L'Empire mongol

 De 1206 à 1243-1294

1. L'apport de Gengis Khan

L'Empire mongol, fondé au XIIIe siècle par Gengis Khan (1155-1227), fut le plus grand empire jamais connu dans l'Histoire. À son apogée, à la fin du XIIIe siècle, l'Empire mongol s'étendait de la Turquie actuelle jusqu'à l'océan Pacifique et de Moscou jusqu'au nord de l'Inde en incluant la Chine et la Sibérie (Russie). En raison de ses succès militaires exceptionnels, Gengis Khan est considéré comme le plus grand conquérant de toute l'Histoire. Cependant, il fut en même temps l’un des dictateurs les plus implacables du fait qu'il a fait périr un grand nombre d'individus en recourant à la terreur pour faire la guerre; on estime qu’il aurait causé la mort d’environ 40 millions de personnes, ce qui représenterait à cette époque près de 17% de la population mondiale. À sa mort, en 1227, les conquêtes se trouvaient en plein essor et l’Empire mongol n’avait pas encore atteint son apogée territorial.

Les peuples et les territoires d’exploitation furent attribués à quatre de ses fils. Les successeurs de Gengis Khan complétèrent les conquêtes de la Chine, de l'Iran, de l'Irak, de la Syrie, de la Turquie et de l'Europe orientale.

Par deux fois (1274 et 1281), les Mongols tentèrent d'envahir le Japon, mais échouèrent. À cette époque, l'Empire mongol couvrait environ 33 millions de kilomètres carrés. En plus de la Chine, où régnait le Grand Khan, on trouvait trois khanats: au centre, le khanat de Djaghataï (ou Tchaghataï); à l'ouest, le khanat de la Horde d'or; au sud-ouest, l'ilkhanat de Perse (voir la carte ci-dessous). La Horde d'or fut la partie de l'Empire mongol gouverné par la dynastie issue de Djötchi, fils aîné de Gengis Khan, qui contrôla les steppes sibériennes aux XIIIᵉ et XIVᵉ siècles. Cependant, à partir des 1270, l'Empire mongol commença à perdre son unité politique. Les Djötchides eux-mêmes se nommaient «Horde» (du mongol ordu: «camp militaire» ou «palais du gouverneur») ou «Grande Horde»; ce sont les Russes qui utilisèrent au XVIe siècle l'expression connue de «Horde d'or». Aujourd'hui, me mot «horde» désigne un groupe de personnes qui se déplacent de manière violente et non civilisée, en référence aux dures campagnes militaires menées par les troupes de Gengis Khan.

Les langues en usage dans l'Empire étaient principalement des langues de la famille altaïque, donc des langues mongoles et turciques, et des langues de la famille sino-tibétaine, ainsi que des langues slaves, des langues caucasiennes, sans oublier le persan et l'arménien. Il s'agit bien ici de plusieurs langues mongoles et turciques, voire chinoises, car ces langues n'étaient pas uniformisées. Connue sous le nom de «mongol classique» ou «mongol littéraire», la langue écrite représentait généralement la langue telle qu'elle était parlée à la cour de Gengis Khan. N'oublions pas que les Mongols ont gouverné la Chine pendant une centaine d'années! L'histoire de la langue mongole débuta en 1209 lorsque les Ouïghours turcophones du royaume de Kotcho s'allièrent au Mongol Gengis Khan. En raison de leur double qualité d'anciens nomades et de récents lettrés, les Ouïghours formèrent l'essentiel de l'administration impériale mongole en employant l'ouïghour comme langue de travail. Comme si ce n'était pas suffisant, les Ouïghours appliquèrent à la langue mongole leur propre système d'écriture.

2. L'écriture mongole

Gengis Khan, qui ne savait ni lire ni écrire, comprenait qu'il ne pouvait pas diriger son immense empire avec la seule langue parlée, car le grand nombre de peuples impliquait un aussi grand nombre de langues. Il a dû trouver des scribes qui pouvaient transcrire les sons de la variété mongole que lui-même et sa cour parlaient pour en codifier une écriture. Cependant, les scribes n'inventèrent absolument rien: ils empruntèrent aux Ouïghours leur écriture qu'il fallut modifier pour l'adapter à la langue mongole. Ils retournèrent verticalement l'écriture et le firent lire de gauche à droite, de haut en bas. L'apport de Gengis Khan paraît donc crucial pour la langue mongole, ne serait-ce parce qu'il fit introduire une écriture dans cette langue, puisque, avant lui, il n'existait pas de version écrite du mongol. Les contemporains de Gengis Khan eurent donc recours à l'écriture ouïghoure qui avait été empruntée à l'alphabet syriaque, elle-même dérivée de l'alphabet araméen. 

À cette époque, rappelons que la majorité de la population de la steppe eurasienne parlait des langues turciques. Or, les langues turciques et les langues mongoles font partie de la famille altaïque, ce qui signifie que le turc et le mongol ont déjà eu à l'origine une structure commune.

3. Le poids des langues turques

Sous l'Empire mongol, les troupes qui composaient les armées mongoles parlaient majoritairement une langue turque, alors que les commandants étaient de langue maternelle mongole. Dans chacun des trois khanats (Horde d'or, Djaghataï et ilkhanat de Perse), les turcophones furent plus nombreux que les Mongols. En s’aventurant vers l’est, les armées mongoles furent de plus en plus confrontées avec des populations turcophones qui peuplaient ces régions. L'afflux de nouveaux locuteurs turcophones, sans oublier le prestige que ces langues avaient acquis dans l'Empire, rendait plus courant leur emploi. De nombreuses tribus turques, déjà présentes sur le chemin de l'Empire en expansion, s'installèrent vers d'autres régions occidentales, surtout en Anatolie. La turquification de ces terres s'accéléra pendant et après la période mongole, et certains États importants furent fondés par ces migrants et leurs descendants. Minorisé par les langues turques, le mongol de Gengis Khan s'éteignit. Comme il convient dans un territoire si vaste, l’Empire mongol demeure dans l'Histoire l’un des empires les plus diversifiés aux plans ethnique, culturel et linguistique.

Ainsi, la langue mongole favorisa davantage l'expansion des langues turques que les langues mongoles elles-mêmes. Parmi les langues turciques de la famille altaïque, dont plusieurs sont disparues aujourd'hui, citons le couman (ou kiptchak), l'ouzbek, le djaghataï, l'ouïghour, le karatchaï-balkar, le koumik, le krymtchak, le karaïm, le kazakh, le kirghiz, kalpak, le tatar, etc. Dans la Horde d'or, le kiptchak était la langue la plus courante; dans le khanat de Djaghataï, c'était le djaghataï, mais les variétés mongoles et chinoises étaient en usage dans le Grand Khanat. Le persan était la langue la plus courante dans l'ilkhanat de Perse. 

À cette époque, les langues n'étaient pas toutes encore unifiées, car les variétés dialectales prédominaient. Cette situation n'exclut pas le fait que les langues mongoles aient pu exercer une certaine influence sur les autres langues parlées par les populations de l'Empire mongol. En Asie centrale (Kazakhstan, Kirghizistan, Ouzbékistan, Tadjikistan) etc.) et au Proche-Orient, des emprunts lexicaux ont existé, bien qu'il soit souvent difficile d'affirmer s'ils proviennent directement du mongol ou d'une langue turque. Les historiens croient que l'influence du mongol fut beaucoup plus importante dans la partie chinoise de l'Empire que dans les régions turcophones. Cependant, contrairement à l'Empire romain qui a duré 500 ans, l'Empire mongol n'aura pas vécu un siècle, ce qui explique aussi son influence modeste. Les Mongols conquirent la Chine et y régnèrent à partir de 1271 en tant que dynastie des Yuans. Toutefois, les Chinois finirent par se révolter: la dynastie des Ming, fondée en 1368, expulsa les Yuans et les poursuivit jusqu'en Mongolie (où leurs descendants résident aujourd'hui).

Au XVe siècle (à partir de 1430), la Horde d'or se scinda en plusieurs khanats indépendants, dont le khanat des Tatars de Crimée, le khanat de Kazan, le khanat d’Astrakhan, le khanat de Kasymov, le khanat ouzbek, le khanat de Sibérie, etc.  Puis le khanat des Tatars de Crimée se plaça sous la protection des Ottomans en 1475, tandis que les autres khanats allaient graduellement être absorbés au siècle suivant par l'Empire russe.

Cette fragmentation politique de la Horde d'or s'accompagna d'une division religieuse: si le bouddhisme s'installa en Orient, les régions de l'Ouest en Asie centrale, s'islamisèrent. Le dernier vestige survivant de la Horde d'or fut détruit par le khan des Tatars de Crimée en 1502. Finalement, les khanats issus des Mongols finirent tous par être conquis par l'Empire russe, par l'Empire ottoman ou par la Perse (Iran).

À partir du XVIe siècle, l'expansion considérable de l'Empire ottoman verra la prédominance du turc ottoman, mais également le maintien dans l'Empire russe des langues turciques (ouzbek, kazakh, kirghiz, turkmène, azéri, etc.). Après la Première Guerre mondiale, l'Empire ottoman disparut pour laisser la place en Anatolie à la Turquie actuelle, ce qui rendit le turc ottoman désuet au profit du turc moderne.

4. L'évolution de la langue mongole

Bien sûr, la langue mongole khalkha employée aujourd'hui est très différente du mongol employé par la cour de Gengis Khan. En 1567, le traducteur et érudit Ayuush Güüsh ajouta des lettres supplémentaires à l'écriture mongole traditionnelle pour permettre d'écrire des emprunts au tibétain, au sanskrit et au chinois dans les textes mongols.

À la fin du XVII
e siècle, un moine et érudit mongol appelé Bogdo Zanabazar créa une nouvelle écriture pour le mongol appelé Soyombo, qui pouvait également être utilisé pour écrire le chinois et le sanskrit. Il fut principalement utilisé pour les traductions mongoles de textes bouddhistes et dans les inscriptions des temples. Des traducteurs sont aujourd'hui toujours nécessaires !

En février 1941, le gouvernement mongol abolit l'écriture mongole traditionnelle; du 1er février au 25 janvier 1941, le mongol fut écrit avec une version de l'alphabet latin. Depuis la période soviétique, les Mongols utilisèrent un alphabet cyrillique modifié. Les raisons officielles de l'abandon de l'alphabet latin étaient que le système d'orthographe utilisé ne respectait pas très bien les phonèmes du mongol, mais en réalité la décision de passer à l'alphabet cyrillique pourrait bien être politique.

Depuis 1994, des efforts furent déployés pour réintroduire l'écriture mongole traditionnelle qui est maintenant enseignée dans une certaine mesure dans les écoles, bien qu'elle soit principalement utilisée à des fins «décoratives» par les artistes, les designers, les calligraphes et les poètes. La plupart des citoyens mongols d'aujourd'hui ne connaissent que fort peu ou pas du tout l'écriture mongole traditionnelle, bien qu'il y ait un niveau élevé d'alphabétisation en cyrillique.

Si seulement 3,2 millions de locuteurs parlent aujourd'hui le mongol, entre 150 et 180 millions de locuteurs parlent une langue turcique de la famille altaïque, dont le turc (75 millions), l'azéri (25 millions), l'ouzbek (15 millions), le kazakh (12 millions), l'ouïgour (10 millions), le tatar (7 millions), le turkmène (7 millions), le kirghiz (4 millions), le bachkir (2 millions), etc.

Dernière mise à jour: 20 avr. 2022

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