Empire russe

De 1721 à 1917

1. L'Empire russe

Dans la mémoire collective de fort nombreux Occidentaux, la France, l'Angleterre, l'Espagne et le Portugal en s'étendant outre-mer ont été d'importantes puissances coloniales. Mais nous oublions que la Russie fut également un empire colonial, bien que l'expansion russe fût surtout continentale. Certes, l’expansion tsariste fut surtout continentale, soit vers l’Europe, l'Asie centrale et la Sibérie jusqu'au Pacifique. Mais la Russie s'est aussi étendue dans l'outre-mer en installant en Alaska la première colonie russe en 1784 et en fondant la Compagnie russe d'Amérique en 1799, un territoire possédée par la Russie jusqu’à sa vente (sept millions de dollars) aux États-Unis en 1867 par Alexandre II.

L'Empire russe (ou empire de Russie) a comme appellation en russe  "Российская империя" (alphabet cyrillique) ou "Rossiskaïa imperia" (alphabet latin). Ce fut un immense empire qui a commencé en 1721 sous le règne de Pierre Ier dit le Grand et qui s'est terminé sous Nicolas II au 14 septembre 1917, jour de la proclamation de la République russe. La capitale de l'Empire russe était Saint-Pétersbourg.

La Russie impériale comprenait les territoires de l'actuelle fédération de Russie, mais également ceux de la Finlande et de la Pologne orientale (grand-duché et royaume dont le tsar russe était le grand-duc et le roi), les pays baltes (Estonie, Lettonie et Lituanie), la Biélorussie, les trois quarts de l'Ukraine, la Moldavie orientale ou Bessarabie, une partie importante de l'Asie centrale (Ouzbékistan, Kazakhstan, Kirghizistan, Tadjikistan et Turkménistan) et le Caucase (Arménie, Géorgie, Azerbaïdjan). En Amérique du Nord, l'Empire russe créa des comptoirs sur la côte pacifique jusqu'à Fort Ross en Californie, et colonisa l'Alaska qui fut vendu aux États-Unis en 1867.

C'est sous le règne du tsar Alexis Ier (1645-1676), second souverain Romanov, que la Russie instaura dès 1667 un État policier, puis poursuivit la conquête de la Sibérie jusqu'au Pacifique.

2. Les tsars

Les tsars russes, comme les patriarches de Moscou, portaient le titre «tsar de toutes les Russies» depuis qu'ils avaient progressivement réuni les nombreuses principautés slaves orientales à partir du XIIIe siècle, mais leurs ambitions impériales allaient bien au-delà depuis la chute de Constantinople aux mains des Turcs ottomans. Dès lors, les Tsars et les patriarches de Moscou s'affirmèrent protecteurs des chrétiens sujets du sultan ottoman et affirmèrent vouloir restaurer l'Empire byzantin. Le tsar Pierre le Grand (1672-1725) est l'artisan de la Russie moderne; ses réformes et ses acquisitions territoriales transformèrent la vieille Russie féodale. C'est lui entreprit les guerres contre la Suède et les Ottomans afin d'avoir accès à la mer Baltique et à la mer Noire.

Catherine II (1729-1796) acheva la conquête des steppes situées au bord de la mer Noire après avoir défait l'Empire ottoman et annexé le khanat de Crimée. Elle conquit le Caucase (Géorgie, Daghestan, Azerbaïdjan, etc.), le Turkestan et le Kazakhstan. En plus des États baltes, pris aux Suédois, l'impératrice négocia le partage de la Pologne avec le royaume de Prusse et l’empire d’Autriche, effaçant ainsi l’État polonais. Lors de ce partage, elle récupéra une bonne partie de l’Ukraine, celle de la rive droite (occidentale) du Dniepr, où elle institua une politique visant à l'anéantissement de l'Église catholique ukrainienne. Mais la politique de Catherine II à l'égard des peuples non russophones de l'Empire fut centralisatrice, notamment envers l'Ukraine. Elle imposa le russe comme langue d'instruction obligatoire dans les écoles et comme seule langue dans les livres imprimés. En 1785, elle ordonna que dans toutes les églises orthodoxes de l'Empire d'employer la langue russe dans les services religieux.

Alexandre Ier (1777-1825) fut le premier tsar à conquérir des terres non russes comme la Finlande, la Moldavie-Bessarabie, la Géorgie et l'Azerbaïdjan. Bref, l'Empire était résolument expansionniste, et ce n'était pas terminé! Alexandre Ier inaugura une ère de despotisme en créant des «colonies militaires» aux frontières afin d'y reclasser des paysans dans l'intention de diminuer les dépenses de l'État et de créer une zone de protection stratégique. Ces «colonies» représentèrent près d'un tiers de l'effectif de l'armée et furent de véritables camps de dressage à la discipline inhumaine.

Avec Nicolas Ier (1796-1855), ce fut ensuite l'Arménie, tandis qu'Alexandre II (1818-1881) conquit le reste du Caucase et les pays de l'Asie centrale. Par la suite, Alexandre III (1845-1894) annexa la Mandchourie septentrionale et l'île de Sakhaline au nord du Japon.

Tous ces souverains pratiquèrent une politique d'expansion et de colonisation russe en Sibérie et en Asie centrale, de russification des pays non russophones et d'assignation forcée des Juifs dans une «zone de résidence» correspondant aux actuels pays baltes, la Pologne, la Biélorussie, la Moldavie et l'Ukraine, d'où ils ne pouvaient que difficilement sortir (sauf pour émigrer vers l'Occident) et où ils étaient à la merci des cosaques qui les «encourageaient» violemment à quitter l'Empire.

Nicolas II, le dernier tsar (1868-1918), tenta d'agrandir encore l'empire vers l'est, en Mandchourie méridionale (aujourd'hui, chinoise), mais échoua face au Japon et réprima les mouvements de protestation sans comprendre l'urgence de réformer la Russie. L'affiche de propagande ci-contre de 1890 montre un général à cheval (nécessairement un héros) faisant la promotion des cigarettes de l'usine Kolobov et Bobrov. Pour devenir un héros comme lui, il faudrait fumer ce genre de cigarettes.

3. La russification

L'Empire russe donna un solide coup de pouce à la langue russe. En effet, en dépit de la résistance à la russification, les régions assujetties à l'Empire russe durent adopter le russe comme langue seconde. Cette situation s'est généralisée dans tout l'Empire, y compris en Asie centrale et en Europe de l'Est. Au XIXe siècle, l'Empire russe se caractérisa par des politiques très conservatrices et réactionnaires émises par des tsars autocrates.

Alexandre Ier (1801-1825) interdit l'enseignement de l'ukrainien dans les écoles à partir de 1804. Il croyait que l'Ukraine était une terre russe, qui n'avait droit à aucun statut particulier. D'ailleurs, au Congrès de 1815, la Russie obtint l'Ukraine en même temps que la Pologne. C'est ainsi que l'est et le sud de l'Ukraine subirent une intense politique de russification.  

L'exception survint sous le règne réformiste d'Alexandre II (1855-1881), en particulier dans les années 1860, mais malgré les changements entrepris cela ne l'empêcha guère d'adopter une politique linguistique répressive à l'égard des langues locales, dont l'ukrainien.

Par exemple, en 1864, le Règlement sur les écoles publiques primaires fut promulgué sous Alexandre II. Ce nouveau règlement sur les écoles primaires de 1864 autorisait le financement par les ministères des écoles primaires. Une toute nouvelle organisation scolaire fut créée pour l'ensemble de l'enseignement primaire dans le but de donner accès à l'éducation aux citoyens russes de toutes les classes. Cette éducation n'était possible qu'en russe, dont voici l'article 4 du Règlement qui semble le plus important:

Статья 3.

Предметами учебного курса начальных народных училищ служат:

а) закон божий (краткий катехизис и священная история);
б) чтение по книгам гражданской и церковной печати;
в) письмо;
г) первые четыре действия арифметики, и
д) церковное пение там, где преподавание его будет возможно.

Статья 4.

В начальных народных училищах преподавание совершается на русском языке.

Article 3

Les disciplines du cours de formation dans les écoles publiques primaires sont les suivantes:

a) la loi de Dieu (un bref catéchisme et l'histoire sacrée);
b) lire des livres à contenu civil et religieux;
c) l'alphabet;
d) les quatre premières opérations d'arithmétique, et
e) les chants religieux où l'enseignement sera possible.

Article 4

Dans les écoles publiques primaires, l'enseignement doit être en russe.

Le tsar Alexandre III (de 1881à 1894) poursuivit la même politique de russification que ses prédécesseurs, mais en y ajoutant de nouvelles «trouvailles» comme l'interdiction de choisir un nom de baptême dans une langue locale pour un nouveau-né. C'est ainsi que les Piotr russes (Pierre en français) remplacèrent les Petro ukrainiens, les Piotr biélorusses et polonais, les Peteris lettons, les Petr kazakhs, etc. Sous Alexandre III, les interdictions se succédèrent sans relâche. En 1881, certaines langues, dont l'ukrainien et le biélorusse, furent interdites dans les sermons à l'église; en 1884, ce fut à nouveau la prolongation de son interdiction dans les théâtres et dans les oblasts (régions); puis, en 1895, l'interdiction fut étendue à la publication de livres pour enfants. Alexandre III étendit même la russification en Pologne, dans les pays baltes (Estonie, Lettonie et Lituanie) et en Finlande. L'Empire russe multiethnique devait être, c'est une constante, de langue russe et de religion orthodoxe. Selon Alexandre III : «La Russie n'a que deux alliés, l'armée et la flotte.» Ces deux éléments semblaient indispensables pour gouverner un immense État avec des populations hétérogènes.

Sous Nicolas II (1894-1917), le gouvernement russe proscrivit, par exemple, l'usage du mot Ukrayina (en fait: Ukraine) et imposa la dénomination de la Malenʹkaya Rossiya(«Petite Russie»), par opposition à la Velikaya Rossiya (Grande Russie > Russie centrale européenne) et à la Belaya Rossiya (Russie blanche > Russie de l'Est ou Biélorussie). C'est pourquoi on disait que le tsar était «le souverain de toutes les Russies: la Grande, la Petite et la Blanche». Les Ukrainiens furent officiellement appelés les «Petits Russes». On attribue au tsar Nicolas II cette phrase: «Il n'y a pas de langue ukrainienne, juste des paysans analphabètes parlant peu le russe.»

La conquête de l’Asie centrale fut le dernier volet de l’expansion russe. Ce fut une colonisation «par continuité géographique» faite au nom de l’État tsariste qui rattacha la Kirghizie à l'Empire. En matière de langue, la Russie tsariste adopta diverses mesures visant à propager le russe dans les territoires conquis en Asie centrale. La russification administrative fait référence à la centralisation croissante de la bureaucratie impériale russe qui était un processus en cours depuis au moins le règne de Nicolas Ier (de 1825 à 1855). Celui-ci adopta un programme de russification qui visait à éliminer ou du moins à circonscrire les langues et les cultures des minorités, surtout dans la partie occidentale de l’Empire russe où sévissaient des mouvements nationalistes. La fermeture d’écoles et de journaux s’accéléra, tout en pratiquant une campagne de russification de l’enseignement dans le but de renforcer la loyauté au tsar et à l’Empire. C’est ainsi que l'administration tsariste n'utilisa que le russe, alors que des écoles furent ouvertes dans les «colonies» à la fois pour les enfants russes et les «autochtones» afin de faire utiliser par ces derniers la langue russe.

La centralisation administrative l'Empire russe impliquait inévitablement un fort degré de russification, car le russe était la langue de la bureaucratie impériale et avait donc la priorité sur toutes les autres langues. L'avènement au trône d'Alexandre II (de 1855 à 1881) accentua la venue d'un État russe plus fort, plus moderne et plus centralisé, encore plus russifiant. Cependant, à la longue, la politique de russification poursuivie par Alexandre III (de 1881 à 1894), combinée aux contre-réformes, contribua à la diabolisation des Russes qui n'étaient plus perçus par les autres ethnies comme la voie du progrès et de la civilisation, mais comme un agresseur et un oppresseur.

À long terme, les politiques d'assimilation pratiquées par les tsars conservateurs et rétrogrades suscitèrent l'opposition des révolutionnaires. Le tsar Alexandre II, après avoir survécu à quatre tentatives d'assassinat, périt dans un attentat (le 13 mars 1881) à la grenade artisanale perpétré par un révolutionnaire polonais. Alexandre III dut lui aussi faire face à des tentatives d'assassinat. En Asie centrale, de nombreuses révoltes éclatèrent contre le pouvoir central, notamment en 1916 et en 1917 après la révolution d'Octobre. Si celle-ci mettait fin à l'oppression des tsars chez les peuples non russophones, elle ouvrait désormais la porte à celle des Soviétiques, qui allait suivre.

4. L'instauration de l'alphabet cyrillique

C'est vers le IXe siècle que l'Europe de l'Est se christianisa. La Bible était alors uniquement connue sous la traduction grecque de la version en hébreu réalisée à Alexandrie aux IIe et IIIe siècles. Or, la langue utilisée pour ce faire devait être était le slavon, une langue que personne ne parlait comme langue maternelle, car c'était une langue liturgique issue du vieux slave dont on devait adapter la prononciation et l'orthographe, et en remplaçant certaines expressions et mots anciens et obscurs par leurs synonymes vernaculaires.
 
Afin d’évangéliser son royaume, l'empereur de la Grande Moravie, le prince Rastislav (820-870), fit appel en 863 à deux missionnaires de Byzance, Cyrille et Méthode, pour traduire les Saintes Écritures. Les deux missionnaires s'employèrent à diffuser la religion chrétienne en recourant à la langue slave vernaculaire et en inventant un alphabet pour l’écrire.

Cyrille et Méthode désiraient remplacer l'alphabet grec dans le but de transcrire les nombreux sons du slavon fort différents de ceux du grec, afin d'en faire ensuite la traduction de la Bible. Pour simplifier, disons que c’est ainsi que fut créé l’alphabet cyrillique, dont la paternité revient à Cyrille. La mission culturelle cyrillo-méthodienne eut un impact significatif sur la plupart des langues slaves, car elle les a marquées par l'alphabet cyrillique. En effet, cet alphabet sert, depuis plusieurs siècles, à transcrire le russe, le bulgare, le serbe, l’ukrainien, ainsi que de nombreuses autres langues non slaves, notamment des langues turques comme le kazakh et l'ouzbek.

À son apogée, l'écriture cyrillique servit à noter plus d'une soixantaine de langues, non seulement des langues slaves (russe, bulgare, serbe, ukrainien, etc.) mais aussi des langues indo-iraniennes (kurde, ossète, tadjik), des langues caucasiennes (abkhaze, adyguéen, ingouche, tchétchène, etc.), des langues turques (azéri, bachkir, karakalpak, kazakh, kirghiz, nogaï, tatar, turkmène, ouzbek, etc.), des langues finno-ougriennes (khanty, komi, etc.), des langues samoyèdes (nenets, selkup, etc.), des langues mongoles (mongol, bouriate, etc.), des langues toungouzes (even, evenki, nanaï, etc.), des langues paléo-sibériennes (koriake, nivkhe, tchouktche, etc.) et même des langues romanes comme le roumain et le moldave.  Les églises chrétiennes orthodoxes diffusèrent avec succès l'alphabet cyrillique.

L’héritage catholique favorisa l’alphabet latin avec le croate, le polonais, le tchèque, le slovaque, le slovène, le sorabe et le cachoube (Pologne). L’héritage du monde orthodoxe favorisa plutôt l’alphabet cyrillique avec le serbe, le russe, le biélorusse, l'ukrainien, le bulgare, le ruthène et le macédonien. Aujourd'hui, l'alphabet cyrillique demeure un alphabet en vigueur dans plusieurs pays, même en Mongolie. Or, bien que le russe n'ait jamais été formellement (de jure) déclaré langue officielle ni par l'Union soviétique ni par aucune république, même pas dans la fédération de Russie (jusqu'au 12 décembre de la Constitution de 1993), il a toujours joui du statut de langue officielle de facto.

Dernière mise à jour: 20 sept. 2022

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