République arabe d'Égypte

Égypte

2) Données historiques

Plan de l'article

1 Les civilisations de l'Antiquité
1.1 Les langues importantes
1.2 L'égyptien ancien

2 Les périodes helléniques et romaines
2.1 La phase hellénistique
2.2 La province romaine

3  L'Égypte arabo-musulmane
3.1 La conquête de l'Égypte
3.2 La domination ottomane

4 L'intermède français (1798-1801)
4.1 La campagne de Bonaparte
4.2 Champollion et les hiéroglyphes égyptiens
4.3 Les écoles
5 La tutelle britannique
5.1 L'introduction de l'anglais
5.2 Le nassérisme

6 La brève République arabe unie (1958-1961)
6.1 Le rôle prépondérant de l'Égypte
6.2 La protection de l'arabe

7 L'Égypte moderne
7.1 Le nationalisme égyptien
7.2 La Francophonie
7.3 Le régime de Moubarak (1981-2011)

8 L'Égypte actuelle
8.1 « Un bon dictateur »
8.2 La politique d'arabisation

1 Les civilisations de l'Antiquité

L’ancienne civilisation égyptienne ne fut que très tardivement découverte par l’Occident. Effet, l’égyptologie est née au XIXe siècle, lors de l’expédition de Bonaparte (1798-1801); c'est donc une science jeune. La préhistoire et l’histoire ancienne de l'Égypte se sont révélées progressivement, mais les périodes les plus reculées demeurent encore plus ou moins bien connues; elles risquent de le rester probablement pour toujours, car l'information demeure lacunaire. Elle est essentiellement fondée sur les inscriptions en hiéroglyphes gravées sur les monuments, les papyrus et les rouleaux de cuir sur lesquels écrivaient les Égyptiens de l’Antiquité ayant été en grande partie perdus.

1.1 Les langues importantes

La carte ci-dessous illustre les langues importantes employées dans cette région du monde il y a 5000 ans avant notre ère. Il faut mentionner le grec ancien, le persan et l'arménien, qui sont des langues indo-européennes.

Mais toutes les autres langues font partie de la famille afro-asiatique (appelée aussi ''chamito-sémitique''). L'ancien égyptien est une langue chamite; le phénicien, l'araméen, l'hébreu et l'arabe sont des langues sémitiques; la langue libyco-berbère, également connue sous le nom de ''berbère ancien'' ou ''libyque'' fut employée par les populations libyennes en Libye antique; cette langue est considérée comme «l'état ancien de la langue berbère» et constitue une branche à part entière de la famille afro-asiatique, le berbère.

Les langues couchitiques (somali, amharique, béja, etc.) forment une branche de la famille afro-asiatique; elles sont parlées depuis des millénaires dans la Corne de l'Afrique (Érythrée, Éthiopie, Somalie, Djibouti), dans la vallée du Nil et le long des côtes de la mer Rouge.

Finalement, si l'on fait exception des langues indo-européennes (grec, persan et arménien), seul le nubien fait partie d'une autre famille de langues, la famille nilo-saharienne. Évidemment, l'arabe de cette époque n'a rien à voir avec l'arabe d'aujourd'hui. Les premières nations arabes furent généralement des nomades vivant dans ce qui est aujourd'hui l'Arabie Saoudite. Ils avaient développé des centres urbains et de petits royaumes au sud de la péninsule Arabique, plus précisément dans l'actuel Yémen. Avec le temps, ils se sont établis aussi au nord de la péninsule, puis en Mésopotamie et en Syrie. Les conquêtes arabo-musulmanes ne devaient survenir qu'au VIIe siècle avec l'avènement de Mahomet (570-632). La langue arabe est donc beaucoup plus ancienne que l'islam.

1.2 L'égyptien ancien

La langue égyptienne du temps des pharaons n'existe plus aujourd'hui. Elle est attestée dès la fin du IVe millénaire avant notre ère grâce aux hiéroglyphes, l’un des plus anciens systèmes d’écriture connus, et elle fut employée durant plus de 4000 ans.  On a longtemps émis l'hypothèse que l'égyptien ancien était la «langue mère» qui aurait donné naissance aux langues chamitiques et sémitiques actuelles. Mais ce n'est pas le cas, car certaines de ses «langues-filles» lui étaient contemporaines. On sait que l'ancien égyptien ayant évolué en néo-égyptien, la langue de la Haute-Égypte, resta en usage jusqu'aux environs de 600 avant notre ère.

- Les périodes principales

L'évolution de la langue commença avec l'ancien égyptien dont la plus ancienne forme remonterait à près de 4000 avant notre ère. C'est la langue qu'on retrouve dans les textes des pyramides et des inscriptions de la IIIe à la VIe dynastie de l'Ancien Empire.

Quant aux premières attestations du moyen égyptien (ou égyptien classique), elles sont apparues vers 2100 avant notre ère; cette langue, qui a survécu durant environ 500 ans, demeure la «langue des hiéroglyphes» dans histoire de l'Égypte antique, lors de la période du Moyen Empire. Sous la XVIIe dynastie, le moyen égyptien a été adopté comme langue officielle (textes littéraires, inscriptions royales, documents administratifs, etc.); on le retrouve aujourd'hui sur les inscriptions des sarcophages. Quant au nouvel égyptien (ou néo-égyptien), il a remplacé en Haute-Égypte le moyen égyptien dans la langue parlée (après l'an 1600 avant notre ère) et est resté en usage jusqu'aux environs de l'an 600 (avant notre ère). Le nouvel égyptien a été employé dans les documents officiels durant la période s'étendant entre les XIXe et XXVe dynasties. 

Lors de la Basse Époque (VII-VIe siècles), deux variétés d'égyptien et deux écritures dérivées du nouvel égyptien ont été utilisées simultanément: d'une part, le démotique «archaïque» dans le Nord, d'autre part, le hiératique «anormal» dans le Sud. Cette appellation de démotique (du grec dêmos signifiant «populaire») désigne une langue restée en usage jusqu'au VIIe siècle de notre ère. Dans l'écriture, le terme de démotique fait référence à la «langue populaire» employée dans la vie quotidienne, tandis que les inscriptions officielles en hiéroglyphes ont tendance à désigner les styles archaïques de l'Ancien Empire et du Moyen Empire.

- La langue copte

Pour ce qui est du copte (du grec Aiguptos signifiant «égyptien), c'est le dernier maillon dans l'évolution de l'ancien égyptien. Attesté dès le IVe siècle avant notre ère, le copte a été employé par les paysans de Haute-Égypte jusqu'au XVIIe siècle et reste aujourd'hui la langue liturgique de l'Église copte orthodoxe (environ 12 millions d'adeptes). L'écriture copte est la transcription de la langue égyptienne en lettres grecques complétée par sept caractères démotiques pour rendre les sons qui n'existaient pas en grec.

L'égyptien ancien et le copte appartiennent à la branche chamite de la famille afro-asiatique, l'arabe, l'hébreu et l'amharique font partie de la branche sémitique; mais le tamazight, le kabyle et le siwi font partie de la branche berbère.  

2 Les périodes helléniques et romaines

L'héritage de l'Antique Égypte est profond et durable, car il a influencé de nombreuses civilisations ultérieures. Il faut reconnaître que ses avancées dans l'écriture, l'architecture, les sciences et la religion ont laissé un legs culturel qui continue encore d'étonner le monde. La civilisation égyptienne a aussi joué un rôle important dans le développement de l'agriculture et de l'irrigation, en raison des connaissances portant sur les inondations du Nil. Son organisation sociale avancée et ses lois et institutions ont également contribué à la stabilité et à la prospérité de l'Égypte pendant ses périodes de prospérité. Cependant, l'Antique Égypte devait cesser après plus de 3000 ans ponctués de périodes fastes alternant régulièrement avec des périodes d'instabilité plus ou moins prononcées.

2.1 La phase hellénistique

En 333 avant notre ère, Alexandre le Grand occupa l'Égypte qu'il libéra de la tutelle perse, laquelle durait depuis trois siècles déjà, les rois perses régnant ici en tant que pharaons; il fut accueilli en libérateur, devint pharaon et fonda Alexandrie, laissant un héritage durable mêlant traditions égyptiennes et influences hellénistiques. La ville servit à mettre en valeur la puissance et le prestige de la domination grecque; elle devint un siège d'apprentissage et de la culture, autour de la célèbre bibliothèque d'Alexandrie. Le phare d'Alexandrie éclairait alors le chemin de nombreux bateaux de commerce sur lesquels les Ptolémée basèrent l'économie du pays, avec notamment l'exportation du papyrus. L'Égypte hellénistique fut le plus prospère de tous les royaumes issus des conquêtes d'Alexandre.

Après la mort d’Alexandre en 323, le général Ptolémée réunit sous sa tutelle toute la région égyptienne; il devint pharaon en 305 en fondant la dynastie des Lagides. Afin de s'assurer la fidélité du peuple, les Ptolémée soutinrent les traditions égyptiennes, garantissant ainsi que celles-ci ne soient pas supplantées par la culture grecque... tout en continuant à cultiver leurs origines grecques.

Malgré leurs efforts pour se rallier les Égyptiens, les Ptolémée (vers 367 - 283) furent régulièrement contestés par des révoltes de la population locale. L'Égypte fut divisée en deux, la Basse-Égypte étant bien plus hellénisée que la Haute-Égypte. Entre 219 et 217 avant notre ère, la quatrième guerre de Syrie conduisit l'Égypte au bord du gouffre.

L'héritage d'Alexandre en Égypte se manifesta dans les institutions, les monuments et la diffusion de la culture hellénistique. Alexandrie devint un centre intellectuel et commercial de grande importance, et la politique d'intégration permit une continuité entre les traditions locales et l'influence grecque, assurant la stabilité et la prospérité de la région pour les siècles suivants.

2.2 La province romaine

puis l'Égypte devint une province romaine connue sous le nom de Aegyptus en latin; elle fut annexée par Rome en 30 avant notre ère après la mort de Cléopâtre VII. L'Égypte romaine fut la plus riche des provinces romaines hors de l'Italie, avec une économie monétaire très développée et une population estimée entre quatre et huit millions d'habitants.

Alexandrie, la deuxième ville de l'Empire romain, joua un rôle fondamental dans l'administration et la culture de l'Égypte romaine. Dès l’an 200, Alexandrie devint un grand centre du christianisme et de propagation du latin.  En 313, l'édit de Milan de l'empereur Constantin Ier mit fin à la persécution des chrétiens qui adoptèrent, comme langue liturgique, le copte, l'ancienne langue égyptienne écrite avec des caractères grecs auxquels s’ajoutaient des caractères permettant de rendre des sons existant en égyptien, mais non en grec. Les Romains maintinrent le système juridique helléno-égyptien, mais la montée du christianisme marqua une période de changement qui conduisit à l'intégration de la province à l'Empire, à la romanisation et à l'imposition de la fiscalité et de la justice impériale. Néanmoins, la culture romaine ne pénétra pas vraiment la population égyptienne rurale, déjà hellénisée sous les Ptolémée, ce qui n'empêcha pas l'élite urbaine de pratiquer un bilinguisme gréco-latin. Dès le IVe siècle, le christianisme avait triomphé des cultes païens.   

La mort de l'empereur Théodose Ier en 395 entraîna l'Égypte romaine sous le contrôle de l'Empire romain d'Orient.

En Égypte, durant la période dite «byzantine» (qui n'est que la période romaine tardive, devenue d'Orient après la chute de l’Empire romain d’Occident en 476), les cultes égyptiens cohabitèrent avec le culte chrétien dit «orthodoxe» par rapport aux auteurs modernes qui ont employé le terme «catholique». Le pays redevint grécophone, aidé en cela par une puissante élite de théologiens qui imposaient toujours le grec, langue qui s'est longtemps maintenue dans l'Église d'Égypte. Dans l'Égypte «byzantine», le patriarche Cyrille d'Alexandrie encouragea, par son dogmatisme et son intolérance, l'un des premiers pogroms de l'histoire chrétienne et la persécution des chrétiens devenus des «coptes». Durant les deux siècles suivants, la communauté copte (chrétienne) d’Égypte fut victime des persécutions du pouvoir byzantin, lesquelles visaient également les juifs. 

Caractérisée par une administration centralisée, une économie florissante, une vie intellectuelle et religieuse intense, l'usage du grec et du copte, et des tensions religieuses qui façonnèrent l'identité culturelle et religieuse du pays, l'Égypte byzantine est une transition entre l'Égypte romaine antique et l'Égypte islamique. Les agriculteurs cultivaient le blé, avec des rendements exceptionnels, en raison de la crue qui charriait des alluvions du Nil. L’Égypte resta, sous les Byzantins, le grenier à blé de l’Empire.

La chute de l’Empire romain d’Occident en 476 isola les Romains venus de l’empire d’Occident établis en Égypte. La progression continue du christianisme conduisit à l’abandon des traditions pharaoniques. Les villes égyptiennes, à l'instar d'Alexandrie, changèrent de physionomie au fil des siècles. Les anciens temples païens furent progressivement démolis, reconvertis en églises ou utilisés comme matériaux de construction. La momification disparut, l'inhumation se généralisa. Les grandes rues à colonnades égyptiennes devinrent les nouveaux centres névralgiques du commerce et des processions religieuses, tandis que les anciens forums perdaient de leur influence. Cette période devait durer jusqu'à la conquête musulmane en 641.

3  L'Égypte arabo-musulmane

L'expansion musulmane a débuté au milieu des années 630, avec les conquêtes de l'empires romain d'Orient et de l'Empire sassanide au Proche-Orient. À partir de La Mecque, les armées arabes de Mahomet attaquèrent ces deux puissances affaiblies par des guerres prolongées, ce qui permit aux musulmans de conquérir des territoires clés tels que la Palestine, la Syrie et l'Égypte, sans oublier la Perse et, plus tard, toute l'Afrique du Nord et l'Espagne. 

3.1 La conquête de l'Égypte

En décembre 639, les armées arabes du général Amr ibn al-As arrivèrent en Égypte depuis la Palestine et avancèrent rapidement jusqu'à ce qu'ils atteignent le delta du Nil. Dès 642, Alexandrie capitulait. Une fois les armées byzantines défaites, les Arabes s'installèrent dans le pays. Dans les premiers siècles de l'occupation, la conversion à l'islam de la population resta limitée, mais elle se développa considérablement vers le Xe siècle: dès lors, l'islamisation et l'arabisation se répandirent progressivement. Parce que l'arabe était la langue des nouveaux dirigeants, il fallait un besoin commun de communication entre gouvernants et gouvernés; par conséquent, le peuple égyptien chercha à apprendre l'arabe. L'Égypte devint un pays prospère et Le Caire fut considéré comme l'une des plus belles villes de l'islam.

La migration de nombreuses tribus arabes vers l'Égypte après la conquête islamique contribua également à la diffusion de l'arabe dans tout le pays, menant finalement à l'émergence d'une culture arabe qui remplaça la culture grecque précédente. Néanmoins, le grec demeura la langue officielle jusque vers 700 de notre ère, lorsque le gouverneur d'Égypte, Abdullah ibn Abd al-Malik, ordonna en 706 que l'arabe le remplace. Cela se produisit plus de 67 ans après la conquête de l'Égypte et plusieurs générations plus tard. La conversion à l'islam fut lente dans tout le pays durant cette période. En fait, les Égyptiens se sont convertis très progressivement à l'islam puisque cette transformation s'étendit sur une période de 300 ans.

Au Xe siècle, la langue arabe influença le clergé et l'Église orthodoxe égyptienne, et des écrits religieux chrétiens en arabe commencèrent à paraître, de manière isolée, sous la plume de quelques ecclésiastiques. Au XIIe siècle, le pape Gabriel II d'Alexandrie (1131-1145), connu également sous le nom de ''Ibn Turaik'' et qui maîtrisait aussi bien l'arabe que le copte, fit traduire et copier des textes religieux du copte vers l'arabe. Cette initiative incita les prêtres à enseigner l'arabe à leurs enfants et encouragea les chrétiens en général à l'apprendre – une décision qui fut peut-être la plus périlleuse pour la langue copte et la plus déterminante pour l'essor de l'arabe. La Bible fut traduite en arabe, puis la dynastie des Ayyubides (1170-1250) porta un coup décisif à la présence des croisés chrétiens en terre d'islam et au christianisme.  Avant la conquête arabe, tous les Égyptiens étaient appelés «coptes». Toutefois, après l’arrivée de l’islam au pays des pyramides, où les Arabes devinrent majoritaires au début du XIIe siècle, ce nom subit un changement de signification qui faisait désormais référence à une réalité religieuse et non plus ethnique. Au XIVe siècle, les croisés furent battus, ce qui renforça la puissance économique de l'Égypte. Le XVe siècle fut la plus grande période que l'Égypte a pu connaître depuis l'époque hellénistique. 

3.2 La domination ottomane

En 1517, l’Égypte fut conquise par les troupes du sultan ottoman Sélim Ier. Les Ottomans firent de l'Égypte une province turque (1516-1882). Les Ottomans maintinrent des chefs mamelouks — milice formée d'esclaves affranchis, d'origine non musulmane, au service des souverains ottomans — en leur donnant le titre de beys. Après la conquête et le départ de Sélim (septembre 1517), Khaïr Beg, un Mamelouk rallié, fut nommé gouverneur ottoman pour percevoir le tribut et administrer le pays. Les beys mamelouks demeurèrent la classe dirigeante du pays tout en versant un tribut à Constantinople. Sous les beys (seigneurs), le pays croula dans la misère et l'anarchie, alors que les trente dernières années du XVIIIe siècle furent marquées par des épidémies de peste et des famines qui réduisirent la population à quatre millions d’habitants.

Cette situation favorisa la mainmise des Européens, notamment les Britanniques, les Français et les Russes qui, bénéficiant du régime des capitulations sur tout le territoire de l'Empire ottoman, prirent le contrôle du commerce. La langue arabe d'Égypte subit l'influence du turc ottoman dont elle emprunta des centaines de mots.  En 1798, Napoléon Bonaparte écrasa les Mamelouks lors de la campagne d'Égypte.

4 L'intermède français (1798-1801)

La campagne d'Égypte de Bonaparte eut un impact significatif sur l'histoire de l'Égypte et de la France. Elle a débuté par le débarquement de la flotte française à Alexandrie le 1er juillet 1798; elle fut suivie de la bataille des Pyramides le 21 juillet 1798.

4.1 La campagne de Bonaparte

La campagne de Bonaparte en 1798 s'inscrivait dans un contexte de rivalité entre la France et la Grande-Bretagne. Elle fut à la fois une expédition militaire et scientifique qui dura de 1798 à 1801. Elle fut menée par le général Bonaparte, avec comme objectif principal de s'emparer de l'Égypte et d'une partie de l'Orient afin de barrer la route des Indes à la Grande-Bretagne. Cette expédition fut également une occasion pour découvrir les richesses de l'Égypte et fut accompagnée de nombreux historiens, botanistes, dessinateurs et scientifiques. Tandis que Bonaparte occupait l'Égypte, il donna l'ordre à un groupe d'officiers et d'ingénieurs français d'élaborer un projet de canal reliant le delta du Nil à la mer Rouge (près du port de Suez). On dit aussi que l’expédition française de Bonaparte fut menée sous le prétexte de libérer les peuples musulmans du joug des Mamelouks. Cette défense de l’islam par Bonaparte ne pouvait évidemment pas plaire aux chrétiens sur place, notamment les coptes.

Bonaparte tenta d'établir une administration moderne, mais échoua au siège de Saint-Jean-d'Acre (1799). Devant rentrer en France républicaine pour y prendre le pouvoir, il laissa le général Kléber pour gouverner le pays. Ce dernier fut assassiné en 1800. En 1801, l'Égypte fut reconquise par une armée anglo-ottomane.

4.2 Champollion et les hiéroglyphes égyptiens

Après le départ des Français en 1801, une période de désordre s'installa dans le pays. Mais l'influence française demeura néanmoins importante, car depuis cette époque il existe des écoles françaises en Égypte. La campagne d'Égypte fut néanmoins un tournant majeur dans les relations entre la France et la Méditerranée, et elle permit de fonder l'égyptologie moderne en créant un jalon majeur dans la découverte de l'Orient.

C'est le Français Jean-François Champollion qui déchiffra les hiéroglyphes égyptiens en 1824. Pour les Égyptiens, les Français ne représentèrent pas une soumission, comme ce fut le cas avec les Britanniques. Dans les décennies suivantes, le français allait devenir la langue seconde courante de la bourgeoisie égyptienne et de tous les étrangers, qu'ils soient français, anglais, libanais, grecs, italiens, etc.

Par la suite, ce furent des ingénieurs français (Lepère, de Bellefonds et surtout Ferdinand de Lesseps) et la collaboration de Napoléon III, qui permirent la construction du fameux canal de Suez (1859-1869), sans oublier que 52 % des souscripteurs provenaient de fonds français. Ce fut l'impératrice Eugénie, l'épouse de l'empereur Napoléon III, qui inaugura le canal. 

4.3 Les écoles

L'influence française se fit sentir lors de l'arrivée des missionnaires français qui sont venus en Égypte où ils ont fondé de nombreuses écoles, des hôpitaux, des orphelinats et des hospices. Durant des décennies, ces écoles catholiques contribuèrent de façon majeure au système d'éducation égyptien. Même dans les écoles arabes ou anglaises, le français  fut aussi enseigné dans les écoles publiques comme langue seconde. L'Égypte a toujours entretenu des t généralement des liens d'amitié avec la France, ce qui peut expliquer pourquoi ce pays fait maintenant partie des Sommets de la Francophonie depuis 1983.

5 La tutelle britannique

En 1882, les Britanniques occupèrent militairement l'Égypte pour protéger leurs intérêts commerciaux et stratégiques dans la zone du canal de Suez. En 1904, la France et la Grande-Bretagne s'accordèrent sur un partage: l'Égypte restait sous tutelle britannique; le Maroc, sous celle de la France. Le protectorat britannique fut officiellement proclamé en 1914. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, certains Égyptiens revendiquèrent l'indépendance du pays. Les Britanniques renoncèrent au protectorat en 1922, reconnurent l'indépendance de l'Égypte, mais se réservèrent la Défense et les Affaires étrangères, tout en conservant une importante mainmise sur l'économie du pays.

L'influence de la Grande-Bretagne en Égypte s'est exercée de manière prédominante entre 1882 et 1956, d'abord par une occupation militaire et un protectorat, puis par une tutelle politique. Dès la fin du XIXe siècle, l'anglais avait pénétré en force dans le pays, mais également la religion anglicane. Si les musulmans restèrent musulmans, ce ne fut pas le cas pour les coptes: les chrétiens égyptiens furent divisés entre coptes orthodoxes, coptes protestants et coptes catholiques, le premier groupe étant resté de loin le plus important dans l’espace public jusqu’à aujourd’hui.

5.1 L'introduction de l'anglais

L'indépendance devint effective en 1936, mais la présence des troupes britanniques persista jusque dans les années 1960. Au cours de cette période, l'anglais prit racine en Égypte pour ne plus régresser auprès de la population.  En 1942, le roi Farouk Ier promulgua la Loi affirmant l’usage de la langue arabe dans les relations des individus et des organismes avec le gouvernement et ses intérêts afin de restreindre l'influence de l'anglais dans le pays. Les articles 1 et 2 se lisent comme suit:

Article 1er

La correspondance, les offres et autres documents soumis aux ministères, aux départements, aux conseils de direction et aux organismes municipaux ainsi que les documents qui y sont joints doivent être rédigés en arabe, et si ces documents sont rédigés dans une langue étrangère, leur traduction arabe doit y être jointe; le non-respect de cette disposition entraîne la nullité de ces documents.

La présente disposition ne s’applique pas aux personnes susmentionnées qui ne résident pas en Égypte ou aux organismes et aux établissements dont le siège social n’est pas en Égypte ou qui n’y ont pas de succursale ou de procuration.

Article 2

Tous les registres, livres et documents que les représentants du gouvernement, les conseils de direction ou les organismes municipaux ont le droit d’inspecter et d’examiner en vertu des lois, des règlements, des contrats de concession, des monopoles ou des licences doivent être rédigés en arabe.

De même, les enseignes placées par les entreprises et les magasins commerciaux ou industriels sur les façades de leurs bâtiments doivent être écrites en arabe, à la condition que cela n'empêche pas qu'elles soient écrites dans une autre langue que la langue arabe, mais qu'elles ne soient ni de taille supérieure ni plus importante que celles en arabe.

Malgré cette loi pour protéger l'arabe, l'anglais continua d'exercer sa domination parce que la loi n'a pas été appliquée, faute de moyens de contrôle.

En fait, l'indépendance de l'Égypte fut soumise à une condition majeure: le maintien de l'armée britannique dans la zone du canal de Suez. Lors de la Seconde Guerre mondiale, les Britanniques prirent le contrôle complet du territoire égyptien. Le coup d'État du 23 juillet 1952 renversa la monarchie égyptienne et la République fut proclamée. Face à l’emprise colonialiste de la Grande-Bretagne, les Coptes se sont montrés résolument nationalistes et s’engagèrent dans la lutte pour l’indépendance de l'Égypte.

5.2 Le nassérisme

Deux ans plus tard, Gamal Abdel Nasser (1918-1970) prit le pouvoir, interdit tous les partis politiques et instaura un régime inspiré du socialisme. Ses réformes touchèrent la régulation des naissances, l'amélioration des conditions sanitaires, l'industrialisation, etc., mais également l'alphabétisation et l'arabisation de l'Égypte. Le régime encouragea l'usage de l'arabe dans l'enseignement et l'administration. Les écoles étrangères furent égyptianisées et les professeurs étrangers renvoyés. En fait, l'arabisation sous Nasser était davantage un projet politique de panarabisme qu'une simple islamisation, car il chercha à unifier les nations arabophones. Bien qu'elle ait renforcé le sentiment nationaliste, cette politique eut pour effet de marginaliser les minorités, notamment les Coptes, qui subirent des pressions pour se conformer à une identité arabo-islamique plus large.

Nasser inspira par le fait même les nationalistes du monde arabe. Il devint le chef de file des Arabes et l'une des figures historiques de l'émergence du tiers monde au Proche-Orient, sinon une troisième force politique face aux deux blocs qu'étaient alors le bloc occidental et le bloc soviétique.

Puis Nasser entreprit la nationalisation du canal de Suez en 1956 (soit douze ans avant la date prévue), ce qui déclencha une attaque conjointe de la part des Britanniques, des Français et des Israéliens. Les États-Unis et l'URSS intervinrent à leur tour, ce qui força la coalition franco-britannique à se retirer du territoire égyptien et consacra l'indépendance nationale de l'Égypte, après soixante-dix ans d'occupation britannique.

6 La brève République arabe unie (1958-1961)

Voulant fédérer le monde arabe autour de lui-même et après un référendum tenu le 21 février 1958, Nasser réussit à fonder la République arabe unie en réunissant l'Égypte et la Syrie, qui furent représentées à l'ONU avec un siège unique.

6.1 Le rôle prépondérant de l'Égypte

Le 22 février, Nasser devint le président du nouvel État unifié avec Le Caire comme capitale. Le 8 mars, le Yémen du Nord vint s'ajouter à la Fédération en espérant pouvoir ainsi tenir tête aux Britanniques grâce au soutien de l'Égypte. N'obtenant pas le soutien espéré, le Yémen se retira de l'union, le 27 décembre 1961.

En même temps, le président Nasser imposa à la Syrie une bureaucratie autoritaire et un régime à parti unique, l'Union nationale, parti fondé en toute hâte pour la création de la République arabe unie. La Syrie se sentit colonisée par l'Égypte. L'union cessa d'exister lorsque la Syrie fut victime d'un coup d'État le 28 septembre 1961, tandis que la ''République arabe syrienne'' fut rétablie. Toutefois, l'Égypte continua d'être appelée officiellement le nom officiel de République arabe unie jusqu'en 1971.

6.2 La protection de l'arabe

C'est au cours du régime de la République arabe unie que le président Nasser avait fait adopter, le 8 décembre 1958, une loi sur la protection de la langue arabe: Loi n° 115 de 1958 sur la correspondance et les enseignes. Cette loi devait s'appliquer tant en Égypte qu'en Syrie. En voici l'article 1er:
 

Article 1er

Sont obligatoirement rédigés en langue arabe :

1. Les correspondances, les offres et les autres pièces et documents qui leur sont annexés et qui sont remis à l'administration et aux organismes publics. Si ces documents sont rédigés dans une langue étrangère, leur traduction en arabe doit y être jointe.

2. Les registres, les livres, les procès-verbaux et les autres documents que les représentants du gouvernement et des organismes publics ont le droit d'inspecter ou de consulter conformément aux lois, aux règlements, aux contrats de concession, aux monopoles ou aux licences.

3. Les contrats, les quittances et les correspondances échangés entre institutions, associations ou organismes, ou entre eux et des particuliers, mais des traductions en langue étrangère peuvent y être annexés.

4. Les enseignes placées par les entreprises et les locaux commerciaux ou industriels sur les façades de leurs bâtiments, à la condition que cela n'empêche pas que ces enseignes soient rédigées dans une autre langue que l'arabe, à la condition que celle-ci soit de taille plus grande et plus importante que l'autre.

La loi obligeait l'emploi de la langue arabe non seulement dans les registres officiels du gouvernement, mais aussi dans les enseignes placées par les entreprises et les magasins commerciaux ou industriels sur les façades de leurs magasins, à la condition que cela n'empêche pas que ces enseignes soient rédigées dans une autre langue étrangère que l'arabe, à la condition que celle-ci soit de taille plus grande et plus importante que dans l'autre langue.

7 L'Égypte moderne

Le président Nasser resta la figure marquante du tiers monde et du monde arabe jusqu'à sa mort en 1970. Mais la guerre des Six Jours en 1967 porta un dur coup au régime de Nasser et laissa un pays humilié par la défaire aux mains d'Israël. Pour beaucoup d'Arabes, Nasser fut un chef qui réforma son pays et rétablit la fierté arabe; pour d'autres, la politique de militarisme de Nasser mena l'Égypte à de graves défaites et d'importantes pertes, plutôt qu'à la paix et à la prospérité. L'arabisme déclina néanmoins après la défaite palestinienne du président Nasser en 1967 et sombra avec la guerre du Golfe en 1991. Il sera peu à peu supplanté par l'islamisme politique iranien ou égyptien, soudanais ou algérien.

7.1 Le nationalisme égyptien

Anouar el-Sadate (1918-1981), compagnon d'armes de Nasser, prit la direction du pays le 28 septembre 1970 et s'engagea dans des voies politiques opposées à celles de son prédécesseur. Il fit la paix avec Israël, ce qui valut à l'Égypte d'être exclue de la Ligue arabe. La signature des accords de Camp David de 1978 avec le premier ministre israélien Menahem Begin rendit l'Égypte extrêmement impopulaire dans le monde arabe et musulman. L'Égypte était à ce moment-là la plus puissante des nations arabes, presque une icône du nationalisme arabe. Et de nombreux espoirs reposaient dans la capacité de Sadate d'obtenir des concessions de la part d'Israël pour les réfugiés palestiniens. Après avoir fait adopter en 1976 la loi n° 102 modifiant la loi n° 115 de 1958 de sur la langue arabe (Loi concernant la modification de certaines dispositions de la loi n° 115 de 1958 obligeant l'emploi de la langue arabe
dans la correspondance et l'affichage
), Sadate mit un  frein à l'arabisation et prôna aussi l'ouverture économique et fit appel aux investissements étrangers. Bref, la loi de 1976 ne fut à peu près jamais appliquée dans son intégralité.

Au cours d'une parade militaire, le président Sadate fut assassiné en 1981 par des membres de l'organisation islamiste radicale Al-Jihad au cri de «mort au pharaon»; ceux-ci s'opposaient notamment à la négociation entamée par Sadate avec Israël. Aucun dirigeant arabe et musulman n'assista aux obsèques.

7.2 La Francophonie

Depuis 1983, l'Égypte est membre de l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF); elle abrite une francophonie dynamique d'environ 3,2 millions de personnes, soit près de 3 % de sa population. Le français y est perçu comme une langue de savoir et de prestige, avec un écosystème structuré autour de l'éducation et de l'Université Senghor d'Alexandrie. L'Égypte est aussi membre de l'Assemblée parlementaire de la Francophonie (APF) et de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF). Rappelons que le français est la deuxième langue étrangère la plus parlée après l'anglais; prisée dans le milieu intellectuel et diplomatique, elle s'illustre par un enseignement bilingue dense et un rôle historique fort, ayant fourni le premier secrétaire général de l'OIF, Boutros Boutros-Ghali.

7.3 Le régime de Moubarak (1981-2011)

Le successeur d'Anouar el-Sadate, le vice-président Moubarak, réaffirma l'adhésion aux accords de Camp David au sujet d'Israël tout en relançant les relations avec l'URSS. Sur d'autres plans, le régime du président Moubarak fut assez autoritaire à l'égard des comportements «déviants».  Accusé de faire des concessions aux islamistes, le gouvernement égyptien rendit la partie difficile aux homosexuels, aux féministes, aux intellectuels, ainsi qu'aux minorités linguistiques et religieuses, qui subissaient une certaine répression et des vexations de la part d'un régime qui se comporterait à leur égard comme des talibans. Par exemple, la défense des minorités coptes, la déclaration d'athéisme ou la demande de normalisation des relations politiques avec Israël coûtaient, dans le meilleur des cas, l'exil; dans le pire des cas, la mort. 

- L'autoritarisme

La chute de popularité de Moubarak s'accéléra avec la mise en lumière de la corruption, dont les membres de sa famille. Le chômage, le manque de logements, l'augmentation des prix des biens de première nécessité et le manque de liberté d'expression parurent être les causes importantes des manifestations de janvier 2011. La population voulait la fin du régime autoritaire de Moubarak. Ce mouvement populaire s'inspirait du mouvement tunisien qui a abouti à la chute du régime du président Ben Ali. Pourquoi le président Moubarak était-il, lui aussi, si détesté?

Le dictateur était au pouvoir depuis trente ans, ce qui signifiait trente ans à vivre selon la loi d'urgence, trente ans qu'ils se faisaient arrêter sans raison, trente ans qu'ils avaient peur de parler. La justice n'existait guère dans le pays, et il n'y avait ni de bonnes écoles. Et Moubarak avait signé la paix avec Israël! L'Égypte n'est pas la Tunisie, c'est un pays de plus de 80 millions d'habitants, le plus populeux des pays arabes. C'est aussi un pays phare, qui possède un rayonnement culturel sur toute la région, avec son cinéma, sa télévision, ses universités. L'Égypte est située au cœur de la région la plus explosive de la planète. Elle a comme voisin Israël et la Palestine, le Liban et la Syrie. Même si son pays risquait de basculer dans le chaos, Moubarak s'est entêté longtemps, mais, le 11 février 2011, il a fini par céder et a quitté ses fonctions pour remettre le pouvoir à l'armée. Aussitôt, les centaines de milliers de manifestants réunis à la place Tahrir au Caire ont explosé de joie. Pourtant, la fête devait être courte devant les défis qui attendaient les Égyptiens.

- La montée des islamistes

Si le passé est garant de l'avenir, il est à parier que la démocratie n'est pas nécessairement pour demain en Égypte. Il est possible que la situation politique risque d'aboutir vers un régime encore plus fermé, car les conditions d'une démocratie ne sont guère réunies. Il faudrait notamment une réelle volonté politique de changement, l'abandon des acquis des riches au profit des pauvres et le développement d'une classe moyenne qui saurait mener à bien le pays vers une économie moderne.

L'ex-président Moubarak transmit les rênes du pouvoir aux militaires, notamment au général Omar Souleimane, 74 ans, celui qui avait géré la dictature, la censure et les chambres de torture. Or, ce général, responsable en partie des malheurs de l'Égypte, n'a jamais fait mystère de son mépris pour la démocratie. Dans une entrevue accordée à un média américain, il a même déclaré que l'Égypte n'était pas prête pour un système de gouvernement démocratique. C'est toujours le même discours: les peuples dominés ne sont jamais prêts à se gouverner eux-mêmes!

Dans ces conditions, les militaires pourraient perdurer encore longtemps, en récupérant la révolte et en procédant à des aménagements de façade afin de se donner une légitimité et de conserver le pouvoir. Si l'armée a laissé tomber le dictateur, elle n'a pas laissé tomber la dictature. Depuis la chute de Moubarak, l'armée a continué à arrêter, à torturer et à traduire devant des tribunaux militaires des citoyens dont le seul crime était de l'avoir critiquée. Le Conseil suprême des forces armées a maintenu la loi d'urgence imposée par l'ancien président Moubarak, qui donnait des pouvoirs excessifs aux autorités en place. Les militaires sont demeurés les grands bénéficiaires de l'ancien régime, ils constituent un État dans l'État en contrôlant 40 % de l'économie du pays. 

- L'obscurantisme politique

Par la suite, les Frères musulmans, le groupe d'opposition le mieux organisé, tombèrent dans l'euphorie. Leur programme était clair: les femmes ne doivent pas avoir le droit de diriger le pays, les chrétiens ne doivent pas être ministres, les minorités ne doivent pas bénéficier de droits particuliers; et les Frères musulmans (40 % des voix) voulaient un État islamique avec l'imposition de la Charia. Quant aux salafistes, le second groupe islamiste du pays (25 % des voix), ils ne croyaient guère à une «démocratie à l'occidentale». Ils croyaient encore que la «loi de Dieu» doit primer sur tout le reste.

Les militaires et les Frères musulmans conclurent un pacte. Aux militaires reviendraient la direction de l'économie et le maintien de ses privilèges; aux islamistes, la direction des mœurs. Le résultat pouvait être le suivant: un code moral strictement intégriste conjugué à un gouvernement dictatorial. Les Frères musulmans comprirent très bien que les gens pauvres et peu instruits n'ont que la religion comme refuge.

Or, la liberté d'expression et les droits de la personne ne constituent jamais la priorité des pauvres; ils veulent du pain avant tout. Et ce groupe de la société formait la majorité de la population en Égypte. Cette majorité croyait au Coran et à son prophète, et elle n'hésitait pas à désirer un autre «guide suprême». L'obscurantisme s'est aussitôt installé dans l'Égypte de l'après-Moubarak.

L'arrivée des Frères musulmans au pouvoir n'augurait rien de bon pour la minorité copte. Depuis la chute de la dictature de Moubarak, les Coptes furent régulièrement victimes d'agressions et d'attaques, un aboutissement d’une longue série de persécutions et d’agressions christianophobes, souvent commises en toute impunité ou parfois même avec la complicité passive de l'armée et de la police, dont les membres étaient composés exclusivement de musulmans cherchant à protéger leurs coreligionnaires. Les nouvelles autorités fermèrent systématiquement les yeux devant les exactions commises par des fanatiques musulmans. Dans toute l'histoire de l'Égypte, la violence interreligieuse ne fut jamais aussi forte et aussi menaçante pour les chrétiens. Il ne fait donc plus aucun doute que la montée de l'islamisme radical devrait accroître les départs des Coptes de l'Égypte. 

- Le mandat provisoire de Mohamed Morsi (2012)

Quoi qu'il en soit, les mois qui suivirent ne pouvaient être que tumultueux. En effet, il y eut des élections parlementaires, une élection présidentielle et une tentative de réforme constitutionnelle qui finit par aboutir à une impasse. Le 24 juin 2012, Mohamed Morsi, issu d'une formation politique des Frères musulmans, fut élu président de la République arabe d'Égypte avec 51,7 % des voix face à son adversaire Ahmed Chafik.

Après avoir tenté de cohabiter avec les militaires, Morsi destitua le chef de l'armée et s'attribua davantage de pouvoirs législatifs. En novembre 2012, le président Morsi promulgua une déclaration constitutionnelle qui lui conférait la possibilité de légiférer par décret et d'annuler des décisions judiciaires déjà en cours. Des manifestations eurent lieu dans tout le pays parce que le président, comparé à Hosni Moubarak, détenait le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif, ainsi que le pouvoir judiciaire.

Afin de prendre de court les contestations, il annonça qu'il soumettait le projet de Constitution à un référendum.  La nouvelle Constitution de 2012, tout comme la précédente, prévoyait que «les principes de la Charia» étaient «la principale source de la législation». On y préciserait aussi que ces principes doivent être interprétés selon la doctrine sunnite.

Les musulmans, les chrétiens et les juifs étaient les seules dénominations religieuses explicitement citées; le sort des autres minorités religieuses, notamment les coptes, inquiétait des organisations comme Amnistie internationale. Malgré quelques compromis qui ont empêché le pire, la nouvelle Constitution devait ouvrir la voie à une islamisation progressive de l’Égypte, sous la férule des Frères musulmans. 

La présidence de Morsi s'est révélée désastreuse dans la mesure où l'économie s'est effondrée, alors que le président a fait la gaffe de s'approprier les pleins pouvoirs en promettant que ce n'était que temporaire, le temps que la Constitution soit mise en place à la suite d'un référendum prévu à la mi-décembre de 2012. Bref, Morsi accumula erreur sur erreur et s'aliéna une partie de la classe politique et des élites libérales, mais il avait été élu démocratiquement. Il aurait pu être destitué démocratiquement.

Toutefois, ce ne sont pas toujours les urnes qui décident en Égypte, mais la foule et l'armée. Or, une société qui est incapable de changer de gouvernement autrement qu'en ayant recours aux militaires et aux chars n'est pas ce qu'on peut qualifier de plus démocratique. De fait, contesté par une partie de la population, Mohamed Morsi fut renversé par l'armée le 3 juillet 2013, à la suite d'un vaste mouvement de protestation.

Morsi aura tenu à peine plus d'un an à la tête de l'Égypte. Le lendemain, Mohamed Morsi était détenu par l'armée, alors que des mandats d'arrêt étaient lancés à l'encontre des dirigeants des Frères musulmans. Cette intervention militaire, qualifiée de coup d’État par les partisans de Morsi, marqua la fin brutale de la première expérience démocratique de l’Égypte moderne. Pour ses détracteurs, sa présidence représentait les risques d’une dérive autoritaire sous couvert de légitimité électorale.

8 L'Égypte actuelle

Une nouvelle constitution a été adoptée le 15 janvier 2014 après un référendum (98,1 % de OUI); elle succédait à la Constitution de 2012, elle-même suspendue par l'armée égyptienne après la destitution du président Morsi, puis abrogée après avoir été remplacée par celle de 2014.

Le 8 juin 2014, l'Égypte eut un nouveau président en la personne du maréchal Abdel Fattah al-Sissi. Il fut élu avec plus de 96 % des suffrages dans un contexte d'abstention supérieure à 50 % et de fraudes massives. Après avoir éliminé toute opposition de la scène politique, al-Sissi décida de gouverner le pays de façon autoritaire à un point tel que les spécialistes n’hésitèrent plus à décrire l’Égypte comme une dictature, encore une fois ! Le maréchal-président partit en croisade contre les Frères musulmans, dont les partisans écopèrent de condamnations à mort et de peines d’emprisonnement au terme de procès bâclés. Plus de 2500 morts et 15 000 arrestations. Les journalistes et les manifestants furent aussi sévèrement réprimés. L’organisation Human Rights Watch estimait que l’Égypte vivait sa pire crise des droits de l’Homme depuis les années 1960. La politique de répression du futé maréchal eut pour effet premier de radicaliser les islamistes qu'il combattait.

8.1 « Un bon dictateur »

De son côté, Washington fit part de son impatience de travailler avec le nouvel homme fort de l'Égypte pour faire avancer le partenariat stratégique et les nombreux intérêts communs aux deux pays. Abdel Fattah al-Sissi fut classé comme un «bon dictateur» par l'Occident, trop heureux qu'il se soit débarrassé d'un gouvernement islamiste. Depuis 1952, l'Égypte a été gouvernée par trois haut-gradés de l'armée : Gamal Abdel Nasser (1956-1970), Anouar el-Sadate (1970-1981) et Hosni Moubarak (1981-2011). Chacun d'eux a commencé avec fanfares et trompettes, a gouverné les mains tachées de sang et a mal fini. Quelques années après la «révolution», l’Égypte pourrait être de retour à la case départ. En Égypte, chaque fois qu’un parti islamiste est élu de façon démocratique, il est renversé au nom de la laïcité.

Il n'y eut plus de transition vers la démocratie en Égypte. Depuis le coup d’État du 3 juillet 2013, le régime militaire s’est consolidé. Plus de 10 000 opposants politiques furent mis en prison et la torture est devenue une pratique courante et normale. Des centaines de personnes sont régulièrement condamnées à mort. L'ancien président Hosni Moubarak a été acquitté. Finalement, le régime actuel est encore plus répressif que celui de Moubarak, car c'est un régime plus jeune, plus musclé et plus déterminé que le précédent qui s’était ramolli au cours des longues années au pouvoir. La dissidence d’avec le régime est plus réprimée que jamais. Retour à la case départ.

8.2 La politique d'arabisation

En matière de langue, le président Abdel-Fattah El-Sissi lança en décembre 2020 une campagne appelée «Parlez l’arabe» ("Itkalem Arabi") afin de susciter l'adhésion des Égyptiens vivant à l’étranger à leur patrie et à la langue arabe. Cette campagne offrait un guide pédagogique aux parents et a fait connaître aux enfants égyptiens à l’étranger le patrimoine de leur pays d'origine, ainsi que les fêtes nationales, les coutumes, etc., dans le but de préserver leur identité nationale. De plus, le ministère de l'Immigration et des Affaires égyptiennes a créé une application mobile de «Parlez l’arabe», qui a connu un certain succès chez un grand nombre de familles égyptiennes vivant à l’étranger, le tout sans législation particulière.

Cependant, depuis 1908, l'Égypte a reçu au moins une douzaine de projets de loi visant à protéger l'arabe. Elle a promulgué dix lois concernant la langue arabe, et pourtant, celle-ci n'a pas échappé à la concurrence étrangère et à'effondrement de la société.

En 2021, des parlementaires tentèrent, une fois de plus, de faire adopter un projet de loi sur la protection de la langue arabe. Des controverses suivirent, car le projet de loi imposerait l'arabe du Coran dans les médias qui privilégient l'arabe égyptien standard afin de se faire comprendre par la population. L’un des articles du projet de loi est l’article 16, qui impose des sanctions en cas de non-respect de la langue arabe classique par les médias audiovisuels officiels, car cet article était limité aux médias officiels et n’incluait pas les médias privés.
 

Article 16

Quiconque enfreint les dispositions de la présente loi, des directives et des règlements émis conformément à celle-ci sera passible d'une amende d'au moins 1000 livres et d'au plus 10 000 livres.

De plus, l’adhésion à l’arabe standard moderne dans toutes les émissions est une exigence qui est qualifiée d'«impossible», car les émissions peuvent être classées en catégories: il existe des émissions d’information, y compris des bulletins d’information, et ceux-ci peuvent être respectés en arabe standard, ainsi que des émissions culturelles, en gardant à l’esprit qu’il existe des poèmes en langue familière qui sont autorisés à être diffusés dans ces émissions. Évidemment, ce projet de loi voulait surtout donner un pouvoir législatif afin de réduire l'influence de l'anglais dans la vie des Égyptiens, mais certains opposants remirent aussi en question l'usage de l'arabe moderne dans les médias, car l'arabe égyptien, compris même en dehors du pays, recueillait beaucoup d'adhésion en Égypte. Quoi qu'il en soit, le projet de loi sur la promotion de la langue arabe — comprendre l'arabe standard moderne — n'avait pas encore été promulgué en 2025-2026 et stagnait dans les tiroirs de la Chambre des représentants, sans aucune explication.

Dernière mise à jour: 19 mai 2026

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