République arabe syrienne

Syrie

2) Données historiques

Plan de l'article

1 La Syrie de l'Antiquité

1.1 L'ancienne Mésopotamie
1.2 La Syrie grecque

2 La Syrie arabe

2.1 Les conquêtes musulmanes
2.2 Les croisades
2.3 La domination ottomane

3 Les puissances coloniales

3.1 Les accords Sykes-Picot
3.2 Le Mandat français (1920-1946)
3.3 La langue française
3.4 La question kurde

4 La Syrie indépendante

4.1 La «ceinture arabe»
4.2 L'idéologie panarabiste
4.3 La guerre israélo-arabe
4.4 La république héréditaire des al-Assad
4.5 Les guerres de religion
4.6 L'influence étrangère
4.7 La révolution kurde du Rojava

5. Le changement de régime

5.1 Un gouvernement de transition
5.2 L'accord kurde
 

1 La Syrie de l'Antiquité

Dès le paléolithique et le néolithique, des groupes humains peuplèrent cette région, alors plus fertile qu'aujourd'hui (c'était la ''savane à pistachiers''). Dans la vallée commune de l’Euphrate et du Tigre, appelée en grec «Mésopotamie» ("entre les fleuves"), apparurent l’agriculture, puis les premières villes, les premiers royaumes, ainsi que l’écriture cunéiforme et l’alphabet. Par sa géographie, la région de l'actuelle Syrie se situe au carrefour de plusieurs mondes : méditerranéen, égyptien, mésopotamien, anatolien, sans oublier l’influence de la Perse à l’est et de l’Arabie «heureuse» au sud (''Arabia felix'', pas encore désertifiée). On comprend pourquoi le territoire syrien fut un lieu de passages, d’invasions, de conquêtes et qu'il a été successivement sous la domination de l'Égypte pharaonique, des Hittites, des Assyriens, de la Perse de Cyrus, d’Alexandre le Grand, des Romains devenus Byzantins et des Arabes, sans oublier à l'époque moderne des Français, des Britanniques et des Russes. 

1.1 L'ancienne Mésopotamie

La Syrie actuelle a fait partie de l’ancienne Mésopotamie, l’un des berceaux de la civilisation de l’Antiquité. Aujourd'hui, la plus grande partie de la Mésopotamie se trouve en Irak. Elle comprenait deux zones: la Haute-Mésopotamie et la Basse-Mésopotamie. La Haute-Mésopotamie, appelée Djézireh (en arabe : «île»), était la zone située au nord de Babylone (env. 100 km au sud de l'actuelle Bagdad), aujourd'hui désertique et caillouteuse, une région partagée aujourd'hui entre la Turquie, l'Irak et la Syrie, appelée aussi l'Assyrie. La Basse-Mésopotamie, ou Babylonie, était une vaste plaine marécageuse, drainée par les deux fleuves formant un delta aboutissant au Chatt al-Arab et occupant un golfe Persique (qui, dans l'antiquité, remontait bien plus au nord). La Basse-Mésopotamie était tout entière comprise en Irak (voir la carte).

À partir du XVIe siècle avant notre ère, l'Égypte des pharaons (la XVIIIe dynastie) prit le contrôle de la Syrie méridionale, tandis qu’au nord s’établirent les Hittites. Au carrefour commercial entre la Méditerranée et l’Asie, la région prospéra grâce à l’activité des marchands phéniciens qui fondèrent de nombreux ports (Tyr, Byblos, Sidon au Liban, Ougarit en Syrie).

L’équilibre fut rompu par l’arrivée des «Peuples de la mer» venus d'Europe qui subissait alors une terrible sécheresse. Affamés, ils déferlèrent au XIIIe siècle avant notre ère et dévastèrent le littoral. Alors que les Araméens établissaient de petites principautés de la vallée de l’Oronte à celle de l’Euphrate, le royaume d’Israël étendit sa domination sur la région aux Xe et IXe siècles, en créant des liens de vassalité avec les Araméens. Le royaume de Damas fut fondé vers 1000 avant notre ère. Nabuchodonosor II, illustre représentant de la Xe dynastie de Babylone qui s’établit sur les restes de la puissance assyrienne, étendit son pouvoir jusqu’à Jérusalem. Maître de l’Orient, il fit de sa langue, l’araméen, l’idiome de tous les peuples sous sa domination, une langue qui est encore parlée aujourd'hui.

1.2 La Syrie grecque

En 539, le Perse Cyrus le Grand, accueilli en libérateur par les peuples, dévasta l’Empire chaldéen et substitua sa domination au joug babylonien. La Syrie passa sous domination perse et fut administrée par les satrapes des Grands Rois (gouverneur des provinces perses) pendant les deux siècles qui suivirent. Alexandre le Grand l’annexa ensuite à son empire en 333-332 avant notre ère. Sous influence hellénistique, la Syrie échut après la mort du conquérant à Séleucos Ier Nikator, l’un de ses généraux. Une partie de la Syrie s'hellénisa au cours des siècles suivants, car le grec s'était imposé dans la région, mais le phénicien et l'araméen continuèrent à être parlés et écrits. 

Le royaume de Syrie fut ensuite envahi par les Romains de Pompée venus en Orient vaincre les Parthes; le royaume devint une province romaine en 64 avant notre ère. Sous la domination romaine, la Syrie demeura quand même hellénisée tout en devenant un foyer chrétien (patriarches d'Antioche) et judaïque (talmud de Jérusalem). Lors de la fragmentation de l’Empire romain en 395 de notre ère, la Syrie fut intégrée à l’Empire d'Orient que nous appelons «byzantin». Elle connut une période de prospérité économique et de stabilité politique, troublée par les querelles religieuses qui déchirèrent l’Église d’Antioche.

À partir de 611, les Perses tentèrent de mettre à profit les troubles religieux pour rétablir leur domination sur la région. Les Byzantins les chassèrent définitivement en 623, pour faire face à une nouvelle menace, celle de l’islam.

2 La Syrie arabe

Les Arabes conquirent la Mésopotamie au VIIe siècle et fondèrent des cités fortifiées. La bataille d’al-Qadisiya en 638, entre le califat Rashidun et l'Empire sassanide des Iraniens, fit entrer définitivement la région, rebaptisée Iraq-al-Arabi, dans le monde arabo-musulman. La Syrie fut donc la première conquête musulmane après La Mecque de l'Arabie. Dès le IVe siècle avant notre ère, des tribus arabes venues du sud de l’Arabie s'étaient établies en Syrie. Affaiblis par les luttes qui les opposaient, les Byzantins et les Perses ne purent résister à l'expansion arabo-musulmane. La victoire du Yarmouk (636) sur les troupes d'Héraclius Ier permit aux Arabes de s'assurer le contrôle de la Syrie, qui s'islamisa et s'arabisa rapidement.

2.1 Les conquêtes musulmanes

La dynastie omeyyade (661-750), fondée par Moawiyya, exerça son rayonnement depuis Damas, la capitale. La marine du calife s'empara des îles de la Méditerranée orientale (Chypre, Crète, Rhodes), tandis que les troupes terrestres virent camper sous les murs de Constantinople. L'administration fut réorganisée, les sciences se développèrent, les mosquées et les palais se multiplièrent.

C’est sous les Omeyyades qu’ont lieu les dernières grandes conquêtes musulmanes, qui s’étendirent de l’Arménie au sud égyptien et des portes de l’Inde à la péninsule ibérique. Pourtant, les Omeyyades tombèrent sous la domination des Abbassides, qui firent de Bagdad (Irak) la capitale de leur nouvel empire (750-1258), dont la Syrie devint une simple province.

La nouvelle capitale Bagdad, fondée en 762 par le calife Al-Mansur, devint un centre intellectuel et économique exceptionnel. Même l’Empire chinois des Song, réputé très avancé, n’atteignait pas ce niveau. Bagdad, inspirée de l’architecture perse, se voulut une ville ronde, symbole du centre de l’univers. Mais le pays connut ensuite une période troublée lorsque l'empire commença à se démembrer.

2.2 Les croisades

Au Xe et au XIe siècle, le désordre qui régnait dans le pays, divisé entre des dynasties arabes et turques rivales, favorisa l’établissement des croisés occidentaux qui, après la prise d’Antioche (1098) et de Jérusalem (1099), occupèrent le littoral et le nord de l’actuelle Syrie. Les croisés édifièrent une série de châteaux forts tournés vers la mer.

L'influence linguistique des croisés en Syrie s'est manifestée par un phénomène de contact linguistique asymétrique. Bien que politiquement dominants à travers des États comme la principauté d'Antioche ou le comté de Tripoli, les croisés (ou «Francs») constituaient une minorité démographique. Leur impact linguistique direct sur la population syrienne locale est resté superficiel, tandis que l'arabe a profondément marqué le vocabulaire des Occidentaux, appelés «Francs», car la plupart étaient parlaient une langue d'oïl (vieux français, picard, orléanais, etc.) ou une langue d'oc (occitan, provençal, etc.), tandis que les chrétiens orientaux locaux, grecs, araméens ou arabes, étaient appelés «roumis» car ils relevaient des patriarcats de l'Empire romain d'Orient, et tandis que les musulmans étaient appelés «sarrasins», car ils provenaient des ''Sārriqīn'', les Bédouins.

En 1173, le Kurde Saladin (''Salāḥ ad-Dīn''), fondateur du sultanat ayyubide, mena la lutte des musulmans contre les croisés et unifia l’intérieur de la Syrie. Affaibli par la guerre opposant croisés et musulmans, le pays subit au XIIIe siècle l’invasion destructrice des Mongols. Les mamelouks, dynastie d’esclaves turcophones qui s’était imposée en Égypte, stoppèrent leur avance, expulsèrent les croisés en 1291 et dominèrent la Syrie jusqu’en 1516. La succession d'invasions étrangères s'est traduite dans le domaine religieux. Ainsi, si 90 % de la population est devenue musulmane, 10 % de celle-ci est restée chrétienne, avec le maintien de minorités chiite, druze, ismaélienne et surtout alaouite.

2.3 La domination ottomane

Après avoir pris Constantinople, les Ottomans vainquirent puis intégrèrent les mamelouks (esclaves-soldats d'origine turque convertis à l'islam) en 1516, annexèrent la Syrie à leur nouvel empire et la divisèrent à la fin du siècle en trois, puis en quatre pachaliks (Alep, Damas, Deïr ez-Zor et ensuite  Beyrouth), des provinces administratives (ou gouvernorats) gouvernées par un pacha. Alep, quatrième ville importante de l'Empire ottoman, à la jonction des provinces d'Anatolie et de l'Orient arabe, tint une place majeure dans la stratégie et l'économie de l'Empire. Ces divisions resteront en place jusqu'en 1864 pour devenir des vilayets.

La Syrie ottomane fut gérée au nom du sultan par des gouverneurs nommés pour un an. Cependant, la domination turque se fit principalement sentir dans les villes, les émirs locaux exerçant partout ailleurs leur propre pouvoir (voir la carte de l'Empire ottoman).

Sous l'Empire ottoman, on parlait en Syrie le turc, l'arabe levantin, l'araméen, le kurde, l'arménien, l'hébreu mizrahi, le grec et de nombreuses autres langues car c'était un carrefour marchand.

Durant quatre siècles, la Syrie devint un carrefour commercial important et développa des relations avec le monde occidental. Puis l’affaiblissement graduel de la puissance ottomane attisa les ambitions territoriales, tantôt du premier consul Bonaparte en 1799, tantôt par les troupes du vice-roi d’Égypte Méhémet Ali en 1831. En 1860, Napoléon II intervint en Syrie afin de favoriser les chrétiens.

Sous l'Empire ottoman, les écoles primaires et secondaires enseignaient les sciences naturelles, les mathématiques, l'histoire et la géographie, la religion islamique, l'alphabet et la langue arabe, et, selon la région, le turc ou le persan. Dans leur formation générale, les élèves apprenaient l'arabe et le turc. Au XIXe siècle, le français et l'anglais, parfois l'allemand, furent introduits comme langues étrangères.

C'est à cette époque que Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne commencèrent à s’intéresser à la Mésopotamie; les trois pays entrèrent en compétition pour étendre leur zone d’influence sur cette région sous domination ottomane. Les Britanniques étaient déjà présents en Égypte, en Palestine et au Koweït, mais aussi au Soudan, à Chypre, au sultanat d'Oman et au Yémen. De leur côté, les Français faisaient des affaires en Syrie et au Liban.

3 Les puissances coloniales

Jusqu’à la Première Guerre mondiale, le Kurdistan faisait encore partie soit de l’Empire ottoman (à l’ouest) soit de l’Empire perse (à l’est). Les pays tels l'Irak, le Koweït, la Jordanie, la Syrie, le Liban, Israël ou la Palestine n'existaient pas. C'étaient alors des vilayets ou des sandjaks appartenant à l'Empire ottoman (voir la carte de 1900).

Ce sont finalement les Britanniques qui vont réussir en quelques années à occuper la plus grande partie de la région avec la Mésopotamie et la Palestine. En Mésopotamie, les Britanniques s'étaient déjà installés au Koweït et ne tardèrent pas à monter vers le nord en raison des richesses pétrolières du Kurdistan. Ils promirent aux populations arabes qu'elles obtiendraient l'indépendance si elles se soulevaient contre les Ottomans.  

3.1 Les accords Sykes-Picot
 

Le 16 mai 1916, trahissant les promesses faites aux nationalistes arabes par l'émissaire britannique Thomas Lawrence («Lawrence d'Arabie»), la Grande-Bretagne et la France conclurent des accords secrets, les accords Sykes-Picot, par lesquels elles se partageaient une partie de l'Empire ottoman, notamment la «Grande Syrie» et la Mésopotamie (Kurdistan, Irak et Koweït). Cet accord, alors que le premier conflit mondial n’était pas encore terminé, résultait d'un long échange préalable de lettres entre Paul Cambon, ambassadeur de France à Londres, et sir Edward Grey, secrétaire d'État au Foreign Office. Par la suite, le lieutenant-colonel, sir Mark Sykes, pour la Grande-Bretagne, et le consul à Beyrouth, François Georges-Picot, pour la France, poursuivirent les pourparlers à Londres et arrivèrent à une entente.

On raconte que Mark Sykes, contemplant une carte de la région, décrivit ainsi au premier ministre britannique, alors Herbert Henry Asquith (de 1908 à 1916), sa conception de la frontière séparant les zones française et britannique : «Je tirerais une ligne, partant de la lettre "E" dans Acre [la ville de Saint-Jean-d'Acre, aujourd'hui en Israël] et le deuxième "K" dans Kirkouk [aujourd'hui dans le nord de l'Irak].» Bref, il s'agissait d'un trait totalement arbitraire qui ne prenait en considération ni la géographie, ni la répartition ethnique, religieuse ou culturelle, ni tout simplement le gros bon sens.

Cet accord dit Sykes-Picot équivalait à un véritable dépeçage des territoires compris entre la mer Noire, la Méditerranée, la mer Rouge et le golfe Persique. La Mésopotamie ottomane fut découpée en plusieurs zones, dont trois dans le futur Irak:

1) Une zone rouge anglaise d'administration directe (Koweït et Mésopotamie;
2) Une zone rouge d'influence anglaise (est de Bagdad, Jordanie et Palestine);
3) Une zone bleue d'influence française, à la fois arabe et kurde (Syrie et vilayet de Mossoul);
4) Une zone bleue d'administration française (Syrie du Nord, Liban et Cicilie);

Voir aussi la carte de toute la région entre la Méditerranée et la Perse. Voir aussi la carte de toute la région entre la Méditerranée et la Perse. Les États qui ont été créés après l'effondrement de l'Empire ottoman correspondent encore aux zones fixées par MM. Sykes et Georges-Picot. Le bord de la Méditerranée est devenu le Liban et la Syrie coïncide avec la zone d'influence française, tandis que les zones britanniques sont devenues la Jordanie et l'Irak.

3.2 Le Mandat français (1920-1946)

Les Britanniques et les Arabes participèrent à la prise de Damas en 1918. L’année suivante, les forces britanniques se retirèrent de la zone d’influence revenant à la France, cédant le contrôle aux troupes françaises. En 1920, la Société des Nations (SDN) confia à la France un mandat sur la Syrie et le Liban, lesquels devaient rapidement aboutir, du moins en théorie, à l’indépendance des deux territoires. En fait, les termes du mandat étaient «de mener la Syrie à l’autodétermination politique, c’est-à-dire à l’indépendance, dans les plus brefs délais et de protéger son intégralité territoriale». Pendant toute la durée du Mandat français, cette formulation évasive laissa place à l'interprétation et aux débats entre les partisans d'un État souverain et ceux d'un impérialisme souple. Toutefois, les nationalistes syriens, organisés depuis la fin du XIXe siècle, espéraient la création d’une Syrie indépendante, incluant la Palestine et le Liban. En mars 1920, le Congrès national syrien (élu en 1919) refusa le Mandat français et proclama unilatéralement l’indépendance du pays. Celui-ci devint une monarchie constitutionnelle dirigée par le fils de Hussein, le prince Fayçal.

- La confirmation des accords Sykes-Picot

Néanmoins, en avril 1920, la conférence de San Remo en Italie confirma les accords Sykes-Picot, qui légitimaient l'intervention militaire française: les troupes du général Henri-Joseph-Eugène Gouraud entrèrent à Damas en juillet. Le prince Fayçal, contraint à l’exil, trouva alors refuge en Irak, où il sera couronné en 1921. Ce fut alors l'effondrement du «grand projet arabe» de rassembler autour de Damas les terres arabes autrefois placées sous contrôle ottoman. Alors qu'elle avait été hostile envers les Turcs, la population syrienne développa rapidement un sentiment anti-français.

Le Mandat français sur la Syrie fut organisé en un «Grand Liban» composé de quatre provinces: l'État de Damas, l'État d'Alep, l'État des alaouites (1920) et l'État du djebel druze (1921), auxquels s'ajouta, en mars 1923, le sandjak d'Alexandrette (au nord) détaché d'Alep et peuplé d'une minorité turque. Se méfiant du nationalisme arabe, les Français favorisèrent le particularisme alaouite en en faisant un peuple à part entière et distinct des Arabes. Il s’agissait de contrecarrer l’influence arabo-musulmane (Syrie) par une politique faisant bénéficier la communauté chrétienne du Liban d’avantages particuliers. Pour ce faire, la diplomatie française réduisit le territoire syrien, tel que l’avait imaginé le prince Fayçal en mettant en place une entité appelée «Grand Liban» (1er septembre 1920) qui, outre le mont Liban, intégrait la vallée de la Bekaa et le littoral.

La même année, le général Henri-Joseph-Eugène Gouraud (1867-1946), haut-commissaire de la République française, créa la Fédération syrienne, qui regroupait Damas, Alep et l'État alaouite, sans le djebel druze, ni le sandjak d'Alexandrette. En 1924, l'État alaouite en fut également séparé. De 1925 à 1927, le djebel druze entra en état d'insurrection, dirigée par le sultan Pacha-El-Atrache. Le général Maurice-Paul-Emmanuel Sarrail (1856-1929) y fut chargé de rétablir l'ordre français.

En 1926, le «Grand Liban» devint la République libanaise. Ce morcellement de la Syrie était dû en partie aux théories de Robert de Caix de Saint-Aymour (1869-1970), éminent membre du Parti colonial français, qui préconisait plusieurs entités autonomes (et un État indépendant, le Grand-Liban). C'était l'idéologie de diviser pour régner afin de contrer l’opposition des nationalistes arabes et de constituer des minorités locales en «clientèle politique».  La politique française est résumée par le conseiller civil de Gouraud, Robert de Caix dans une note du 17 juillet 1920:
 
Nous sommes à même de modeler la Syrie au mieux de nos intérêts et des siens. Les uns et les autres, comme aussi la réalité de son état politique, recommandent non une monarchie militaire, nationaliste, xénophobe, théocratique même dans une certaine mesure, mais plusieurs autonomies à forme républicaine et constituant une fédération dont le lien serait l’organisme représentant la France.

C’est dans cette perspective que fut créé le «Territoire des alaouites» qui comprenait des villes du littoral et s'étendait de la frontière libanaise au sud jusqu’aux limites du sandjak d’Alexandrette au nord.

- Le particularisme alaouite

Les Français encouragèrent pendant l'entre-deux-guerres le particularisme alaouite en en faisant un peuple à part entière qui n'avait rien à voir avec les Arabes associés aux sunnites. Pour les Français, les alaouites n'étaient ni des Arabes ni des musulmans (alors qu'ils étaient arabes et musulmans, mais différemment). Il est vrai que, durant l'Empire ottoman, cette communauté, pourtant musulmane, était considérée comme «infidèle» (à l'exemple des chrétiens), car ses membres ne jeûnaient pas, ne fréquentaient pas la mosquée, n'effectuaient presque jamais le pèlerinage de la Mecque, buvaient de l'alcool et célébraient non seulement les fêtes sunnites et chiites, mais même certaines fêtes chrétiennes (Noël, l'Épiphanie, la Sainte-Barbe, etc.). Avec les communautés chrétiennes, les alaouites étaient les «autochtones préférés» des Français.

Pendant le Mandat français, les alaouites furent recrutés massivement dans les bataillons du Levant, hors de toute représentation proportionnelle avec la population syrienne. Cette surreprésentation se perpétua après l’indépendance de la Syrie. De 1963 à 1970, le pouvoir en place conserva les privilèges des alaouites au sein de l’État et de l’armée. Par le fait même, leurs représentations dans l’armée, dans les services de sécurité, dans la fonction publique, dans les entreprises de l'État, voire dans le secteur privé, leur ont assuré un pouvoir considérable non seulement à Damas, mais aussi à Homs et à Hama. Par conséquent, l’accès privilégié des alaouites au milieu urbain, à l’administration publique et à l’enseignement supérieur a donné un formidable coup de pouce à leur mobilité dans l’échelle sociale du pays.

- Le problème des frontières

La frontière syro-libanaise fut tracée par les Français, protecteurs traditionnels des chrétiens dans la région, afin de satisfaire les ambitions des maronites à la création d'un «plus Grand Liban», mais la Syrie ne reconnut jamais ce tracé. Sachant venir l'indépendance sous le Mandat français du Levant, la Turquie fit savoir, dès 1936, qu'elle se refusait à ce que la population minoritaire turque du sandjak d'Alexandrette puisse passer sous l'autorité syrienne indépendante. Paris, soucieux de ne pas contrarier un État dont la situation revêtait une grande importance stratégique quant à la défense des intérêts français au Levant, accéda à la demande d'Ankara, et le sandjak d'Alexandrette (ou république du Hatay) passa sous souveraineté turque le 23 juin 1939, sous le nom de «province du Hatay», au grand dam des nationalistes syriens.

3.3 La langue française

Il est vrai que la France, comme d'ailleurs la Grande-Bretagne, avait des intérêts économiques, installés bien avant 1914 dans cette partie de l’ancien Empire ottoman. Après la Première Guerre mondiale, c'est en termes de profits immédiats qui incitaient la France à s'intéresser à la Syrie. Le haut commissaire, le général Henri-Joseph-Eugène Gouraud, justifiait ainsi la politique française dans la région : «Il faut qu’on le sache en France : la Syrie est un pays très riche […]. Pour résumer d’un mot : “L’affaire payera“. Voilà pourquoi nous devons rester en Syrie et pourquoi nous y resterons» (Déclaration, Marseille, 9 novembre 1920). En même temps, les Britanniques menaient un double jeu en encourageant le nationalisme arabe, tout en multipliant les déclarations d’amitié à l’égard de la France.

Durant le Mandat français, l'enseignement du français en Syrie constitua un outil central de la politique culturelle et linguistique de la France. Celle-ci a soutenu les écoles privées et missionnaires chrétiens, a imposé le français comme langue officielle, et a cherché à former une élite locale francophone. Les piliers de la politique linguistique résidaient dans les écoles privées : la France subventionnait et contrôlait grandement les établissements privés comme les collèges des congrégations missionnaires. Ces établissements offraient un enseignement prestigieux et ouvraient des portes vers l'administration coloniale. Le français fut donc introduit dans les écoles, les universités et devint obligatoire dans l'administration gouvernementale à côté de l'arabe. L'obtention des diplômes en français offrait de meilleures perspectives sociales et professionnelles pour les Syriens, garantissant la dépendance culturelle vis-à-vis de la France. Les bourses d'études et les programmes d'échanges encouragèrent de nombreux Syriens à poursuivre leurs recherches et leurs études supérieures en France.

Vers la fin du mandat, la Syrie, qui se voyait déjà indépendante, réorganisa son système d'éducation. Elle réduisit l'influence des écoles privées et relégua le français au rang de langue étrangère, ce qui modifiait considérablement la politique linguistique française mise en place pendant l'administration mandataire.

3.4 La question kurde

Soulignons que, lors du Mandat français, les Kurdes ne firent l'objet d'aucune mesure répressive. Même s'ils ne jouissaient d'aucun statut officiel, ils pouvaient librement pratiquer leur religion et employer leur langue, voire diffuser leurs propres journaux. De brillants intellectuels kurdes et français devinrent les principaux artisans de la renaissance de la littérature kurde; ils mirent au point un alphabet latin qu'ils popularisèrent dans la revue Hawar.

C'est dans le Kurdistan syrien que beaucoup d'intellectuels kurdes persécutés en Turquie vinrent trouver refuge, bien qu'ils ne disposaient d'aucun droit politique en Syrie. Les Kurdes ont bel et bien demandé leur autonomie à l'intérieur des frontières du pays.

Une pétition fut adressée à l'Assemblée constituante de Syrie le 23 juin 1928 et y a inclus les trois demandes suivantes:

1) L'usage de la langue kurde dans les zones kurdes, concurremment avec d'autres langues officielles (arabe et français);
2) L'éducation en langue kurde dans ces régions;
3) Le remplacement des employés du gouvernement de ces régions par des Kurdes.

Les autorités du Mandat français ne favorisèrent pas l'autonomie kurde dans cette partie de la Syrie en raison de l'intolérance manifestée par la Turquie et l'Irak à l'égard «d'un territoire autonome kurde» près de leurs frontières. En fait, l'usage du kurde était libre, sans être officiel, dans la région. Toutefois, l'absence de documents pédagogiques en kurde aurait rendu l'instruction particulièrement difficile dans cette langue, bien que ce soit des considérations d'ordre politique qui soient intervenues.  

Quant à la minorité religieuse alaouite, rappelons qu'elle fut favorisée par les Français. Longtemps persécutés dans le passé, les alaouites (issus des chiites) purent s'instruire et se faire embaucher dans l'armée coloniale française, ce qui assura leur promotion sociale, dont les élites dirigeront ensuite le Parti Baas à partir de 1963. Les Français avaient créé le «Territoire des alaouites», qui allait devenir l'«État des alaouites», puis en 1930 le «territoire de Lattaquié» ou «gouvernement de Lattaquié». Afin de faire contrepoids au nationalisme arabe des sunnites, les Français encouragèrent pendant l'entre-deux-guerres le particularisme alaouite, qui prétendait faire de cette communauté un peuple à part entière, mais cette politique colonialiste échoua.

4 La Syrie indépendante

Malgré son hostilité à l’égard de la France, la Syrie se rangea aux côtés des Alliés en 1939. En juin 1940, après la capitulation française, la Syrie passa sous le contrôle du gouvernement de Vichy. En 1941, les forces de la France libre et les Britanniques chassèrent le général Dentz, haut-commissaire du Levant. Le général de Gaulle se rendit à Beyrouth en août 1942 et déclara: « L’indépendance de l’État de la Syrie et de l’État du Liban est devenue un fait acquis.» Le général Catroux, au nom de la France libre, reconnut officiellement l’indépendance de la Syrie, mais les troupes franco-britanniques demeurèrent sur le sol syrien. Les Français ne se retirèrent totalement du Liban et de la Syrie qu’en 1946, après avoir violemment réprimé de nouvelles émeutes nationalistes et bombardé Damas. En raison des populations syriennes excédées, dressées contre la France, en raison d'un monde arabe en ébullition et des alliés britanniques en désaccord total et menaçants, il n'y avait plus de place pour une France coloniale dans la région. Cette même année, la Syrie devint membre des Nations unies.

Les dirigeants syriens proclamèrent l'indépendance, le 17 avril 1946, alors que les dernières troupes françaises quittaient le pays. Ce furent les sunnites qui prirent le pouvoir, au grand dam des alaouites. La période de l’après-guerre fut marquée par une grande instabilité politique en raison de la création de l'État d'Israël. La Syrie, membre de la Ligue arabe, participa à la guerre de 1948 qui opposait les Arabes au nouvel État juif. La défaite arabe marqua la première crise du jeune État. Puis les coups d'État qui se succédèrent furent dominés par l'armée syrienne. L'ascension des partis de gauche, en particulier le Parti Bass (Parti socialiste de la résurrection arabe) amorça la longue alliance avec l'URSS, aujourd'hui la Russie. Ce parti politique fut en 1944 en Syrie avec comme but l'unification des différents États arabes en une seule et grande nation.

4.1 La «ceinture arabe»

À partir de 1961, le gouvernement syrien commença à accuser les Kurdes d'avoir des visées anti-arabes. En 1962, le gouvernement appliqua la politique dite de la «ceinture arabe» qui prévoyait expulser toute la population kurde de la région de Jazira le long de la frontière turque et de la remplacer par des Arabes; il semble que la découverte du pétrole à Karatchok ne soit pas étrangère à cette politique. Une fois recensés, les Kurdes syriens se sont vu retirer leur droit à la citoyenneté syrienne. En effet, sous prétexte de débusquer les Kurdes turcs qui auraient illégalement franchi la frontière turco-syrienne, le gouvernement déclara que les quelque 140 000 Kurdes de la région du Kurdistan — tous des ressortissants syriens — n'étaient pas des Syriens, mais des «étrangers se trouvant illégalement en Syrie».  Le régime baasiste a entraîné ainsi la déportation forcée de 140 000 Kurdes, la confiscation de leurs terres sur une bande de 290 km, lesquelles furent attribuées aux Arabes venus des régions de Raqqa et d’Alep.

En réalité, les Kurdes ont, depuis 1962, un statut d'«étrangers kurdes» ou de «citoyens étrangers» (en arabe: ajanib, ce statut étant officialisé par une carte d'identité rouge distribuée par le ministère de l'Intérieur). Comme ce statut se transmet de père en fils ou de mère en fille, le nombre de personnes concernées ne cessant d'augmenter avec les années. En 1996, quelque 67 465 Kurdes possédaient ce statut, selon les chiffres officiels, contre 200 000 selon des sources kurdes.

Dans un document secret intitulé «Étude de la province de Jazira sur les aspects nationaux, sociaux et politiques» (1963), Hilal, le chef de la police politique de la région de Hasaka, proposait une politique d'arabisation en douze points:

- dispersion des Kurdes de Syrie;
- interdiction d'établissements d'enseignement en kurde;
- mise au chômage des Kurdes;
- extradition des Kurdes turcs vers la Syrie pour être emprisonnés;
- application du principe de «diviser pour régner» entre les Kurdes;
- instauration d'une «ceinture arabe» autour de la région;
- colonisation du territoire par des «Arabes purs et nationalistes»;
- proclamation d'une «ceinture militaire» pour surveiller le départ des Kurdes et l'arrivée des Arabes;
- établissement de «fermes collectives» (mazari' jama'iyya) pour les Arabes;
- suppression des droits civils pour tout ressortissant ignorant la langue arabe;
- abolition de l'autorité religieuse des mollahs kurdes et leur remplacement par des religieux «purs Arabes»;
- interdiction des «assemblées kurdes», sauf pour des rassemblements religieux.

Par la suite, toutes les minorités non arabes firent l'objet de discrimination en raison de leur origine ethnique, ce qui inclut les groupes qui vivent sur le territoire depuis de nombreuses générations. Le gouvernement n'a jamais adopté de mesures législatives ou administratives d'envergure pour éliminer cette discrimination, qui s'est poursuivie. Pire, tous les villages et toutes les villes kurdes furent rebaptisés de noms arabes, tandis que la Constitution de 1973 ne reconnut jamais ni la nationalité, ni la langue, ni la culture kurde, alors que les partis politiques kurdes furent interdits. Les terres des Kurdes furent distribuées à des Arabes provenant d'autres régions que le Kurdistan, ce qui entraîna une politique de minorisation démographique dans les territoires kurdes. Cette politique provoqua la déportation de plusieurs dizaines de milliers de Kurdes, en majorité de confession yézidi. Privés de leur nationalité et de papier officiels, les Kurdes syriens n'ont jamais pu, du moins légalement, ni se marier ni aller à l'hôpital ou dans les écoles publiques. 

Pour les autorités syriennes, les Kurdes furent considérés comme des apatrides qui ne devaient bénéficier d’aucun droit culturel ou politique. Les régions kurdes restèrent dans une situation de sous-développement par rapport au reste du pays.

4.2 L'idéologie panarabiste

Le Parti Bass prit le pouvoir en 1963 à la suite d'un coup d'État militaire. Un Conseil de commandement de la révolution fut chargé de diriger le pays; l’industrie, le pétrole et le commerce furent nationalisés. Les alaouites purent ainsi accéder aux positions-clés dans l’armée. Cependant, le Parti Baas resta divisé par la rivalité entre ses dirigeants et les jeunes officiers plus radicaux, appartenant pour la plupart à la minorité alaouite. Ces derniers prirent le pouvoir le 23 février 1966 et emprisonnèrent les dirigeants historiques du Parti Baas. Les nouveaux dirigeants baasistes, s’inspirant de l'idéologie pan-arabiste (ultra-nationaliste), aggravèrent la situation des Kurdes syriens, comme de toutes les minorités non arabes et non islamistes.

Pour toute minorité, le droit d’avoir ses propres écoles est fondamental: aussi la communauté chrétienne de Syrie avait-elle durement ressenti l'«étatisation», en septembre 1967, des établissements d’enseignement privés, et notamment de plus d’une centaine d’écoles catholiques, qui furent fermées ou expropriées.

Puis le gouvernement envoya 3000 soldats accompagnés de chars d'assaut au secours de l’Irak dans sa guerre contre les Kurdes irakiens afin de supprimer toute velléité d'autonomie. Les autorités syriennes tentèrent par la suite de démontrer «scientifiquement que les Kurdes qui n’ont ni histoire, ni civilisation, ni langue et qu'ils ne constituent pas une nation». Ce genre d'argument fait penser aux propos qu'on trouve dans le rapport de lord Durham en 1839 sur le Bas-Canada au sujet des Canadiens français: «On ne peut guère concevoir nationalité plus dépourvue de tout ce qui peut vivifier et élever un peuple que les descendants des Français dans le Bas-Canada, du fait qu'ils ont gardé leur langue et leurs coutumes particulières. C'est un peuple sans histoire et sans littérature.»

Le nouveau régime syrien adopta une politique prévoyant la déportation et la dispersion des Kurdes afin de les liquider et d'arabiser leur région en y installant des tribus arabes nomades. Toutefois, cette politique ne sera que partiellement mise en place. En effet, après la déportation et la nationalisation des terres de plus de 100 000 Kurdes en 1967, la guerre, qui venait d’être déclenchée contre Israël, arrêta la mise en œuvre de cette politique d'extermination. 

4.3 La guerre israélo-arabe

Lors du déclenchement de la guerre de Six Jours en juin 1967, les forces israéliennes s’emparèrent des positions syriennes dans le Golan et progressèrent rapidement à l’intérieur du pays, parvenant à 65 km de Damas.

En novembre 1970, le général Hafez al-Assad, alors ministre de la Défense, un alaouite appuyé par l'armée, chassa du pouvoir les extrémistes du Parti Baas, puis accéda à la présidence de la République en mars 1971. Al-Assad instaura un pouvoir autocratique reposant sur l'armée et les services de sécurité. Le président al-Assad poursuivit la politique de recrutement qui favorisait les alaouites tout en ménageant les minorités chrétiennes afin de conserver leur appui.

Les mouvements d'opposition furent victimes d'une sévère répression policière. Il n'en demeure pas moins que le pouvoir alaouite, par essence minoritaire, n'a réussi à se maintenir qu'au prix d'un contrôle social rigoureux qui le contraignit à «jouer serré» en maintenant une pression extérieure, comme c'était jusqu'à présent le cas au Liban ou en lâchant la bride au Hezbollah pour étoffer, selon les besoins du moment, sa capacité de négociation avec Israël, Damas trouvant dans cet état de tension permanent la justification au maintien d'un sévère régime intérieur.

La troisième guerre israélo-arabe de 1973, qui se solda par une nouvelle victoire d’Israël, entraîna un coût élevé pour la Syrie, laquelle perdit l’essentiel de ses infrastructures industrielles. En 1975, l’armée syrienne intervint au Liban, déchiré par la guerre civile. Israël annexa unilatéralement le plateau du Golan (occupé depuis 1967) appartenant à la Syrie. En 1976, le président Hafez al-Assad renonça officiellement à la nouvelle mise en œuvre de la «ceinture arabe» et décida «de laisser des choses comme elles sont».

Pendant tout ce temps, le régime d’Hafez al-Assad, qui avait privé de la nationalité syrienne des Kurdes de Djézireh, obligea les Kurdes «non syriens» au service militaire afin de les utiliser dans l’occupation militaire du Liban ou la guerre contre Israël.  En novembre 1986, le gouvernement édicta un décret interdisant l'usage de la langue kurde sur les lieux de travail. En décembre 1989, il promulgua un autre décret interdisant les chansons kurdes lors des mariages et des fêtes. En octobre 1992, plusieurs centaines de Kurdes furent arrêtés parce qu'ils revendiquaient l'égalité des droits civiques et culturels. De plus, le gouvernement en vint à dissoudre les associations kurdes et interdit aux fonctionnaires de l’état civil d'enregistrer les enfants portant un prénom kurde. En même temps, la presse turque accusait la Syrie de soutenir «les séparatistes kurdes» de Turquie.

- La guerre du Golfe

Les États-Unis continuèrent d’accuser le régime syrien de soutenir les actions de différents groupes terroristes. Le président al-Assad rompit définitivement l’isolement diplomatique de son pays lorsque ses troupes se joignirent à la coalition anti-irakienne durant la guerre du Golfe en 1991. Cette participation valut à la Syrie un regain d’intérêt de la part des investisseurs occidentaux, encouragés par de nouvelles mesures d’ouverture économique. En 1992, le président Hafez al-Assad fit un nouveau geste en autorisant les juifs de Syrie à voyager: 4000 d’entre eux émigrèrent aux États-Unis. Dans le même temps, des détenus politiques furent libérés.

En avril 1996, la Syrie intervint dans le contrôle du cessez-le-feu au sud du Liban et prit en juin 1997 l’initiative d’un rapprochement tactique avec l’Irak, avec qui Damas n’entretenait plus de relations officielles depuis 1980. La question de la succession d’Hafez al-Assad activa les luttes de clans au sein du pouvoir. En octobre 1998, soumise à des pressions et des menaces militaires par la Turquie, la Syrie signait avec ce pays un accord par lequel elle s'engageait à ne plus fournir d'appui financier, militaire ou logistique aux Kurdes. Au Liban, pays dans lequel elle exerce une influence déterminante, la Syrie intervint dans la désignation du chef de l'État. En février 1999, Hafez al-Assad fut réélu président de la République syrienne pour une durée de sept ans, mais il mourut en juin de l'année suivante.

4.4 La république héréditaire des al-Assad

Un processus institutionnel, politique et électoral fut mis en place afin que son fils cadet, Bachar al-Assad, largement plébiscité par le Parti Baas et commandant d'une division blindée de l'armée syrienne depuis 1994, puisse lui succéder. Il fut nommé général et commandant en chef des armées, proclamé chef du Parti Baas et choisi par le Parlement comme candidat unique à la présidence. Ce choix fut confirmé, pour un mandat de sept ans, par le référendum du 10 juillet. Bachar al-Assad inaugurait une ère inédite au Proche-Orient: la république héréditaire. Bachar al-Assad a fait ses études à l'école franco-arabe al-Hurriyet de Damas; il y a appris l'anglais et le français, langues qu'il parle couramment en plus de l'arabe.

Au début, le président Bachar al-Assad voulut entreprendre des réformes, mais il lui fut impossible de réformer le pays du fait qu'il ne disposait pas d'équipe de réformateurs. L'entourage d'al-Assad ne fut nullement convaincu de la nécessité de quelque réforme que ce soit. C'est pourquoi Bachar al-Assad revint à la ligne politique autoritaire de son père, avec une direction collégiale d'un État toujours dominé par la minorité alaouite. Disposant d'une quinzaine de services de sécurité, le régime autoritaire de Bachard al-Assad a vite repris les affaires en main. Le danger de conflits entre les diverses communautés de la Syrie fut le principal épouvantail brandi par le régime pour tenter de calmer les ardeurs des opposants.

À ce moment, le clan al-Assad demeurait au pouvoir depuis plus de quarante-cinq ans. Le pays était sous l'état d'urgence depuis 1963. Cet «état d'urgence» suspendait les lois, permettait aux services de sécurité d'intervenir chez les citoyens sans mandat et réduisait sensiblement les libertés individuelles; il autorisait la surveillance des communications et le contrôle préalable des médias. Ceux qui en profitaient ne désiraient nullement que tout cela puisse cesser.

- Un régime militocratique

Le régime politique syrien est demeuré un système toujours fermé et très autoritaire, qui reposait sur des alliances. Initialement, le «Baasisme» des Assad en Syrie et de Saddam Hussein en Irak étaient des régimes laïcs, qui assuraient la promotion des femmes et protégeaient les minorités religieuses, de telle sorte que beaucoup de gens avaient intérêt à ce que le système se maintienne comme il était. Toute la politique intérieure de la Syrie était le résultat des rapports de force à l'intérieur d'un régime entièrement contrôlé par des conservateurs. Le clan al-Assad bénéficiait du soutien de l'URSS (puis de la Russie) et de l'Iran; l'opposition interne était faible. Au fil du temps, la Syrie est devenue une militocratie affiliée à la communauté alaouite au moyen d'un parti unique (le Parti Baas) ayant liquidé au besoin les partis politiques rivaux à l'intérieur même de la communauté alaouite.

Depuis le mois de mars 2011, le régime fut ouvertement contesté par une partie de la population, comme ce fut le cas en Tunisie, en Égypte, en Libye. Mais le président syrien Bachar al-Assad imputa la responsabilité des protestations à des «conspirateurs étrangers», tout en restant muet sur la levée de l'état d'urgence. Les opposants au régime demandèrent non seulement la levée de cet état d'urgence (en vigueur depuis plus d'un demi-siècle), mais de nouvelles lois sur les médias et le pluralisme politique, et ils réclamèrent la libération des milliers de détenus politiques, la liberté d'expression et de réunion ainsi que la fin de l'arbitraire de la toute-puissante sécurité d'État.

Or, le président syrien n'a jamais annoncé une quelconque réforme de libéralisation pour calmer la contestation. Toutefois, afin d'apaiser la grogne, Bachar al-Assad accorda la citoyenneté à 300 000 habitants d'origine kurde (la région orientale d'al Hassaké : gouvernorat de Hassaké), lesquels en avaient été privés à la suite du recensement controversé de 1962. Le gouvernement avait alors allégué que des groupes de Kurdes, venus illégalement des pays voisins, en particulier de Turquie, s'étaient installés dans le gouvernorat de Hassaquié en 1945 et avaient réussi à s'inscrire frauduleusement sur les registres civils syriens. Cette question avait toujours empoisonné longtemps les relations entre le gouvernement central et la communauté kurde. Il faut comprendre que les Kurdes, apatrides ou sans citoyenneté, vivaient un véritable casse-tête: ils ne pouvaient travailler dans des entreprises publiques ni devenir fonctionnaires; ils ne pouvaient émigrer dans un autre pays, puisqu'ils ne possédaient pas de passeport.

- Kurdes, alaouites et druzes

Puis les Kurdes demandèrent à la Syrie de reconnaître leur spécificité culturelle et leur rôle  dans la vie politique. Bien qu'il existait en principe quelque 12 partis politiques, ils étaient tous interdits. Dans un pays qui se présentait comme le cœur de l'arabisme, ces partis se défendaient de toute visée sécessionniste, mais ils voulaient pouvoir s'exprimer en kumanji, l'une des deux langues kurdes importantes.

Durant des décennies, le régime vécut grâce à l'appui indéfectible des alaouites, pendant qu'il terrorisait les communautés sunnites dans l'ensemble du pays. Aux deux extrémités se trouvaient les Kurdes et les druzes. Or, la forte concentration géographique aux frontières de la Turquie et de l’Irak pour les Kurdes et de la Jordanie pour les druzes, jointe à leur croissance démographique, eut pour effet de favoriser les tendances sécessionnistes des Kurdes et des druzes. On a parlé de balkanisation de la Syrie. En réalité, tous les groupes ethniques importants, c'est-à-dire les sunnites, les druzes et les Kurdes, étaient en train de lâcher le régime d'al-Assad.

Comme toute dictature qui se respecte, le régime de Bachar al-Assad réprima les manifestations et les opposants. Mais le conflit se modifia de façon très significative en conflit sectaire, c'est-à-dire confessionnel, avec la prédominance bien établie d’une armée d’opposition qui s’opposait à une élite alaouite. De confession sunnite, la majorité de la population n’a pas toujours vraiment apprécié d’être dirigée par cette minorité.

En fait, le pouvoir du président al-Assad s’appuyait sur les clivages sociaux: il jouait les groupes les uns contre les autres, les musulmans sunnites qui avaient peur des Kurdes, les druzes qui avaient peur des sunnites, etc.

4.5 Les guerres de religion

Vers 2010, Amnistie internationale estimait que la Syrie comptait entre 3000 à 4000 prisonniers politiques. C'était un pays où les disparitions se comptaient par milliers et où les familles des détenus ignoraient où ils se trouvaient. La Syrie était aussi l'un des pays les plus corrompus au monde, et la torture y était redoutable. Le pays était aux prises avec une dictature qui s'imposait par la terreur depuis près d'un demi-siècle, alors que toute vie publique était étroitement contrôlée, où le quotidien se vivait sous la surveillance d'agents de renseignements recrutés parmi les serveurs de café, les institutrices, voire les éboueurs. Le régime de Bachar al-Assad n'a jamais hésité à déployer tout son arsenal pour terroriser ses opposants: la torture, les exécutions sommaires, les passages à tabac, les humiliations, etc. Ces attaques systématiques contre des civils ont fait plus de 2000 morts, et pourraient se qualifier au titre de crimes contre l'humanité, selon une agence de l'ONU.

- La minorité chiite alaouite

Étant donné que le pouvoir de Bachar al-Assad reposait sur une minorité chiite alaouite, qui accaparait tous les privilèges dans le pays, la majorité sunnite ne rêvait que de vengeance. Elle n'appréciait guère d'être dirigée par une petite minorité alaouite. Mais le président al-Assad bénéficiait du soutien de toutes les minorités religieuses non musulmanes, notamment les chrétiens, les Kurdes et les Turkmènes, qui craignaient que l'arrivée au pouvoir de la majorité sunnite fasse basculer le pays dans une longue période de vengeance. Si les leaders sunnites pouvaient assurer les minorités syriennes qu'elles ne seraient pas victimes de représailles dans une ère post-Assad, ils pouvaient empêcher que les révoltes ne sombrent dans la guerre civile.

La Syrie a vécu ainsi une guerre de religion. Au début, c’était une révolte à l'exemple de la Tunisie ou de l'Égypte. Par la suite, c’est devenu une guerre civile dans plusieurs régions de la Syrie. Bachar al-Assad n'a jamais cessé de provoquer la colère des sunnites. La cohabitation entre ces deux tendances de l'islam n'a pas toujours été facile. Les mésententes entre les deux communautés ont souvent abouti à la violence. Avec l’arrivée de combattants du Hezbollah venus défendre les chiites dans la région de Homs, ainsi que l’arrivée de la brigade al-Abbas d’Irak, qui sont des combattants chiites venus se battre contre des djihadistes sunnites, on assista à une véritable guerre de religion. Depuis 2009, le salafisme a fait une apparition remarquée en Syrie; c'est la branche fondamentaliste du sunnisme et provient de l’Arabie Saoudite, mais elle trouve des soutiens importants au Qatar. Sortir de cette guerre de religion ne pouvait être facile. Encore une fois, la religion est un prétexte pour installer son pouvoir.

- Les factions en présence

Le groupe terroriste de l'EILL ("État islamique en Irak et au Levant"), lourdement armé, a proclamé le 29 juin 2014 l'instauration d'un califat qui engloberait au minimum la partie sunnite de l’Irak, la Syrie et une partie du Liban. Parti de la Syrie, l'EILL se réclame d’un sunnisme salafiste hostile aux chiites et d’un combat djihadiste international tout en ayant comme objectif de supprimer les frontières actuelles des pays concernés.

En février 2015, le territoire syrien fut contrôlé par quatre factions. Les forces gouvernementales ou loyalistes (pro-Assad, en vert) assurèrent leur présence dans les gouvernorats de Lattakié, de Tartous, de Hama (en partie) de Homs, de Rif Dimashq, de Suwayda et de Damas. Les rebelles anti-Assad, l'Armée syrienne libre, d'idéologie nationaliste arabe et des fondamentalistes religieux, étaient présents au nord (Idlib et Alep) et au sud (Quneitra et Dara), alors que les djihadistes de l'État islamique en Irak et au Levant (EIIL) contrôlaient de vastes zones d'Alep, de Raqqa, de Homs, de Dei ez-Zor et de l'Al-Haseke. Enfin, les Kurdes maîtrisaient de vastes zones au nord.

Le conflit en Syrie apparaît comme une guerre politico-religieuse entre, d'une part, les sunnites, majoritaires au sein de l’Armée syrienne libre et soutenus par les monarchies pétrolières du Golfe, la Turquie et les États-Unis, d'autre part, les alaouites, majoritaires au sein des forces armées syriennes loyalistes soutenues l’Iran chiite et le Hezbollah libanais.

Dans l'affrontement entre chiites et sunnites, les minorités chrétiennes se sentirent prises en étau. Elles craignaient qu'avec la chute improbable du régime de Bachar al-Assad des persécutions s'abattent sur elles.

De leur côté, grâce à l’appui des frappes américaines, les Kurdes du nord de la Syrie rêvaient d’une autonomie locale.  Beaucoup de Kurdes trouvèrent refuge dans le Kurdistan irakien où ils furent accueillis comme des frères. En réalité, les Kurdes syriens désiraient une reconnaissance constitutionnelle de leur peuple et de leur langue, sinon ce serait le chaos. Bien armés, ils empêchaient le retour des soldats arabes dans les zones qu'ils contrôlaient et ne laissaient pas davantage entrer l'Armée de libération syrienne (ASL), car ils craignaient l'influence des djihadistes.

- Les djihadistes de l'EIIL

Pendant ce temps, le régime d'al-Assad était encerclé : les partisans du président savaient que, s'ils perdaient le pouvoir, ils seraient massacrés. Après un demi-siècle de terreur, il fallait s'attendre à des vengeances longtemps réprimées, surtout de la part des sunnites et des Kurdes. Bachar al-Assad voulait mourir aux commandes, quitte à finir comme Saddam Hussein en Irak et Kadhafi en Libye. Les combats devaient se poursuivre et entraîner un afflux de réfugiés au Liban et en Irak. En janvier 2015, la guerre avait causé la mort de plus de 195 000 personnes et contraint dix millions de Syriens à quitter leurs foyers. En 2016, on comptait plus de 400 000 morts, dont 17 400 enfants.

Mais la guerre n'était pas près de finir en Syrie pour plusieurs raisons. D'abord, la capacité de nuisance du président Bachar al-Assad était encore immense. De plus, le régime syrien et les djihadistes de l'EIIL se nourrissaient l'un l'autre. D'une part, Bachar al-Assad avait besoin des djihadistes; d'autre part, ceux-ci avaient besoin d'al-Assad. En effet, plus les djihadistes étaient violents et sanguinaires, plus al-Assad pouvait se positionner comme un rempart contre la menace terroriste. À l'inverse, les photos d'enfants gazés ou décapités par les bombes d'al-Assad constituaient un formidable outil de recrutement pour les djihadistes. La différence, c'est que pendant que les djihadistes aimaient diffuser leurs «exploits» le régime syrien préférait cacher les siens. Entre les factions qui se faisaient la guerre, les civils payaient les pots cassés et sombraient dans la misère, car ce sont eux qui voyaient tomber les bombes et écopaient des «dommages collatéraux».

4.6 L'influence étrangère

Le conflit a non seulement été récupéré par des groupes terroristes, mais également par des pays étrangers.

- La mainmise étrangère

Tout le monde est là, en plus de l'État islamique :

- pour les forces anti-Assad: les États-Unis, le Royaume-Uni, la France, le Qatar, l'Arabie Saoudite, la Turquie, Israël, le Canada, l'Australie, etc., sans oublier l'Armée syrienne libre;

- pour les forces pro-Assad: l'Irak, l'Iran, le Hezbollah libanais, la Russie, la Chine, etc.

- pour les forces kurdes: les Kurdes irakiens, les Kurdes syriens, les Kurdes turcs, etc.

Depuis septembre 2015, la Russie s'est impliquée en Syrie en bombardant les groupes terroristes qui se battaient pour renverser Bachar al-Assad. C'étaient alors les Iraniens, leurs alliés libanais ainsi que la Russie, qui gardaient le régime en vie. Le territoire contrôlé par le gouvernement syrien diminuait comme une peau de chagrin. C'est une stratégie étrange qui ne réussissait qu'à ruiner davantage la Syrie,  accroître le flot de réfugiés et enflammer l’opposition djihadiste, car les faits l'ont démontré: les frappes aériennes n'étaient guère concluantes.

Les Syriens, qui ont voulu se débarrasser d’un régime dictatorial, brutal et violent, se retrouvèrent, quelques années plus tard, au cœur de l’un des pires désastres humanitaires depuis la Deuxième Guerre mondiale, et ce, sans aucun espoir de stabilisation à moyen terme.

Depuis 2011, la Syrie est devenue un véritable charnier, un cimetière à tombeaux ouverts. En 2017, on comptait au moins 400 000 morts, selon l'Observatoire syrien des droits de la personne (OSDH) établie en Grande-Bretagne; rien ne bouge pour modifier la situation. Six millions d’exilés ont pris la fuite et ont quitté leur pays. Bachar al-Assad était certes la cause principale de ces centaines de milliers de morts et de blessés, de ces millions de réfugiés et de ces innombrables destructions pour se maintenir au pouvoir, mais il n'était pas le seul responsable de la situation, car les Américains, les Russes, les Iraniens, les Turcs, etc., sont venus accroître la crise.

- Une catastrophe humanitaire

La Syrie fut victime d'une catastrophe humanitaire qui consacrait la faillite de tous les outils dont la communauté internationale s’est dotée dans l’espoir que l’horreur de la Deuxième Guerre mondiale ne se répète pas. Pourtant, il y avait, d'une part, les troupes du régime de Bachar al-Assad, appuyées par les diverses milices contrôlées à distance par l’Iran et les forces russes, qui faisaient la guerre à Alep avec un mépris total du droit international. D'autre part, quand ce n'était pas ceux-là qui exécutaient les civils et commettaient «des crimes contre l’humanité» et «des crimes de guerre», c'étaient les rebelles qui sévissaient avec une barbarie ignoble en empêchant les civils de partir et en s'en servant comme boucliers humains. En même temps, la Turquie fait partie d'une coalition menée par les États-Unis, laquelle menait des attaques aériennes contre le groupe État islamique.

Toutefois, pour la Turquie, le combat contre l'EI passait au second plan, car c'est pour empêcher les Kurdes (alliés des Américains) de s'unir et de créer un territoire commun qu'elle s'était impliquée dans le conflit. Tout ce beau monde avait adopté la stratégie du «bombardement sauvage et aveugle», en faisant fi des «victimes collatérales», essentiellement des civils syriens. 

Pour résumer la situation, on avait d'un côté, le régime sanguinaire de Bachar al-Assad, prêt à tout pour conserver le pouvoir. De l'autre, les rebelles tout aussi barbares voulaient s'en accaparer. S'ajoutaient les fous de l'État islamique, qui rêvaient de faire sauter la planète. Au centre de ce volcan, au cœur de cette sauvagerie, il y avait les civils syriens impuissants. 

- La faillite de l'ONU

Tout ce désastre humanitaire était d'abord la faillite de l’ONU et de son Conseil de sécurité avec ses cinq membres permanents, soit les États-Unis, la France, la Grande-Bretagne, la Chine et la Russie. Depuis 2011, la Russie, grande alliée de Bachar al-Assad et partie prenante au conflit, utilisait systématiquement le véto réservé aux cinq grandes puissances pour torpiller toute résolution du Conseil de sécurité visant à protéger les civils, et ce, avec l’aval de la Chine. Or, le droit de véto a été donné à ces cinq pays non pas dans le but de protéger la sécurité mondiale, mais pour défendre leurs propres intérêts nationaux, avec le résultat que la communauté internationale est incapable de formuler la moindre initiative pour mettre fin à ce conflit, comme à tant d'autres. C'est le reflet même de son immobilisme!

Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, on a donné le mandat à cet organisme de protéger les humains, ce qui s'est avéré nettement utopique. C'est une paralysie profonde du système international devant une situation qui devrait interpeller tous les protagonistes du conflit; et ils sont nombreux! En plus de la Syrie, de l'Iran et de la Russie, on a affaire à une coalition de 68 pays (39 d'Europe, 3 d'Amérique, 6 d'Afrique, 9 du Proche-Orient et 8 de l'Asie-Pacifique). Les efforts diplomatiques pour mettre fin au carnage n'ont jamais porté leurs fruits. Trop de gouvernements ont intérêt à entretenir la guerre en Syrie pour que la paix y soit immédiate. La bonne vieille maxime de «diviser pour régner» s'applique parfaitement aux conflits de cette région.

La Syrie est devenue un pays dévasté : le nombre de pertes humaines approche le demi-million; le nombre de blessés et de mutilés est de quatre à cinq fois plus grand. Près de 30% des habitations ont été détruites ou endommagées et la moitié de la population syrienne a été déplacée. Depuis 2011, plus de 480 000 sans-emploi s’ajoutaient annuellement et au moins 78 % des jeunes étaient au chômage. Ayant perdu 226 milliards, le PNB syrien est aujourd’hui le quart de ce qu’il était en 2010. On estime qu’il faudrait investir 300 milliards de dollars pour la reconstruction de la Syrie. Autrement dit, la Syrie n'était pas au bout de ses peines. La guerre en Syrie allait durer encore longtemps, car les nettoyages ethniques n’ouvrent pas beaucoup de portes à la réconciliation!

4.7 La révolution kurde du Rojava

Le Rojava (ce qui signifie «l'ouest» en kurde), c'est-à-dire le Kurdistan occidental (en kurde : Rojavayê Kurdistanê) ou encore le Kurdistan syrien (en arabe : Kurdistan Al-Suriyah), est une région devenue autonome, officiellement appelée «Administration autonome du nord et de l'est de la Syrie». Cette région est située dans le nord et le nord-est de la Syrie, le long de la frontière turque, mais majoritairement habitée par des Arabes et comprenant une forte minorité kurde.

- L'élaboration de l'autonomie

Les Kurdes de Syrie ont su profiter du soulèvement de mars 2011 et du chaos qui s'en est suivi pour se rebeller contre le régime de Bachar al-Assad. Par la suite, ils ont conclu une entente avec celui-ci, qui s'est transformée en un pacte de non-agression, en retour duquel le président syrien retirait ses troupes du Rojava. Les Kurdes n'ont eu qu'à remplir le vide pour réaliser les changements auxquels ils se préparaient depuis plus d’une décennie. Le 19 juillet 2012, des milices kurdes syriennes, les Unités de protection du peuple (en kurde : YPG ou Yekîneyên Parastina Gel), ont pris le contrôle des grandes villes du nord de la Syrie, Afrin, Konabé et Qamichli. Depuis ce jour, les Kurdes syriens construisirent leur autonomie et leur projet politique, séculier, démocratique et féministe, en dépit de la guerre civile.

En novembre 2013, des représentants kurdes, arabes, assyriens et d'autres minorités formèrent un premier gouvernement de facto dans la région sous le nom d’Administration transitoire intérimaire.

Après des mois de guerre, le 9 janvier 2014, le Parti de l'union démocratique (abrégé en PYD) annonça l'autonomie régionale:  l’Administration autonome du nord et de l’est de la Syrie. Des élections eurent lieu, des assemblées populaires furent édifiées et la Constitution du Rojava fut approuvée. Puis les habitants organisèrent des assemblées locales, rouvrirent des écoles, créèrent des centres communautaires et aidèrent à repousser l'État islamique d'Irak et du Levant (EIIL) afin de prendre le contrôle de l'est de l'Euphrate. Cependant, ce projet d'autonomie était destiné à être fragile, notamment en voulant administrer un territoire en grande partie arabe. De plus, ce projet était aussi sous la tutelle du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), une milice armée kurde turque, controversée pour le recours à des méthodes répressives.

- Les cantons sous contrôle kurde

Le 17 mars 2016, les Kurdes de Syrie proclamèrent la Fédération démocratique du nord de la Syrie dans les zones contrôlées et qui comprenaient notamment les trois «cantons» kurdes  disjoints — Afrine, Kobané et Djézireh  — bordés par une frontière turque hermétiquement close. Cette entité «autonome» couvrant une partie des provinces d'Alep, de Raqqa et de Hassaké était également appelée «Rojava-Syrie du Nord». C'est ainsi que le pouvoir de Bachar al-Assad a laissé la place à une auto-administration grandement dominée par la branche syrienne du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) et ses alliés kurdes, arabes et chrétiens. Ce territoire autonome (probablement provisoire) est devenu une confédération transcendant les clivages linguistiques, ethniques et confessionnels.

Le 8 août 2017, un nouveau canton fut officiellement déclaré, le canton de Shehba. Celui-ci se trouvait dans la zone comprise entre Afrin et Kobané, à l’ouest de l’Euphrate. Cette zone comprenait également des villes comme Manbij, Jarablus, Azaz et Al-Rai, d’où la Turquie menait des attaques avec l’Armée syrienne libre, contre les Forces démocratiques syriennes (FDS), sous prétexte de lutte anti-Daech. C’est l’opération turque appelée «Bouclier de l’Euphrate».

- L'administration autonome

En 2016, la population administrée par le Rojava comptait deux millions d'habitants. Près de 60 % de celle-ci était kurde, mais la proportion des Kurdes variait selon les cantons : elle était majoritaire (55%) dans les cantons de Djézireh et de Kobané, mais elle était minoritaire dans le canton d'Afrin. Même dans les cantons où les Kurdes étaient majoritaires, une importante minorité chrétienne assyrienne – dont la langue maternelle était l’araméen – y était installée, ainsi que de nombreux Arabes sunnites, des Arméniens, des Turkmènes, des Tchétchènes, des yézidis ainsi que des juifs. Donc, on y trouvait comme langues le kurde kurmandji, le kurde yézidi, l'arabe syrien, l'arménien, le turkmène, le tchétchène, etc.

C'est justement sur la base de ce multilinguisme que furent proclamés, le 16 juillet 2018 à Tabqa les 96 points de la Charte du contrat social de l’auto-administration démocratique du Rojava, qui agissait comme la Constitution du Rojava autonome. Le communiqué final de l'Assemblée proclama la mise en place d’une structure administrative coordonnant les services entre les sept administrations régionales de Jazira, Afrin, Euphrate, Manbij, Tabqa, Raqqa et Deïr ez-Zor.

Le président Bachar Al-Assad avait sûrement prévu cette autonomie kurde en Syrie. Son gouvernement s'est trouvé à autoriser le PYD (Parti d'union démocratique : Partiya Yekîtiya Demokrat) à quitter son exil dans le Kurdistan irakien et à s’installer en Syrie. Il s'agissait sans doute d'un moyen destiné à canaliser la mobilisation politique au Kurdistan syrien afin d'éviter que ce dernier ne se rallie à l’opposition syrienne.

- Une administration progressiste

La révolution du Rojava avait libéré le peuple kurde de la domination du régime d’al-Assad et de l'État islamique (Daech). Elle avait apporté des progrès significatifs pour ce qui est de la libération des femmes, de la diversité linguistique, ethnique et confessionnelle, et de la démocratie directe.

Les Kurdes adoptèrent des lois pour interdire le mariage forcé, le mariage des filles mineures, l’excision et la polygamie. Ils ont éliminèrent la Charia pour régler les disputes matrimoniales et les tribunaux islamiques qu'ils ont démantelés. Au Parlement local, un quota minimal de 40% de femmes fut imposé. Hommes et femmes sont considérés comme égaux aux yeux de la loi, et la Charte garantissait la réalisation effective de l'égalité des femmes et obligeait les institutions publiques à travailler à l'élimination de la discrimination entre les sexes.

Les institutions du Rojava se distinguaient par leur laïcité, car la religion ne jouait aucun rôle politique. C’est surtout par son féminisme que le Kurdistan syrien différait dans la région : les femmes étaient présentes à tous les niveaux et dans tous les domaines de l’administration, y compris dans l'armée. Chaque conseil démocratique devait respecter un quota de 40% de chaque sexe, et chaque institution devait être coprésidée par un homme et une femme.

Avec le déclenchement de la révolution de Rojava, le rôle des femmes n'était plus limité à l’action politique et sociale, mais il s’étendait aussi à la protection de l’identité culturelle et à la préservation de la langue maternelle. La région du Rojava connut ainsi une révolution linguistique qui a accompagné les transformations politiques, se traduisant par l’introduction de la langue kurde dans les programmes scolaires et la garantie du droit des enfants à s'instruire dans leur langue maternelle, après des décennies d’exclusion et de marginalisation. Dans le secteur de la santé, l’expérience de la gestion des femmes s’est imposée comme un exemple frappant de la capacité des femmes à allier professionnalisme à la dimension humaine du travail institutionnel. Voici quelques extraits du Contrat social de l'Administration autonome démocratique du nord et de l'est de la Syrie:

Article 6

Toutes les langues parlées sur le territoire du nord et de l'est de la Syrie sont égales à tous égards dans la vie sociale, scolaire et culturelle. Chaque peuple ou groupe culturel a le droit d'organiser sa vie et de gérer ses affaires dans sa langue maternelle.

Article 7

L'arabe, le kurde et le syriaque sont les langues officielles dans les zones relevant de l'Administration autonome démocratique.

Article 87

Le Canton

1)
Un canton est composé de villes, de bourgs, de villages et de fermes.

2) Au sein de l'Administration autonome du nord et de l'est de la Syrie, chaque canton s'organise politiquement, socialement, économiquement, écologiquement et culturellement, notamment en matière de sécurité, d'éducation, de droits des femmes et de la jeunesse, selon les principes du confédéralisme démocratique et de l'autonomie démocratique. Il décide et agit en conséquence. Il possède les pouvoirs et les droits qui lui sont conférés par le Contrat social de l'Administration autonome du nord et de l'est de la Syrie.

8) Les composantes ethniques et religieuses de chaque canton organisent et gèrent leurs affaires politiques, sociales et culturelles
dans leurs langues et cultures respectives.

À partir de 2017, le Kurdistan syrien fut administré en vertu d'un «confédéralisme démocratique». Toute personne avait le droit d'exprimer son identité ethnique, culturelle, linguistique, ainsi que les droits dus à l’égalité des sexes. Les langues officielles étaient le kurde, l’arabe et le syriaque, mais les langues principales étaient le kurde kurmanji et l'arabe syrien. Toutes les communautés linguistiques avaient le droit d'enseigner et de recevoir leur instruction dans leur langue maternelle. La plupart des livres kurdes enseignés au Rojava ont été édités et publiés par l'Institut de la langue kurde à Istanbul, en Turquie. Enfin, l'exemple du Rojava peut rappeler qu'une révolution démocratique et pluraliste est possible là où des leaders sont organisés, déterminés et prêts à servir leur communauté avant leurs intérêts.

- L'agression turque dans le Rojava (2019)

Le 18 mars 2018, à la suite d'une opération militaire turque, l'enclave d'Afrine (Efrin en kurde) passa aux mains de la Turquie et des forces rebelles syriennes de l'Armée nationale syrienne (ANS) inféodées à cette dernière. Cet événement provoqua le déplacement d'environ 250 000 civils. Plusieurs organisations internationales ont documenté de graves violations des droits de la personne dans la région, notamment des exactions, des pillages et des déplacements forcés perpétrés à l'encontre des civils.

Il faut se rappeler qu'en octobre 2019 le président des États-Unis, Donald Trump, avait décidé de retirer les forces américaines de la Syrie, soit environ 1000 soldats bien entraînés et bien équipés. Les pays occidentaux engagés dans la lutte contre l’État islamique (Daech) avaient insisté pour que cette évacuation ne se réalise pas, car elle mettrait en danger la population kurde de Syrie, ce qui donnerait ainsi le feu vert à l’invasion turque dans la région. Pour la Turquie obsédée par sa kurdophobie, toute entité autonome kurde devait être éliminée à tout prix, y compris dans le Kurdistan syrien, trop proche du Kurdistan turc; pour Ankara, tout Kurde était et est toujours un terroriste!

L’intention déclarée de la Turquie était de placer une «zone de sécurité» frontalière de façon à réduire le territoire du Rojava et la continuité territoriale kurde entre Afrin et Tel Ayad (voir la carte ci-dessus). Cela correspond à 32 km de profondeur en territoire syrien sur 400 km de longueur le long de la frontière turque. L’armée turque, notamment composée de milices turkmènes syriennes, a fait entrer une cinquantaine de chars et quelques centaines de soldats (près de 400, appuyés par des groupes djihadistes anti-Assad) sur le sol syrien, sans oublier l'aviation, et elle ne prévoyait pas se retirer. Amnistie internationale a dénoncé les forces turques et leurs supplétifs syriens qui auraient commis, lors de leur offensive contre les forces kurdes, des «crimes de guerre», dont des «exécutions sommaires» et des attaques meurtrières contre des civils.

Évidemment, les capacités militaires des Kurdes de Syrie étaient limitées devant la force de feu de l’artillerie turque. L'objectif de la «zone tampon» de la Turquie en Syrie consistait non seulement à empêcher l’unification du Rojava kurde, mais de forcer les Kurdes à sortir de la région. Lâchés par leurs alliés américains et européens, les Kurdes, qui avaient profité de la guerre civile en Syrie pour étendre leur zone de contrôle, se retrouvèrent désormais pris en étau entre l’armée turque et l’armée syrienne. Des centaines de milliers de Kurdes se retirèrent de la zone des combats. Évidemment, tous les États dénoncèrent à l’unisson l'invasion turque, y compris les États-Unis, la Russie, Israël, l’Iran et la Syrie, bien qu’ils l’aient tous négociée et validée. D'un côté, le président américain avait réussi à mettre fin à la révolution du Rojava, de l'autre, la Turquie pensait avoir réglé la question du terrorisme kurde en Turquie et en Syrie. La tentation était grande pour elle de ne pas s’arrêter là!

- L'utopie provisoire des Kurdes

Le territoire du Rijova dans cette région du Proche-Orient correspond à l'antithèse du «rêve califal» de l'État islamique (Daech). C'est dans cette région voisine du Moyen-Orient que l'on trouve des milices salafistes, des théocraties corrompues, des États nations autoritaires, des structures tribales, des sociétés massivement conservatrices au sein desquelles la violence contre les femmes, les meurtres pour l’honneur, les mariages forcés, les caractéristiques habituelles du patriarcat sont extrêmement courants.

Or, la révolution du Rojava faisait la part belle aux composantes féminines et minoritaires, donc tout pour s'attirer de nombreux ennemis dans la région sous des prétextes religieux et moraux. Il faut se souvenir aussi que l'ennemi juré de l’autonomie du Kurdistan syrien demeure la Turquie qui a développé une véritable obsession pour les Kurdes, et ce, d'autant plus que les Kurdes turcs auraient pu s'inspirer des Kurdes syriens pour leur contestation politique. De plus, l’État syrien pourrait éventuellement gagner la guerre ou tout autre groupe armé vainqueur qui pourrait vouloir reconquérir les provinces du Nord kurde et les assujettir à nouveau, ce qui ferait l'affaire des Turcs. Il est certain que les Kurdes risquaient de perdre leur autonomie, bien que leur langue puisse être autorisée.

Cette révolution ne pouvait se faire si rapidement sans accroc. Ainsi, les dirigeants kurdes pensaient qu'une partie de la population locale pourrait être «rekurdisée», notamment les Kurdes arabophones qui pouvaient choisir de renouer avec leurs racines kurdes. Les Kurdes avaient le soutien de la communauté internationale, notamment de la Russie, des États-Unis et de la France. Ce soutien semblait nécessaire pour la lutte des forces kurdes contre l'État islamique.

Cependant, comme le dit si bien le proverbe suivant: «Les Kurdes n'ont d’amis que les montagnes.» S'il fait avant tout référence au relatif isolement politique des Kurdes de la Syrie, ce proverbe concerne tous les Kurdes de l'Irak, de l'Iran et de la Turquie à qui les Occidentaux avaient déjà promis un «pays». Bref, les Kurdes se méfiaient avec raison de leurs alliés, que ce soit les Américains, les Britanniques ou les Français. Finalement, le moins que l'on puisse dire, c'est que le projet du Rojava renvoyait une image «trop progressiste» qui contrastait étrangement avec l’image d'obscurantisme renvoyée par l'État islamique. Bien sûr, rien n'était acquis.

Après plusieurs années d’un conflit meurtrier qui avait fait plus de 400 000 morts, 6,1 millions de personnes déplacées dans le pays, 5,3 millions de réfugiés à l'étranger, des villes détruites, un pays en lambeaux, la Syrie était mal en point, juste pour que Bachar al-Assad puisse se maintenir au pouvoir par tous les moyens possibles. 

5. Le changement de régime

Cependant, aux prises avec la guerre en Ukraine depuis près de trois années, la Russie n'était plus en mesure de renverser la situation, comme elle l’avait fait en 2015. À long terme, Moscou risquait de perdre ses deux bases stratégiques en Syrie devant la montée des troupes rebelles au président al-Assad. Quant à l'Iran, affaiblie par les frappes d'Israël contre ses alliées le Hezbollah et le Hamas, n'avait plus les moyens d'appuyer le président syrien.

C'est alors que les rebelles de l’Organisation de libération du Levant (OLL) ont repris leur offensive en Syrie, le 27 novembre 2024. En raison de l'effondrement des forces gouvernementales, les rebelles ont réussi à conquérir plusieurs grandes villes du pays en quelques jours. Le 7 décembre, donc après plus d’un demi-siècle, le régime du clan familial Assad s’est effondré, à la suite d’une percutante offensive des rebelles islamistes. Une page d’histoire venait d'être tournée en Syrie, laquelle a mis fin à plus de cinq décennies de règne de la famille Assad. Le 8 décembre 2024, Ahmad al-Charaa, anciennement Abou Mohammad al-Joulani (un nom de guerre), a pris le pouvoir en Syrie.

5.1 Un gouvernement de transition

Les dirigeants de l’OLL, à la tête des islamistes qui ont pris le pouvoir, promettent d’appliquer les principes d’un islam pluraliste. Ils ont de grandes ambitions pour leur pays: ils veulent que les femmes puissent continuer à étudier à l’université, ils assurent qu’ils vont protéger les druzes et les autres minorités du pays; ils veulent aussi se rapprocher des régimes arabes de la région. Cependant, un dictateur en fuite (à Moscou) ne fait pas une libération, pas plus que les cris de joie des Syriens ou les statues déboulonnées.

Après un demi-siècle de dictature, le chef rebelle Abou Mohammed al-Joulani a pris le pouvoir en décembre 2024, mais sa métamorphose en djihadiste modéré pouvait être une simple mascarade, car il n’existe pas en principe de «djihadiste modéré». Dans son discours à la mosquée des Omeyyades, il a prononcé ces paroles: «Aujourd’hui, la Syrie est purifiée grâce à Dieu tout-puissant.» Ce ne sont sûrement pas là les paroles d'un réformiste!

Depuis la chute d’al-Assad, le contrôle territorial restait encore morcelé en janvier 2026. Le gouvernement de transition dirigé par le Hayat Tahrir al-Cham (HTC) exerçait son autorité sur Damas et une large partie du centre du pays. Toutefois, les gouvernorats côtiers de Lattaquié et de Tartous demeuraient des zones «sensibles» où subsistaient des éléments liés à l’ancien appareil militaire. Dans le nord-est, l’Administration autonome du nord et de l’est de la Syrie (AANES), communément appelée «Rojava», restait majoritairement administrée par les Forces démocratiques syriennes (FDS), coalition arabo-kurde soutenue par les États-Unis. Par ailleurs, la Turquie maintenait une influence significative dans le nord-ouest, notamment dans la province d’Idlib, ainsi que dans certaines bandes frontalières.

Néanmoins, Ahmad al-Charaa, le nouvel homme fort du pays, ancien professeur d’arabe classique, a réussi ce que beaucoup voulaient accomplir depuis 2011. Il a annoncé la dissolution de l'ancien Parlement et le gel de la Constitution de 2012. Les nouvelles autorités syriennes ont indiqué le 29 janvier 2025 qu'Ahmad al-Charaa était désormais chargé de former un «conseil législatif intérimaire pour la période de transition», dont la durée n'a pas été précisée. Le 5 octobre suivant se sont tenues les premières élections législatives depuis la chute de la dictature. Cette nouvelle Assemblée est dotée d'un mandat de trente mois pour assurer la transition et la reconstruction du pays.

Ahmad al-Charaa a été chargé de «la présidence du pays durant la période de transition». Il assume les fonctions de «président» et «représente» la Syrie «dans les forums internationaux», selon les autorités. Par ailleurs, tous les groupes armés, les organismes politiques et civils se réclamant de la révolution, sont dissous, et doivent être intégrés aux institutions de l'État.

La plupart des communautés minoritaires (chrétiens, alaouites, druzes, Kurdes, etc.) étaient généralement associées au régime de Bachar al-Assad. Par conséquent, des actes de vengeance étaient à prévoir de la part de la majorité musulmane sunnite (islamiste ou non). Rétablir l'État syrien à la satisfaction de l'ensemble des communautés et des puissances régionales intéressées représentait un immense défi.

5.2 L'accord kurde

Du côté des Kurdes, ils avaient le vent dans les voiles tant qu'ils bénéficiaient de l'appui des Arabes opposé au régime de Bachar al-Assad. Toutefois, de nombreux combattants arabes des  Forces démocratiques syriennes (FDS) ont fait défection et se sont ralliés à Ahmed Al-Charaa. Ayant perdu les provinces arabes, les Kurdes ont dû se replier sur leurs provinces historiques.

Par conséquent, le 10 mars 2025, le président par intérim Ahmed al-Charaa et le leader kurde Mazloum Abdi ont signé un accord pour intégrer les institutions civiles et militaires kurdes au sein de l'État syrien. Les détails de cet accord,  signé sous la médiation des États-Unis, s'articulent autour des axes suivants :

- Intégration des forces : l'accord prévoit l'intégration des puissantes FDS au sein de l'armée et des institutions de sécurité syriennes.

- Administration autonome : elle implique la fusion progressive des institutions et de l'administration de la zone autonome kurde dans l'appareil de l'État, y compris les postes-frontières, l'aéroport, et les champs pétroliers et gaziers.

Cet accord «global», selon le terme employé par les deux camps, semble marquer un recul important aux espoirs d'autonomie des Kurdes, le nouveau pouvoir islamiste étant déterminé à imposer son autorité sur l'ensemble du territoire syrien.

L'accord affirme que la communauté kurde est une composante essentielle de l'État syrien et garantit son droit à la citoyenneté et à tous ses droits constitutionnels. L'accord a été salué par des manifestations de joie dans plusieurs villes syriennes, comme à Hassaké, et a été accueilli comme une occasion de construire une nouvelle Syrie qui comprenne toutes ses composantes et assure une bonne cohabitation. D'une part, les Kurdes croient qu'ils seront autonomes au sein de l'État syrien, d'autre part, les partisans les plus rigides d’Ahmed al-Charaa affirment que les Kurdes vont se soumettre et qu’ils seront dispersés, intégrés, mais sans autonomie.

Ce n'est pas tout, Ahmed al-Charaa a confié la sécurité régionale, c'est-à-dire les forces de police, aux forces druzes. Cela signifie que les forces druzes vont intégrer le dispositif sécuritaire de l'État syrien, mais avec une forme d'autonomie locale. Pourtant, Ahmed al-Charaa avait fixé pour principe qu'il n'y aurait pas d'autonomie au sein du territoire syrien. Ce flou alimente les plus fidèles partisans des deux côtés.

Il ne faut pas oublier ce sont des islamistes qui dirigent aujourd'hui un État qui prétend être laïc. Or, depuis des centaines d'années, le système doctrinal de l'islam n’accepte pas le désaccord, ni la pluralité des opinions et encore moins le débat intellectuel, sans oublier la notion des droits de l’Homme, bref des notions souvent perçues comme des «pratiques immorales».

Malgré tout, les Syriens s’accrochent à un rêve politique millénaire dans le monde arabe: celui d'un mode musulman libre et heureux, sauf qu'il n'y aura un «monde musulman libre et heureux» que lorsque les États arabo-musulmans auront adopté des constitutions laïques, ce à quoi les religieux s'opposeront toujours. En réalité, ce n'est pas une question de religion, mais avant tout une question de pouvoir, la religion n'étant qu'un prétexte!

Dernière mise à jour: 08 juil. 2026

Syrie
 

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