Les fondements
de l'expansion coloniale

La face cachée du colonialisme

Voici ce qu'on peut considérer comme les principaux fondements de l'expansion de l'impérialisme dans le monde.

1. L’intérêt économique

L'économie, c'est-à-dire l'argent ou le profit, demeure le premier fondement de l'impérialisme. Dans les faits, la colonisation n’est ni une intervention humanitaire ni une entreprise sentimentale.

Eugène Etienne (1844-1921), président du Parti colonial créé à l’Assemblée nationale en 1892, affirmait à propos de l’importance des colonies:

Pour assurer l’avenir de notre pays dans les nouveaux continents, pour y réserver un débouché à nos marchandises et y trouver des matières premières pour nos industries.

Le fait d'accaparer les matières premières et les sources d'énergie permet à l'État concerné de faciliter le développement de l'industrie et de trouver des débouchés pour écouler les produits manufacturés.

La conquête coloniale constitue en ce sens une véritable aubaine pour investir des capitaux générateurs de profits énormes. Par exemple, les colonies d'Afrique fournirent aux métropoles européennes des matières premières, telles que le café, le coton, le sucre, les minerais divers, etc., lesquels serviront à la production de produits manufacturés qui seront ensuite achetés dans les colonies.

Rares sont les politiciens qui, comme le chancelier Otto Von Bismarck (1815-1898) sous le régime de l'Empire allemand, croyaient que la colonisation pouvait être une source de dépenses et de gaspillage. Dans toutes les époques, les défenseurs de l'impérialisme ont considéré que le colonialisme était une voix idéale que toute nation prépondérante devait emprunter.

1.1 La colonisation portugaise

Quant à la colonisation portugaise, elle a commencé au XVe siècle et elle s'est poursuivie durant une centaine d'années pour des raisons strictement économiques, car le commerce de l’or, de l’ivoire et des esclaves s’avérait très lucratif.  Les Portugais utilisèrent dès 1444 la traite négrière pour la mise en valeur des terres agricoles. Dans l’océan Atlantique, ils s’emparèrent de plusieurs archipels (Açores, Madère, Cap-Vert, Sao Tomé-et-Principe) et exploitèrent ces territoires par le culture du blé er de la canne à sucre. Les mises de fonds étant très élevé, elles nécessitaient certainement un retour sur les investissements. Bien que ce soit une préoccupation secondaire, les Portugais tentèrent avec un certain succès de christianiser les autochtones, mais ils échouèrent pour leur faire apprendre la langue portugaise.

En 1500, le navigateur portugais Pedro Álvares Cabral (1467-1520) atteignit les côtes brésiliennes en proclamant officiellement la région possession du Portugal. Dès le début de la colonisation, les jésuites furent chargés de christianiser les autochtones dans les nouvelles terres, mais l'occupation du territoire s'est faite aux dépens des autochtones.

Dès que ces derniers tentaient de s’opposer au pillage de leurs terres, ils étaient massacrés sans merci par les Européens qui en plus propagèrent des maladies telles que la grippe, la coqueluche, la rougeole, la variole, la syphilis, etc. En un siècle, les populations indigènes de la grande colonie portugaise d'Amérique ont vu leur nombre fondre de 90 %. Cependant, l’importation de nombreux esclaves africains, notamment des Bantous et des Yoroubas, permit de pallier la pénurie de main-d’œuvre locale.

1.2 L'Empire ottoman

L'expansion de l'Empire ottoman s'explique également par la recherche de l'enrichissement. D’abord regroupé dans un petit émirat de l'Anatolie (l'actuelle Turquie), cet État gagna progressivement en importance avec des conquêtes territoriales tant en Asie qu’en Europe. La chute de Constantinople en 1453 entama la régression de l'Empire byzantin et l'expansion de l’Empire ottoman qui connut son apogée territorial, militaire, économique et culturelle, notamment sous le règne de Soliman le Magnifique (de 1520 à 1566). Ce sultan mena ses armées à la conquête des bastions chrétiens de Belgrade, de Rhodes et de la Hongrie, avant de s'arrêter devant Vienne en 1529, sans pouvoir s'emparer de la ville. Ses frontières s’étendirent alors de l’Autriche à l’Irak et de la Crimée au Maghreb, le monde arabe représentant les deux cinquièmes des terres ottomanes.

En réalité, l’expansion musulmane, d'abord africaine (Égypte, Tunisie, Algérie, Libye), fut motivée par la volonté de contrôler le commerce de transit entre l’océan Indien et la Méditerranée. Avec la Tunisie et la Libye, les Ottomans enlevaient à l'Espagne le contrôle du passage entre bassin occidental et bassin oriental de la Méditerranée, tout en maîtrisant aussi les routes africaines de commerce qui débouchaient sur le littoral. Mais les Ottomans durent affronter d'autres adversaires commerciaux qu'il fallait vaincre:  la République de Venise, l'Empire byzantin, le Saint-Empire romain germanique, la Pologne-Lituanie et, un peu plus tard, l'Empire russe.

Fait exceptionnel pour l'époque, les Ottomans n'obligèrent pas leurs sujets à se convertir à l'islam ni à apprendre le turc, mais ils perçurent de lourds impôts sur les non-musulmans. Par voie de conséquence, les populations chrétiennes dans les Balkans ont pu conserver leur religion, leurs écoles, leurs langues et une partie de leurs lois, la seule exigence étant l'obéissance au sultan. Cependant, certaines populations se sont islamisées, notamment en Bosnie-Herzégovine, en Albanie, au Kosovo et en Thrace (Grèce).

1.3 La France et la Grande-Bretagne: le dépeçage des provinces ottomanes

Au XIXe siècle, l’Empire ottoman s'affaiblissait sans cesse et faisait l’objet de convoitises et de rivalités entre les puissances européennes, notamment entre la France et la Grande-Bretagne. À l'issue de la Première Guerre mondiale, l'Empire ottoman disparut, comme ce fut le cas pour l'Empire allemand, l'Empire austro-hongroise t l'Empire russe. Les grandes puissances européennes de l'époque se partagèrent les territoires arabes de l'Empire ottoman. En effet, les vainqueurs (Britanniques, Français, Américains) dépecèrent ces territoires en fonction de leurs intérêts économiques. Français et Britanniques obtinrent de la Société des Nations (SDN), le 20 avril 1920, un mandat pour administrer les territoires arabes du Proche-Orient. La France obtenait le Liban et la Syrie, pendant que la Grande-Bretagne obtenait la Palestine et ce allait devenir l'Irak. Les textes des deux mandats furent rédigés à Londres le 24 juillet 1922.

Pour la France, la mission était de protéger la minorité chrétienne et de donner l'indépendance au Liban et à la Syrie lorsqu'une élite politique fiable et sérieuse serait formée afin de pouvoir diriger et administrer le pays. En effet, la France possédait des intérêts économiques dans cette région depuis la campagne de Bonaparte en Égypte en 1798 et l’expédition en Syrie sous Napoléon III en 1860. On en arrivait à parler d’une «France du Levant». Les Britanniques, qui occupaient l’Égypte depuis 1882, avaient fini par reconnaître cette primauté de la France.

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, l'armée française dut intervenir durant trois ans afin de pacifier la région.

L’une des premières mesures prises par le pouvoir français fut de restaurer les propriétés des firmes françaises dans les travaux publics. Ensuite, il fallut procéder à une augmentation de certains impôts, instituer des barrières douanières et forcer la parité de la livre syro-libanaise avec le franc français.

Quant à la Grande-Bretagne, elle était motivée dès le XVIIIe siècle par la protection de la route des Indes, sans oublier les intérêts pétroliers. Dans ce but, elle s’assurait le contrôle de plusieurs territoires permettant de sécuriser la route menant au pays de Sa Majesté, c'est-à-dire relier tous les territoires possibles permettant de relier la Méditerranée à l’océan Indien: Chypre, Égypte, Soudan, Bahreïn, Qatar, Éirats, Oman, etc. Cependant, il manquait à la Grande-Bretagne la Palestine et l'Irak (en devenir) afin d’acheminer le pétrole de Mossoul concédé à la "Turkish Petroleum Company", détenue à 50% par la "Anglo-Persian Oil Company". Sauf que la France avait également des intérêts dans la région.

Craignant les visées britanniques sur la Syrie et la Palestine, la France fit reconnaître ses droits par la diplomatie britannique. L'un des objectifs était de protéger les chrétiens d’Orient depuis l’expédition militaire française menée en 1860 au Liban. Finalement, la Grande-Bretagne reconnut les intérêts de la France au Liban et en Syrie, mais elle conserva les seins en Palestine, en Transjordanie et dans l'est de la Syrie, qui allait devenir l'Irak. Cependant, la Transjordanie devait servir à relier la Palestine à l’Irak, ce qui permettait de créer un corridor assurant dans l’immédiat le passage des lignes aériennes vers l’Inde et, à moyen terme, d’installer un oléoduc transportant le pétrole de l'Irak vers la Méditerranée. Quant aux Français, ils devaient disposer d’un quart des parts au sein du consortium chargé d’exploiter le pétrole.

Pendant les deux mandats, Français et Britanniques durent continuellement faire appel à leurs forces armées afin de contenir ou renverser les rébellions. Dans la pratique, les deux empires administrèrent «leur» région comme une colonie. Évidemment, les ambitions politiques et économiques furent beaucoup plus déterminantes dans la décision des Français et des Britanniques que le devoir «humanitaire» de protection des chrétiens. De plus, les deux puissances européennes en profitèrent pour forcer l'usage de leur langue nationale respective, le français ou l'anglais, selon le cas.

2. Le prestige politique

Le fait de posséder des colonies constituait un signe de prestige, de grandeur et de puissance. Dès le XVe siècle, les puissances européennes rivalisèrent pour se partager ce qu'elles connaissait du monde à cette époque. Au XVIe et au XVIIe siècle, la Grande-Bretagne, la France, l'Espagne, le Portugal , les Pays-Bas, etc., considéraient que les colonies étaient un moyen nécessaire pour contrôler les points stratégiques du monde et de s'assurer de conserver le rang qui leur revenait, sinon ces grandes puissances se trouvaient déclassées. C'est cette idéologie qui animait la monarchie française au XVIIIe siècle pour conserver le Canada: il fallait opposer une présence française en Amérique pour contrer l'expansion britannique. C'était une question d'honneur, même si la colonie n'était pas rentable au plan financier!

C’est par l’expansion territoriale qu'une grande nation , par le rayonnement dans sa vie à l'extérieur, par la place qu’elle prend dans la vie générale de l’humanité, que celle-ci persiste et dure. Les hommes politiques de la fin du XIXe siècle étaient convaincus de l’importance cruciale de l’entreprise coloniale pour le destin de leur pays alors engagé dans une féroce compétition.

Le républicain Léon Gambetta (1838-1882), l'une des personnalités politiques les plus importantes des premières années de la Troisième République, déclarait à Angers le 7 avril 1872:

Pour reprendre véritablement le rang qui lui appartient dans le monde, la France se doit de ne pas accepter le repliement sur elle-même. C’est par l’expansion, par le rayonnement dans la vie du dehors, par la place qu’on prend dans la vie générale de l’humanité que les nations persistent et qu’elles durent. Si cette vie s'arrêtait, c'en serait fait de la France.

Gambetta croyait en la nécessité de rendre à la France sa place dans le monde: la France devait à nouveau rayonner dans le monde pour retrouver foi en elle-même. Au nom de cette intuition fondamentale, il condamnait la «politique du recueillement » comme une politique d'effacement et d'abandon, dont il accusait les gens du Quai d'Orsay de se montrer les trop fidèles adeptes. Bref, Gambetta en est arrivé à l'idée que la politique d'expansion coloniale s'imposait à la France comme la seule «voie de relèvement et de la réparation dus à notre malheureux pays». Évidemment, les politiciens de l'Empire britannique, de l'Empire allemand, de l'Empire austro-hongrois et de l'Empire russe pensaient exactement la même chose. Il s'agissait d'une féroce compétition entre les grandes puissances de l'époque.

3. La mission civilisatrice

La conquête coloniale s’inscrit dans la continuité de l'idéologie de la hiérarchie des races et des peuples. Dans cette perspective, les races et peuples supérieurs ont parfaitement le droit, sinon le devoir, d’aller chez les peuples inférieurs afin de les civiliser. Comme le disait Victor Hugo à son époque: «C’est la civilisation qui marche contre la barbarie. C’est un peuple éclairé qui va trouver un peuple dans la nuit.»  Le maréchal Louis-Hubert Lyautey, résident général de France au Maroc (1854-1934), déclarait à ce sujet:

La colonisation, tel que nous l’avons toujours comprise n’est que la plus haute expression de la civilisation. À des peuples arriérés ou demeurés à l’écart des évolutions modernes, ignorant parfois les formes du bien-être le plus élémentaire, nous apportons le progrès, l’hygiène, la culture morale et intellectuelle, nous les aidons à s’élever sur l’échelle de l’humanité. Cette mission civilisatrice, nous l’avons toujours remplie à l’avant-garde de toutes les nations et elle est un de nos plus beaux titres de gloire.

Dans cette perspective, celle de civiliser les peuples primitifs, les nations supérieures ont le «devoir» d'imposer la paix, par la force si nécessaire, pour mettre fin aux luttes tribales et destructrices, voire au cannibalisme. Ces nations supérieures doivent ainsi apporter les bienfaits de la médecine et de l'éducation aux pauvres indigènes. Les grandes nations, de race blanche évidemment, apportent la lumière aux peuples démunis. L'écrivain britannique Rudyard Kipling (1865-1936) affirmait même en 1899 que la colonisation était «le fardeau de l'homme blanc» (" The White Man's Burden").   

Ainsi, le fait d'offrir au monde la langue française, anglaise, espagnole, portugaise, etc., avec la culture qu’elles véhiculent était perçu comme un devoir patriotique et une obligation morale. Imposer la langue coloniale comme langue officielle impliquait d'ignorer les langues «indigènes» en tant que langues «inférieures». Bien sûr, la prétention occidentale d’une supériorité morale fondée sur l’application de la démocratie et du libéralisme apparaît comme une sinistre fumisterie.

4. Les motifs apparemment religieux

La religion fut aussi l'une des sources de la colonisation, tant en Europe qu'au Proche-Orient. Elle fut aussi la source de conflits sanglants lors des premières guerres de religion qui apparurent au sein du Saint-Empire romain germanique, où naquit le protestantisme avec la réforme luthérienne. 

4.1 La religion comme pratique discriminatoire

Les Européens ont cru qu'ils devaient répandre le christianisme dans le but de convertir les peuples païens et de sauver leur âme de la perdition. Dès l'Antiquité tardive, les empereurs romains imposèrent le christianisme à coups de décrets, sans nécessairement lancer des persécutions, ce qui ne les a pas empêchés de détruire de nombreux temples. À la fin du IVe siècle, la foi chrétienne était devenue un signe de prestige social et un élément incontournable pour faire son chemin dans l'Empire.

Au bas Moyen Âge, des évêques n'hésitèrent pas à faire usage de la violence pour obtenir la conversion des païens. Dans la conception médiévale, les païens étaient à ce point comparés à des êtres inférieurs par les chrétiens qu’ils ont même été associés au chien; on disait qu’ils n’étaient pas des humains, puisqu'ils étaient non baptisés. Si les païens résistaient au baptême, ils se voyaient exclus des avantages économiques, sociaux et culturels, ce qui les incitait ainsi à se convertir.  Les évêques furent ainsi en mesure de marginaliser les non-chrétiens. En plus d’une menace, les païens représentaient l’ennemi traditionnel de l’Église latine chrétienne qui les combattu durant ses premiers siècles d'existence afin de survivre.
 

Vers le milieu du VIIe siècle, les païens et les hérétiques avaient disparu. Au tout début du siècle suivant, l'Occident était devenu chrétien, un événement relié forcément à la situation politique et économique.

L'expansion religieuse, qu'elle soit chrétienne ou musulmane, constituait un enjeu politique et commercial pour les souverains qui cherchaient à accroître leur influence auprès de nouveaux sujets. Pour ce faire, ils firent appel aux missionnaires et aux marchands. Au Moyen Âge, les croisades entre chrétiens et musulmans transformèrent les courants commerciaux entre l'Occident et l'Orient. Pendant ce temps, l’Église, ordonnatrice des croisades, utilisa le financement des opérations militaires pour accumuler un indéniable capital.

4.2 Les guerres saintes

En principe, une guerre sainte est une guerre lancée au nom d'un Dieu ou approuvée par une autorité religieuse. Ce type de guerre est généralement interprétée comme offensive lorsqu'il s'agit de convertir, de chasser ou d'anéantir des ennemis religieux; un tel conflit peut aussi dégénérer en une guerre offensive lorsqu'une autorité religieuse s'implique dans un affrontement qu'elle n'a pas directement provoqué. Chez les juifs, le but des guerres saintes consistait à établir en Israël le règne de la justice et de la paix voulu par Dieu; le peuple d'Israël se vit donc ordonner de procéder à l’élimination des autres peuples habitant la terre de Canaan, donnée en héritage à ses ancêtres. Quoi qu'il en soit, il n'est pas aisé de distinguer le caractère offensif ou défensif d'une guerre sainte, car elle consiste surtout à légaliser la guerre pour des motifs complexes et souvent volontairement trompeurs!
 

Les trois principales religions monothéistes, le judaïsme, le christianisme et l'islam, ont sacralisé la guerre. Dans la religion musulmane, la doctrine du "jihad guerrier" puise ses racines à la fois dans le Coran ainsi que dans les paroles et les actes du prophète Mahomet. Celui-ci ne manifestait aucune réticence devant l’usage des armes et la sacralisation de la guerre qui servait à libérer les «infidèles» de l'incroyance. En effet, le prophète ne répugnait ni au pillage, ni à l’assassinat politique, ni au massacre des prisonniers si ces actions devaient servir à étendre le territoire de l’islam à partir des lieux saints, La Mecque, Médine et Jérusalem. En Occident, la chrétienté découvrit l'islam par un contact direct et guerrier au moment des conquêtes arabes en Espagne.

Il fallut attendre le milieu du IXe siècle pour voir apparaître des récompenses spirituelles aux guerriers combattant pour la religion chrétienne menacée par les razzias musulmanes. Mais c'est surtout au XIe siècle que s'élabora dans le christianisme une véritable doctrine de la «guerre sainte», marquée par la reconquête des territoires jadis chrétiens passés aux mains de l’islam, que ce soit en Espagne, en Sicile ou au Proche-Orient.

À mesure que la chrétienté occidentale prit conscience de son unité qui reposait essentiellement sur son adhésion à l’Église romaine et à la culture latine, elle considérera avec méfiance ceux qui ne partageaient pas ses croyances et qui utilisaient pour leurs cultes des langues incompréhensibles, notamment l'arabe. Qu'on pense aux croisades prônées par le pape dès 1095 : les guerriers chrétiens qui allaient libérer le tombeau du Christ à Jérusalem recevaient en récompense le pardon de leurs fautes. En même temps, la guerre sainte se doubla d'une guerre de conquête. Les combats qui eurent lieu «en Terre Sainte» pendant deux siècles ont aussi eu pour effet d'installer les guerriers francs au Levant ainsi que la création de nouveaux États indépendants et de routes commerciales nouvelles. De plus, il faut considérer à l’échelle de l’Europe entière l'idéologie de toute guerre de conquête : s’attaquer à un territoire étranger pour refonder l’unité nationale. Dans l'esprit du pape Urbain II (1042-1099), les croisades armées visaient ainsi l'union de la chrétienté pour qu’elle arrête de s’entre-déchirer en poursuivant un but commun, la conquête du Saint-Sépulcre, c'est-à-dire le tombeau du Christ.

Toutefois, là où les Occidentaux y voyaient une union de la chrétienté sous la bannière du Christ pour délivrer la Terre Sainte des «infidèles», c'était pour les musulmans une invasion sauvage et terrifiante, marquée par des bains de sang. À cette époque, aimer sa religion signifiait détester celle d'autrui. Dans les faits, les guerres saintes menées par les chrétiens et les musulmans furent toujours perçues par ceux qui en furent victimes comme une intolérable agression parce qu'il s'agissait finalement de conflits armés accompagnés d'actes de grande cruauté. Bref, les objectifs religieux dans une «guerre sainte» débouchent sur des choix et des ambitions politiques et économiques où tout le monde est l'infidèle de l'autre.

4.3 Des mousquets pour les Indiens baptisés

En Nouvelle-France, bien que dans l'ensemble les relations entre les autochtones et les Français, ainsi que les Canadiens, aient été généralement pacifiques (sauf exceptions), elles furent néfastes pour les autochtones qui attrapèrent des maladies et des épidémies, ce qui décima une grande partie de leur population. Les missionnaires français considéraient les autochtones comme des «païens» parce qu'ils n'avaient pas de mots pour exprimer les notions telles que la vertu, le vice, la tentation, les anges, la grâce, etc. Par contre, les symboles de la religion chrétienne, comme la croix, les flammes de l'enfer, les foudres de Dieu, etc., terrifiaient les autochtones. Évidemment, les missionnaires ne les avaient pas toujours en haute estime, comme en fait foi ce témoignage d'un jésuite, le père Jean-François Lafitau (1681-1746), décrivant en 1724 l'assemblée générale d'une tribu (Mœurs des Sauvages amériquains comparées aux mœurs des premiers temps):

 
C'est une troupe de crasseux, assis sur leur derrière, accroupis comme des singes et ayant leurs genoux auprès de leurs oreilles, ou bien couchés différemment, le dos ou le ventre en l'air, qui tous, la pipe à la bouche, traitent des affaires d'État avec autant de sang-froid et de gravité que la junte d'Espagne ou le Conseil des Sages à Venise.

L'un des moyens efficaces de s'allier les Indiens consistait à leur vendre des mousquets et des fusils à la condition qu'ils se convertissent à la religion chrétienne. C'est pourquoi les autorités françaises avaient tendance à se servir des missionnaires, en tant qu'agents de la politique de l'État, pour «civiliser» les «Sauvages». Le gouverneur de l'île Royale (de 1718 à 1739, aujourd'hui l'île du Cap-Breton), Joseph de Monbeton de Brouillan, écrivait: «Il n'y a que ces hommes qui peuvent maîtriser les Sauvages pour qu'ils obéissent à Dieu et au Roy.» Les Anglais et les Allemands adopteront plus tard cette coutume prétendument française.

5. Les motifs démographiques

En raison des progrès de la médecine au XIXe siècle, l'Europe connut une explosion démographique. La population passa de 25 millions à 425 millions d'habitants. Pour faire face à la situation, il devenait nécessaire de déplacer les populations. C'est pourquoi les terres africaines et asiatiques apparurent comme des destinations de choix pour les grandes puissances. Les colonies absorbèrent une partie de l'émigration. Plus de 40 millions d’Européens font ce type de voyage entre 1800 et 1913.

5.1 Les déplacements de population
 

Un autre phénomène démographique concerne les populations poussées par des envahisseurs à émigrer ailleurs en se transformant à leur tour en colonisateurs. En 375 se produisit le choc des Huns contre les Ostrogoths germaniques, qui vivaient au nord de la mer Noire entre le Danube et le Dniepr (Ukraine). Après avoir vaincu les Ostrogoths, les Huns reprirent leur route vers l'ouest et s'attaquèrent aux Wisigoths, aux Burgondes, aux Alains, déclenchant ainsi des déplacements en cascades: Goths, Ostrogoths, Wisigoths, Vandales, Francs, Saxons, Burgondes, Alamans, etc., se butèrent les uns aux autres d'un coin à l'autre de l'Europe et se déversèrent sur l'Empire romain d'Occident. Ces migrations déstabilisèrent l'Empire romain et participèrent à la réputation meurtrière des Huns.

Motivés autant par la peur que par le gain, les peuples germaniques pénétrèrent dans l'Empire et mirent à sac les villes trouvées sur leur passage. Même la ville de Rome n'échappa pas à la grande vague germanique quand elle fut pillée en 410 par les Wisigoths. L'arrivée des Germains fut le commencement de la fin pour l'Empire romain.

5.2 La déportation des Acadiens
 

On peut mentionner aussi le «colonialisme de peuplement», du moins ce qu'il était; il est de loin la pire forme d'impérialisme, car il se débarrasse de la population autochtone. Au moment de la guerre de Sept Ans, les Britanniques décidèrent de déporter les Acadiens. Pour les militaires, c'étaient simplement des paysans et de petits éleveurs, illettrés, sans écoles, sans villes, pratiquant une économie de subsistance; de nombreux témoignages écrits par certains officiers ne laissent aucun doute à ce sujet: le terme le plus fréquent pour désigner les Acadiens était vermin («vermine»).

Étant donné que les Acadiens n'étaient pas des Noirs, mais des Blancs, leur déportation n'était sans doute pas justifiable politiquement pour une simple question de race, mais pour des motifs religieux : les Acadiens étaient des catholiques, donc des papistes, et réputés comme peu loyaux envers la Couronne anglaise.

Officiellement, les motifs religieux suffisaient amplement à l'époque! Le gouvernement colonial croyait légitime de déplacer cette population de «mauvais sujets britanniques» dans le reste de son immense empire. De 1755 à 1763, environ 13 500 Acadiens furent déportés et envoyés à différents endroits autour de l'Atlantique.

Selon l'idéologie de l'époque, il paraissait inconcevable d’imaginer renvoyer en France une population (acadienne) qui aurait ainsi contribué à renforcer l’ennemi. C’est pour cette raison que les déportés furent d'abord envoyés en Nouvelle-Angleterre en raison de la proximité de la région. Mais la plupart des exilés quittèrent ces lieux inhospitaliers à la fin de la guerre (1763). Ils trouvèrent alors refuge dans la «province de Québec», aux îles Saint-Pierre-et-Miquelon et, plus tard, en Louisiane espagnole. Mais les déportés en Angleterre furent rapatriés en France. Dans les terres de l'exil, certaines sources évaluent les pertes de vies humaines entre 7500 et 9000. Les vagues de migration des Acadiens vers une «nouvelle Acadie» allaient se poursuivre jusque dans les années 1780.

Ce n'est qu'en 1785, après trente ans d'exil, que des navires français, sous contrôle espagnol, vinrent chercher au port de Nantes quelque 1600 Acadiens pour leur destination finale: ils repartaient pour l'Amérique, non pas en Nouvelle-Écosse (l'ancienne Acadie), mais pour la Louisiane devenue espagnole, où ils croyaient pouvoir pratiquer librement leur religion catholique et continuer à parler leur langue.

Finalement, cette déportation à grande échelle avait permis à des protestants anglophones de s'emparer gratuitement les meilleures terres des Acadiens catholiques francophones. Cette guerre contre les catholiques papistes serait considérée aujourd'hui comme un génocide, exactement comme les Turcs musulmans avec les Arméniens chrétiens, alors qu'en 1915-1916 les deux tiers des Arméniens (60 000) qui vivaient sur le territoire actuel de la Turquie périrent en raison des déportations, des famines et des massacres.

5.3 Les Indiens aux États-Unis
 

L'histoire des États-Unis est éloquente aussi à ce sujet. Ainsi, au moment de son discours inaugural du 4 mars 1829, le président Andrew Jackson annonça qu’il ferait le nécessaire pour «vider» l'est du continent des Indiens et occuper leurs territoires. Il fallait ouvrir de nouveaux territoires aux colons qui voulaient s'y installer. De fait, le 28 mai 1830, Jackson signait l'Indian Removal Act («Loi sur le déplacement des Indiens», laquelle déportait les autochtones de tous les États de la côte est et leur implantation dans les réserves à l’ouest de la plaine du Mississippi. Cette déportation touchait alors quelque 60 000 Amérindiens, mais jusqu'en 1850 quelque 100 000 Amérindiens allaient être ainsi «déplacés». La Cour suprême jugea la loi contraire à la Constitution, mais Jackson refusa d'appliquer le jugement.  Bref, Andrew Jackson fut l'un esclavagiste, un nettoyeur ethnique et un tyran, probablement le pire président des États-Unis, ce qui ne l'a pas empêché d'avoir son portrait sur les billets de banque de 20$ (figure ci-contre). Le président Donald Trump était un grand admirateur d'Andrew Jackson.

En réalité, les causes du fait colonial apparaissent comme très diverses : elles sont économiques (recherche de débouchés et de matières premières), religieuses (conversion  de nouveaux chrétiens ou de nouveaux musulmans), démographiques et surtout politiques (concurrence entre les nations).

6. Les conséquences linguistiques

La création des empires entraîne généralement des changements radicaux dans le destin des langues. Les conquêtes militaires peuvent être déterminantes pour les langues perdantes, mais tout dépend du type de conquête militaire. Les effets d'une défaite militaire seront différents s'il s'agit d'un génocide ou s'il s'agit d'une langue faible ou d'une langue forte.

6.1 Le génocide

Une langue peut cesser d'exister par l'élimination pure et simple de la population dont c'est la langue maternelle, ce qu'on appelle un génocide. S'il s'agit d'une petite langue minoritaire, l'effet est radical, immédiat et irréversible. Mentionnons, à titre d'exemples, la liquidation de nombreuses langues amérindiennes en Amérique par les Espagnols, les Portugais, les Britanniques et les Américains, et de plusieurs petits peuples de l'ex-URSS (aujourd'hui la Fédération de Russie) et de Chine (Ingouches, Kalmouts, Mekhétiens, Nus, Achangs, etc.).

Dans d'autres cas, un génocide partiel peut constituer le début d'un long déclin parce qu'il réduit inexorablement la vitalité linguistique des survivants. Rappelons les massacres des armées de César qui fauchèrent sept millions de guerriers gaulois et réduisirent la population du tiers de ses meilleurs effectifs. Signalons aussi l'extermination de deux millions d'Irlandais par les Anglais au XIX
e siècle, celui de 1,2 million d'Arméniens par les Turcs au début du XXe  siècle, l'hécatombe des Ibos au Nigeria (1966-1970) et celle de trois millions de Bengalis par le Pakistan en 1971.

6.2 Les conquêtes militaires

Les conquêtes militaires n'ont pas nécessairement le même effet dans le cas des langues fortes, mais perdantes. Ainsi, les Romains ont conquis la Grèce, mais ils n'ont jamais éliminé le grec. Cependant, l'expansion du latin arrêta définitivement la progression du grec dans le monde. L'administration romaine employait une langue grecque généralement traduite du latin; il en résultait des textes peu élégants et très éloignés des œuvres littéraires des auteurs grecs. Le grec resta un vecteur essentiel du christianisme naissant à côté des autres langues liturgiques d'origine sémitique comme le copte (issu de l'égyptien ancien et du grec ancien) et le syriaque (issu de l'araméen). Le grec ancien de Platon et d'Aristote fit place à  une forme de grec médiéval, appelé «grec ecclésiastique». Au Moyen Âge, la normalisation du grec conduisit à une archaïsation systématique de cette langue, laquelle verra se réduire son aire géographique à un seul État: l'Empire byzantin.

Avant la conquête romaine, le Macédonien Alexandre le Grand (de 356 à 323 avant notre ère) avait imposé l'attique des Athéniens à sa cour, ce qui allait permettre avec ses conquêtes une large diffusion de cette langue, d’abord parmi les Grecs eux-mêmes, puis chez les autres peuples asservis. L'attique des Athéniens devint une langue véhiculaire en Égypte, à Chypre, dans l'Empire perse, en Syrie, en Afghanistan ainsi qu'en Ouzbékistan et au Tadjikistan. En conquérant la Grèce et l'Empire perse, les Macédoniens n'ont pas imposé leur langue locale, le macédonien, qui était à cette époque l'une des variétés de l'ancienne langue grecque, car en tant qu'héritiers des Athéniens ils ont continué à propager l'attique jusqu'à l'arrivée des Romains.

Non seulement les conquêtes militaires peuvent réduire les effectifs des petits peuples de façon draconienne, mais elles laissent souvent des séquelles tout aussi funestes: famine, épidémies, pauvreté, asservissement, exploitation, déplacements de population, répression, etc. À long terme, les petites langues sont alors entraînées vers une inéluctable extinction.

6.3 Les revers de fortune des vainqueurs

Il arrive que la langue vaincue finisse par gagner sur la langue dominante. De façon exceptionnelle, elle peut même assimiler celle des vainqueurs. C'est le cas de la langue des guerriers normands des IXe  et Xe  siècles qui ont perdu leur langue (le vieux norrois) pour adopter celle des vaincus (l'ancien français). Auparavant (Ve  et VIe  siècles), les Francs avaient conquis la Gaule, mais ils avaient perdu leur langue germanique en l'espace de quelques générations. Il en fut ainsi de la plupart des peuples germaniques: les Wisigoths, les Ostrogoths, les Lombards, Vandales, etc., n'ont pu imposer leurs langues aux peuples vaincus. Dans tous ces cas, c'est l'exogamie qui explique que les Francs  et plus tard, les Normands (Vikings), vainqueurs et minoritaires, se sont assimilés aux vaincus; les enfants issus des mariages mixtes entre pères francs et mères gallo-romaines ont naturellement appris la langue maternelle, le français. Il n'en demeure pas moins que le choc des armes s'avère presque toujours fatal pour l'une des langues en présence et qu'il peut entraîner pour l'une d'elle dans un long déclin dont l'issue peut être l'extinction.

Plus récemment, la Conquête anglaise de 1760 au Canada n'a pas éliminé le français. D'une part, il n'y a pas eu de génocide, d'autre part, le français est resté une langue forte dans le reste du monde. Cependant, la langue française parlée au Canada est devenue progressivement archaïsante et s'est trouvée infériorisée socialement et économiquement durant deux siècles. Si le français n'avait pas été une langue forte ailleurs dans le monde, il aurait amorcé son déclin rapidement et serait probablement disparu.

6.4 La langue, un dialecte qui possède une armée, une marine et une aviation

Il n'en demeure pas moins que l'expansion des langues anglaise, française, espagnole, portugaise, arabe, etc., est due avant tout à la conquête militaire, économique et culturelle des empires qui ont écrit l'histoire du monde. Aujourd'hui comme hier, les grandes langues doivent une part de leur réussite aux conquêtes militaires et à la colonisation, donc à l'impérialisme, conséquence immédiate de l’occupation.

Le maréchal Louis-Hubert Lyautey (1854-1934,) qui contribua à l'expansion coloniale de la France, fit un jour la déclaration suivante: «Une langue, c'est un dialecte qui possède une armée, une marine et une aviation.» De fait, on peut dire que les grandes langues sont des dialectes qui ont réussi! Ce genre de distinction n'a rien à voir avec des critères linguistiques, car ce n'est pas ce genre des critères qui contribuent à l'expansion d'une langue.

7. Quelques témoignages

Rudolph C. Troike, anthropologue et linguiste à l'Université de l'Arizona, affirme dans The Linguistic Reporter, en mai 1977:

En moins de quatre siècles, l'anglais est devenu la langue dominante des communications internationales dans le monde d'aujourd'hui. Cette évolution remarquable est finalement le résultat, lors des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, des succès des conquêtes, de la colonisation et du commerce britanniques, mais elle s'est énormément accélérée avec l'émergence des États-Unis comme grande puissance militaire majeure et chef de file technologique après la Seconde Guerre mondiale.

 

Le processus a aussi été grandement facilité par la mise en place d'importantes sommes en financement public et privé au cours de la période de 1950 à 1970, possiblement les sommes les plus considérables engagées dans l'histoire pour la propagation d'une langue.


Bernard Cassen, agrégé d’anglais et d’espagnol, journaliste et directeur général du Monde diplomatique entre 1996 et janvier 2008:

 

La puissance impériale américaine ne repose pas seulement sur des facteurs matériels (capacités militaires et scientifiques, production de biens et de services, contrôle des flux énergétiques et monétaires, etc.) : elle incorpore aussi et surtout la maîtrise des esprits, donc des référents et signes culturels, et tout particulièrement des signes linguistiques.

 

La langue anglaise se situe ainsi au centre d’un système global où elle joue un rôle identique à celui du dollar dans le système monétaire international. Empruntant au lexique de l’astrophysique, ce système repose sur l’existence d’un astre suprême (l’anglais, langue dite «hyper-centrale») autour duquel gravitent une douzaine de langues-planètes, elles-mêmes entourées d’environ 200 langues-lunes, dans l’orbite desquelles évoluent quelque 6000 autres langues. Tout comme le double statut de moyen de règlement et de monnaie de réserve internationale dominante du billet vert permet aux États-Unis de vivre aux crochets du reste de la planète, la détention de la langue hyper-centrale leur confère une formidable rente de situation. (Le Monde, janvier 2003).

Umberto Eco (1932-2016) est un écrivain italien reconnu pour ses nombreux essais universitaires, notamment sur la communication de masse, la linguistique et la philosophie; dans La recherche de la langue parfaite dans la culture européenne (1994), il explique ainsi l'expansion de l'anglais:
 

Les raisons pour lesquelles se sont imposées aussi bien les langues naturelles que les langues véhiculaires sont en grande partie extralinguistiques […]. Le succès actuel de l'anglais est né de l'addition de l'expansion coloniale et commerciale de l'Empire britannique et de l'hégémonie du monde technologique des États-Unis.

On peut certainement soutenir que l'expansion de l'anglais a été facilitée par le fait qu'il s'agit d'une langue riche en monosyllabes […], mais si Hitler avait gagné la guerre […] ne pourrait-on pas faire l'hypothèse que la terre entière aujourd'hui parlerait avec la même facilité en allemand, et que la publicité pour les transistors japonais au duty free shop (autrement dit Zollfreier Waren: (Marchandises en franchise de droits) de l'aéroport de Hong-Kong serait en allemand?

Alastair Pennycook, professeur de linguistique appliquée à l’Université de Melbourne (Australie), English and the discourses of colonialism (Routledge, 1998), dresse avec pertinence un portrait du colonialisme anglo-américain par ces propos:
 

Soyons bien persuadés que l'anglais a été à la fois une institution et une force formidable d'oppression et d'exploitation sauvage des peuples à travers les 400 ans de son histoire impérialiste. Cette langue a attaqué les Noirs avec ses images racistes et son message impérialiste. Elle a attaqué les travailleurs et a mis sous tutelle des peuples de tous les continents. Elle a avili et s'est moquée des langues qu'elle avait l'ambition de remplacer et a enseigné aux peuples colonisés qu'il leur fallait singer ses locuteurs, car elle était intrinsèquement supérieure et qu'elle leur apporterait la prospérité tout en les maintenant humiliés et soumis.

Le mot "mastery", lorsqu'il s'agit de la langue, ne nous rappelle-t-il donc pas, par son étymologie, qu'il s'agit de la langue du maître, qui personnifie l'arrogance et la brutalité?

Évidemment, cette remarque pourrait s'appliquer à la plupart des autres langues coloniales! Mais les anglophones oublient facilement les mauvais côtés de l'expansionnisme linguistique, lesquels entraînent bien souvent la liquidation des petites langues et la soumission ou l'humiliation des autres. Ajoutons aussi que l'élimination des plus petites langues entraîne forcément une augmentation de l'unilinguisme des locuteurs des grandes langues.

Le prestigieux linguiste américain Noam Chomsky  est une voix de premier plan pour la paix et la justice sociale depuis de nombreuses décennies. Il est très demandé comme conférencier dans le monde entier. Le New Statesman le surnomme "The conscience of the American people" («la conscience du peuple américain»). Dans une entrevue en date du 2 avril 2010, Chomsky répondait à David Barsamian, directeur de l'Alternative Radio à Boulder (Colorado) sur la question de l'impérialisme américain en citant Thomas Jefferson, le 3e président des États-Unis : 

Actually, when you talk about American imperialism, it’s an interesting term. The country was founded as an empire. George Washington called it an “infant empire”. Thomas Jefferson, the most libertarian of the Founding Fathers, for him the colonies were to be the nest from which the entire hemisphere would be peopled, eliminating black and red, getting rid of the native population somehow, driving them off to the west: "Get rid of the Blacks. Once we don’t need slavery anymore, we’ll send them back to Africa. And get rid of the Latins, so conquer the rest of the hemisphere, because they are an inferior race. We’re the superior race of Anglo-Saxons. It’s only to the benefit of everyone if we people the entire hemisphere." En fait, quand vous parlez d'impérialisme américain, c'est un terme intéressant. Le pays a été fondé comme un empire. George Washington l'a appelé un «empire naissant». Thomas Jefferson, le plus libertaire des Pères fondateurs, les colonies devaient être pour lui le nid à partir duquel tout l'hémisphère serait peuplé, éliminant le noir et le rouge, se débarrassant de la population indigène d'une manière ou d'une autre, les chassant vers l'ouest: «Débarrassez-vous des Noirs. Une fois que nous n'aurons plus besoin de l'esclavage, nous les renverrons en Afrique. Et débarrassez-vous des Latins, conquérez ainsi le reste de l'hémisphère, parce qu'ils sont d'une race inférieure. Nous sommes la race supérieure des Anglo-Saxons. Ce n'est que dans l'intérêt de tous si nous habitons tout l'hémisphère.»

Noam Chomsky croit aussi que  les efforts de la Catalogne pour faire revivre une langue menacée, le catalan, peut servir d'exemple de la lutte d'un peuple contre l'impérialisme d'État.

We should recognize that there is enormous loss when the cultural wealth of a society disappears and that's encapsulated crucially in its language. Nous devons reconnaître qu'il y a une perte énorme lorsque la richesse culturelle d'une société disparaît et que cela est concrétisé de manière cruciale dans sa langue.


David Crystal est un linguiste et un auteur britannique, membre de la British Academy; dans English as a global language (1997), il écrivait:
 

Une langue gagne le statut de langue internationale pour une raison principale : la puissance politique de ceux qui la parlent […]. Pourquoi le grec était-il la langue des communications au Proche-Orient il y a 2000 ans? Pas à cause de l'intellect de Platon et d'Aristote, mais bien à cause des armées d'Alexandre. Pourquoi le latin s'est-il [un jour] répandu en Europe? Demandez aux légions de l'Empire romain. […] L'histoire d'une langue internationale peut être revécue à travers les victoires de ses soldats ou de ses explorateurs. Et l'anglais ne fait pas exception à cette règle.

Selon David Crystal, l’anglais est connu pour sa capacité à absorber des éléments venus d’autres langues. Cependant, plus il sera utilisé de par le monde, plus il perdra de son unicité. Les populations des pays qui ont l'anglais comme langue seconde ont un taux de croissance bien supérieur à celui des pays anglo-saxons. Les anglophones de naissance vont être dépassés en nombre et leur langue est donc en phase de transition. Sa dispersion géographique a donné naissance à de nouveaux types d'anglais. Rares seront ceux qui se soucieront des normes employées par le Royaume-Uni ou les États-Unis.

Morcelé, métissé, remodelé par une multitude de cultures différentes, l'anglais pourrait-il connaître le même sort que le latin? David Crystal ne le croit pas, parce que, d'une part, l'anglais standard existe à l'écrit et que cette forme demeure une force conservatrice, et ce, d'autant plus forte que sa diffusion est très répandue. D'autre part, l'anglais international, tel qu'il est parlé sur des chaînes de télévision reçues dans le monde entier, par exemple, fera exister cette langue sous une forme ou sous une autre. Ce ne sera pas l'anglais d'aujourd'hui et ce, d'autant plus que d'autres langues vont émerger, telles que le chinois, l'espagnol, l'hindi et l'arabe.

Dernière mise à jour: 26 nov. 2021

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