sahariennes (zaghawa et toubou). Selon des témoignages recueillis auprès de berbérophones libyens en exil en Europe, tout un arsenal de directives, de circulaires, de lois, etc., officielles et officieuses, avait pour objectif l’usage unique de la langue arabe et l'interdiction — implicite et explicite — de la langue berbère. Cette politique n'a pas empêché le gouvernement libyen de publier à l'occasion certains documents statistiques à usage interne dans un format bilingue anglais-arabe.

Le colonel Kadhafi considérait tout appel à une identité culturelle amazighe comme l’un des programmes coloniaux de l’Occident visant à fragmenter la nation arabe et à la neutraliser de ses principaux enjeux, tels que la question palestinienne. Dans un discours en 1983, il s’adressa aux masses : «Par Dieu, les paroles des grands-mères et les superstitions des personnes âgées doivent cesser. Le berbère est un berbère [signifiant Amazigh], une langue ancienne.» Le régime kadhafien interdit aux parents le droit de nommer leurs enfants par des noms amazighs, même s’ils sont écrits en arabe, comme en témoigne la Loi n° 24 sur l'interdiction d'employer d'autres langues que l'arabe dans toutes les transactions (2002), ce qui interdisait l'usage de l'amazigh, sauf dans des cas particuliers prescrits dans des décrets. Ajoutons aussi cet extrait du rapport de la Libye présenté aux Nations unies en 2003:

Comme nous l’avons vu, les citoyens de Libye ont la même origine, parlent la même langue et professent la même religion, l’islam. Par conséquent, il n’existe aucune discrimination raciale en Libye. Le rejet par la société de ce phénomène vient de sa culture musulmane, fondée sur le Saint Coran, code social de la Libye. Le Saint Coran contient de nombreux versets qui affirment que Dieu honore tous les peuples, sans distinction de langue, de religion ou de couleur. Il comprend également plusieurs versets qui exaltent les vertus de tolérance, de respect, de gentillesse et de charité envers les non‑musulmans. La société libyenne ne connaissant pas la discrimination raciale, il n’a pas semblé nécessaire d’adopter une législation spécifique pour combattre ce phénomène. Toutefois, puisque la Convention a été ratifiée par la Jamahiriya, elle fait maintenant partie intégrante du droit interne et constitue par conséquent une force obligatoire pour toutes les institutions nationales. En outre, la législation interne contient de nombreuses dispositions interdisant tout type de propagande et d’organisations fondées sur l’idée d’une supériorité d’une race ou d’un groupe de personnes d’une couleur ou d’une origine ethnique donnée.

Comme nous le savons, ces dispositions ne s'appliquaient pas aux Berbères, l'une des deux grandes communautés indigènes du pays.

En réalité, cette loi voulait avant tout interdire la langue amazighe que Kadhafi considérait comme une «invention impériale». Quiconque étudiait la langue amazighe buvait «du lait empoisonné provenant du sein de sa mère», a-t-il déclaré. Des militants berbères et des personnes parlant ouvertement le tamazight furent arrêtés et emprisonnés. Même chanter des chansons berbères traditionnelles leur causait des ennuis. La langue berbère fut interdite en public, les livres rédigés en berbère furent brûlés. Quiconque tentait de promouvoir la culture, l’héritage et les droits amazighs était persécuté, emprisonné, voire tué. Les noms berbères furent complètement interdits par le régime. La Loi n° 12, interdisant l'usage d'autres langues que l'arabe et des chiffres arabes dans toutes les transactions (1984),  exigeait que la langue arabe devait être employé dans le domaine public. Par conséquent, Kadhafi interdit tout enseignement de la langue amazighe, tout en facilitant la recherche démontrant «la supériorité de la langue arabe».

Le seul hôpital qui existait dans la région de Zouara et qui servait à tous les Berbères de la région fut fermé au cours de la décennie de 1980; la seule explication à cette fermeture ne pouvait être que le désir de priver de soins la région berbérophone. De fait, tous les habitants de la région se sont trouvés privés de soins. Pour accoucher, les femmes berbères de Zouara furent contraintes de traverser la frontière libyenne pour aller dans des hôpitaux tunisiens.

Dans un «discours à la nation» prononcé le 3 juin 2010, lors d’une rencontre avec une délégation marocaine de journalistes et d'intellectuels:

Les tribus amazighes ont disparu depuis bien longtemps, depuis l’époque du Royaume de Numidie… Des tribus qu’on ne connaît pas du tout… Il est possible qu’elles soient sémitiques ou orientalistes venues ici, mais elles sont complètement disparues aujourd’hui et elles sont finies. Où sont les tribus machaoueches, ribou, libou, samou, tahnou? On ne peut même pas bien prononcer leurs noms. [...] C’est quoi les Amazighs, ce sont les descendants des Arabes, nous, nous n’avons pas de minorités pour qu’on puisse en parler et leur donner des droits linguistiques et culturels, ce sont des Arabes… C’est un retour aux temps lointains. Parce que la langue amazighe n’a aucune valeur. Les Amazighs qui demandent ceci sont les pions du colonialisme, ces gens-là reçoivent des salaires des services secrets étrangers.

En 2007, Kadhafi avait nié toute existence d’une minorité amazighe en Libye, menaçant d’éradiquer ceux qui veulent répandre le poison du colonialisme». Il estimait par ailleurs qu’il était «inutile de chercher [à employer] la langue de ces tribus qui ont disparu»; il critiquait l’emploi de la langue amazighe dans «certaines radios», en allusion à des médias marocains. Ce type de discours témoignait éloquemment de l'ignorance de Kadhafi en matière d'histoire, qui n'aimait guère les Berbères, lesquels le lui rendaient bien. Sous le régime de Kadhafi, les minorités étaient ouvertement discriminées. Beaucoup furent témoins d'entraves à la liberté de réunion et d’expression, à la détention de prisonniers dits politiques, de disparitions forcées et de décès en détention, d'absence de protection juridique et du recours à la peine de mort.

Le problème, c'est que le régime libyen pratiquait une politique d'arabisation forcée auprès des populations berbères. Si ces dernières refusaient l’assimilation et tenaient à leur langue et à leur culture, elles se trouvaient nécessairement menacées par le régime. Non seulement l'État a affecté tous les fonctionnaires berbérophones dans des régions arabophones, mais il a pratiquement supprimé tous les toponymes berbères, fait disparaître les livres écrits en cette langue, a procédé au regroupement des populations berbérophones au sein de municipalités arabo-berbérophones afin de pouvoir mieux contrôler les berbérophones. Ensuite, des campagnes de propagande ont été organisées pour inciter les Berbères à des mariages mixtes avec les arabophones... dans le but de les arabiser.

À une certaine période, les communications téléphoniques en berbère, une fois interceptées, étaient systématiquement interrompues. Bien entendu, les prénoms berbères furent interdits par l’administration libyenne. Les parents se sont vu imposer une liste de prénoms arabes et ne pouvaient choisir pour les nouveau-nés des prénoms berbères. Un autre exemple: le seul hôpital qui existait dans la région de Zouara, là où résident la plupart des Berbères, a été fermé durant les années 1980. Au moment où ces lignes sont écrites, il n’existe aucun projet de réouverture ou de construction d’un hôpital dans cette région dont les habitants restent privés de soins de santé pourtant indispensables. Dans les faits, Kadhafi ne portait pas en grande estime les minorités, surtout les Amazighs (Berbères) et les anglophones «impérialistes».

Nous pouvons résumer les mesures antiberbères de la façon suivante:

– La langue amazighe est exclue dans tout le système d'éducation – de l’enseignement primaire à l’université –, ainsi que dans les médias, l'édition et toutes les activités publiques officielles.

– L’emploi de la langue amazighe est prohibé dans tous les lieux publics : «Il est interdit d’utiliser une autre langue que la langue arabe dans les diverses relations administratives locales» (Circulaire du 18 juin 1995).

– La Loi n° 24 sur l'interdiction d'employer d'autres langues que l'arabe dans toutes les transactions (2002) interdit aux parents de donner des prénoms berbères à leurs enfants.

– Les pratiques religieuses des berbérophones, l'ibadisme, sont réprimées : tous ceux qui ont mené des recherches sur l’ibadisme ou qui ont écrit ou tenté d’écrire sur le sujet ont été durement réprimés.

– Les toponymes berbères sont quasi systématiquement arabisés.

Puis le guide la Révolution s'en prit physiquement aux Berbères, de sorte que tous les militants et porte-paroles berbères furent arrêtés, emprisonnés ou liquidés. En juin 1985, un jeune Berbère, Ferhat Ammar Hleb, fut pendu sur la place publique dans sa ville natale (Zouara). Il avait étudié aux États-Unis et était reconnu pour ses positions favorables à la cause berbère. Le régime libyen l’accusa d’avoir des contacts avec des opposants libyens aux États-Unis et le condamna à la pendaison. Les militants berbères, comme tous les opposants, furent poursuivis jusque dans l’exil où ils se faisaient assassiner par les agents des services secrets du régime libyen. Beaucoup furent arrêtés simplement pour possession de livres écrits en tamazight. Pourtant, les Berbères étaient présents dans la région bien avant les dominations grecque, romaine, puis arabe au VIIe siècle. Finalement, Kadhafi interdit même l'enseignement de toute langue étrangère, notamment l'anglais, l'italien et le français.

La loi d’arabisation devait rester en vigueur jusqu’à la fin du règne de Kadhafi. Il s’agissait pour lui d’une tentative de ramener la société libyenne à un stade imaginaire où le «guide de la Révolution» percevait la pureté de la langue à partir du vocabulaire étranger et des langues qui corrompaient l’arabe.

- Les conséquence sur les Toubous

Kadhafi s'en est pris à toutes les minorités, y compris aux Toubous nilo-sahariens qui vivaient dans le Sud, notamment autour de l'oasis de Koufra, près de la frontière du Tchad. En décembre 2007, Kadhafi priva les Toubous libyens de leur citoyenneté en affirmant qu'ils étaient des Tchadiens, non des Libyens. Cette non-reconnaissance de la citoyenneté eut comme conséquence de leur refuser l'accès à l'éducation et à la santé. L'année suivante, un groupe armé formé en France et appelé le «Front toubou pour le salut de la Libye» organisa une révolte qui ne s'est étendue que sur cinq jours avant d'être écrasée par les forces de sécurité gouvernementales. Ce ne fut pas encore suffisant: le régime poursuivit sa répression contre cette minorité en lançant en novembre 2009 un vaste programme d'expulsion forcée et la démolition des habitations touboues.

En même temps, Kadhafi montait les Arabes zouwayas, l'une des principales communautés arabes libyennes de la Cyrénaïque et du Fezzan, contre les Toubous. Le conflit était aussi d'ordre économique. Le conflit fut exacerbée par la lutte pour le contrôle à Koufra des différents trafics dans une région proche des réserves de pétrole et d'eau, et carrefour commercial entre la Libye, le Tchad, le Soudan. Il ne faut pas oublier que, pour Kadhafi, l’arabité de la population servait de critère d’appartenance à la nation libyenne. Le fait aussi qu'un certain nombre de Toubous du Sud libyen soit originaire du Tchad, et que ces derniers parlent d’autres langues que l’arabe, explique, entre autres, qu’ils soient perçus comme tchadiens, sinon comme des étrangers, et rejetés le fait même par une partie de la population. De plus, les Toubous, une population semi-nomade négroïde, a fait les frais du racisme et de la xénophobie à l’égard des populations «noires». 

Si ces relations belliqueuses ont aujourd’hui évolué, les Toubous sont encore ostracisés par les Zouwayas qui les ont refoulés dans des bidonvilles de l'oasis de Koufra en ne bénéficiant pas du même accès aux services publics que les Arabes. 

Au même moment, les portraits de Kadhafi couvraient tout le pays, sur les façades des immeubles, dans les commerces et les hôtels, sur les panneaux publicitaires, etc. Il était possible d'admirer Mouammar Kadhafi à toutes les époques de sa vie: en uniforme de jeune colonel putschiste, en tenue de vénérable chef africain, en sexagénaire à la chevelure noire, etc.

Puis le régime se radicalisa. Toute opposition ou toute voix tentant d’exprimer des points de vue différents de ceux dictés par le régime de Kadhafi furent réprimées. En 1980, Kadhafi rompit avec l’al-Fatah, la branche armée de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), dont il soutint, dès lors, l’aile la plus radicale. D’autres mouvements nationalistes révolutionnaires reçurent l’aide financière et logistique du régime de Kadhafi, au nom d’un anti-impérialisme qui était dirigé en premier lieu contre les États-Unis.

3.6 L’isolement de la communauté internationale

La politique extérieure de la Libye basée sur le panarabisme, la condamnation violente de «l'impérialisme occidental», le soutien aux mouvements indépendantistes à travers le monde et l'intervention dans les pays voisins n'ont contribué qu'à isoler la Libye de la communauté internationale, car le régime se fit accuser de venir en aide à des organisations terroristes internationales. Mouammar Kadhafi devint le paria de la planète. Le président égyptien, Anouar el-Sadate (1918-1981), l'a traité de «voisin fou»; le président des États-Unis, Ronald Reagan, l'a qualifié de «chien enragé».

Dans ce contexte, les États-Unis menèrent en avril 1986 une attaque aérienne sur la Libye, qui fit une centaine de victimes. Bien que les raids américains provoquèrent d’importants dégâts et firent de nombreuses victimes, ils ne suscitèrent que des protestations formelles de la part des pays arabes et de l’Union soviétique. Par ailleurs, la Libye fut de nouveau accusée par les États-Unis, le Royaume-Uni et la France d’être impliquée dans deux attentats aériens contre des avions de ligne, l’un américain qui explosa en vol en 1988, au-dessus de Lockerbie (en Écosse), l’autre français qui s’écrasa dans le Ténéré en 1989. En 1992, un embargo aérien et militaire fut décidé par le Conseil de sécurité des Nations unies, qui élargit ainsi l’embargo décrété unilatéralement par les États-Unis en janvier 1986.

- L'opposition islamiste

À la fin de la décennie de 1980, le régime de Kadhafi dut faire face à l’opposition des mouvements islamistes, dont le plus célèbre, les Frères musulmans. Afin de contrecarrer la montée de l’islamisme, le régime libyen adopta la Charia comme fondement du droit libyen, en 1994, tout en menant une sévère répression contre les Frères musulmans. Le colonel Mouammar Kadhafi était connu pour ses prises de position audacieuses et controversées sur diverses questions religieuses et politiques. Son affirmation selon laquelle « la langue du Paradis est la langue de l'islam » s'inscrit dans sa volonté d'associer arabité et islam.

Mais les érudits religieux ont affirmé qu’il n’existe aucune preuve solide démontrant quelle est la langue parlée par les habitants du Paradis; on ne sait pas davantage si le persan est la langue parlée en Enfer, ni si Adam parlait le syriaque. Donc, selon les exégètes musulmans, il est préférable de rester silencieux sur cette question et déléguer cette connaissance à Allah, car Allah Tout-Puissant n'a rien dit de tout cela.

Le colonel utilisa habilement la menace islamiste pour obtenir la coopération des autorités égyptiennes et des pays arabo-musulmans, dont de nombreux ressortissants résidaient et travaillaient en Libye et étaient susceptibles d’en être expulsés, comme des dizaines de milliers d'Égyptiens et de Soudanais l'ont été en 1995. En décembre 2007, Kadhafi dépouilla les Toubous libyens (de langue nilo-saharienne) de leur citoyenneté en affirmant qu'ils étaient en fait des Tchadiens; par la suite, les autorités locales refusèrent aux Toubous tout accès à l'éducation et à la santé.

- Les mesures d'assouplissement

Afin de rompre l'isolement de son pays, le colonel Kadhafi multiplia aussi les voyages dans les pays de la zone sahélienne (Niger, Nigeria, etc.), annonça la reprise des investissements libyens au Soudan et au Mali et renoua avec le Tchad. De plus, il reçut l’appui du président sud-africain, Nelson Mandela qui, en visite en Libye en octobre 1997, critiqua l’embargo des Nations unies et réclama son arrêt. En juin 1998, l’Organisation pour l'unité africaine (OUA) décida de lever unilatéralement l’embargo aérien imposé à la Libye.

En juin 2003, Mouammar Kadhafi, le «guide de la Révolution», annonça sa volonté de privatiser les entreprises qu’il avait lui-même nationalisées en 1969, notamment celles qui géraient le pétrole, principal revenu du pays. L’abolition des entreprises publiques répondait à une volonté d'afficher, d’assainir et de développer l’économie nationale. Kadhafi accusa la fonction publique libyenne d'«irresponsabilité» parce qu'ils auraient fait perdre des milliards de dollars par manque d’expertise, de moralité et de patriotisme. Il estima qu’ils avaient fait courir à l’économie de graves dangers qu'il fallait dorénavant éviter.

En novembre 2004, Kadhafi annonça qu'il désirait voir la peine de mort abolie dans son pays. Il précisa, devant une assemblée de juges, d’avocats et d’universitaires, que cette décision n’était en rien motivée par des pressions extérieures. Depuis un certain temps, des firmes américaines et italiennes arrivaient à décrocher des contrats avec la Libye, comme quoi elles avaient réussi à «plaire» au «guide de la Révolution». Kadhafi poursuivit ses rêves: il voulut fédérer les États du Sahara et unir les pays arabes dans une grande union panarabe. Tous ces projets échouèrent.

- L'arabe et l'anglais

Le régime se prépara à s'ouvrir au domaine très lucratif du tourisme. Il fallait aussi que le régime révise sa politique d'arabisation à tous crins et fasse des compromis avec la langue anglaise. Mouammar Kadhafi affirma alors que William Shakespeare était en fait un Arabe qui s'appelait ''Cheikh Spire''. Heureusement, il y a belle lurette que les Libyens se fichaient pas mal des élucubrations de leur «guide» et ne se faisaient plus d'illusion sur son «génie». Le côté fantasque et imprévisible du «guide de la Révolution», ses tirades à l'emporte-pièce lui aliénèrent bien des gens, y compris ses voisins arabes. Beaucoup croyaient que si le «guide» était en quête d'un monde meilleur, c'était uniquement pour lui-même et son clan.

Jusqu'alors, l'ouverture extérieure du régime ne s'était nullement accompagnée de nouvelles libertés pour les Libyens. Mouammar Kadhafi continua d'affirmer que les Libyens jouissaient d'une «forme pure de démocratie», alors que les systèmes parlementaires occidentaux ne seraient, en réalité, que des «dictatures déguisées». Son fils, Seïf al-Islam Kadhafi, qui se voulait un réformateur, était pressenti pour lui succéder.

Par ailleurs, Kadhafi s'est fait officiellement l'avocat de l'égalité entre les hommes et les femmes, au nom de ses principes «révolutionnaires» et d'une conception réformiste de l'islam. Il créa une académie militaire consacrée aux femmes. Kadhafi se déplaça entouré d'un groupe de jeunes femmes armées — ses «amazones» — et aimait planter sa tente de Bédouin là où il allait, même en visite officielle. On sait aujourd'hui que ces femmes étaient pour la plupart des esclaves sexuelles déguisées en soldates.+

Quant à l'éducation, Kadhafi en fit un instrument de propagande et de militantisme. Toutes les écoles secondaires devinrent des «casernes secondaires», de sorte que les écoles se transformèrent en espace d’équipement et d’entraînement militaire. Sous le régime de Kadhafi, les Berbères étaient «d’origine arabe» et leur langue n'était qu'un «simple dialecte», c'est-à-dire une sorte de sous-langue, au mieux un charabia. Par le fait même, non seulement toute reconnaissance du tamazight était interdite, mais combattue et réprimée. Quiconque se trouvait impliqué dans la mise en valeur de cette culture était poursuivi en justice pour être condamné.

3.7 La fin du régime

Le «guide de la Révolution» libyen s'est tenu au pouvoir depuis 1969, ce qui en faisait le doyen des dictateurs du monde. Mais le régime du colonel Kadhafi apparut de plus en plus contesté par sa population. À l'instar de la Tunisie et de l'Égypte, les Libyens manifestèrent contre le régime en février 2011. Lorsque le Printemps arabe est arrivé en Libye, des milliers de Libyens sont descendus dans la rue pour réclamer justice et liberté, ainsi que des élections libres et équitables. Les forces gouvernementales, accompagnées de mercenaires, menèrent une répression violente contre eux, abattant des centaines de civils désarmés et les écrasant même à coups de chars. Des centaines de personnes furent tuées, dont de nombreuses femmes et des enfants, et des milliers de personnes furent blessées dans des villes de l’Est, telles que Benghazi, al-Bayda, Derna et Tobrouk. Les corps s’accumulèrent dans les rues, tandis que les hôpitaux se remplissaient de nombreux blessés et de nombreuses victimes proches de la mort, dont la plupart portaient des blessures par balle à la tête, au cou et à la poitrine. Les témoignages oculaires parlèrent de chars écrasant des civils en chemin. Plus de 8000 cas de viol ont été signalés, commis par les forces de Kadhafi. À la télévision, Mouammar Kadhafi déclara qu'il ne cèderait pas, ne démissionnerait pas et ne tendrait pas l'oreille à ses opposants. Au besoin, il n'hésiterait pas à employer la force et menaça ses opposants d'une riposte sanglante: «Rendez vos armes immédiatement, sinon il y aura des boucheries.»

La chute apparaissait d'autant plus imminente que le «prophète» n'était plus guère écouté par son peuple. Or, le «guide suprême» était prêt à tout saccager avant de couler. Il déclara même qu'il se battrait «jusqu'à la dernière goutte de sang», sans préciser évidemment s'il s'agissait du sien ou de celui des autres. Depuis le début du soulèvement populaire, le colonel Kadhafi traita ses opposants de «rats» et de «blattes», et se disait prêt à les massacrer, quitte à faire couler «des rivières de sang». Comme en Tunisie, la Libye était devenue une kleptocratie, dans laquelle le régime — la famille du président — avait une participation directe dans tout ce qui valait la peine d'être acheté, vendu ou possédé. Le népotisme était devenu la règle.

- L'intervention militaire de l'OTAN

Kadhafi avait aussi les moyens de résister assez longtemps à une agression militaire occidentale; il disposait de ressources financières considérables et d'une force militaire capable de tenir un long siège dans la ville de Tripoli. De plus, il n'avait pas besoin de trouver de prétextes pour se justifier. Pour lui, la menace qui planait sur son pays était avant tout le fruit d'une œuvre de propagande de la part de l'Occident.

Devant le fait que la Libye risquait d'être coupée en deux, une république rebelle à l'est, un gouvernement Kadhafi ailleurs, le «guide suprême» n'hésita pas à recourir à la force afin d'éliminer toute résistance. Mouammar Kadhafi avait promis une «rivière de sang», il teint sa promesse: des milliers de Libyens perdirent la vie au cours des mois qui suivirent les frappes de l'OTAN, qui se sont déroulées entre le 19 mars 2011 et le 31 octobre 2011. On sait qu'une coalition de quelques pays (États-Unis, France, Royaume-Uni, Italie, etc.) avait décidé de stopper la «progression meurtrière de Kadhafi» en bombardant les installations militaires libyennes. Malheureusement, certaines frappes de l’OTAN eurent aussi des conséquences dramatiques pour les populations civiles. En plus du choc psychologique et du traumatisme qu’elles subirent, des familles entières durent quitter leur logement pour se réfugier sous des tentes, dans des conditions de vie extrêmement précaires.

L’intervention militaire en Libye, sans oublier les tentatives plus ou moins transparentes de la part des Occidentaux d’influencer les «révolutions arabes», témoignait de l'intérêt des États-Unis d'exercer un contrôle sur la production mondiale de pétrole, car la Libye disposait des plus grandes réserves confirmées de tout le continent africain. Cependant, le véritable objectif de l’opération militaire en Libye, baptisée «Aube de l’Odyssée», n'était pas le pétrole ni la vengeance contre Kadhafi, c'était surtout d'éliminer la pénétration chinoise sur le continent africain où Pékin cherchait à développer son accès aux ressources énergétiques. Renverser le régime de Kadhafi signifiait pour Washington pousser les Chinois vers la sortie. Pour Pékin, les investissements chinois colossaux étaient en train de partir en fumée; l'intervention militaire de l'OTAN fut donc perçue comme un acte hostile à l'endroit de la Chine. Cette intervention, qui s'est déroulée entre le 19 mars 2011 et le 31 octobre 2011, s'inscrivait dans le cadre de la guerre civile libyenne de 2011, déclenchée par le «Printemps arabe» et la répression violente du régime de Mouammar Kadhafi. Ce fut aussi une opération multinationale menée par l'OTAN pour protéger les civils et appliquer la résolution 1973 de l'ONU. Mais s’il était devenu la bête noire de l’Occident, ce sont les Libyens eux-mêmes qui ont fini par l’éliminer. En août 2011, Tripoli est tombée aux mains des rebelles.

La chute de Mouammar Kadhafi demeura un événement marquant de la guerre civile libyenne. Il fut capturé par les troupes du Conseil national de transition (CNT) le 20 octobre 2011, deux mois après la prise de pouvoir par le CNT. Les circonstances exactes de sa capture, surtout son désarmement, sa torture et son exécution demeurent violentes et plus ou moins obscures. Des images de ses derniers instants montrent des combattants rebelles traînant Kadhafi hors d'un tuyau d'évacuation, le battant et le sodomisant avec une baïonnette avant qu'il ne soit abattu probablement d'une balle à la tête.

Cet événement devait mettre fin à une révolution libyenne qui avait commencé au mois de février précédent contre le régime. En réalité, les circonstances de la mort de Kadhafi demeurent troubles.

D'un bout à l'autre du pays, les masses sont descendues dans les rues pour célébrer la mort du dictateur. Celui-ci fut inhumé dans le désert libyen dans un lieu maintenu secret. Mouammar Kadhafi était l'un des hommes les plus riches au monde avec une fortune, provenant de l'extraction du pétrole et du gaz, estimée à quelque 200 milliards de dollars US, qu'il aurait sortis de Libye durant les quarante années précédant sa chute.

3.8 La politique du chaos dans l'après-Kadhafi

En septembre 2011, l'autorité de transition, le CNT (Conseil national de transition), contrôlait la majeure partie du territoire libyen, mais les forces fidèles à la Jamahiriya arabe libyenne continuaient de tenir plusieurs bastions. Même si le dictateur a fini par tomber, quarante-deux ans de tyrannie auront laissé la Libye fracturée et sans institution civile forte.

- Des brigades rivales

Si l'heure de la libération avait sonné, il restait encore un pays à reconstruire. Un nouveau chapitre s'ouvrait dans l'histoire de la Libye, teinté d'espoirs et d'incertitudes. Il ne pouvait être facile de construire des institutions politiques dans le vide absolu laissé par le régime précédent. De fait, les rebelles ont pris les armes pour renverser une dictature toute-puissante, mais ils n'ont jamais déposé les armes. Les Nations unies ont considéré les miliciens qui imposent leurs lois comme la plus grande menace à la sécurité du pays. De héros libérateurs, ils sont devenus les plus craints et les plus détestés de la nouvelle Libye. 

En proie aux multiples tensions entre brigades rivales, la Libye sombra dans le chaos, faute de soutien populaire et étranger. Elle est encore aujourd'hui écartelée entre deux gouvernements: l'un siège à Tobrouk, l’autre à Tripoli. Échappant à tout contrôle, le pays est livré à tous les trafics : pétrole, armes, migrants, etc. L’échec du «printemps» libyen s’explique par le fait que ce pays avait connu quarante ans de dictature dans une société au caractère clanique. Au lendemain de la chute de Kadhafi, les Libyens ont dû faire du «bricolage», car ils n’avaient jamais participé à un processus de gestion. C'est alors que les organisations radicales proches du groupe État islamique ont rempli le vide. Bien que la dictature soit disparue, les Libyens ont peut-être recouvré la liberté d’expression, mais ils ont maintenant peur d’être assassinés.

Les deux factions libyennes ont cherché une solution dans la constitution d’un gouvernement pouvant les réconcilier. Malheureusement, les factions en ont créé trois. Deux de ces gouvernements se revendiquent d’une légitimité politique et territoriale – ils sont installés dans l’est et l’ouest du pays – , et le troisième, fruit d’un accord mal ficelé entre les deux premiers, n’existe que sur papier. De plus, les négociations visant à rapprocher les différents camps et supervisées par l’ONU ont toujours été laborieuses et enlisées dans des querelles de représentativité et de procédures. En attendant, l’État islamique établit des bases discrètes et exploite le ressentiment d’une partie de la population pour conclure des alliances avec des groupes et des tribus en rupture avec les deux gouvernements établis à Tripoli et à Tobrouk.

La carte de gauche ne montre qu'un portrait de la situation en 2025, la situation étant susceptible de changer à tout moment. Pour résumer, le Gouvernement d'union nationale (GNU, reconnu par l'ONU) basé à Tripoli et le Gouvernement de stabilité nationale (GNS, soutenu par la Chambre des représentants de Benghazi et l'Armée nationale libyenne) basé à Tobrouk, revendiquent le contrôle de tout le pays. La situation est encore plus compliquée par la présence persistante de forces étrangères et de mercenaires sur le sol libyen, sans oublier les combattants touaregs dans le Sud, notamment :

- les troupes turques soutenant le gouvernement de Tripoli;
- les mercenaires russes appuyant le Commandement oriental;
- des combattants venus du Soudan et du Tchad.

Évidemment, la présence étrangère en Libye attise davantage les conflits en supprimant la souveraineté de ce pays et rendant toute solution intérieure à la merci des rivalités régionales, sinon internationales. Mais le conflit masque une réalité plus brutale: les dirigeants des institutions actuelles font tout pour préserver leurs privilèges. D'une part, le Haut Conseil d’État (proche de Tripoli) craint la marginalisation dans un système présidentiel, d'autre part, la Chambre des représentants (près du GNU, le Gouvernement d'union nationale) espère consolider l’influence de son camp. Cette dualité du pouvoir exécutif a pour effet de renforcer la fracture géographique et politique du pays, en plus d'empêcher une gouvernance efficace.

- L'impasse politique

La Chambre des représentants et le Haut Conseil d’État n’ont jamais réussi à s’entendre pour organiser des élections, malgré plusieurs rondes de négociations à Genève, au Caire et ailleurs. Les dirigeants libyens semblent volontairement prolonger le chaos afin de préserver leur influence et leurs propres intérêts. Bref, les institutions actuelles font partie du problème plutôt que de la solution. Dans l'état actuel des choses, aucun camp n'acceptera une loi électorale qui pourrait le conduire à la défaite, aucun chef militaire ne voudra intégrer ses forces armées à un gouvernement instable, aucune faction rivale n'abandonnera son contrôle sur les revenus pétroliers. Tous veulent avant tout des garanties de sécurité préservant leurs intérêts. Évidemment, c'est l'impasse politique qui remet en question l’unité et l’intégrité territoriale de la Libye.

Les nouveaux maîtres du pays ont été clairs: toute loi qui ne respecterait pas la Charia, la loi islamique, devrait être abolie. Kadhafi avait supprimé la polygamie; les femmes en Libye n'étaient pas tenues de se voiler et avaient un accès égal à l'instruction et à divers rôles dans la sphère publique. Devait-on assister à un retour de la polygamie, de la répudiation arbitraire de l'épouse, de l'autorité absolue du père sur le mariage de ses filles, et des règles concernant l'héritage? Les femmes risquaient d'y perdre beaucoup. Malgré la menace réelle de l'extrémisme religieux, les Libyens semblent demeurer confiants dans l'avenir.

Les pays occidentaux portent une certaine responsabilité dans la situation actuelle. Ce sont eux qui, en 2011, ont lancé une attaque aérienne dans le but de déloger le régime de Kadhafi. Ils ont bien tenté d’accompagner les factions libyennes à travers un processus de dialogue, mais sans résultat concret. Pendant ce temps, l’instabilité en Libye continue de menacer non seulement l’Afrique du Nord, mais aussi l’Europe, qui n’est qu’à 300 kilomètres de là et qui doit faire face à un afflux de migrants sans précédent en provenance des côtes libyennes.

En 2026, l’État libyen était encore inexistant et la sécurité n’était plus assurée depuis longtemps sur cet immense territoire, ce qui ouvre la porte à l’enracinement de groupes criminels ou extrémistes. La Libye fait face actuellement à une situation désespérée: c'est l’enlisement dans une scission à la fois politique, économique et géographique ou c'est l'enclenchement d’une guerre civile à perpétuité qui pourrait achever ce qu'il reste de ce pays.

3.10 La renaissance berbère

Les événements qu'a connus la Libye depuis le mois de février 2011 et qui ont abouti à la chute du régime kadhafien, ont aussi mis en lumière le rôle parfois considérable des Berbères dans la chute du dictateur. Ils ont été parmi les premiers à rejoindre les combattants rebelles et ont contribué à la révolution libyenne. Leur engagement militaire fut également décisif dans la cause des berbérophones. Les Berbères du massif de Néfoussa, qui sont historiquement la troisième région la plus importante du pays pour la population résidente, furent des acteurs clés dans la défense de leur identité linguistique et culturelle. Finalement, d'après des militaires français, les Berbères du massif de Néfoussa ont apporté une contribution décisive sur le «front de l’ouest» (Tripolitaine) dans l’effondrement final du régime et à la prise de Tripoli.

- Les droits linguistiques

Même sous le feu des forces kadhafiennes, la langue tamazight fut aussitôt employée et revendiquée, aussi bien parmi les combattants en Libye que parmi les nombreux réfugiés arrivant des pays voisins. Dans les régions berbères, des publications en tamazight ont immédiatement vu le jour. La plupart étaient bilingues, tamazight/arabe; certaines étaient uniquement en arabe, bien que leurs noms soient berbères et systématiquement écrits en alphabet tifinagh. Pour tous les combattants et militants de cette période troublée, le tamazight semblait devoir s'imposer comme une évidence et tous attendaient qu’un statut lui soit reconnu dans une nouvelle constitution.

Dès lors, la radio, les journaux, les associations, les musées, les chansons, les cours de langue amazighe, etc., sont sortis de leur torpeur. Sur les murs apparaissaient des dessins géométriques symbolisant les Berbères dans la région. Pour la première fois depuis longtemps, les Berbères exigeaient leurs droits linguistiques. En somme, la nouvelle révolution libyenne semblait pour les Berbères intimement liée au retour du tamazight; ils ne s’imaginaient même pas une Libye nouvelle sans cette langue.

Les Berbères exigent désormais une plus grande reconnaissance de leur culture et de leur langue au sein de la nouvelle Libye. L’amazighité est bel et bien une réalité ancrée dans l’histoire de la Libye, car les Berbères étaient présents sur le territoire bien avant les Arabes. Pourtant, c'est l’arabité et le sunnisme qui ont joué le rôle de ciment de l’unité nationale en écartant les références propres à l’amazighité.

Le Conseil national de transition (CNT) a annoncé très tôt que l’arabe demeurait la langue officielle de l’État, tout en garantissant apparemment les droits culturels et linguistiques des minorités ethniques, ainsi que la liberté de culte. De nombreuses initiatives, notamment dans le domaine de l'éducation et des médias, ont surgi au sein des communautés locales dans les régions berbérophones. Des associations ont été créées, dont certaines ont mis en place des cours de langues, tandis que d’autres ont ouvert des centres culturels ou diffusé des bulletins d’information bilingues en arabe et en tamazigh.

Puis les représentants de la cause amazighe ont posé la question de l’officialisation du tamazight, un État non confessionnel, la représentation équitable au sein des institutions et l’autogouvernement régional comme autant de revendications nécessaires. Cette apparente fermeté vise à compenser la faiblesse démographique des locuteurs des langues berbères et l’hostilité dont fait encore preuve une partie importante de la population arabophone. Pour sa part, en 2017, le Haut Conseil amazigh libyen (HCAL) a déclaré l’officialisation de la langue amazighe dans les territoires sous le contrôle des milices qui le soutiennent. Cette officialisation n'est pas reconnue par les gouvernements en place, mais elle démontre la détermination des Berbères qui craignent d'être relégués au second plan par les principaux acteurs nationaux.

Dès la chute de Kadhafi, les Berbères avaient dénoncé leur marginalisation dans le(s) nouveau(x) gouvernement(s) parce qu'ils se sentaient exclus des ministères importants. Leur représentativité dans le gouvernement ne correspondrait pas à leur présence ni à leur contribution à la «révolution libyenne».

- La complaisance politique

Dans un pays divisé en deux rivaux en puissance, le gouvernement reconnu par l’ONU a souhaité plaire à la communauté amazighe en fournissant des manuels scolaires dans leur langue maternelle, sans en faire une langue officielle pour l’instant. À Zouara, ville portuaire dans le Nord-Ouest, les premiers cours en tamazight ont eu lieu dès 2012, avec des «débuts difficiles», en raison du manque d’enseignants formés et de l’incertitude concernant le programme scolaire. Il a fallu convaincre les parents des élèves qui exprimaient leur inquiétude quant à la charge excessive que l’apprentissage du tamazight pouvait représenter pour leurs enfants qui devaient aussi apprendre l’arabe et l’anglais; ils craignaient que l'apprentissage de trois langues soit trop considérable pour leurs enfants.

Cependant, le rôle de la langue amazighe dans l'administration publique libyenne constitue également un enjeu crucial dans le processus de décentralisation, de construction de l'identité nationale et de renforcement des droits civiques. Les communautés amazighes s'efforcent d'intégrer leur langue maternelle aux services officiels et de publier les documents administratifs en deux langues. Bien que l'arabe soit la langue officielle de l'État, l'article 32 de la Constitution provisoire du 2 mars 2016 garantit une certaine reconnaissance aux langues locales parlées:

Article 32

Langues nationales et langue officielle

Les
langues locales parlées par une partie du peuple libyen sont considérées comme des langues nationales et font partie de leur patrimoine culturel et linguistique, un bien commun pour tous les Libyens. L'arabe est la langue officielle de l'État.

Le débat juridique se poursuit quant à l'inclusion du tamazight comme langue officielle de l'ensemble de l'État dans ce qui sera la Constitution permanente, ou à son confinement administratif et culturel aux municipalités où est parlé le tamazight.

De son côté, le Conseil suprême des Amazighs de Libye a reconnu le tamazight comme langue officielle dans les régions berbères et œuvre à son application dans les services gouvernementaux, la correspondance et la signalétique publique. Le Centre libyen d'études amazighes, affilié à l'Autorité libyenne de la recherche scientifique, est l'organisme scolaire responsable de l'établissement de normes visant à unifier la terminologie administrative et politique dans les municipalités berbérophones. Quant au ministère de l'Éducation, il a pris certaines mesures importantes pour intégrer et enseigner le tamazight dans les programmes scolaires des régions berbérophones. Les services publics éprouvent des difficultés pour intégrer la diversité culturelle et linguistique.

Cependant, il ne faut pas oublier que cette «révolution libyenne» n'est démocratique ni spontanée. Il s'agit au départ d'un soulèvement armé organisé par la partie orientale du pays. De plus, ce mouvement fut largement soutenu par des puissances étrangères, dont les États-Unis, la France, l'Italie, le Royaume-Uni, etc. Le Conseil national de transition (CNT), qui a pris le pouvoir à Tripoli, fut une coalition d’éléments disparates aux intérêts divergents, dont l’unique point commun était leur opposition au régime de Kadhafi. Aujourd'hui, toutes ces factions veulent protéger leurs intérêts, la question berbère étant fort secondaire pour eux.

D'ailleurs, après la mort de Kadhafi, le président du Conseil national de transition (CNT), Mustapha Abdeljalil, proclamait le 23 octobre 2011 à Benghazi la libération totale du pays; il annonçait en même temps que la Charia serait la source principale de la législation et il ne faisait aucune référence à la berbérité de la Libye et encore moins au rôle de la langue amazighe dans le pays. Un autre fait troublant mérite d'être souligné: lorsque, le 9 décembre 2011, le CNT a organisé une conférence pour la «réconciliation nationale», à laquelle étaient invitées des personnalités religieuses musulmanes, dont celles du Caire et de Tunisie, tandis que les représentants des Berbères n’avaient pas été conviés, le président du Congrès national amazigh libyen, Fethi Bouzakhar, adressa une lettre à la conférence dans laquelle il écrivait :

Il y a un droit inaliénable auquel nous ne pouvons, en tant qu’Amazighs, renoncer. Il s’agit de la constitutionnalisation de la langue amazighe, seule garante de sa protection. Il n’est pas possible de faire une quelconque concession sur tamazight sous prétexte qu’elle n’est pas la langue du Coran ou que le moment n’est pas propice pour soulever le droit de la langue au nom de la réconciliation nationale. L’absence de la langue amazighe dans la constitution signifie le refus de la réconciliation avec les Amazighs.

Les véritables démocrates du nouveau régime ne constituent qu'une infime minorité, en conflit avec, d'une part, les tenants d’un retour de la monarchie, d'autre part, les partisans d'un islam radical. Pour le moment, les divergences entre les organisations berbères rassemblées dans le Conseil national amazigh libyen et le CNT et le gouvernement intérimaire semblent encore trop profondes. S'il n'existe pas davantage d'ouverture de la part du Conseil national de transition (CNT) au sujet de la question berbère, la polarisation du conflit paraît insoluble.

Or, l'histoire a maintes fois démontré que les «défenseurs de la liberté» sortent rarement gagnants d'une stratégie mettant en scène des forces aux intérêts divergents. Souvent, le régime dictatorial est remplacé par un autre régime encore plus radical, tout aussi peu démocratique, généralement anti-occidental. Par conséquent, la reconnaissance du tamazight n'est pas forcément acquise. Le mince espoir réside dans la politique linguistique des États voisins, notamment le Maroc et l'Algérie, qui ont fini par adopter des mesures constitutionnelles visant à reconnaître leurs langues berbères comme des langues nationales ou officielles. Il est possible que la Libye soit poussée à faire de même. 

4 La politique linguistique

La situation en Libye s'est détériorée sur de nombreux fronts, y compris au point de vue législatif. Les diverses autorités libyennes ont recours à un grand nombre de lois draconiennes et excessives qui violent le droit international afin de menacer, de harceler, de détenir arbitrairement et d'attaquer sans répit les membres de la société civile. Toutes les lois adoptées dans le passé par d'autres autorités sont supprimées par les nouvelles factions. Toutes les lois des uns sont déclarées illégales par les autres. Autrement dit, plus rien ne tient!

Depuis l'indépendance, la politique linguistique en Libye a traversé trois périodes de gouvernement : la monarchie (1951-1969), le régime de Kadhafi (1969-2011) et la période suivant la révolution du 17 février 2011, celle qui prévaut actuellement. Cette politique s’appuie sur les lois et la législation promulguées durant ces trois mandats monarchique et présidentiels pour présenter leurs orientations et leurs politiques, ainsi que la manière dont elles ont abordé les questions de multilinguisme et de bilinguisme, de diversité culturelle, de minorités, de langue d’enseignement, et de médias et de journalisme.

4.1 Le chaos législatif

Nous ne pouvons que constater une disparité significative dans les politiques de planification linguistique entre ces trois périodes. Alors que la monarchie et les gouvernements successifs ont soutenu le multilinguisme, la diversité culturelle des minorités et l’ouverture aux langues étrangères, le régime de Kadhafi fut caractérisé par la répression de toute diversité linguistique ou culturelle non liée à l’arabe, ainsi que par des approches incohérentes à l’égard des langues étrangères. On constate aussi que la politique linguistique libyenne a néanmoins réussi à freiner la pénétration de l’italien et de l’anglais dans la société, sans toutefois parvenir à limiter la diffusion de l'arabe libyen et sa domination au sein des institutions et des services de l’État. Une question demeure: l'arabisation de l'État libyen ou plutôt sous les milices l'arabisation «des États libyens». Quoi qu'il en soit, comme dans tous les États arabophones, l'arabe se présente en trois versions: l'arabe vernaculaire (l'arabe libyen en l'occurrence), l'arabe standard moderne et l'arabe coranique.

Tout ce qu'on peut faire pour le moment dans le cadre de cet article, c'est de présenter cet ensemble disparate de lois en les interprétant comme si elles étaient toutes en vigueur, car dans les faits toutes les lois sont contestées par les factions rivales.

- Les projets de constitution

La politique linguistique de la République libyenne est résumée aux articles 2, 8, 32 et 65 de la Constitution provisoire du 2 mars 2016, une constitution en principe non reconnue par toutes les factions:

Article 1

Nom et forme de l'État

La Libye est un État libre, indépendant et indivisible. Sa souveraineté et aucune partie de son territoire ne peuvent être cédées. Elle est appelée «République libyenne».

Article 2

Identité

La République libyenne
fait partie de la nation arabe, du monde islamique, de l'Afrique et de la région méditerranéenne. Elle est fondée sur des principes communs et divers et s'enorgueillit de toutes ses composantes sociales, culturelles et linguistiques.

Article 8

Source de la législation

L'islam est la religion d'État et la Charia islamique est la source de la législation, conformément aux écoles de pensée et interprétations reconnues, sans obligation d'adhérer à une opinion juridique particulière en matière d'interprétation. Les dispositions de la Constitution seront interprétées en conséquence.

Article 32

Langues nationales et langue officielle

Les
langues locales parlées par une partie du peuple libyen sont considérées comme des langues nationales et font partie de leur patrimoine culturel et linguistique, un bien commun pour tous les Libyens. L'arabe est la langue officielle de l'État.

Article 65

Langues et cultures nationales

Toute personne a le droit d’employer et d’apprendre les langues nationales et de participer individuellement ou collectivement à la vie culturelle. L’État protège ces langues et met à disposition les moyens nécessaires à leur apprentissage et à leur utilisation dans les médias. Il garantit également la protection et la promotion des cultures locales, du patrimoine, des savoirs traditionnels, de la littérature et des arts, ainsi que la diffusion des services culturels.

Ce n'est pas une politique d'arabisation radicale, mais il existe néanmoins deux statuts : celui de «langues nationales» et celui de «langue officielle», celle-ci étant dévolue à l'arabe. Il n'y a qu'une seule langue officielle, mais plusieurs langues nationales qui ne sont pas nommées, mais il ne peut s'agir des différentes langues berbères: le tamazight, le tamahaq, le ghadamès, le nafoussi, le zouara, le yéfren, le fezzan, le koufra et l'awjilah, peut-être le domari, une langue indo-iranienne, et le toubou, une langue nilo-saharienne.

Par ailleurs, un nouveau projet de constitution fut présenté en 2017, il était plus explicite en faveur des langues libyennes locales. Les articles les plus pertinents sont les articles 2, 55 et 160:

Article 2

Identité et langue


L'identité libyenne repose sur des principes divers et unificateurs. Les Libyens sont fiers de leurs composantes sociales, culturelles et
linguistiques. La Libye est considérée comme faisant partie du monde arabe, de l'Afrique, du monde islamique et de la région méditerranéenne.

Les langues parlées par les Libyens, ou par certains d'entre eux, notamment l'arabe, l'amazigh, le touareg et le toubou, sont considérées comme un patrimoine culturel et linguistique et un bien commun pour tous les Libyens. L'État garantit de prendre les mesures nécessaires pour les protéger, assurer la préservation de leur authenticité et promouvoir leur enseignement et leur usage.

L'arabe est la langue officielle de l'État.

La loi précisera, lors du premier cycle électoral,
les modalités d'intégration des autres langues libyennes dans la vie publique tant au niveau local que national.

Article 55

Langues et cultures libyennes


Toute personne, individuellement ou collectivement,
a le droit d’employer et d’apprendre sa langue et de participer à la vie culturelle. L’État garantit la protection des langues libyennes et met en œuvre les moyens nécessaires à leur enseignement et à leur emploi dans les médias. Il garantit également la protection et la promotion des cultures locales, du patrimoine, des savoirs traditionnels, de la littérature et des arts, et assure la diffusion des services culturels.

Article 160

Conseil national pour la protection du patrimoine culturel et linguistique


Le Conseil a pour mission de développer et de protéger les langues libyennes,
tels que l’arabe, l’amazigh, le touareg et le toubou, ainsi que de préserver, de documenter et de promouvoir le riche patrimoine culturel et linguistique du peuple libyen, en veillant à son authenticité dans le cadre d’une identité libyenne unifiée.

Ces dispositions vont dans la bonne direction. Bien qu'il n'y ait encore qu'une seule langue officielle, l'arabe, la loi fondamentale engagerait le gouvernement à protéger et à promouvoir les langues libyennes dûment nommées: l'arabe, l'amazigh (tamazight), le touareg et le toubou, qui sont considérées comme un patrimoine culturel et linguistique. Le tamazight et le touareg sont deux langues berbères, alors que le toubou est une langue nilo-saharienne. Évidemment, il s'agit là de dispositions générales, car on ne connaît pas «les modalités d'intégration des autres langues libyennes» que l'arabe. Rappelons que ce projet n'a pas été encore adopté.

- Le Conseil suprême des Amazighs de Libye

Le Conseil suprême des Amazighs de Libye, un organisme représentatif politique et culturel du peuple amazigh du pays, a adopté la loi n° 1 de 2967/2017 sur la reconnaissance officielle de la langue amazighe. Mais ce n'est pas une loi émanant du pouvoir législatif central libyen, seulement une décision historique prise en 2017 par cet organisme amazigh. Cette «loi» veut reconnaître officiellement la langue amazighe, notamment toutes les villes et régions amazighes. Cela signifie son usage obligatoire dans les administrations locales, la correspondance officielle et la signalétique, ainsi que son intégration dans les programmes scolaires. Cette décision fait suite aux demandes des militants et des organisations de la société civile, et constitue une initiative visant à protéger l'identité et le patrimoine culturel amazighs dans un contexte de divisions politiques et d'absence d'institutions centrales.

4.2 La langue de l'État

Ce n'est pas très compliqué, l'arabe standard moderne est la langue officielle de l'État. La langue arabe jouit d’une grande puissance culturelle, car c'est aussi la langue de la religion qui est elle-même religion officielle. C'était jusqu'à récemment l'unique langue obligatoire de l’école publique et des tribunaux, de la radio et de la télévision, ainsi que de l'Administration. Bref, l’arabe occupait et occupe encore tous les espaces de la vie sociale et officielle.

- Les premières lois linguistiques

En 1952, le roi Idriss avait promulgué la Loi n° 6 promulguant la Loi sur la langue arabe (1952). Cette loi adoptée en 1952 n'a pratiquement jamais été appliquée, bien que le règne d'Idriss ne prit fin qu'en 1969. Par la suite, le régime Kadhafi promulgua en 1984 la Loi n° 12 interdisant l'usage d'autres langues que l'arabe et des chiffres arabes dans toutes les transactions (1984). Elle fut suivie en 2002 par la Loi n° 24 sur l'interdiction d'employer d'autres langues que l'arabe dans toutes les transactions, qui interdisait l’usage complet d'autres langues, particulièrement le tamazight, y compris l’interdiction des noms de rues, de l’écriture sur les véhicules, les bâtiments, les affiches, les prescriptions et les noms d’institutions. Ces lois ont servi d'abord à réprimer les locuteurs des langues berbères, mais elles prétendaient éliminer aussi l'arabe libyen, l'anglais et toute autre langue étrangère. Dans les faits, elles ont permis la prépondérance de l'arabe  dans la vie publique.

- Les pratiques parlementaires et administratives

Les lois sont rédigées et promulguées en arabe. Les débats parlementaires sont en arabe libyen. L'administration n'utilise que l'arabe standard moderne dans les écrits, mais l'arabe libyen est courant dans la langue parlée. En fait, c'est la diglossie qui fonctionne: tout le monde n'emploie oralement que l'arabe libyen, mais seul l'arabe standard prévaut à l'écrit. Même dans les régions berbères, seul l'arabe écrit est admis de façon générale, du moins par les gouvernements.

Toutes les lois adoptées sous le régime de Kadhafi ont, depuis 2011, une valeur incertaine, selon la région administrative. La Loi n° 12 portant promulgation de la Loi sur les relations de travail et à son règlement d'application (2010) prescrivait l'arabe dans les contrats de travail:

Article 67

Le contrat de travail doit être établi conformément au modèle établi par l'autorité compétente. Il ne peut être exécuté qu'après approbation de cette autorité et après vérification de sa conformité aux exigences légales et à la présente loi. Le contrat doit contenir toutes les informations nécessaires à la définition des droits et obligations des parties et être présenté par écrit, en langue arabe, en trois exemplaires. Un exemplaire certifié conforme est remis à chaque partie, et le troisième est conservé par le service compétent de l'emploi.

À défaut de contrat écrit, le salarié peut faire valoir ses droits par tout moyen de preuve.

Les contrats de travail individuels sont exemptés de frais d'enregistrement.

Article 82

Le contrat de formation à des fins d'emploi
doit être rédigé en arabe et préciser la durée de la formation, ses étapes et la rémunération de chaque étape, étant entendu que la rémunération de l'étape finale ne doit pas être inférieure au salaire minimum applicable à la profession ou au métier pour lequel la formation est offerte.

La Loi n° 11 sur les marchés financiers de 2021, adoptée lors de la Révolution libyenne, ne traite que des quotidiens de langue arabe:

Article 18

Avis

1)
Nul ne peut procéder à une offre publique de titres sans avoir préalablement établi un avis approuvé par l'Autorité. Un résumé de l'avis doit être publié dans deux quotidiens, dont au moins un en langue arabe. L'avis doit être établi selon les modèles fixés par l'Autorité et comporter les données et informations relatives à l'entité, conformément au décret d'application de la présente loi.

Article 23

Rapports à l'Autorité

1)
Toute entité cotée en bourse est tenue de soumettre à l'Autorité, dans les délais fixés, des rapports trimestriels, semestriels et annuels sur son activité et ses résultats financiers, reflétant sa situation financière, à ses propres risques.

2) Ces rapports doivent contenir des données présentant fidèlement sa situation financière et un résumé complet doit être publié dans deux quotidiens, dont au moins un de langue arabe.

3) Le bilan et les autres états financiers de l'entité doivent être établis conformément aux normes comptables et aux règles d'audit spécifiées dans le décret d'application de la présente loi.

Article 26

Objectifs et fonctions de la société

La société a pour objectifs :

1. De créer un climat d'investissement favorable aux valeurs mobilières et servant les intérêts de l'économie nationale.

2. D'encourager l'épargne et de promouvoir la culture de l'investissement afin que l'épargne soit orientée vers des secteurs économiques rentables, contribuant ainsi à la réalisation des objectifs de développement économique et social.

3. De renforcer les compétences des personnes travaillant ou souhaitant travailler sur le marché des capitaux par l'organisation et le suivi des formations nécessaires.

4. De développer des liens et des relations de coopération
entre le marché et les marchés arabes, régionaux et internationaux afin de renforcer la confiance des investisseurs dans l'économie nationale.

Plus récemment, la Loi n° 2 sur la protection des consommateurs (2022) ne mentionne également que la langue arabe:

Article 3

Outre les droits que lui confère la loi, le consommateur bénéficie des droits suivants :

[...]

-
Le droit d'exiger du fournisseur la traduction en arabe des données ou informations accompagnant chaque bien ou service.

Article 4

Le fournisseur est tenu de fournir au consommateur des informations exactes et complètes sur le bien ou le service. À cette fin, il doit :

- Indiquer toutes les informations en arabe, clairement affichées sur le produit ou dans une brochure explicative du service fourni. D'autres langues peuvent être ajoutées.
- Indiquer le prix, le poids, la date de production, la date de péremption, la dénomination du produit, les ingrédients et le pays d'origine.
- Inclure le consentement de l'autorité de contrôle des produits alimentaires et pharmaceutiques.

Article 8

Le fournisseur est tenu de fournir au consommateur une facture ou un document rédigé en arabe, portant son logo et son numéro de consentement, comme preuve d'achat du bien ou d'usage du service. La facture ou le document doit comporter les informations essentielles concernant le bien ou le service, conformément aux dispositions du règlement d'application de la présente loi.

Ces rares exemples consacrent l'arabe comme unique langue administrative.

En principe, l'usage de la langue tamazight avec l'administration nationale n'est pas reconnu au plan constitutionnel, l'arabe restant la seule langue officielle de l'État. La Constitution provisoire et les projets de constitution successifs ont maintenu l'arabe comme seule langue officielle, continuant de définir l'identité du pays comme arabo-islamique. Cependant, dans les localités du Nord-Ouest, les autorités locales emploient régulièrement le tamazight à côté de l'arabe dans l'administration publique.

- Les conseils amazighes locaux

En réalité, ce n'est pas du côté de l'État qu'il faut espérer mieux pour le moment, mais plutôt dans les conseils locaux. Dès la fin de 2011, les conseils locaux de transition ont fait du tamazight l’une de leurs langues de travail, ainsi qu'avec l'alphabet tifinagh.

L’ensemble des documents officiels sont maintenant rédigés parfois en tamazight et en arabe. De nombreuses associations de la société civile ont adopté le tamazight au centre de leurs activités, que ce soit dans l'enseignement de la langue, la promotion de l’art berbère, les travaux sur la toponymie, etc. En général, les centres d’information de ces associations offrent des services bilingues.

Leurs documents sont systématiquement présentés dans les deux langues, avec parfois l’anglais comme troisième langue, mais le tamazight est toujours placé en première position. De plus, les lieux publics sont souvent désignés d'abord en tamazight.

À Zouara, la langue amazighe est présente sur plusieurs enseignes dans les espaces publics. La municipalité de Zouara a rendu publique une décision exigeant que les inscriptions sur les panneaux et panneaux publicitaires dans la ville soient en langue amazighe, et que toute autre langue puisse être utilisée en plus de la langue amazighe.

En fait, c'est le Conseil suprême amazigh de Libye qui a unilatéralement officialisé le tamazight dans les municipalités berbérophones. Dans ces municipalités et villages, la langue amazighe est présente sur les documents officiels locaux, les panneaux de signalisation et à l'école. Les villages berbères de Libye sont principalement situés dans les montagnes du massif de Néfoussa et dans l'oasis de Ghadamès. Isolés et construits en hauteur, ils sont caractérisés par des villages-greniers fortifiés (qsour) et des habitats troglodytes adaptés au climat. Ils ont été le centre d'une grande renaissance culturelle et linguistique depuis 2011.

En dehors de ces régions spécifiques, l'emploi de l'arabe est obligatoire dans les relations avec les ministères et les institutions nationales. Les principales localités berbères sont les suivantes dans la région de la Tripolitaine: Nalut, Kabaw, Ghadamès, Yefran, Jadou et Zouara. Dans la région du Fezzan : Ghat, Djarmah, Adiri et Birak. Ces localités comprennent des villes, des villages et des hameaux, voire des oasis.

Le tableau ci-dessous présente les caractéristiques essentielles des localités berbérophones:

Localité Population Région Caractéristiques
Nalut 22 700 Tripolitaine Ville célèbre pour son ''qsar'' («grenier fortifié») de plusieurs étages datant de l'époque médiévale, conçu pour protéger les récoltes des anciennes communautés.
Kabaw 10 000 Tripolitaine Ville célèbre pour son ''qsar'' («grenier fortifié»).
Ghadamès 8 000 Tripolitaine Ville fortifiée inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1986.
Yfran (Ifren) 54 600 Tripolitaine  Ville importante du massif du Néfoussa où les traditions, l'artisanat et l'alphabet berbères sont profondément ancrés.
Jadou 27 700 Tripolitaine Ville marchande à forte population berbérophone.
Zouara 45 000 Tripolitaine Ville portuaire gérée par une milice berbère et qui exporte des dattes et des céréales cultivées dans la région.

Dans les localités du Fezzan, on trouve certaines localités à majorité berbérophones, dont Ghat (15 000 hab.), Djarmah (5000 hab.), Adiri (9700 hab.), Birak (9300 hab.), Tmassa (500 hab.), Sokna (9800 hab.) et Fuqaha (300 hab.), mais d'autres sont multilingues avec des berbérophones: Mourzouk (12 700 hab.), Ubari (35 000 hab.). Mentionnons aussi l'oasis d'Awijla en Cyrénaïque, qui est peuplé majoritairement de Berbères (8500 hab.) parlant l'awjila (entre 2000 et 3000), une langue berbère aujourd'hui menacée de disparition.

Les Berbères du Fezzan (principalement les Touaregs) vivent une grave crise de marginalisation et d'apatridie. Privés de documents officiels, de droits civiques et d'accès aux services de base par les autorités libyennes, ils survivent dans des conditions extrêmement précaires malgré la richesse pétrolière et aquifère de leur région. Contrairement aux Berbères du Nord-Ouest, la situation des Berbères dans cette région du Sud-Ouest libyen se caractérise par plusieurs enjeux majeurs, dont une crise de la citoyenneté, ce qui, en l'absence de papiers officiels ou de la nationalité officielle, prive des milliers de familles d'accès aux soins, à l'éducation et aux emplois formels. Il faudrait ajouter aussi un grand nombre de berbérophones à Tripoli et dans d'autres centres urbains. 

Étant donné que les berbérophones du Fezzan sont délaissés par les gouvernements du Nord, qu'il s'agisse de l'administration de Tripoli ou des forces de l'Est, les habitants ne reçoivent aucun service, même pas en arabe.  Pourtant, les autorités exploitent les ressources pétrolières et les nappes phréatiques sans aucune contrepartie. Les Touaregs luttent pour faire entendre leurs revendications,  tandis que la région est devenue une zone de transit pour les trafics et les migrations.

En résumé, si dans le Nord, ce n'est pas encore demain la veille, en dépit de nombreuses activités en faveur du tamazight qui ne sont pas interdites par les nouveaux gouvernements, la situation dans le Sud est extrêmement précaire, car les populations locales sont davantage exposées à l'influence des milices rivales et des groupes armés.

- L'affichage général

Toutes les affiches, quelles qu'elle soient (enseignes, panneaux, signalisation, etc.), sont en arabe, à l'exception de quelques apparitions lexicales en anglais ''Barber Shop'', ''store'', souvent en format bilingue ou trilingue (arabe-tamazight-anglais). Depuis la révolution de 2011, des enseignes sont apparues dans la seule région de Zouara. Dans le montage ci-dessous, ces affiches portent la lettre T (pour tifinagh).

4.3 Les tribunaux

En Libye, on  distingue les tribunaux de district, les cours d'appel et la Cour suprême. Les tribunaux de district sont des tribunaux de première instance et sont compétents pour statuer sur les questions civiles, commerciales et de statut personnel; ils sont également compétents pour examiner les délits et les violations. Ces tribunaux sont situés dans la plupart des villes et villages, et ils représentent une manifestation de la décentralisation judiciaire et de rapprochement du pouvoir judiciaire avec les justiciables, bien que le soutien administratif, les infrastructures, les équipements de bureau et les bibliothèques soient considérés comme faibles.

Les cours d'appel sont les tribunaux de deuxième instance pour les recours formés contre les décisions des tribunaux de première instance rendues par elles en tant que tribunal de première instance. Il n’existe actuellement pas plus de dix cours d’appel dans les régions libyennes, dont Tripoli, Benghazi, Misrata, Jabal al-Akhdar, Sabha et Zawiya, qui fonctionnent selon le système de départements spécialisés. Quant à la Cour suprême, elle occupe le sommet de l'organisation judiciaire «administrative» libyenne, car c'est la plus haute juridiction. Elle est principalement responsable de veiller à la bonne application de la loi par les tribunaux inférieurs dans diverses affaires civiles, commerciales, personnelles, pénales et administratives.

Le seul Code pénal encore en vigueur est celui de 1954 et il ne traite pas de la langue, sauf que l'article 178 peut être invoqué pour quiconque publierait des «informations fausses» :

Article 178

Activités des Libyens à l’étranger contraires aux intérêts du pays

Tout Libyen qui, se trouvant à l’étranger, publie ou diffuse des informations ou des rumeurs fausses, exagérées ou alarmistes concernant la situation intérieure de la République arabe libyenne, de manière à porter atteinte à sa réputation ou à la confiance qu’on lui porte à l’étranger, ou qui se livre à toute activité susceptible de nuire aux intérêts du pays, est passible de la réclusion à perpétuité.

Kadhafi s'est souvent servi du prétexte des «fausses informations» pour emprisonner et torturer des opposants politiques. Après la chute du «guide de la Révolution», l'article 26 de la Loi n° 6 sur l’organisation judiciaire (2006-2011) a été reconduit tel quel:

Article 26

La langue des tribunaux est l’arabe. Les dépositions des parties ou des témoins ne parlant pas arabe sont entendues par un interprète assermenté.

C'est clair: seul l'arabe est admis au tribunal. Étant donné que le texte ne précise pas de quel arabe il s'agit, on peut penser que l'arabe libyen soit accepté dans les communications orales.

L'article 64 de la Loi n° 1 sur la promulgation du Code de procédure pénale dans les forces armées (2000) démontre la nécessité pour les tribunaux de n'employer que l'arabe ou de recourir à la traduction:
 

Article 64

Traduction des déclarations


Si une personne présente lors d'une enquête ou
d'un procès ne maîtrise pas suffisamment l'arabe, les questions doivent être traduites dans une langue qu'elle comprend par un interprète désigné par le tribunal ou l'autorité d'enquête après la prestation de serment.

En Libye, l'usage du tamazight devant les tribunaux reste marginal et non institutionnalisé, car la langue officielle du système judiciaire demeure l'arabe. Bien que le tamazight ne soit plus interdit depuis la révolution de 2011, son emploi en matière judiciaire et administrative demeure très limité. La situation juridique et pratique s'articule ainsi : toutes les procédures, tous les jugements et les documents judiciaires doivent être rédigés en langue arabe, qui est la seule langue officielle reconnue par l'État.

Néanmoins, dans les régions fortement berbérophones du Nord, les Berbères savent profiter du vide institutionnel, de sorte que des témoins ou des accusés peuvent parfois s'exprimer en berbère lors de litiges mineurs ou de médiations locales. Étant donné que les juges et les avocats non originaires de ces régions ne maîtrisent pas le tamazight, les procédures formelles exigent de facto le recours à des traducteurs ou l'usage exclusif de l'arabe.

Finalement, malgré les efforts des conseils culturels amazighes pour obtenir la reconnaissance officielle de leur langue dans l'administration et la justice, l'instabilité politique et l'absence d'une constitution entérinée bloquent toute réforme globale du système.

4.2 L'éducation et les langues

Après 2011, tous les programmes d’enseignement glorifiant Kadhafi furent supprimés et les matières scolaires furent entièrement révisées et modifiées par le ministère de l’Éducation. De nouveaux manuels d’histoire ont remplacé les précédents, même des manuels en tamazight ont été importés du Maroc pour les écoles berbérophones.

- La situation générale

En Libye, l’éducation est obligatoire et gratuite. L’enseignement général (fondamental et secondaire), l’enseignement supérieur et l’enseignement technique et professionnel sont offerts gratuitement dans les établissements publics pour tous les citoyens. Les manuels scolaires sont également gratuits dans les écoles primaires, les écoles préparatoires (collèges) et les écoles secondaires.

L’école maternelle accueille les enfants âgés de 3 à 6 ans. L’enseignement fondamental de neuf ans est organisé en deux cycles : le cycle primaire dure six ans et accueille les élèves de 6 à 12 ans et le cycle préparatoire (collège) de trois ans concerne les élèves âgés de 13 à 15 ans. À la fin de cette période, les élèves obtiennent le diplôme de fin d’études de l’enseignement de base.

La Loi n° 18 sur l'éducation (2010) réglemente le secteur de l’éducation à tous les niveaux en Libye, y compris l’enseignement primaire et secondaire, l’enseignement technique, l’enseignement supérieur et la formation professionnelle. La loi définit les pouvoirs du Comité populaire général pour l'éducation, crée le Centre national d'assurance qualité et d'accréditation des établissements d'enseignement, et réglemente les affaires de l'enseignement privé, les conditions d'octroi de licences et les conditions des enseignants et des membres du corps professoral. Bien sûr, la loi de 2010 abrogeait toutes les lois antérieures sur ce sujet.

Cette loi fut adoptée dans le contexte d'une réforme générale du système d'éducation libyen; elle visait à améliorer la qualité des résultats, à réglementer l'enseignement privé et participatif, et à créer un organisme indépendant chargé de garantir la qualité de l'enseignement. La loi avait aussi pour but d'unifier et de réglementer le secteur à tous les niveaux (primaire, secondaire, technique et supérieur), et d'abroger la législation antérieure fragmentée pour assurer la stabilité du cadre juridique. La législation s'est concentrée sur la réglementation des critères de sélection des enseignants et du personnel enseignant, en exigeant des qualifications universitaires et pédagogiques et en garantissant des droits à l'emploi équitables.

- L'enseignement de l'arabe

L'article 1 de la Loi n° 18 sur l'éducation énonce que l'éducation est un droit pour tous les citoyens, alors que l'État doit faciliter l'accès à l'éducation pour tous les citoyens en soutenant les établissements d'enseignement publics et privés, en contrôlant leur efficacité et en veillant à la qualité de leurs diplômés. L'article 2 vise plusieurs objectifs, mais l'un d'eux est de «promouvoir la langue arabe, de renforcer la conviction de sa capacité à englober les sciences et le savoir, et de cultiver la fierté qu'elle suscite en tant que symbole fondamental de l'identité:

Article 2

L'éducation vise les objectifs suivants :

[...]

-
Promouvoir la langue arabe, renforcer la conviction de sa capacité à englober les sciences et le savoir, et cultiver la fierté qu'elle suscite en tant que symbole fondamental de l'identité. Promouvoir et encourager la recherche scientifique pour combler les lacunes en matière de connaissances, sensibiliser à l'importance des sciences et des technologies, et fournir une expertise et des services de conseil scientifiques aux institutions et organisations nationales et internationales.

- Sensibiliser le public aux enjeux fondamentaux tels que l'utilisation optimale des ressources, la valeur du travail, la conservation et la protection de l'environnement, et autres questions connexes.

- Renforcer les liens scientifiques et culturels avec les institutions et organisations scientifiques et culturelles étrangères et favoriser l'ouverture à leur égard afin d'affirmer les valeurs de la société libyenne et de bénéficier des progrès scientifiques mondiaux.

Article 5

L'arabe est la langue d'enseignement et de formation. Les langues étrangères peuvent être enseignées ou employées dans certains domaines scientifiques et du savoir lorsque la nécessité ou l'intérêt public l'exigent.

Notons que l'article 5 prescrit très clairement que «l'arabe est la langue d'enseignement et de formation» et que «les langues étrangères peuvent être enseignées ou employées dans certains domaines scientifiques et du savoir lorsque la nécessité ou l'intérêt public l'exigent».

Une loi plus récente est la Loi n° 21 sur la réglementation de l'enseignement technique, professionnel et technique (2023) qui confirme l'usage exclusif de l'arabe dans les établissements d'enseignement:

Article 3

L'enseignement technique, professionnel et technique général est gratuit pour tous. Il s'agit d'un système d'éducation et de formation unifié, indépendant et ouvert, structuré verticalement et horizontalement, à différents niveaux et sous différentes formes. L'État encourage et facilite l'accès à cet enseignement pour tous les citoyens. Il vise à atteindre les objectifs suivants :

1. Constituer des cadres nationaux dotés de niveaux d'éducation et de formation variés, qualifiés techniquement, artistiquement ou professionnellement, tant sur le plan théorique que pratique, capables de maîtriser, d'utiliser et d'entretenir les technologies modernes et leurs évolutions rapides, et d'exercer leur profession après l'obtention de leur diplôme.

2. Mettre l'accent sur la formation aux métiers d'art et aux industries traditionnelles, et les développer afin d'assurer leur pérennité,
affirmant et renforçant ainsi notre identité culturelle arabe et islamique.

Article 6

L'arabe est la langue d'enseignement dans les établissements d'enseignement technique, professionnel et technique. Les collèges, les établissements d'enseignement supérieur et les académies peuvent employer des langues étrangères dans l'enseignement et la formation si la spécialisation l'exige.

Finalement, l'article 6 de la Loi n° 2 sur les universités (2018) reprend la même prescription au sujet de la langue arabe:

Article 6

L’arabe est la langue d’enseignement à l’université. Le conseil universitaire, sur recommandation du conseil de faculté, peut autoriser l’usage d’autres langues.

Bien que la langue d'instruction soit l'arabe, l'anglais et le français sont enseignés comme langues étrangères dans certains établissements. Cela étant dit, la seule langue admise dans les écoles publiques libyennes est l'arabe. En effet, du primaire jusqu'à l'université, la langue de l'enseignement dans les établissements publics est l'arabe standard moderne. Par ailleurs, il existe des écoles privées dont les cours sont offerts massivement en anglais, en français ou en italien. Par exemple, l’École de la Communauté française de Tripoli scolarise des élèves d'environ 30 nationalités. Cela signifie que beaucoup de travailleurs étrangers préfèrent que leurs enfants reçoivent leur instruction en anglais, en français ou en italien plutôt qu'en arabe classique.

- La formation des enseignants

La qualité de la formation des enseignants dans les écoles publiques libyennes a connu des améliorations remarquables depuis 2011. Le ministère de l'Éducation a lancé d'importants programmes de formation en collaboration avec des organismes internationaux afin d'améliorer l'efficacité du personnel enseignant et d'opérer une transformation qualitative du processus pédagogique. Des programmes ont été mis en œuvre en coopération avec l'UNICEF, où des formateurs de haut niveau ont été formés et ont, à leur tour, formé des milliers d'enseignants dans diverses municipalités libyennes. Le Centre général de formation et de développement de l'éducation est chargé de planifier, de gérer et d'évaluer les parcours de développement professionnel des enseignants. Il fournit des plateformes dédiées à l'organisation des données relatives aux formateurs et aux stagiaires. Des écoles normales supérieures ont été créées; elles jouent un rôle essentiel en collaboration avec le secteur de l'éducation pour mener des recherches universitaires et évaluer la qualité des résultats de la formation afin de garantir que les enseignants répondent à des normes de qualité élevées.

Au final, les enseignants du primaire et du secondaire suivent un programme de quatre ans, tandis que ceux du secondaire obtiennent un diplôme universitaire de quatre ans complété par huit mois de formation spécialisée. Les diplômés reçoivent un certificat d'enseignement de base. Les enseignants du secondaire supérieur obtiennent généralement une licence en sciences de l'éducation dans les universités libyennes, notamment à la Faculté d'éducation. En ce qui a trait aux langues étrangères, des programmes comme celui du British Council Libya offrent fréquemment des cours préparatoires reconnus internationalement, notamment le Cambridge Teaching Knowledge Test (TKT) pour les enseignants d'anglais langue étrangère du primaire et du secondaire.

Éducation civique et programmes scolaires : Des initiatives coordonnées par des ONG internationales et des ministères locaux organisent régulièrement des ateliers spécialisés visant à améliorer les compétences pédagogiques et la mise en œuvre de programmes d'éducation civique spécifiques. Amélioration du système : Des organisations comme l'UNICEF et l'UNESCO ont collaboré par le passé avec le gouvernement libyen à la création de centres de perfectionnement des enseignants à grande échelle afin d'améliorer la formation initiale et continue dans des matières allant de la biologie aux mathématiques.

Si ces efforts ont amélioré la formation des enseignants arabophones, il reste encore à tout mettre en œuvre pour les enseignants berbérophones.

- L'enseignement du tamazight

L'arabe est demeuré depuis la fin du régime kadhafien la seule langue officielle. Néanmoins, le tamazight n'est plus interdit, mais... toléré, faute de mesures législatives. Le gouvernement libyen du Nord a entrepris de rétablir l'enseignement du tamazight dans les écoles et d'encourager son usage dans les contextes officiels et médiatisés. La réintroduction du tamazight dans les écoles libyennes constitue une étape importante vers le renforcement de la diversité linguistique et culturelle du pays et la réalisation de l'égalité pour tous les membres de la société libyenne. Après des décennies où la langue berbère était tabou en Libye, cette langue a retrouvé sa place dans le programme scolaire, bien que de façon limitée, et n'est offerte que dans certaines zones du Nord-Ouest en particulier, autour de Zouara et dans les régions montagneuses de l'Ouest.

Cette décision fut perçue comme une nouvelle victoire pour la communauté berbère dans sa lutte complexe pour ses droits culturels depuis le déclenchement de la révolution de février 2011. Bien que l’enseignement de la langue amazighe soit actuellement limité aux écoles des zones entourant Zouara et la région du massif de Néfoussa aux niveaux primaire et intermédiaire de l’enseignement de base, les berbérophones ont grandement célébré cette décision. Dans un pays divisé par deux rivaux de puissance, le gouvernement reconnu par l’ONU tenait à satisfaire les Amazighs en fournissant des manuels scolaires dans leur langue maternelle, sans en faire une langue officielle pour l’instant. Cette initiative a renforcé les étapes qui l’ont précédée et a été considérée comme un précédent historique dans le pays. Même l'Université de Zouara a pu assurer la création de la faculté de l'Éducation et du Département de langue amazighe.
Le Département de langue amazigh de la Faculté d’éducation de l'Université de Zouara fut inauguré en 2018, et les étudiants bénéficient maintenant de quatre années de formation grâce à des cours et des ateliers qui ont permis de découvrir les réalisations de l’Algérie et du Maroc dans le domaine de l’enseignement de la langue et de la culture amazighes. La ''diplômation'' de la première promotion d’étudiants en études amazighes est considérée comme un précédent historique au niveau des universités libyennes depuis la création de la première université libyenne en 1955 malgré les réalisations effectives après des années de lutte des Berbères pour obtenir leurs droits culturels et politiques, notamment le droit d’enseigner et de recevoir leur éducation dans leur langue, les combats identitaires qu’ils mènent ne sont pas encore terminés, et nombre de leurs écoles éventuelles sont encore en attente et se révèlent encore plus complexes que l’enseignement de la langue elle-même.

La langue berbère n'est aujourd'hui enseignée et écrite que dans ses «zones de parole» en Libye, où le nombre de Berbères représente environ 20% de la population totale, et leur présence est concentrée dans la ville de Zouara, à l'ouest de la capitale Tripoli, en plus des villes des montagnes occidentales, qui sont les villes de Yafran, Taghma, Jado, Rahbat, Kabao et Nalut.
Quoi qu'il en soit, l'enseignement de l'arabe demeure obligatoire, c'est la langue d'enseignement imposée; le tamazight est enseigné comme une langue seconde à raison de trois heures/semaine. Pour le moment, cet enseignement est concentré sur l'apprentissage de la langue elle-même, la grammaire et l'orthographe, et ne s'étend pas à toutes les matières fondamentales, comme les sciences ou les mathématiques, dans les écoles publiques. Il n'existe pas d'école berbère dans le Sud. Toutefois, il est indéniable que l’enseignement de la langue amazighe aux enfants dans les localités où il est offert ne peut renforcer leur sentiment d’identité culturelle.

De plus, l’un des conflits les plus importants auxquels les Berbères sont encore confrontés en Libye demeure l’affrontement avec les doctrines religieuses adoptées par la majorité arabophone, dont la plupart fréquentent soit l’école soufie soit l’école salafiste, lesquelles sont d'obédience sunnite, tandis que la majorité berbérophone est de confession ibadite.

- L'enseignement des langues étrangères

En Libye, l'enseignement des langues étrangères est centré sur l'anglais et le français, introduits progressivement dans le programme scolaire public pour ouvrir le pays au monde. Malgré des réformes ambitieuses, le système fait face à des défis structurels, notamment un besoin de formation continue pour les enseignants. L'anglais est devenu la principale langue étrangère; son apprentissage commence dès le cycle de base et bénéficie régulièrement d'initiatives internationales, telles que des programmes de formation continue soutenus par le Département d'État américain. Le français a été réintroduit dans les lycées publics depuis 2019 et est présent dans la plupart des départements universitaires où il constitue la deuxième langue étrangère la plus populaire. Son enseignement est conçu pour s'adapter aux valeurs culturelles arabo-musulmanes locales.

Bien que les cours soient gratuits, la qualité globale reste impactée par des infrastructures parfois inadéquates et le manque de ressources pour appliquer les nouvelles technologies. Il faut aussi souligner que de nombreux bâtiments scolaires et universitaires ont été dévastés et détruits par la guerre civile, ce qui limite l'accès aux études supérieures.

 - Les difficultés en matière scolaire

L'éducation en Libye doit faire face à des difficultés nombreuses à la suite des quarante ans de régime kadhafien. Rappelons d'abord qu'un grand nombre de bâtiments scolaires ont été dévastés et détruits par la guerre, surtout dans les zones d'installation berbérophone; la plupart des bâtiments scolaires actuels ne sont pas adaptés aux personnes à mobilité réduite. Si l'enseignement du tamazight est revenu dans le Nord-Ouest, il est complètement délaissé dans le Sud (Fezzan), même pour les populations arabophones.

Les enseignants doivent se soumettre à des retards considérables dans le paiement de leurs salaires, car beaucoup n’auraient pas perçu de salaire ni de primes depuis plus de trois ans. De plus, les enseignants vivent avec des coupures d’électricité et des communications plusieurs heures par jour, ce qui entraîne des défaillances d'ordre pédagogique.

Au niveau universitaire, de nombreux étudiants n’ont pu se présenter aux examens durant plusieurs années parce qu'ils étaient engagés dans la guerre. La quasi-totalité des universités a besoin d’équipement informatique et de laboratoires modernes. La plupart des manuels viennent de l'extérieur, soit de l'Égypte ou des pays du Maghreb. Les enseignants, des assistants et des étudiants vivent dans l’angoisse en attente de bourses pour poursuivre leurs études à l’étranger.

4.3 Les médias

La situation des médias en Libye est marquée par un enlisement dans le chaos politique, la censure et une insécurité extrême, faisant du pays ce que Reporters sans frontières qualifie de «trou noir de l'information». Les journalistes libyens et les correspondants étrangers doivent travailler sous la pression constante des factions armées rivales, qui se disputent le territoire entre le gouvernement de Tripoli et celui de l'Est à Tobrouk. Afin d'assurer leur sécurité, la plupart des reporters sont contraints de travailler sous la protection de l'un des belligérants, ce qui entraîne une polarisation des médias traditionnels au détriment d'une information indépendante. De plus, les médias sont victimes de lois obsolètes, de détention arbitraire et de violences perpétrées en toute impunité. Plusieurs ONG de défense des droits de la personne ont sonné l'alarme sur les violations et l'absence de justice pour les journalistes. Face à ce paysage médiatique traditionnel verrouillé, la population s'est tournée vers les réseaux sociaux pour s'exprimer avec comme résultat que Facebook est de loin la plateforme la plus populaire dans le pays.

Néanmoins, les médias libyens se composent d’un large éventail de journaux, de chaînes de télévision, de stations de radio et de sites Web, principalement créés pendant ou après la guerre civile libyenne; les restrictions auparavant strictes à la liberté de la presse et à la liberté d’expression ont été supprimées. À l’été 2012, plus de 200 journaux étaient enregistrés, plus de 20 chaînes de télévision et 200 stations de radio.

- La presse écrite

Les journaux en arabe et en anglais les plus importants au pays sont les suivants: Al Bilad, Fabiard, Fabriar, Fawasel, Hawsh Al Mighar, Libye Al Jadida, The Libya Times (en ligne et en anglais), The Libya Observer (en ligne et en anglais), The Libya Update (en ligne et en anglais),Tripoli Post (hebdomadaire en ligne et en anglais), Al Bayan (Benghazi), Al Haqeeqa (Benghazi), Al Kalima (Bengazi), Al Manara (Bengazi), Al Maydan (Benghazi), Bernice (Benghazi), Birniq (Bengazi), etc.

Seul le magazine Africa News Libya offre une version bilingue français-anglais. Il n'existe aucune presse dans une langue berbère. L'émergence des médias sociaux a permis le développement de pages et de chaînes indépendantes, telles que Libya Tamazight sur Facebook ou la chaîne Imazighen Libya sur YouTube, qui proposent des cours, de l'actualité et du contenu culturel.

- La presse électronique

Les médias électroniques sont massivement arabophones. L'Office général de la radio et de la télévision libyenne (ORTL) est l'organisme public de radiodiffusion national de la Libye : Radio Libya, Al-Shababiyah, Al-Itha'ah al-Wataniya, BBC WS Arabic, Monte Carlo Doualiya, Voice of Free Libya. Des dizaines de stations de radio, dont beaucoup sont privées, diffusent depuis des villes libyennes et des centres médiatiques du Moyen-Orient. La BBC World Service Arabic diffuse sur 91,5 FM à Tripoli, Benghazi et Misrata.

Les Berbères ont un accès très limité aux médias dans leur langue, le tamazight. Bien que leur langue ait été reconnue comme langue nationale en 2020, l'absence de chaînes de télévision ou de stations de radio d'État limite l'offre; ils s'informent principalement au moyen des radios locales, de l'Internet ou des médias internationaux.

Avant la guerre civile de 2011, la Libye comptait huit chaînes satellites basées dans le pays, dont sept appartenaient à la société libyenne Jamahiriya Broadcasting Corporation. La Libya Radio and Television Corporation (LRTC) est devenue la successeure de la LJBC, et plus de 20 stations seraient en train de diffuser dans le pays.

Parmi les nouvelles chaînes satellites indépendantes lancées en 2011, figuraient Al Watan TV, Alassema TV, Libya Al Ahrar TV et Libya Alhurra TV, toutes diffusant des actualités, des émissions de débat et des actualités. La chaîne de télévision par satellite privée Libya al-Ahrar a été créée avec l’aide du Qatar. Les partisans de l’ancien régime possèdent la nouvelle chaîne Al-Jamahiriya (anciennement connue sous le nom de « The Green Channel »). Récemment, la chaîne 218 TV a été lancée basée à Amman, ciblant la jeunesse en Libye. Il n'existe pas de chaîne de télévision publique nationale entièrement consacrée à la langue amazighe en Libye (contrairement à ce qui se fait au Maroc ou en Algérie). En réalité, les accès officiels aux grands médias audiovisuels d'État en tamazight restent embryonnaires face à la domination de la presse arabophone.

L'État libyen a pratiqué durant des décennies une politique linguistique axée sur l'arabisation forcée en ignorant les langues des minorités nationales, notamment les langues berbères et nilo-sahariennes. Pour la Libye kadhafienne, il n’existait pas de minorités ethniques sur son territoire, tout en faisant abstraction des Berbères, des Touaregs, des  peuples nilotiques qui, on le sait, étaient victimes d’actes de discrimination en raison de leur origine ethnique. La Libye a ainsi imposé unilatéralement la langue arabe aux non-arabophones. Pendant longtemps, la répression, la torture et les exécutions sommaires ont été des pratiques courantes dans ce pays. Toute opposition ou toute voix tentant d’exprimer des points de vue différents de ceux dictés par le régime de Kadhafi ont été sévèrement réprimées. Cependant, cette dictature a pris fin en 2011 lors de la «Révolution libyenne». Immédiatement, les Berbères ont réclamé leurs droits linguistiques.

Le nouveau régime est disloqué et fragmenté entre des factions rivales. Si les Berbères ne sont plus réprimés, ils ne sont pas davantage reconnus formellement, mais pour le moment tolérés. Ils réclament de participer à la vie politique, ils exigent l’enseignement de la langue berbère dans les programmes des écoles publiques, là où ils sont plus massivement représentés. Selon les factions guerrières, il est permis aux berbérophones d’employer leur langue dans les différents services gouvernementaux, parfois dans les tribunaux, surtout là où ils sont en nombre suffisant (au moins 20% ?), alors que les autorités ont jusqu’à présent rejeté les demandes d'inclure le tamazight comme langue officielle à côté de l’arabe dans le prochain projet de constitution. Tandis que certains croient qu'une nouvelle constitution permettrait de préserver la langue et la culture amazighes, d'autres s'y opposent et exigent que la langue amazighe ne soit une langue officielle que dans ses «zones de parole», donc là où ils sont en nombre suffisant (avec de beaux débats en perspective). On peut donc s'attendre à ce que , dans les prochaines années, la Libye décide de limiter le tamazight en tant que langue officielle dans les localités et les villes à majorité berbère. On ne pouvait espérer autrement dans un pays qui vit dans le chaos politique et l’effondrement juridique et judiciaire. Aujourd'hui, ce sont les miliciens armés qui contrôlent le pays. Les minorités peuvent attendre!

Dernière mise à jour: 21 juin 2026
 

Bibliographie

BESSIS, Juliette. La Libye contemporaine, Éditions L’Harmattan, Paris, 1986.

CAMPS, Gabriel. Les Berbères. Mémoire et identité, Éditions Errance, Paris, 1987.
 
CHAKER, Salem. Berbères aujourd’hui, Éditions L’Harmattan, Paris, 1989.
 
CHAKER, Salem et Masin FERKAL. «Berbères de Libye : un paramètre méconnu, une irruption politique inattendue» dans Politique africaine, Éditions Karthala, n° 125, 2012, pages 105 à 126.
 
CIRET-AVT / CFRR. «Libye: un avenir incertain», compte-rendu de mission d’évaluation auprès des belligérants libyens, Centre international de recherche et d’études sur le terrorisme et d’aide aux victimes du terrorisme & Centre français de Recherche sur le Renseignement, Paris, mai 2011, 44 p.
 
JAMAHIRIYA ARABE LIBYENNE. Dix-septièmes rapports périodiques attendus des États parties en 2002, Additif Jamahiriya arabe libyenne, Comité pour l'élimination de la discrimination raciale des Nations unies, CERD/C/431 /Add.5, 18 juin 2003 (français), original en arabe (25 février 2003).
 
TAMAZGHA. Rapport alternatif de Tamazgha au Comité pour l'élimination de la discrimination raciale (CERD), 3 mars 2004, [http://www.tamazgha.fr/article.php3?id_article=541].