La nouvelle graphie se voulait purement phonétique, ce qui signifie qu'une lettre doit toujours correspondre à un son. Il n'y aurait pas, comme en français ou en anglais, de groupement de lettres, de consonnes ou de voyelles, chacune des lettres devant représenter un seul son. Il en résulte que la différence entre l’écrit et l’oral est minime en turc, puisque la langue écrite reflète la langue parlée. Au final, par comparaison avec des langues comme le français ou l'anglais, l'alphabet turco-latin est reconnu comme l’un des plus parfaits parmi les systèmes d’écriture actuels.
5.4 Mustafa comme instituteur en chef
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La loi entrait immédiatement en vigueur dans toutes les écoles; elle prévoyait une conversion de l'alphabet en quatre temps, étalée sur une période de dix-neuf mois. Le 1er décembre 1928, les journaux, les revues, les affiches, les enseignes, les cinémas, etc., devaient utiliser le nouvel alphabet. Á partir du 1er janvier 1929, il devenait interdit d'utiliser l'ancien alphabet dans les publications et la correspondance officielles. Devaient suivre non seulement la correspondance dans toute l'administration publique, mais aussi dans les banques, les sociétés commerciales, les livres, etc. Enfin, au 1er juin 1929, il ne restait plus que les actes de l'état civil, les documents du cadastre et... autre babiole.
En quelques jours, les inscriptions arabes disparurent des rues, alors que les journaux emboîtèrent le pas presque aussitôt. En deux mois, la Turquie avait fait peau neuve et l'écriture arabe appartenait déjà au passé.
Pendant ce temps, avec une craie et un tableau portatif, Mustafa Kemal, promu Başmuallim, c'est-à-dire «instituteur en chef», parcourait le pays, même dans les villages les plus reculés,en donnant lui-même des leçons d'écriture de l'alphabet latin moderne dans les écoles, les places publiques, etc. Cette campagne menée rondement connut un immense succès et accentua la notoriété de Mustafa Kemal.
L'ancien alphabet disparut d'autant plus vite que l'enseignement de l'arabe et du persan dans les écoles fut tout simplement interdit. En effet, la Loi sur l'adoption et l'implantation de l'alphabet turc du 1er novembre 1928, qui prohibait l’usage public des caractères arabes, réduisit au silence les défenseurs de l’alphabet arabe. Voici quelques extraits de cette loi du 1er novembre 1928: |
| Article 1er
Les lettres (lettres turques) prises de l'alphabet latin, désignées dans leurs formes ci-jointes au lieu des lettres arabes pour écrire le turc sont adoptées avec leur titre et règles.
Article 2
Tous les établissements, toutes les sociétés, les institutions sociales et privées sont tenus d'adopter et d'appliquer à l'écrit les lettres turques lors de la date de la promulgation.
Article 3
La date d'application pour les lettres turques au sein du gouvernement ne doit pas dépasser le 1er février 1929. Il est autorisé dans les correspondances, la presse d'enquête, les registres, les jugements, les formulaires et le livres, sous réserve du début du mois de juin 1929.
Les documents du cadastre, les actes de propriété, les cartes d'identité, les actes de mariage, les cartes d'identité militaires et les documents commerciaux doivent être rédigés en lettres turques au début du mois de juin 1929. |
On peut consulter l'alphabet turc, tel qu'il se présente aujourd'hui, en cliquant ICI
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En 1929, après l'adoption de l'alphabet latin, la suppression de l'enseignement des langues et littératures arabes et persanes devait couper le dernier lien avec le passé, et ce, d'autant plus qu'une réforme similaire en Azerbaïdjan montrait l'exemple.
La photo ci-contre, prise à Istanbul en décembre 1928, montre un commerce de fournitures scolaires exposant le nouvel alphabet. Le nom du magasin, Mekhtebliler Pazari, est bien transcrit en alphabet latin, mais le propriétaire n'a pas encore eu le temps d’enlever l’ancienne enseigne au haut de son commerce, celui-ci étant encore en alphabet arabo-persan.
Il faut se rendre compte qu'il s'agit là d'une prouesse inimaginable dans l'Histoire. La Turquie a bel et bien remplacé une écriture en usage depuis plus de 1000 ans par une autre en quelques mois seulement. Il faut dire que la méthode forte de Mustafa Kemal avait fait ses preuves.
Par la suite, d'autres peuples turcs emboîtèrent le pas à la Turquie. En Azerbaïdjan, un comité central fut même formé en 1926 à Bakou afin d'unifier les différents alphabets à base de latin utilisés par les autres turcophones. Un nouvel «alphabet unifié» fut proposé et accepté par les Azéris (Azerbaïdjan), les Ouzbeks (Ouzbékistan) et les Turkmènes (Turkménistan) au cours de la décennie de 1930. |
5.5 La clé de la civilisation universelle
Mustafa Kemal, pour qui la réforme linguistique était devenue une affaire personnelle, avait déclaré la guerre à ceux qui s'opposeraient à son projet:
| Tous ceux qui tenteront de se mettre en travers de mon chemin seront impitoyablement écrasés. Mes compagnons et moi, nous sacrifierons, s'il le faut, notre vie pour le triomphe de notre cause. |
Afin de colmater les effets trop coercitifs de la réforme, le nouvel alphabet fut présenté comme la clé de la «civilisation universelle» et l’instrument même du «savoir pur», ce qui allait permettre d'ouvrir la voie à un «monde de lumière» (nûr âlemi). Suite logique des mesures prises, il devint obligatoire de lire le Coran en turc et non plus en arabe classique, ce qui équivalait sans doute pour un musulman orthodoxe à une véritable hérésie.
Entre le 8 et le 25 octobre 1928, tous les fonctionnaires du pays durent subir un examen dont la réussite était conditionnelle à la poursuite de leur carrière. De cette façon, la réforme de l’alphabet permettait au gouvernement une purge administrative contre les employés dont le comportement était non conforme aux «intérêts de la nation». La nouvelle écriture allait favoriser la fidélisation des employés de l’État aux normes en vigueur, aux pratiques disciplinaires et surtout à Mustafa Kemal.
5.6 Les « Écoles de la nation »
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Mustafa Kemal créa des «Écoles de la nation» (en turc: "Ulus Okullar") destinées à l'alphabétisation des adultes sous la gouverne du ministère de l’Instruction publique. Ces écoles apparurent dès la fin de 1928, bien que leur inauguration officielle ait eu lieu le 1er janvier 1929. Elles furent installées dans les édifices administratifs, les écoles primaires, les usines, les hôpitaux, les mosquées, les cafés et les salles communales. |
Un règlement daté du 11 novembre 1929 précisait que tous les citoyens âgés de 16 à 30 ans, qui ne connaissaient pas le nouvel alphabet, étaient tenus de s’inscrire dans les «Écoles de la nation». Des instituteurs ambulants, équipés d’un tableau noir portatif, de craie, de papier et de crayons noirs, circulèrent d'un village à l'autre pour donner des cours sur le nouvel alphabet dans les «écoles» improvisées.
En 1930, un nouveau règlement sur les «Écoles de la nation» (voir Birol CAYMAZ Emmanuel SZUREK) énonçait que, à partir du mois de mai 1931, les citoyens qui ne savaient ni lire ni écrire avec le nouvel alphabet ne pourraient plus siéger aux conseils des villages et des villes. Officiellement, l’objectif consistait à faire acquérir aux Turcs les connaissances minimales que tout citoyen devait posséder en matière de ses droits, mais surtout de ses devoirs nationaux.
Entre 1928 et 1935, plus de deux millions et demi d’adultes furent alphabétisés dans les «Écoles de la nation». Toutefois, ce ne sont pas tous les adultes qui réussirent aux examens, seulement la moitié ayant pu satisfaire aux exigences demandées. En 1930, le directeur général de l'enseignement primaire, Ragıp Nurettin, faisait le constat suivant à l'occasion d'une conférence des inspecteurs de l'Instruction publique tenue à Ankara:
| Le peuple, à peine a-t-il su lire un extrait, se dispense d’assiduité. Ou alors il quitte l’école au bout d’un certain temps. La vraie raison en est, hélas, que les autorités administratives ne font pas leur travail comme elles le devraient et que les sanctions financières ne sont pas exécutées comme il le faudrait. (voir Birol CAYMAZ Emmanuel SZUREK) |
C'est que les préfets étaient les véritables responsables de l'alphabétisation des masses, non pas les instituteurs ni les inspecteurs du ministère de l'Instruction publique. Or, les préfets furent vite débordés et ne suffirent plus à la tâche. Entre 1928 et 1935, les «Écoles de la nation» connurent un rapide déclin; elles finirent par disparaître à la fin des années 1930 en étant parvenues à alphabétiser plus de 20 % de la population. Il faut comprendre que, à la veille de l’adoption de l'alphabet latin (1928), la Turquie comptait 13,6 millions d’habitants, dont 1,5 million étaient déjà alphabétisés, ce qui représentait 10,6 % de la population du pays. À la mort d’Atatürk (1938), quelque 80 % de la population demeurait encore analphabète, soit 17 millions de personnes. En particulier, neuf femmes sur dix ne pouvaient ni lire ni écrire. Dans les années ultérieures, ce taux d'analphabétisme allait baisser à 30 % en 1980 et à 19 % en 1995.
5.7 La prononciation istanbuliote
Dans les faits, ce changement radical de l'alphabet n'eut pas le même impact pour tous les Turcs. D'abord, les lettrés constituaient une minorité, presque une exception. Par ailleurs, les nombreuses minorités non musulmanes du pays étaient habituées à pratiquer depuis toujours plusieurs alphabets (latin, grec, cyrillique, arabe), de même que beaucoup d'intellectuels et de grands commerçants. Bref, le faible niveau de connaissances de l'écriture chez la grande majorité des Turcs a favorisé le changement de l'alphabet.
Enfin, l'alphabet adopté a eu pour effet de privilégier la prononciation istanbuliote (celle d'Istanbul) aux dépens des prononciations locales des mots ottomans. Les modifications de l'orthographe permirent au gouvernement de Mustafa Kemal d'imposer dans tout le pays les nouvelles normes phonétiques d’une langue dont la graphie arabe favorisait des prononciations variables. C'est ainsi que la romanisation de l'alphabet devint un puissant instrument pour construire la nouvelle nation turque.
Dès lors, le nouvel alphabet était devenu beaucoup plus qu'un changement de lettres, c'était aussi une profonde réforme sociale destinée à assurer une domination culturelle de la part d'une petite élite installée au pouvoir. C’était aussi la liquidation de l'Empire ottoman et de la domination du Coran; c'était également un moyen de faire pénétrer l'administration du nouveau régime républicain dans toutes les zones rurales, de sorte que les notables des régions les plus reculées durent apprendre à se conformer à la nouvelle bureaucratie kémaliste.
5.8 L'épuration du vocabulaire
La révolution linguistique (Dil Devrimi) devait être complétée par une réforme du vocabulaire. Après la réforme de l'alphabet, c'était le tour du lexique et de son histoire. Parallèlement, Mustafa Kemal allait procéder à une grande épuration des tournures arabo-persanes et surtout du lexique envahi par les mots arabes et persans. Pour lui et ses réformateurs linguistiques, les mots autres que turcs furent considérés comme des «vestiges d'un passé révolu».
Dans cet esprit, Mustafa Kemal fonda, le 15 avril 1932, la Société historique turque ("Türk Tarihi Tetkik Cemiyeti"), devenue plus tard la "Türk Tarih Kurumu", dont le mission fut de retrouver les racines de l'histoire turque. Le 12 juillet de la même année, Kemal Atatürk fonda la Société pour l'étude de la langue turque ("Türk Dili Tetkik Cemiyeti"), qui deviendra la "Türk Dil Kurumu", avec une mission similaire. L'objectif de la nouvelle société était de «dégager la beauté et la richesse propres de la langue turque, et de l'élever parmi les langues mondiales, à un niveau digne de sa valeur» (Nicolas Vatin). Six équipes de travail furent constituées : (1) linguistique et philologie; (2) étymologie; (3) grammaire et syntaxe; (4) vocabulaire et terminologie; (5) recherche des mots; (6) publications.
- Les mots turcs
La Société pour l'étude de la langue turque (Türk Dil Kurumu) surveilla étroitement le travail des lexicographes. La «révolution linguistique» devait comprendre l'élaboration d'un dictionnaire avec des mots turcs ou entièrement turquisés. Il s'agissait de remplacer le vocabulaire arabo-persan par un vocabulaire d'origine turque, d'une part (prioritairement), d'intégrer des mots provenant des langues occidentales, d'autre part. Le processus s'étira sur plusieurs années, soit de 1928 à 1935. Toute la Turquie se mit au travail. Un décret adopté en novembre 1932 ordonna aux fonctionnaires de faire la collecte des mots de la langue parlée non recensés par les dictionnaires. Des comités locaux eurent la tâche de prévoir des «cellules» à installer dans chaque école. Les instituteurs et les professeurs devinrent des «collecteurs» et durent remplir des fiches indiquant la signification, les synonymes, les antonymes et les «utilisateurs des mots». La réforme mise en place reposait sur les trois principes majeurs suivants :
1) La langue turque était suffisamment riche pour exprimer tous les messages;
2) La langue devait être expurgée de tous les mots étrangers;
3) Tout matériel turcique («turkic»), y compris les langues mortes, les dialectes et les suffixes improductifs, était considéré recevable comme source de nouveaux mots.
Les membres de la Société pour l'étude de la langue turque se mirent à collecter des mots aux sources dialectales et dans les œuvres littéraires anciennes; la Société fit publier dans les journaux à partir de 1935 des listes de mots de substitution pour les emprunts étrangers.
L'année précédente, le Parlement avait adopté une loi obligeant les citoyens à prendre un nom d'origine turque: c'est alors que Mustafa Kemal, afin de donner l'exemple, prit le patronyme d'Atatürk, le «Père des Turcs». Le mot ottoman fut banni du vocabulaire officiel et il fut remplacé par le mot turc jusqu'alors péjoré et synonyme de «paysan».
Pour ce qui est du recours aux mots turcs, il fallut considérer le «fonds lexical des langues appartenant à la famille altaïque»: le turkmène, l'ouzbek, l'ouïgour, l'azéri, le kazakh, le kirghiz, le tatar, etc. Le résultat de cet énorme travail lexicologique fut publié en 1934 dans un recueil des formes lexicales d'origine arabe ou persane avec leur équivalent turc, suivi d'une liste alphabétique de ces mots turcs. Le turcologue Louis Bazin résume ainsi ces modifications:
1) Suppression de mots anciens arabo-persans sortis de l'usage; p. ex., le mot persan sehir («ville») remplacé par le mot azerbaïdjanais känd («village») utilisé sous la forme kent).
2) Création de néologismes par dérivation de mots turcs; p. ex., pour remplacer le mot arabe tahkîk («enquête»), on construisit sorusturma sur la racine sor- («questionner») dont dérivèrent successivement sorus- («s'entre-questionner») et sorustur («enquêter»).
3) Création de néologismes par composition; p. ex., le mot réfrigérateur a été formé de buzdolabi d'après buz («glace») et dolap («armoire»).
4) Emprunts aux langues occidentales. Beaucoup de mots ont été empruntés à l’allemand (qui a inspiré l’alphabet turc), au français (plusieurs centaines), à l’italien et à l’anglais. En voici quelques exemples: frisör (coiffeur), restoran, omlet, garson, apartιman, lavabo, factura, pantolon, telefon, televizyon, tirbuşon (tire-bouchon), sendika (syndicat), gişe (guichet), bilet (billet), traktör, otel (hôtel), endüstri, makine (machine), baraj (barrage), büro, polis (police), doktor, üniversite, radar, etc.
Afin de familiariser le public, Atatürk fit ses discours en "öztürkçe", c'est-à-dire selon un emploi du turc faisant une large part aux néologismes fondés sur des racines turques plutôt qu'arabo-persanes.
- Les mots étrangers
Bien que les «puristes» et les «fanatiques» aient favorisé la suppression complète de tous les mots non turcs, beaucoup de fonctionnaires ont compris que certaines des modifications suggérées tournaient au ridicule. Au début, cette réforme avait suscité un véritable enthousiasme, mais l'engouement fut de courte durée, car les difficultés apparurent rapidement. Les mots nouveaux n'étaient souvent adoptés que partiellement, leur sens paraissant souvent mal défini. Il en résulta une sorte de langue artificielle, intelligible seulement pour un petit cercle d'initiés. Les puristes se rendirent compte que la décision de remplacer les mots courants d'origine étrangère par des néologismes se révélait très peu fonctionnelle. Finalement, ils entreprirent de doter ces mots «irremplaçables» par des étymologies inventées, qui prouvaient leurs origines turques et justifiaient leur conservation. Mustafa Kemal avait lui-même prononcé de nombreux discours inintelligibles en «langue nouvelle» (en "öztürkçe") en 1934, mais en 1935 il se résolut à revenir à un usage plus traditionnel.
Afet Inan (1908-1985), l'une des filles adoptives de Mustafa Kemal Atatürk, avait été l'instigatrice de cette nouvelle historiographie. Si un équivalent approprié ne pouvait être trouvé en turc, le mot étranger pourrait être conservé sans violer «la pureté» de la langue turque. C'est ainsi que s'est constitué ce qu'on a alors appelé l'öztürkçe, c'est-à-dire le «turc purifié».
Puis les dénominations étrangères furent remplacées par des appellations turques. Par exemple, Andrinople devint Edirne; Alexandrette, Iskanderun; Trébizonde, Trabzon; etc. Il fut aussi décrété que tous les Turcs devaient adopter un nom de famille d'origine turque. C'est ainsi qu'en 1934 la Grande Assemblée attribua à Mustafa Kemal le nom d'Atatürk (le «père des Turcs»). Plus tard, en 1934, Atatürk supprima tous les titres tels que pacha, dey, effendi ou agha par bey («monsieur») et bayan («madame»). Cette-années-là, Atatürk fit adopter la Loi sur les colonies qui créait à l'article 2 trois zones de peuplement:
| Zones numéro 1 : Ce sont des endroits où l’on souhaite réunir la population de culture turque.
Zones numéro 2 : Ce sont les lieux réservés au transfert et à l'installation de la population souhaitée pour représenter la culture turque.
Zones numéro 3 : Il s'agit de lieux dont l'évacuation est demandée et où l'établissement et le séjour sont interdits pour des raisons de localisation, de santé, d'économie, de culture, de politique, de service militaire et de police. |
Seuls les immigrants et les réfugiés «de race turque» étaient autorisés à s'installer dans les zones 1 et 2: étaient exclus ceux qui ne sont pas associée à la culture turque, les anarchistes, les espions, les gitans nomades, ceux qui ont été expulsés de leur pays et les personnes atteintes de maladies infectieuses (art. 4). C'est l'article 11 de la la Loi sur les colonies qui semble le plus explicite pour la langue turque:
| Article 11
A) Il est illégal de recréer des villages, des quartiers, des groupes d'ouvriers et d'artistes parmi des personnes dont la langue maternelle n'est pas le turc, ou de confiner un village, un quartier, un travail ou un art à leurs propres compatriotes.
B) Le ministère de l'Intérieur est tenu de prendre les mesures nécessaires, par décision du Conseil exécutif, pour des raisons civiles, militaires, politiques, sociales et disciplinaires, à l'égard de ceux qui ne sont pas identifiés à la culture turque ou de ceux qui sont associés à la culture turque, mais parlent une autre langue que le turc. Le transfert vers d’autres lieux et la privation de la citoyenneté, à la condition qu’il ne s’agisse pas d’une mesure globale, sont également inclus dans ces mesures. |
Atatürk voulait créer ainsi une Turquie linguistiquement homogène.
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De plus, il encouragea les arts, ce qui se traduisit par une multitude de monuments et de statues d'Atatürk érigés sur les places publiques des grandes villes. Plus de 85 ans après sa mort, le fondateur de la Turquie moderne continue d’être honoré par d’innombrables statues. Une manière pour l’armée de préserver son rôle, car elles sont destinées à sacraliser l’homme qu’elles représentent.
Enfin, toutes les écoles religieuses furent fermées, y compris les écoles coraniques et chrétiennes, pour être remplacées par des écoles laïques. En 1923, la capitale, Istanbul, fut transférée à Ankara parce qu'elle rappelait trop le passé ottoman. Ankara devenait ainsi le symbole de la Turquie moderne. En 1935, le dimanche remplaça le vendredi comme jour férié. La politique de purification linguistique allait connaître son apogée avec la traduction de la Constitution de 1924 en öztürkçe, parue en 1945. |
5.9 Les retombées négatives pour les Kurdes
Les Kurdes avaient été les premières victimes de cette politique nationaliste. Dès le 3 mars 1924, la langue kurde fut interdite dans les écoles, les associations et les publications. Les Kurdes durent se faire attribuer des noms de famille tels que Türk, Öztürk, Türkoglu, etc., afin de les rattacher à la grande nation turque. Trois décennies plus tard, en 1961, les noms des villes et villages kurdes allaient être turquifiés par un des premiers décrets du Comité d’union nationale, lequel avait été porté au pouvoir par un coup d’État militaire. Le mot kurde lui-même fut interdit, à l'instar du costume traditionnel et de la musique. Le mot Kurdistan fut aussi banni et remplacé par Güney Dogu (de güney signifiant sud» et doğu signifiant «est», pour «sud-est»), encore en usage. Bref, les Kurdes n'existent pas.
5.10 La théorie de la «langue soleil»
Mustafa Kemal devait résoudre un problème de taille par un procédé ingénieux, qui a par la suite embarrassé plusieurs experts de la langue. Faisant appel au nationalisme turc, il prétendit que, historiquement, le turc était «la mère de toutes les langues» — en Occident, on croyait que c'était l'hébreu, après avoir cru que c'était le grec — et que tous les mots étrangers avaient donc une origine turque. Ce fut la théorie de la «langue soleil» ("Günes-dil") en vertu de laquelle toutes les langues du monde constituaient de simples dérivées, nécessairement corrompues, de la «langue soleil», le turc. De là à croire que les Turcs étaient à l’origine de la «civilisation mondiale», ainsi que leur langue, il n'y avait qu'un pas qui fut vite franchi. En faisant dériver la plupart des langues du monde du turc, il devenait aisé de s'approprier les mots d'origine étrangère, car les emprunts cessaient de poser problème.
- Une théorie nationaliste
Au demeurant, bien que de nombreuses publications consacrées à la théorie de la «langue soleil» aient vu le jour de 1935 à 1938, les arguments de ses partisans demeuraient bien faibles. La Société de linguistique reconnut elle-même que la théorie de la «langue soleil» était en grande partie fondée sur la théorie nationaliste prônée par la Société d'histoire, selon laquelle les grandes civilisations étaient toutes issues de la même origine : les Turcs d'Asie centrale. En raison de l'insistance de Mustafa Kemal, la théorie de la «langue soleil» fut activement défendue par les membres éminents de la Société de linguistique. Selon cette théorie, les mots d'origine étrangère devaient être d'origine turque, ce qui autorisait les Turcs à utiliser le vocabulaire qu'ils voulaient. Visant à faire du turc «la mère de toutes les langues», cette théorie permettait aisément de faire du kurde «un dialecte du turc». Or, les données montrent que le kurde est une langue de la famille indo-européenne, tandis que le turc est une langue de la famille altaïque.
Les témoignages relevés à l'époque révèlent que Mustafa était fasciné par la théorie de la «langue soleil» et qu'il encouragea son approfondissement. Cette théorie connut sa plus grande popularité lors du IIIe Congrès linguistique de Turquie, qui eut lieu en août 1936. Bien que le Congrès ait approuvé un nouveau programme entièrement axé sur la théorie de la «langue soleil», les spécialistes étrangers invités refusèrent, à la grande déception de Mustafa Kemal, de donner leur accord.
- Le protochronisme
Ce qui est moins connu est que le «père» de cette théorie turque est un moine capucin français: Étienne-Marie Boulé (1864-1946) écrivant sous le nom d'Hilaire de Barenton. Des théories similaires existent dans beaucoup d'autres pays très nationalistes: ce mouvement de pensée pseudo-linguistique et pseudo-historique se nomme «protochronisme» et partout il vise à démontrer que le peuple et la langue que l'on veut promouvoir, étaient là avant tous les autres. Ce moine s'est fait connaître de la communauté scientifique en publiant en 1936 un ouvrage de 1500 pages intitulé L'origine des langues, des religions et des peuples, dans lequel il soutient que toutes les langues d’Occident dérivent du sumérien. Or, le sumérien est un isolat linguistique, c'est-à-dire qu'il n'a jamais pu être, jusqu'à aujourd'hui, rattaché à une quelconque famille de langues connue.
Quant au nationalisme kémaliste, il glissa vers l'interprétation «raciale» de la turcité. La chaire d'anthropologie de la Faculté de médecine procéda en 1937, sur «ordre d'Atatürk», à de vastes enquêtes «anthropométriques» auprès de 64 000 paysans turcs pour finalement établir, à partir de leurs crânes «brachycéphales», l'origine aryenne de la «race turque».
- Un épisode insolite
La théorie de la «langue soleil» ne survécut toutefois pas très longtemps. Elle tomba rapidement dans l'oubli dès 1938 avec la maladie d'Atatürk, puis sa mort, le 10 novembre de la même année. Aujourd'hui, la théorie de la «langue soleil» ne tient plus la route; elle est perçue comme un épisode insolite de l'Histoire de la Turquie.
6 Les causes du succès de la réforme linguistique
La réforme linguistique de la Turquie est considérée comme un succès incontestable dans les annales de l'interventionnisme linguistique. Les causes de ce succès sont multiples.
6.1 Les causes linguistiques
En ce qui concerne les causes linguistiques, il convient tout d'abord de rappeler que la nouvelle graphie se voulait purement phonétique et qu'une lettre devait toujours correspondre à un son. De fait, le nouvel alphabet parut remarquablement adapté à la langue turque et en a grandement facilité l'apprentissage.
Par la suite, les progrès furent incontestables : tandis que 10 % de la population savait lire en 1927, la proportion s'élevait à 22,4 % en 1940 et à 54,7 % en 1970. Quant à l'introduction des majuscules, inconnues dans l'alphabet arabe, elles rendaient la lecture courante beaucoup plus aisée en faisant sortir les noms propres de l'ensemble et en mettant en relief la ponctuation. On constate ainsi l'influence des langues européennes, notamment le français et l'allemand.
De plus, comme il y avait peu de différences entre les formes standards proposées dans le lexique et les diverses variétés dialectales d'Anatolie, les résistances sont demeurées très faibles dans la population, et les oppositions se limitèrent à quelques fanatiques religieux et à une portion infime de l'élite passéiste.
6.2 Les causes sociales
Après l'effondrement de l'Empire ottoman et la guerre d'indépendance (1918-1922), la population turque était réceptive à des changements sociaux importants, car il lui fallait passer d'un empire multilingue à un État-nation unilingue. La langue comme symbole d'unité nationale devenait un motif social suffisant pour la promotion de ces changements. Le pays devait avoir une langue modernisée en conformité avec une nouvelle nation turque.
Il faut se rappeler qu'à cette époque le taux d’alphabétisation, surtout en langue arabe, demeurait extrêmement faible, avec moins de 10 % d'alphabètes. On écrivait alors en «turc ottoman» avec un alphabet arabo-persan réservé aux lettrés. Or, il est plus aisé de faire apprendre un alphabet nouveau à des individus qui n'en ont aucune notion, puisqu'il n'est pas nécessaire de leur faire oublier l'ancien. Autrement dit, l'analphabétisme généralisé de la population aurait été, à ce stade de l'histoire de la Turquie, un avantage. Un phénomène similaire s'est produit à peu près à la même époque en Espagne, alors qu'on a simplifié l'orthographe de l'espagnol au sein d'une population quasiment analphabète.
Soulignons aussi l’enthousiasme des membres des commissions linguistiques qui, investis dans la purification et la modernisation de la langue turque, ont également pris des mesures pour faire participer le peuple en lui demandant de suggérer des formes turques aux mots étrangers. De leur côté, les enseignants et les journalistes ont participé avec ardeur à cet effort de modernisation du vocabulaire.
Dans les décennies qui suivirent, la radio — plus tard, la télévision — allait exercer une influence considérable dans l'imposition de la prononciation et, par voie de conséquence, d'une orthographe commune. Quoi qu'il en soit, le caractère résolument phonétique de l'alphabet turc a sûrement favorisé certaines évolutions phonétiques qui rendaient dorénavant obsolète l'orthographe jugée autrefois «correcte».
La clé de cette réussite réside donc dans le fait que la politique linguistique reposait sur un nationalisme territorial moderne, dont la base était constituée par la langue du peuple turc. Malgré son caractère fortement volontariste et ses effets pervers sur les langues minoritaires, beaucoup de pays arabes auraient intérêt à s'inspirer de la réalisation de cette politique linguistique, car elle reposait sur la «langue du peuple», non sur celle d'une oligarchie, comme dans plupart des États arabes. Ces derniers n'ont jamais favorisé un rapprochement entre l'oral et l'écrit, et par voie de conséquence ils n'ont pas toujours contribué à l'élimination de l'analphabétisme dans leur pays. Toutes les politiques d'arabisation ont été fondées sur l'arabo-islamisme et le modèle proche-oriental, et elles ont été appliquées au détriment des populations arabophones qui se sont vu imposer une langue morte, ce qui a favorisé dans bien des cas l'intégrisme musulman. Dans la Turquie d'Atatürk, on a procédé autrement avec le succès que l'on connaît! C'est là la plus grande leçon que Mustafa Kemal Atatürk pouvait donner aux «aménagistes» de la langue.
6.3 Les causes politiques
Rien de tout cela n'aurait été, il est vrai, possible sans la détermination de Mustafa Kemal. Non seulement il a participé aux efforts de la réforme linguistique, mais il a agi comme modèle et a favorisé la contribution de son peuple au succès de la réforme. Il est vrai aussi que ce succès est dû en grande partie aux méthodes autoritaires et tyranniques du Ghazi, car elle fut imposée et non vraiment sollicitée. De telles méthodes seraient aujourd'hui impensables dans une société démocratique.
Après la mort d'Atatürk en 1938, son successeur, Mustafa İsmet İnönü, qui dirigea le pays de 1938 à 1950, utilisa les mêmes méthodes et poursuivit avec acharnement les objectifs de son prédécesseur. Parmi toutes les réformes promulguées par Atatürk et İsmet İnönü, celles concernant l'alphabet et le lexique sont probablement celles qui sont les plus réussies. Au plan de l'aménagement linguistique, la politique linguistique d'Atatürk constitue dans l'histoire de l'humanité un véritable exploit, d'autant plus que les succès du genre sont rarissimes! Cette réforme que l'on pourrait qualifier de «radicale» fut imposée à une population très peu rebelle, et elle ne fut rendue possible que grâce à l'incroyable charisme de Mustafa Kemal Atatürk... et de son autoritarisme.
En somme, il y eut un prix à payer pour la turquification de la langue nationale. Il fallut supprimer 1000 ans d'histoire et évincer toutes les minorités nationales en imposant une assimilation incontournable. Profitant de l'occasion, Mustafa Kemal se servit de la nécessaire turquification linguistique pour combattre les Kurdes qui, eux, parlaient une autre langue que le turc, ce qui a donné lieu à une politique d'oppression à l'égard des langues non turques, que ce soit l'arménien, le grec ou l'arabe. C'est aussi à coup de décrets, de règlements et de lois que le turc moderne a réussi à s'imposer dans toute la société turque.
7 L'épuration ethnique
Le nationalisme kémaliste s'est exprimé par des mesures draconiennes, dont des campagnes du type «Citoyen! parle turc!». En 1924, Mustafa Kemal parlait des non-turcophones comme des «ennemis potentiels de la nation». Périodiquement, Grecs, Arméniens et Arabes furent qualifiés d'«ennemis de l'intérieur». C'est pourquoi la turquification du nouvel État-nation allait de pair avec l'élimination des minorités tant religieuses que linguistiques, ce que l'on qualifierait aujourd'hui d'«épuration ethnique». C'était une façon de mettre en place la société homogène dont rêvait Mustafa Kemal, car l'élimination des populations «allogènes», c'est-à-dire les minorités linguistiques, a eu un effet déterminant sur la nation turque. En très peu de temps, les Turcs durent combler le vide laissé par les Arméniens, les Grecs et les Juifs, qui géraient les principales activités commerciales, bancaires et industrielles.
Un recensement entrepris par l'État ottoman en 1906 révélait que la population de l'Empire était de 33 millions d'habitants, dont 21 millions en Anatolie, répartis entre 8 millions de Turcs, 5 millions d 'Arabes, 2,5 millions de Slaves, 2 millions d'Arméniens, 1,5 million de Grecs, 1 million d'Albanais et 1 million de Kurdes.
7.1 Les Arméniens
Avant le début des exactions contre les Arméniens à la fin du XIXe siècle, on dénombrait sur le territoire de la Turquie actuelle plus de trois millions d'Arméniens et presque autant de Turcs; le pays comptait aussi près de trois millions de différents autres peuples, dont des Kurdes, des Grecs, des Assyro-Chaldéens, des Lazes, des Tcherkesses, etc. C'est le sultan Abdülhamid II (1842-1918) qui avait déclenché les hostilités contre les Arméniens concentrés surtout en Anatolie orientale, mais aussi présents à Constantinople (Istanbul). Les nombreux massacres commandés par le sultan lui avaient valu le surnom de Kızıl Sultan, c'est-à-dire le «Sultan rouge».
Lorsque prit fin l'Empire ottoman le 30 octobre 1918, les Arméniens espérèrent sans aucun doute un assouplissement de leurs conditions, et ce, d'autant plus que les Alliés, vainqueurs des Ottomans, avaient promis de rendre justice aux Arméniens. D'ailleurs, le traité de Sèvres prévoyait une certaine protection aux minorités, notamment à l'article 141: «La Turquie s'engage à accorder à tous les habitants de la Turquie pleine et entière protection de leur vie et de leur liberté sans distinction de naissance, de nationalité, de langage, de race ou de religion.» Mais le gouvernement des Jeunes-Turcs avait décidé plutôt d'éliminer la totalité des Arméniens de l'Asie Mineure, qu'il estimait comme «le foyer national exclusif du peuple turc».
En 1919, Mustafa Kemal poursuivit, lui aussi, les persécutions contre les Arméniens qui étaient accusés notamment d’avoir collaboré avec les Russes. C'est ainsi que les autorités turques pendirent, le 24 avril 1923, des dizaines d’intellectuels arméniens sous prétexte de «collaboration». En 1922, Mustapha Kemal fit massacrer les Arméniens réfugiés à Smyrne (mer Égée). Il en résulta un dernier et important exode. Tous les Arméniens, qui avaient survécu après l’armistice de 1918, furent systématiquement chassés de la Turquie. En définitive, les deux tiers des deux millions d'Arméniens avaient trouvé la mort. Le dernier tiers dut sa survie à l'occupation par les Russes d'une partie de la Turquie orientale. En même temps, Mustafa Kemal s’était approprié tous les biens des Arméniens. Aux accusations de génocide, Mustafa Kemal répondait qu'il s'agissait avant tout d'un «acte d'autodéfense» destiné à protéger la Turquie de la «trahison».
7.2 Les Grecs
Déjà en 1915, le gouvernement des Jeunes-Turcs avait expulsé plus de 200 000 Grecs des rives de la mer Égée et de la mer Noire vers le centre de l'Anatolie, parce que la population grecque aurait, disait-on, collaboré avec l'ennemi (la Grèce). Ce sont là des accusations qui avaient comme effet pervers de s'étendre à toute la population, y compris les femmes et les enfants.
Cependant, c'est Mustafa Kemal qui résolut le «problème des minorités grecques» au traité de Lausanne, dont les art. 37 à 45 prévoyaient des échanges de population concernant 400 000 Turcs et 1,3 million de Grecs. En conséquence, presque tous les Grecs orthodoxes de Turquie (à l'exception de ceux d'Istanbul) furent rapatriés en Grèce. Avec la liquidation des Arméniens, l'expulsion des Grecs achevait de faire de la Turquie une terre exclusivement musulmane, voire ethniquement et linguistiquement homogène. Il ne restait que les Kurdes qui étaient musulmans. Mustafa Kemal pouvait alors se consacrer à l'édification de la nouvelle Turquie.
7.3 Les Kurdes et les lois répressives
À la suite à l'effondrement de l'Empire ottoman en 1918, le traité de Sèvres (1920) avait prévu la création d'un Kurdistan indépendant. Cependant, les Alliés décidèrent plutôt de miser sur le nouvel État turc (1923) dirigé par Mustafa Kemal. Non seulement le traité de Sèvres ne fut jamais appliqué, mais il en fut de même pour le traité de Lausanne du 24 juillet 1923, qui accordait certaines protections aux minorités religieuses de Turquie. De plus, le décret-loi du 3 mars 1924 interdit l'enseignement du kurde dans toutes les écoles, de même que toutes les associations et publications kurdes. Pendant que la Turquie décrétait en 1932 la loi martiale sur tous les territoires peuplés par les Kurdes, le Parlement promulguait une loi de déportation et de dispersion des Kurdes (5 mai 1932); cette loi visait la déportation massive des Kurdes vers l'Anatolie centrale.
Pourtant, la Turquie décrétait en 1932 la loi martiale sur tous les territoires peuplés par les Kurdes. En même temps, Ankara promulguait une loi de déportation et de dispersion des Kurdes (5 mai 1932); cette loi visait la déportation massive des Kurdes vers l'Anatolie centrale. Une autre loi, adoptée en 1980, autorisait même la déportation des membres de la famille d'un prisonnier politique «jusqu'au quatrième degré». Et pourtant, le discours officiel a toujours prétendu qu’il n’y avait pas de problème kurde, puisque «les Kurdes n’existent pas». Une autre mesure fut imposée en vue d'exterminer le peuple kurde de Turquie. Il s'agit de la Loi sur la réinstallation obligatoire (Mecburi Iskân Kanunu), n° 2510, du 14 juin 1934. Parmi les raisons justifiant cette loi, il est écrit que «les Turcs arrivent en tête des races qui émigrent» et qu'ils «turquisent» les régions où ils s'installent; que certaines races et cultures, en raison des courants islamiques, n'ont pu être assimilées et que, par conséquent, elles ont sauvegardé leur langue maternelle; que le travail le plus important à accomplir par la révolution kémaliste est «d'inculquer la langue turque et d'astreindre toute population n'étant pas de langue maternelle turque à devenir turque».
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L'article 2 de la Loi sur la réinstallation obligatoire (Mecburi Iskân Kanunu, n° 2510; en anglais: Turkish Resettlement Law) du 14 juin 1934 précise que «conformément à la carte qui sera établie par le ministère de l'Intérieur et approuvée par les ministres, il sera constitué en Turquie trois catégories de zones d'habitations». La zone n° 1 comprend les régions où l'on désire augmenter la densité des populations ayant une culture turque, c'est-à-dire une partie du Kurdistan turc, afin d'y installer des immigrants turcs. La zone n° 2 comprend les régions où l'on veut établir les populations qui doivent être assimilées à la culture turque (régions de Thrace orientale, de Marmara et des côtes égéenne et méditerranéenne). La zone n° 3 compte les territoires que l'on veut évacuer et qui sont interdits pour des raisons sanitaires, matérielles, culturelles, politiques, stratégiques et d'ordre public (provinces kurdes telles que Agri, Sason, Tunceli, Van, Kars, Bitlis, Bingöl et de certaines régions de Diyarbakir et de Mus).
L'article 11a de la Loi sur la réinstallation obligatoire de 1934 mentionne aussi qu'«il sera interdit à ceux qui parlent une autre langue maternelle que le turc de former des villages ou quartiers, des groupements d'artisans ou d'employés». L'article 11b relatif à l'installation des Kurdes déportés précise que ces derniers «s'établissant dans les bourgs et les villes ne pourront pas dépasser les dix centièmes de la population totale des circonscriptions municipales». |
Conformément à l’article 12 de la même loi, les individus qui ne parlaient pas le turc et résidaient dans la zone 1 et qui n’étaient pas transférés dans la zone 2 devaient être installés dans les villages, les villes et les districts ayant une population à majorité de culture turque afin de favoriser l’assimilation. La loi exigeait également la réinstallation des minorités musulmanes telles que les Circassiens, les Albanais et les Abkhazes, qui avaient été considérés comme des musulmans tout en ayant omis de se conformer pleinement à la nation turque, alors qu'ils partageaient la même foi, ils furent contraints par les responsables politiques de la République turque à se rallier au peuple turc afin de devenir turcs. Plus tard, tous ces articles portant sur la langue furent par la loi n° 5098 du 18 juin 1947.
L'objectif visé par la loi n° 2510 se retrouvait dans les propos du ministre turc de la Justice de l'époque, M. Mahmut Esat Bozkut : «Le Turc est le seul seigneur, le seul maître de ce pays. Ceux qui ne sont pas de pure origine turque n'ont qu'un seul droit dans ce pays : le droit d'être serviteurs, le droit d'être esclaves» (dans Milliyet, du 16 septembre 1930). De son côté, le député Sadri Maksudi déclarait: «La turquification de la langue est l'un des plus grands dispositifs pour assurer l'avenir de la race turque et la vie du turc en tant que turc. Tel est notre objectif. » Le ministre de l'Intérieur de l'époque, Şükrü Kaya, exprimait l'intention du gouvernement de la manière la plus lucide possible: «Cette loi créera un pays parlant une seule langue, pensant de la même manière et partageant le même sentiment.» L'emploi de termes tels que race, ascendance et sang dans la proposition de loi et les discours des députés à l'Assemblée nationale était clairement inspiré par le discours nationaliste turc dominant qui se caractérisait de plus en plus par des références ethnoculturelles ouvertes dans le contexte politique de la décennie 1930. De plus, toute personne de «culture turque» était officiellement considérée comme une personne musulmane qui ne parlait pas d'autre langue que le turc. Cette ségrégation laissait forcément toutes les communautés non musulmanes, ainsi que les musulmans non turcophones, au-delà du schéma officiel de la culture turque: les Kurdes, les Arabes, les Albanais et les autres musulmans qui parlaient d'autres langues que le turc, ainsi que tous les chrétiens et juifs étrangers, ne pouvaient pas recevoir de documents de déclaration de nationalité, ni recevoir de papiers d'immigrant, car tous étaient raités comme des étrangers.
Évidemment, ces dispositions, lorsqu'elles étaient en vigueur, ont donné lieu à de nombreuses révoltes qui ont secoué le Kurdistan turc jusqu'en 1939. Elles ont été toutes écrasées par le maréchal Mustafa Kemal Atatürk. Depuis cette époque, la répression a continué de s'abattre régulièrement. En réalité, l'écrasement des Kurdes avait comme objectif de les dissuader de se considérer comme un groupe ethnique district des Turcs. Ils furent ensuite appelés les «Turcs montagnards», et leur langue, interdite. Toutefois, au-delà de la répression, l'objectif réel de Mustafa Kemal était l'assimilation pure et simple des Kurdes, c'est-à-dire leur liquidation. À partir de ce moment, le Kurdistan turc fut administré comme une colonie sous le contrôle de trois inspecteurs généraux et sous la responsabilité directe du chef de l'État.
7.4 Les Juifs
Les quelque 100 000 Juifs furent également victimes de discrimination, non de déportation ou de génocide. Au début des années 1930, il leur fut interdit de circuler librement dans le pays et ils perdirent tous les emplois qu'ils occupaient dans les services publics. En 1934, une violente campagne antisémite fut lancée contre les «Juifs qui refusent de parler le turc», la plupart d'entre eux parlant en effet le grec. Le gouvernement laissa agir les instigateurs de cette campagne comme ils le désiraient, puis décida d'expulser en masse les Juifs de Thrace (au nord) «pour des raisons de sécurité nationale» dans le but de les «protéger». Ce genre de campagnes se poursuivit après la mort d'Atatürk (1938), jusqu'en 1944.
D'après les nationalistes arméniens, Mustafa Kemal serait un juif converti à l'islam. Cette assertion n'a jamais été prouvée, mais il est vrai que Mustafa Kemal fut initié à la franc-maçonnerie de Thessalonique, sa ville de naissance, où il avait connu de nombreux juifs et étudié avec eux. Quoi qu'il en soit, il n'y a aucun doute sur son appartenance musulmane quand on note le nom de son père (Ali Riza Efendi) et de sa mère (Zübeyde Hanim). Il resterait aujourd'hui environ 25 000 Juifs, mais, contrairement aux Arméniens, les Juifs, répétons-le, n'ont pas été liquidés en Turquie. Beaucoup d'entre eux ont par ailleurs quitté le pays au moment de la fondation de l'État d'Israël après 1947.
8 La question linguistique après Atatürk
À la mort d'Atatürk, à Istanbul, le 10 novembre 1938, la Turquie était devenue un pays certes stabilisé, mais était restée rurale dans une proportion de 80 %, ce qui suppose des ressources plus limitées. C'est Ismet Inönü qui accéda à la présidence, de 1938 jusqu'en 1950.
8.1 La présidence d'Ismet Inönü
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Ismet Inönü était un héros de la guerre d'indépendance et il fut premier ministre d'Atatürk de 1925 à 1937. Dès le début de son mandat, Inönü fut salué comme le «chef national» (en turc: "Milli Sef"), son titre officiel. Le président Inönü poursuivit la politique linguistique en s'appuyant sur l'Institut de la langue turque ("Türk Dil Kurumu"), ainsi que sur la politique antireligieuse du Ghazi. Dès 1941, il durcit les peines contre les contrevenants à la «loi du chapeau» tout en encourageant les études scientifiques consacrées à l'islam. Il reconnut l'État d'Israël, mais pratiqua une politique ouvertement antisémite et antiminoritaire. En novembre 1942, une loi d'«impôt sur la fortune» fut adoptée par le Parlement. Cette loi visait officiellement à taxer les revenus spéculatifs et l'enrichissement illicite. Dans les faits, elle fut appliquée essentiellement contre les non-musulmans, c'est-à-dire les Arméniens, les Grecs et les Juifs. Le taux d'imposition fut fixé (arbitrairement) de telle sorte qu'aucun contribuable ne puisse l'acquitter, si bien que plus de 8000 individus furent enfermés dans des camps de travail. Cet impôt fut aboli en mars 1944. |
La question linguistique continua de faire partie des «actualités politiques» en Turquie, car le président Inönü reprit le flambeau de la langue. À l'occasion d'une déclaration officielle en septembre 1941, il engagea les intellectuels turcs à se consacrer à nouveau à l'épuration de la langue turque. L'Institut de la langue turque ("Türk Dil Kurumu") publia en mars 1942 une liste de mots relatifs à la philosophie, à la pédagogie et à la grammaire, mais cette publication suscita une opposition imprévue. Les médias et les universitaires refusèrent la dictature du Türk Dil Kurumu, mais l'institut continua néanmoins de publier régulièrement ses listes de termes savants. La politique de purification connut son apogée en 1945 avec la traduction en "öz Türkçe", la langue turque populaire, de la Constitution de 1924. Cette version de 1945 consacrait l'état nouveau du turc, libéré de la syntaxe arabo-persane et des néologismes persans.
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Après la Seconde Guerre mondiale, le président Inönü commença à être perçu comme un «dictateur» lorsqu'il décida de remplacer les portraits d'Atatürk par les siens dans les bureaux de l'administration publique et dans les écoles, ainsi que d'imposer sa photo sur les billets de banque, les monnaies et les timbres.
Malgré sa réputation de dictateur, le président Ismet Inönü prit ses distances avec le kémalisme radical et autorisa la création des partis politiques d'opposition. L'année 1946 marqua la fin du parti unique, le Parti républicain du peuple ou CHP (en turc: "Cumhuriyet Halk Partisi"), et le début du pluralisme politique dans le pays. |
8.2 De la démocratie aux régimes militaires
Aux élections de 1950, exploitant les mauvais souvenirs du Parti républicain du peuple, les démocrates gagnèrent rapidement les faveurs de la bourgeoisie et des masses paysannes. Hostile à tout dirigisme, le Parti démocrate allait rester dix ans au pouvoir. Il accorda d'importantes concessions aux milieux religieux et conservateurs. On assista alors à un regain spectaculaire de la religion musulmane. L'appel à la prière en arabe fut restauré et l'enseignement religieux devint obligatoire dans les écoles primaires, mais fut offert à titre facultatif au secondaire.
- L'Institut de la langue turque
En même temps, l'Institut de la langue turque vit réduire son influence et perdit son caractère semi-officiel. Les créations de mots savants diminuèrent sensiblement, ce qui correspondait au souhait de la plupart des citoyens, las de changer leurs habitudes linguistiques. C'est dans ce contexte qu'il convient de situer le retour au texte original de la Constitution par une loi du 24 décembre1952. L'opposition conservatrice reprochait à l'Institut de la langue turque d'avoir créé une «nouvelle langue», aussi élitiste et inintelligible de la majorité que la langue «turque ottomane» d'autrefois. Avec l'instauration de la démocratie, le vocabulaire redevint un sujet de discorde entre la droite conservatrice et la gauche héritière du kémalisme, favorable aux réformes linguistiques.
Admirateur du modèle américain, le Parti démocrate poursuivit la politique du président Ismet Inönü, qui avait favorisé un rapprochement avec l'Occident et les États-Unis. Se posant en adversaire du nationalisme arabe révolutionnaire incarné par le président égyptien Gamal Abdel Nasser, la Turquie aligna sa politique étrangère sur celle des États-Unis. En quelques années, la Turquie adhéra au Conseil de l'Europe, devint membre de la Banque mondiale, du Fonds monétaire international (FMI) et de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Grâce à des capitaux étrangers généreusement accordés, la Turquie apparut comme le seul pays de la région vraiment industrialisé.
- Les militaires
Entre-temps, le Parti démocrate devait faire face aux militaires désireux de «sauver la république d'Atatürk». Le 27 mai 1960, un coup d'État militaire renversa le gouvernement en place. Cette Turquie des militaires et des politiciens conservateurs allait renforcer non seulement le mouvement d'épuration linguistique de l'Institut de la langue turque, mais aussi l'idéologie panturquiste. Nihal Atsiz (1905-1975), un écrivain et idéologue nationaliste d'extrême droite, exprimait ainsi cette idéologie en 1960 au sujet des Kurdes de Turquie :
| Si les Kurdes courent après l'illusion de fonder un État, leur destinée sera d'être effacés de la terre. La race turque a montré la façon dont elle peut traiter ceux qui convoitent la patrie qu'elle a obtenue au prix de son sang. Elle a effacé les Arméniens de cette terre en 1915 et les Grecs en 1922. |
La région kurde a vécu sous le régime de la loi martiale jusqu'en 1946, en plus d'être interdite aux étrangers jusqu'en 1965. En 1961, l'un des premiers décrets du Comité d'union nationale, qui gouverna le pays après le coup d'État de 1961, portait sur la «turquification des noms de villes et villages kurdes». Le Kurdistan turc a alors pris le nom d'«Anatolie orientale» ou «provinces de l'Est». Le paragraphe 89 de la Loi sur les partis politiques (1961) interdisait à tout parti d'affirmer qu'il existait à l'intérieur des frontières de la République des minorités fondées sur des différences linguistiques. Cette Loi sur les partis politiques fut modifiée en 1983. Voici l'article 81 sur la prévention contre la création des minorités:
| Article 81
Prévention contre la création des minorités
Les partis politiques :
a) ne peuvent affirmer qu'il existe sur le territoire de la république de Turquie des minorités fondées sur des différences nationales ou religieuses, culturelles, confessionnelles, raciales ou linguistiques;
b) ne peuvent avoir pour objectif et mener des activités visant à saper l'unité nationale ou à participer à des activités à cette fin en créant des minorités sur le territoire de la république de Turquie par la protection, le développement et la diffusion d'une langue et d'une culture autres que la langue et la culture turques;
c) ne peuvent utiliser une autre langue que le turc dans la rédaction et la publication de leurs statuts et leur programme, ni dans leurs congrès, rassemblements en plein air ou réunions à l'intérieur, ni dans leur publicité; ils ne peuvent utiliser ni diffuser des calicots, affiches, disques, enregistrements sonores, films, brochures et tracts rédigés dans une autre langue que le turc; ils ne peuvent pas non plus rester indifférents à ce que ce genre d'actions soient menées par d'autres. Cependant, ils peuvent traduire leurs statuts et leurs programmes dans les langues étrangères autres que celles qui sont interdites par la loi. |
La même année, l'Institut de recherche sur la culture turque (Türk Kültür Ara Ò tirma Enstitüsü) publia plusieurs ouvrages sur la question kurde. Selon ces ouvrages, la langue kurde n'était pas perçue comme une langue distincte ou indépendante: il s'agissait plutôt d'un «ensemble de dialectes d'origine turque» qui ont la caractéristique d'être «dégénérés après avoir été trop longtemps isolés dans les montagnes de l'est du pays». Selon les Turcs de l'époque, les différents dialectes kurdes seraient incompréhensibles entre eux.
Compte tenu des classifications turques, les dialectes (lehçe) kurdes, soit le kurmandji et le zazaki (kirmançca et zazaca), appartiendraient aux dialectes anatoliens de l'Est, c'est-à-dire au «groupe osmanli» lié au groupe du turc du Sud (güney türkçesi). En prétendant ainsi que le kurde n'était pas une «langue», mais un simple dialecte local pauvre et dégénéré, on voulait faire croire qu'il devenait inapproprié de l'enseigner, de l'écrire ou de le publier, ce qui justifiait l'interdiction. Quoi qu'il en soit, toutes ces affirmations étaient parfaitement erronées, puisque le kurde est une langue indo-iranienne, qui n'a rien à voir avec une langue altaïque comme le turc.
Quant au président de la République, Cemal Gürsel (de 1960 à 1966), il demandait de «cracher au visage de quiconque qualifiera autrui de kurde». Au tournant des années 1970, la Turquie devint le cadre de radicalismes multiples et d'affrontements incessants qui fragilisèrent la classe politique. De plus, une crise économique accéléra la paupérisation de la population et aggrava les inégalités sociales. Parallèlement aux contestations inévitables de la part des étudiants, des ouvriers et des paysans, de jeunes officiers de l'armée décidèrent de prendre le pouvoir afin de restaurer le kémalisme. Mais le régime militaire de 1971 se discrédita rapidement auprès de la population par ses mesures répressives, ses tortures et ses exécutions. Il se saborda en autorisant la tenue d'élections libres en octobre 1973.
Celles-ci consacrèrent la victoire de Mustafa Bülent Ecevit, président général du Parti républicain du peuple (CHP). Ce fut le retour de l'islamisation au moyen de mesures favorables à la morale et à la culture religieuses.
- La crise de Chypre
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En 1974, un coup d'État à l'île de Chypre, désignée officiellement comme la république de Chypre depuis 1960, fut perpétré par la junte au pouvoir à Athènes. C'est alors que le gouvernement Ecevit décida d'intervenir militairement à Chypre, afin d'empêcher le «massacre des Turcs chypriotes». L'intervention des forces armées turques sur les côtes nord de l'île provoqua la fuite des putschistes et la chute de la junte militaire grecque, avec comme résultat que l'occupation turque a ainsi amputé la république chypriote de 38 % de son territoire au nord (voir la carte), faisant 2000 victimes parmi les Chypriotes grecs et entraînant l'expulsion de dizaines de milliers d'autres de leur foyer. |
En quelques semaines, environ 50 000 Grecs furent forcés de partir vers le sud, tandis que 45 000 Turcs durent se réfugier vers le nord. Ce «réaménagement» démographique regroupa au nord tous les Chypriotes turcs qui vivaient jusqu'alors dans des enclaves dispersées un peu partout sur l'île. En même temps, la Turquie fit venir quelque 100 000 immigrants d'Anatolie. Les Chypriotes turcs allaient désormais être sous la protection militaire de la Turquie, ce qui porta la popularité du gouvernement Ecevit à son apogée.
- La répression militaire
Néanmoins, contre toute attente, le président Ecevit perdit les élections de 1974, ce qui favorisa l'alternance de divers gouvernements. Avec la droite radicale, appuyée par le régime militaire, la violence reprit de plus belle, surtout dans les localités dites «mixtes», où on trouvait des Kurdes ou des alévis qui pratiquent une religion bien particulière héritée du zoroastrisme. Tous les jeunes Turcs d'aujourd'hui connaissent encore la devise suivante : «Celui qui tue deux alévis mérite le paradis.» Entre-temps, le Kurde Abdullah Öcalan fondait en 1978 le Parti des travailleurs du Kurdistan ou PKK (en kurde: Partiya Karkerên Kurdistan), une organisation armée se présentant comme un mouvement de guérilla.
Le coup d'État militaire du 12 septembre 1980 par le général Kenan Evren permit à celui-ci de prendre des mesures vigoureuses contre les hommes politiques et les intellectuels accusés d'avoir laissé le pays s'enfoncer dans la violence. La répression fut particulièrement sévère à l'égard des islamistes et des groupuscules de droite et de gauche. Des milliers de personnes furent exécutées et des dizaines de milliers d'autres furent emprisonnées. Le régime militaire pratiqua une politique ultranationaliste et ultraconservatrice. Les militaires décrétèrent que toute idéologie autre que le kémalisme, toute appartenance ethnique autre que turque et toute affiliation religieuse autre que sunnite relevaient dorénavant de la «perversion».
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Il s'ensuivit que l'usage oral de la langue kurde fut interdit, tandis que des banderoles furent installées dans les montagnes du Kurdistan avec la devise de Mustafa Kemal 'Atatürk, le fondateur de la république de Turquie : "Ne mutlu Türküm diyene" («Heureux celui qui se dit Turc»).
Mais ce n'est pas tout. Des mosquées furent construites dans les villages alévis (des musulmans hétérodoxes). Dans les prisons, la lecture du Coran fut fortement «recommandée», tandis que les prisonniers politiques durent écrire sur les murs de leur geôle les slogans du nouveau régime, soit «La Turquie plus grande que tout le reste» et «Celui dont le front touche le tapis de prière est mon frère.» |
Bien qu'ennemi de l'islamisme politique, le général Kenan Evren croyait qu'un islam modéré serait le meilleur rempart contre le radicalisme religieux et le communisme. Dans les faits, l'islamisme préoccupait beaucoup moins le régime que le «séparatisme kurde» et l'extrême gauche politique. Dans l'espoir de renforcer la cohésion nationale, la junte militaire décida d'infiltrer les milieux de l'éducation et de la culture afin de combattre, avec les armes du nationalisme et d'un islam éclairé, les méfaits du cosmopolitisme, ce qui n'inaugurait rien de bon pour les minorités du pays, surtout les chrétiens et les Kurdes. Le régime militaire prôna une idéologie mariant le kémalisme et l'islam. Toutes les institutions du pays, de l'école primaire jusqu'à l'université en passant par la télévision, furent réformées en conformité avec les exigences de la nouvelle «vision nationale», celle qui influencera la Constitution de 1982 et deviendra l'idéologie officielle des années Ozal (1982-1993).
- La Constitution de 1982
Le projet de constitution, élaboré en 1982 par une assemblée consultative, s'inscrivait en réaction à la Constitution de 1961. Les dispositions prévues dans la Constitution de 1961 furent modifiées de façon plus restrictive dans la version de 1982:
| Article 2 (1982)
La république de Turquie est un État de droit démocratique, laïc et social, respectueux des droits de l'Homme dans un esprit de paix sociale, de solidarité nationale et de justice, attaché au nationalisme d'Atatürk et s'appuyant sur les principes fondamentaux exprimés dans le préambule.
III. Intégrité de l'État, langue officielle, drapeau, hymne national et capitale
Article 3
L'État turc forme, avec son territoire et sa nation, une entité indivisible. Sa langue officielle est le turc.
Son emblème, dont la forme est définie par la loi, est un drapeau de couleur rouge sur lequel il y a une étoile et un croissant blancs.
Son hymne national est la « Marche de l'indépendance ».
Sa capitale est Ankara.
Article 12
Chacun possède des droits et libertés fondamentaux qui sont individuels, inviolables, inaliénables et auxquels il ne peut renoncer. Les droits et libertés fondamentaux comprennent également les devoirs et responsabilités de l'individu envers la société, sa famille et les autres personnes.
II. Limitation des libertés et des droits fondamentaux
Article 13
Les droits et libertés fondamentaux ne peuvent être limités que pour des motifs prévus par des dispositions particulières de la Constitution et en vertu de la loi, et pour autant que ces limitations ne portent pas atteinte à l'essence même des droits et libertés. Les limitations dont les droits et libertés fondamentaux font l'objet ne peuvent être en contradiction ni avec la lettre et l'esprit de la Constitution, ni avec les exigences d'un ordre social démocratique et laïque, et elles doivent respecter le principe de proportionnalité. (modifié par la loi n° 4709 du 3.10.2001)
III. Non-abus des droits et libertés fondamentaux
Article 14
Aucun des droits et libertés fondamentaux inscrits dans la Constitution ne peut être exercé sous la forme d'activités ayant pour but de porter atteinte à l'intégrité indivisible de l'État du point de vue de son territoire et de sa nation ou de supprimer la République démocratique et laïque fondée sur les droits de l'Homme.
Aucune disposition de la Constitution ne peut être interprétée en ce sens qu'elle accorderait à l'État ou à des individus le droit de mener des activités destinées à anéantir les droits et libertés fondamentaux inscrits dans la Constitution ou à limiter ces droits et libertés dans une mesure dépassant celle qui est énoncée par la Constitution.
La loi fixe les sanctions applicables à ceux qui mènent des activités contraires à ces dispositions. (Al 2 et 3 modifiés par la loi n° 4709 du 3.10.2001)
IV. Suspension de l'exercice des droits et libertés fondamentaux
Article 15
En cas de guerre, de mobilisation générale, d'état de siège ou d'état d'urgence, l'exercice des droits et libertés fondamentaux peut être partiellement ou totalement suspendu ou des mesures contraires aux garanties dont la Constitution les assortit peuvent être arrêtées, dans la mesure requise par la situation et à condition de ne pas violer les obligations découlant du droit international.
Toutefois, même dans les cas énumérés à l'alinéa premier, on ne peut porter atteinte au droit de l'individu à la vie, sous réserve des décès qui résultent d'actes conformes au droit de la guerre et de l'exécution des peines capitales, ni au droit à l'intégrité physique et spirituelle, ni à la liberté de religion, de conscience et de pensée ou à la règle qui interdit qu'une personne puisse être contrainte de révéler ses convictions ou blâmée ou accusée en raison de celles-ci, ni aux règles de la non-rétroactivité des peines et de la présomption d'innocence de l'accusé jusqu'à sa condamnation définitive. (modifié par la loi n° 5170 du 7.5.2004) |
Dans cette nouvelle Constitution, l'autoritarisme et le centralisme ont remplacé le pluralisme et la démocratie. C'est ainsi que les dispositions concernant les droits et la liberté comprenaient dorénavant toute une série d'exceptions qui en réduisaient la portée. En fait, les années de violence de la décennie 1970, qui avaient paralysé les institutions, avaient incité les rédacteurs à privilégier un dispositif répressif, limitatif et coercitif. La Constitution fut adoptée par référendum dans une proportion de 92 %, avec le général Evren comme président de la République.
8.3 L'insurrection kurde et la politique turque
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Le 13 décembre 1983, Turgut Özal, d'origine kurde par sa mère, devint premier ministre du pays et dut composer avec les militaires. Au début de son mandat, Özal se fit le champion du nationalisme turc et d'un État fort, apte à imposer l'ordre et la discipline. Turgut Özal défendit une vision «eurasiste» de la Turquie, c'est-à-dire à la fois tournée vers l'Europe et vers l'Asie. Il accéléra la libéralisation de son pays, ce qui favorisa l'émergence d'une intense production littéraire et scientifique en langue turque. On assista à un regain d'intérêt pour l'Histoire ottomane et la traduction de livres occidentaux. En 1987, Turgut Özal formula la demande officielle de l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne. Le mandat d'Özal comme premier ministre fut terni par un violent conflit avec les Kurdes. L'insurrection du PKK commença en août 1984 dans la région de l'Anatolie du Sud-Est, c'est-à-dire au Kurdistan turc. En réaction, l'État turc déploya quelque 300 000 militaires dans le Kurdistan. Ceux-ci évacuèrent des centaines de villages et détruisirent les maisons et les installations civiles afin d'empêcher le retour des habitants. Au total, quelque 3000 villages kurdes de Turquie furent complètement rayés de la carte, alors que plus de 378 000 personnes durent quitter les lieux. |
En 1989, le gouvernement turc imposa dans toute la région kurde un «régime d'exception». Par les décrets-lois 423 et 424, les militaires se virent octroyer des pouvoirs extraordinaires. Un décret du 16 décembre 1990 vint préciser les pouvoirs du «superpréfet turc». Les résultats parlent d’eux-mêmes : détentions sans procès, déportations de civils, recours systématique à la torture, suspension de la liberté de presse, sans compter les opérations de nettoyage de l'aviation turque depuis la fin de la guerre du Golfe (1991). Quant à la plupart des dirigeants kurdes, ils furent jetés en prison et les déportations massives se perpétuèrent, de même que le pilonnage des villages kurdes.
Le 9 novembre 1989, Turgut Özal accéda à la présidence de la République. Durant sa présidence, il réforma l'économie turque en autorisant les produits qui n'étaient pas d'origine turque, et favorisa l'amélioration des relations avec l'Occident. Depuis 1990, l'apparition de mouvements religieux populaires a entraîné la réintroduction de nombreux termes islamistes utilisés dans la langue turque. Avec la disparition de l'URSS en 1991, la Turquie se vit ouvrir au commerce les ex-républiques soviétiques de l'Asie centrale, qui, comme on le sait, sont de langue turcique: l'Azerbaïdjan (azéri), le Kazakhstan (kazakh), le Kirghizistan (Kirghiz) et l'Ouzbékistan (ouzbek). Cette communauté de langues place la Turquie à la tête d'un vaste ensemble de pays et à une participation à l'existence de plusieurs organismes de coopération internationale.
Cependant, en raison de la rigidité de l'État turc et de son refus de reconnaître aux Kurdes la légitimité d'une identité culturelle à part entière et d'une autonomie administrative, le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) intensifia sa guérilla. Devant l'ampleur du conflit, le président Turgut Özal amorça un virage radical avec la politique kémaliste et répressive à l'égard des Kurdes. Il proposa des pistes de solutions politiques, entre autres, une meilleure représentation des Kurdes au sein des institutions politiques et administratives, une amnistie pour les membres du PKK et une certaine autonomie pour le Kurdistan turc. Puis le gouvernement turc finit par reconnaître la réalité kurde en acceptant une «zone de protection» dans une partie du Kurdistan. Cette mesure fut suivie par l'autorisation de la langue kurde orale. En mars 1993, le chef du PKK, Abdullah Öcalan, proposa un cessez-le-feu. Malheureusement, à peine un mois plus tard, le 17 avril 1993, Turgut Özal décéda d'une crise cardiaque. Sa mort laissa un grand vide et changea aussitôt la donne politique.
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Sous la présidence de Süleyman Demirel (1993-2000), la question kurde déboucha sur une guerre à outrance, mobilisant plus de 300 000 soldats turcs, ce qui correspondait à plus du tiers de l'armée. Autrement dit, le successeur du président Özal, pourtant issu lui aussi d’une famille kurde, opéra manifestement un retour en arrière en laissant l’armée ratisser le Kurdistan. Évidemment, le PKK rompit sa trêve en 1994 et reprit sa lutte armée commencée en 1984. Depuis ce temps, le conflit aurait fait 37 000 morts et plus de deux millions de villageois déplacés dont les villages furent brûlés par les forces armées turques. Les pires années furent celles du gouvernement de la première ministre Tansu Ciller (de 1993 à 1996), dont les «escadrons de la mort» d’extrême droite firent des milliers de victimes parmi les élites kurdes. |
Depuis l’arrestation d’Abdullah Öcalan en 1999, les violences en Turquie ont baissé considérablement. Le PKK a même annoncé l’abandon de la lutte armée au début de 2000, ce qui n'a pas empêché la répression turque de se poursuivre.
8.4 Le sommet d'Helsinki de 1999
En décembre 1997, le Conseil européen de Luxembourg décidait de ne pas retenir la candidature de la Turquie à l'adhésion à l'Union européenne. Cette décision, on s'en doute, fut très mal perçue par l'opinion publique turque. Les conditions politiques imposées par l'Union européenne étaient devenues plus contraignantes, alors que la Turquie s'est souvent vu reprocher ses atteintes aux droits de l'Homme et sa gestion brutale de la question kurde. Néanmoins, en décembre 1999, le gouvernement turc remporta un certain succès au sommet d'Helsinki, car les chefs d'État et de gouvernement de l'Union reconnurent le statut de «candidat à l'adhésion» de la Turquie.
Il n'en demeure pas moins que la Turquie ne fait pas suffisamment d'efforts pour rassembler les conditions nécessaires à cette adhésion. Si l'on tient compte de quelques modifications mineures à la législation turque, les réformes engagées sont toujours demeurées timides et ressemblent à du camouflage. D'un côté, toute concession à l'égard des minorités est présentée comme une grande politique d'ouverture; de l'autre, l'État adopte des pratiques encore plus rigides qui contrebalancent les concessions. Par exemple, en 2003 et en 2004, le gouvernement turc autorisait les émissions radiophoniques dans les langues et dialectes locaux, ainsi que leur enseignement dans les écoles privées par le Règlement relatif aux émissions de radio et de télévision dans les langues et dialectes traditionnellement employés par les citoyens turcs dans leur vie quotidienne (2004). Cette mesure fut présentée à l'Europe comme la levée des interdictions qui frappaient la langue kurde.
Dans les faits, il n'en fut absolument rien. De plus, toute manifestation de revendication du droit à l'enseignement en kurde fut sévèrement réprimée. Quant aux violations des droits de l'Homme, elles demeurent massives. Néanmoins, un nouveau code civil fut adopté, qui reconnaît aux femmes l’égalité dans le mariage, l’enseignement du kurde fut finalement autorisé à certaines conditions et la peine de mort, abolie, ce qui permit au chef kurde Abdullah Öcalan d'échapper à la peine de mort.
8.5 La crise irakienne et l'autonomie kurde
En avril 1991, la résolution n° 688 de l'ONU imposa à l’Irak une «zone de protection» dans le nord du pays; l'organisme international décida d'en garantir la sécurité par des patrouilles aériennes au nord du 36e parallèle surveillées par les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne dans le cadre de l'opération appelée "Provide Comfort". Lorsque la guerre du Golfe éclata en 1991, le Kurdistan irakien était déjà en ruines. Néanmoins, la création d'une zone d'exclusion aérienne dans le nord de l'Irak, protégée par les militaires américains et britanniques, a eu pour effet de conférer aux Kurdes d'Irak une autonomie réelle. Pendant ce temps en Turquie, à partir de 1991, grâce à l'abrogation de la Loi relative aux publications et aux émissions qui seront faites dans d'autres langues que le turc, des livres, des revues et des journaux ont été publiés en kurde, mais cette langue est demeurée longtemps interdite à la télévision.
- L'autonomie kurde
En 1992, les Kurdes d'Irak tinrent leurs premières élections démocratiques, lesquelles permirent la création, à Erbil, d'un parlement kurde autonome et d'un gouvernement régional démocratiquement élu. Le Parlement autonome comptait 100 sièges réservés aux Kurdes, 5 aux Assyriens et 10 aux Turkmènes. Soucieux de rassurer les États voisins, le Parlement kurde se prononça en faveur d'un fédéralisme respectant l'intégrité territoriale de l'Irak.
Comme on pouvait s'y attendre, les écoles kurdes furent rouvertes dans toutes les régions «libérées». En ce qui concerne les diverses minorités linguistiques du Kurdistan, les autorités kurdes entreprirent de promouvoir le statut des langues minoritaires afin qu'elles puissent être utilisées dans les médias et dans l'enseignement dans les écoles primaires et secondaires. En même temps, le kurde fut promu comme langue de l'administration dans les zones kurdes. Les populations arabes sunnites implantées par Saddam Hussein furent obligées de rendre les terres aux Kurdes et de voir leurs villes incluses dans un Kurdistan autonome.
- Les conséquences en Turquie
Toutes ces mesures eurent pour effet de semer la panique en Turquie, car les dirigeants de ce pays n'étaient que fort peu disposés à voir se créer une entité politique le moindrement viable chez les Kurdes irakiens. C'est que l'autonomie dans le Kurdistan irakien pourrait s'étendre au Kurdistan turc. La présence d'un Kurdistan autonome en Irak, avec l'appui des États-Unis, représente donc une menace pour l'intégrité de la Turquie.
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Pour manifester son désaccord, l'armée turque massa quelque 140 000 soldats à la frontière nord de l'Irak, tout en menaçant d'intervenir. Toute relation qui se détériorerait entre la Turquie et les États-Unis ne pourrait que favoriser les courants anti-occidentaux, ultranationalistes, militaristes et islamistes. La Turquie semble prête à s'interposer militairement en cas d'indépendance du Kurdistan irakien. Quant aux États-Unis, ils craignent qu'une éventuelle indépendance du Kurdistan irakien ne déstabilise toute la région en ravivant le rêve sécessionniste des minorités kurdes de la Turquie et de l'Iran. Au fur et à mesure que les Kurdes d'Irak renforcent leurs positions en Irak, on assiste à une recrudescence de l'hostilité, sinon du racisme des Turcs à l'égard des Kurdes de Turquie. La Turquie n’a d'ailleurs jamais caché qu’elle souhaitait le rétablissement de l'autorité de Bagdad sur le Kurdistan irakien malgré la tutelle internationale imposée par l’ONU. Elle ne veut à aucun prix un État kurde dans le nord de l'Irak voisin, et ce, d'autant plus que celui-ci risquerait d'être asphyxié par la Turquie, la Syrie et l'administration de Bagdad. |
Depuis que les États-Unis ont réussi à contrôler Bagdad, les Kurdes ont eu certes la vie plus facile, mais l'armée turque a continué de surveiller ses intérêts en maintenant des troupes près du Kurdistan irakien. Cependant, en janvier 2018, alors que l’État islamique était pratiquement à l’agonie, les États-Unis ont abandonné lâchement leurs alliés kurdes et, par la voix de leur secrétaire d’État, reconnaissaient plutôt «le droit légitime de la Turquie» à se «protéger». C'est ainsi que, avec la bénédiction de la Russie, la Turquie a pu tranquillement lancer son offensive terrestre et aérienne (appelée «Rameau d’olivier») contre les Kurdes en Syrie. Pourtant, en août 2016, l’émissaire des États-Unis auprès de la coalition internationale antidjihadistes jugeait «inacceptables» les frappes menées par la Turquie contre les forces arabo-kurdes, qui menaient leur combat contre le groupe État islamique dans le nord de la Syrie. La Turquie craint toujours qu’un éventuel Kurdistan irako-syrien ne donne une base arrière idéale aux Kurdes turcs aspirant à libérer leurs terres ancestrales.
8.6 Les effets de la répression
Selon un bilan officiel établi par le ministre d'État du gouvernement turc, la guerre entre les Kurdes et les forces armées turques aurait fait au moins 40 000 morts depuis 1984, dont quelque 15 000 parmi les militaires turcs. Elle aurait coûté à l'État turc quelque 84 milliards de dollars US et 3000 villages kurdes auraient été détruits. On ignore en réalité combien coûte exactement la guerre antikurde, car de nombreux fonds ne sont pas soumis au contrôle du Parlement, mais certains économistes estiment que plus des trois cinquièmes du budget annuel sont consacrés à la «pacification» du territoire. Le gouvernement turc croit encore éradiquer la guérilla kurde, sans rien céder aux aspirations culturelles ou politiques des Kurdes! Évidemment, c'est une politique dont les chances de réussite semblent quasi nulles.
Ce n'est pas un hasard si l’armée turque a acquis une importance démesurée dans ce pays. Celle-ci dévore un budget impressionnant qui fragilise toute l’économie de la Turquie, avec une inflation qui dépasse, depuis 1991, les 80 %. Cette armée n’a qu’un projet : conserver l’alliance américaine et constituer son bras armé contre les Russes et les Arabes. Cette puissante armée a aussi un droit de veto sur tous les budgets votés au Parlement d’Ankara; elle soumet d’abord son propre budget aux parlementaires, mais aucun d’eux ne peut le contester sous peine d’être accusé de trahison.
Il est certain par ailleurs qu’une bonne partie de l’armée turque, par exemple les généraux et les autres officiers, les miliciens pro-gouvernementaux, les policiers, sans compter les fonctionnaires en poste dans les régions kurdes, les marchands de canons, les trafiquants de drogue, etc., ont intérêt à poursuivre ce conflit qui renforce leur emprise sur le pays. Il est vrai en outre que la Turquie conserve une très longue tradition militariste pour des raisons de sécurité nationale. La guerre contre les Kurdes aurait coûté, selon les estimations des militaires, plus de 100 milliards de dollars US. La Turquie abrite en même temps une base permanente de 5000 militaires américains (sans compter des soldats britanniques et français) ainsi que des armes nucléaires.
8.7 L'actualité des questions linguistiques
La question linguistique continue aujourd'hui de faire partie des «actualités politiques» en Turquie. Depuis la mort d'Atatürk en 1938, chaque décennie amène l'inévitable débat, à savoir s'il faut favoriser un lexique plus traditionnel ou plus moderne. Le domaine religieux n'a, quant à lui, jamais été beaucoup affecté par la réforme linguistique. Les publications religieuses ont continué de véhiculer un discours qui est encore aujourd'hui lourdement arabe ou persan dans le vocabulaire et très persan dans la syntaxe. Entre-temps, les successeurs d'Atatürk ont repris le flambeau en reprenant l'idéologie de l'épuration de la langue.
En fait, l'objectif d'Atatürk a toujours été la religion, plus précisément son élimination en tant qu'héritage de l'Empire ottoman. Son ambition était de créer un nouvel homme turc, dépouillé de tout ce qui pouvait lui rappeler son ancienne appartenance ottomane, ce qui incluait la religion musulmane. Pour ce faire, il fallait rejeter non seulement l'alphabet arabe, mais aussi les influences linguistiques islamistes, le calendrier, même les vêtements.
Depuis une trentaine d'années, la Turquie semble avoir cessé de considérer la langue comme un problème majeur. Les alternances politiques n'ont guère favorisé une action constante en la matière, bien que la presse turque n'ait jamais cessé de consacrer de nombreux articles à la question. Il y eut une tentative de réforme autoritaire par le gouvernement militaire en 1982, mais elle provoqua de vives réactions même chez les partisans, qui y virent une trahison d'Atatürk.
- Le «paquet démocratique» pour les droits des Kurdes
En septembre 2013, le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdoğan, dévoilait un «paquet démocratique» pour les droits des Kurdes; il annonçait des réformes destinées notamment à accroître les droits des Kurdes. En éducation, le gouvernement turc préconisait un enseignement en kurde dans les établissements d'enseignement privés tout en précisant que certaines matières continueraient d'y être offertes en turc: «Nous rendons à présent possible l'enseignement dans différentes langues et dialectes dans les écoles privées.»
Recep Tayyip Erdoğan (devenu président de la Turquie en août 2014) a également annoncé des mesures permettant que certaines localités kurdes, dont le nom avait été turquisé après le coup d'État de 1980, puissent reprendre leur nom kurde. Il comptait aussi autoriser la libre utilisation des lettres kurdes Q, W et X, longtemps bannies de Turquie, car elles n'apparaissaient pas dans l'alphabet turc. En fait, l'enseignement en kurde serait autorisé comme matière optionnelle au même titre que les langues étrangères comme l'anglais, le français ou l'allemand, et ce, à la condition qu'il y ait un nombre suffisant d'élèves. Quoi qu'il en soit, les nouvelles lois et les anciennes lois modifiées contiennent encore des dispositions restrictives, alors que les tentatives de réformes se heurtent aux résistances de l'appareil de l'État. Bref, les effets positifs se font encore attendre.
- Des mesures jugées symboliques
Dans les faits, les réformes ont été perçues comme essentiellement «symboliques» par les associations et les mouvements kurdes qui revendiquent le droit à l’enseignement en langue maternelle kurde dans les écoles publiques, une forme d’autonomie pour les régions à majorité kurde de l’Est et du Sud-Est, une révision de la loi antiterroriste afin de permettre la libération de milliers de personnes et une mention de l’identité kurde dans la Constitution. À l'heure actuelle, aucune école publique n'est autorisée à donner un enseignement dans la langue de cette minorité. Les réformes proposées apparaissent de toute évidence comme nettement insuffisantes («trop légères») pour les Kurdes.
Pourtant, les revendications des Kurdes semblent acceptables. Ce peuple progressiste demande une auto-gouvernance démocratique dans le sud du pays – et non pas l’indépendance – et le respect de ses droits culturels et linguistiques. Or, ces demandes sont jugées inacceptables et considérées comme provocatrices par le gouvernement turc, nationaliste et conservateur, qui en a fait un prétexte à la rupture du cessez-le-feu.
- La poursuite de la répression contre les Kurdes
En 2015, la Turquie a vu en effet réapparaître une vague de violence et a lancé une opération aérienne contre les groupes terroristes actifs en Syrie voisine, comme le groupe armé État islamique (EI). Or, comme il n'y a pas de guerre contre le groupe État islamique, Ankara se sert de ce prétexte pour couvrir sa répression de la guérilla du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). De fait, l'Agence France-Presse signale que, sur des dizaines de frappes aériennes menées par la Turquie en Syrie, seules trois visaient officiellement l’EI, les autres ciblaient les rebelles kurdes.
La Turquie semble encore s'enfoncer dans une guerre ouverte avec les Kurdes, qui répliquent par des attaques meurtrières aux raids aériens visant leurs bases, laissant les Américains en première ligne dans la lutte contre les djihadistes. La télévision nationale retransmet chaque jour en direct les funérailles officielles accordées aux «martyrs» victimes du PKK. Encore en septembre 2015, le gouvernement turc, par la voix de son premier ministre islamo-conservateur, promettait d’éradiquer les rebelles du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) au lendemain de l’opération la plus meurtrière menée depuis des années contre les forces armées. Ainsi, le pays se retrouve replongé dans son accablant cauchemar du «problème kurde». Aujourd'hui encore, l'opinion publique turque et les médias sont prêts à accepter toutes les violations des droits de l'Homme, pourvu que le «terrorisme kurde» soit supprimé. Comme par le passé, le gouvernement turc préfère régner par la peur. Entre-temps, l'État turc continue d'emprisonner des intellectuels et historiens turcs qui soutiennent la reconnaissance du génocide arménien.
Depuis le mois d'août 2015, le régime turc du président Erdoğan a imposé une cinquantaine de couvre-feux dans les régions kurdes du sud-est de la Turquie, isolant plusieurs villes du reste du pays. De nombreuses exactions ont été relevées, tandis que les maisons étaient rasées une à une. Certains observateurs parlent d’une volonté d’éradiquer, non pas le PKK, mais le peuple kurde dans sa totalité. De fait, Nusaybin, Cizre, Silopi, Sur, Dargeçit, etc., toutes des villes kurdophones sont devenues le théâtre d’intenses combats entre les soldats turcs et les combattants du PKK. Ankara a déployé 10 000 soldats et policiers dans les seules villes de Cizre et Silop, et a bombardé les bases du PKK jusque dans les montagnes irakiennes. L'objectif du gouvernement du président Recep Tayyip Erdoğan, c'est de «pacifier» et de «nettoyer» le sud-est du pays, à majorité kurde et «d'enterrer tout le monde dans les tranchées». C’est toute l’ironie de la situation: tandis que les forces kurdes combattent l'EI en Irak et en Syrie, elles sont bombardées quotidiennement par l’aviation turque. Cela signifie aussi que les civils touchés par cette guerre n'ont plus d'électricité, plus d'eau, plus d'hôpitaux, plus de téléphone, plus le droit de mettre le pied dans la rue, etc.
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Le président turc, Recep Tayyip Erdoğan, est à la fois proche des États-Unis et des milieux islamiques radicaux. D'ailleurs, le régime est accusé de complicité avec les djihadistes par de nombreux d’observateurs : fourniture d’armes, transit du pétrole, soins des blessés, soutien économique, laissez-passer à la frontière, etc. Ce double jeu, longtemps ignoré et nié par les États-Unis et leurs alliés, est de plus en plus dénoncé. Sans une forte pression de la communauté internationale, la répression sanglante du peuple kurde a peu de chances de s’arrêter, et ce, d’autant plus que le président turc a déclaré ne vouloir ni processus de paix ni discussions avec les «terroristes» kurdes. Pour le moment, le gouvernement d’Erdoğan ne semble pas enclin à laisser quelque liberté d’action que ce soit aux Kurdes présents sur son territoire. La Turquie a sombré dans la guerre civile. C'est à nouveau l'impasse avec les Kurdes. L'héritage laissé par Mustafa Kemal Atatürk pèse encore lourdement sur la Turquie, du moins en ce qui concerne les Kurdes. Atatürk ne voulait rien savoir des Kurdes et de leur prétendue autonomie; c'est pourquoi il a eu recours à l'armée pour les neutraliser. Près d'un siècle plus tard, la Turquie mène le même combat rétrograde, autocratique et antidémocratique. |
Le président Recep Tayyip Erdoğan semble exceller pour amplifier la polarisation de son pays. Il s'agit pour lui de pousser ses partisans à se dresser contre l’autre partie du pays: jouer les sunnites contre les chiites, les Turcs contre les Kurdes, les religieux contre les laïcs, puis souffler sur les braises d’un nationalisme fascisant. Les opposants du président Erdoğan l'accusent d'atteintes aux libertés individuelles, de mise au pas de la justice, d'attaques contre la presse d’opposition, d'islamisation de la société, d'autoritarisme croissant, de folie des grandeurs et de corruption (depuis le scandale de décembre 2013).
L'un de ses plus récents thèmes de prédilection concerne les femmes et la planification familiale. Le président turc estime qu'aucune famille musulmane ne peut accepter la contraception et la planification familiale; il en appelle «aux mères pour accroître le nombre de Turcs». Par le passé, il a déjà assuré que les femmes devaient avoir au moins trois enfants; il a décrit l’avortement comme un «crime contre l’Humanité», mais il a aussi dénoncé la «trahison contre des générations de Turcs» que représente à ses yeux la planification familiale. Évidemment, l'opposition et les mouvements féministes turcs reprochent au régime du président islamo-conservateur d’entretenir les violences contre les femmes avec des préjugés religieux.
- La fierté linguistique
Le retour de la fierté linguistique — plutôt l'«expansion» linguistique — fait aujourd'hui pleinement partie du projet politique de l'AKP (en turc : Adalet ve Kalkınma Partisi = Parti de la justice et du développement). La diffusion du turc dans le monde est devenue un objectif avoué et poursuivi avec des moyens soutenus. L'agence d'aide extérieure TIKA (en turc: Dirk ve Koordinasen Ajan = Agence de coopération et de coordination) mène à bien son projet de «Turcologie» depuis 1999. Les instituts culturels Yunus-Emre, créés en 2007, ont pour mission officielle l'enseignement de la langue et la promotion des arts et de la culture turque à l'étranger. Il en existe à l'heure actuelle 45 dans 34 pays, mais l'objectif officiel est de se rendre à au moins une centaine de centres actifs d'ici à 2023. Le réseau des écoles de Fethullah Gülen a aussi pleinement participé à cet effort national linguistique entre 2003 et 2014, avant le conflit avec l'AKP qui les a marginalisées dans le dispositif de la diplomatie informelle turque.
- Le coup d'État raté de juillet 2016
C'est pourquoi le coup d'État raté de juillet 2016 n'a pas surpris grand monde en Turquie, même si la planète entière s'en est inquiété. La méfiance profonde que se vouent mutuellement le président du pays, Recep Tayyip Erdoğan, et les forces armées turques, longtemps toutes-puissantes dans le pays, n’est un secret pour personne. Lorsqu’il a pris le pouvoir en Turquie en 2003, Erdoğan avait promis de retourner les militaires dans leurs casernes en les excluant du pouvoir politique. Or, selon le modèle turc hérité de l'époque de Mustapha Kemal Atatürk, l’armée joue le rôle de garant de la stabilité et de la laïcité dans le pays, un concept rejeté aujourd'hui par le parti islamo-conservateur d’Erdoğan. Du fait que le pays souffre d'une très mauvaise économie attribuée à l'escalade de la violence avec les Kurdes, aux attentats terroristes et à la menace djihadiste, à l'afflux des réfugiés et à l’évaporation des touristes, le moment semblait propice pour que l'armée, fidèle à son habitude, intervienne pour rétablir l'ordre, comme elle l'a fait en 1960, en 1971, en 1980 et en 1997.
Le président Erdoğan s'est retrouvé renforcé par l’échec des putschistes, mais il faudrait qu'il se rende compte que la façon dont il gouverne le pays est également une source de divisions au sein du peuple turc, bien qu'il bénéficie de beaucoup d'appuis auprès des musulmans pratiquants, lesquels ont eu le sentiment d'être marginalisés par le passé en raison de l'influence des militaires sur les précédents gouvernements. Le régime du président Erdoğan est marqué par des scandales de corruption et aussi par une tactique politique de plus en plus visible qui ne manifeste par des restrictions sur la liberté d'expression et de la presse, des licenciements abusifs de magistrats et de dirigeants militaires, des violences et l'usage excessif de la force, des détentions illégales, la torture, la chasse aux Kurdes, etc. Cette dérive politique autoritaire semble être devenue le symbole de mobilisation qui caractérise désormais la société turque.
De fait, comme il fallait s'y attendre, non seulement l’armée n’a pas été épargnée par les purges après le putsch avorté, mais la purge s'est généralisée et est devenue une épuration dans l'administration publique, les universités, les stations de radio et les chaînes de télé. Selon un comptage de l’AFP, au moins 25 000 fonctionnaires, dont plusieurs milliers de policiers et de gendarmes et des enseignants, ont été suspendus ou démis dans cette chasse nationale.
De toute évidence, le gouvernement Erdoğan n’a toujours pas compris qu’un malaise profond traverse la société turque et qu’il ne pourra pas le surmonter en mobilisant ses partisans et en recourant constamment à la théorie du complot.
- Un gouvernement islamiste et corrompu
Le gouvernement islamiste et corrompu de Recep Tayyip Erdoğan est contesté par beaucoup de Turcs. À la faveur de diverses crises, le président Erdoğan a imposé un programme islamiste. En bon dictateur, il a réussi à cumuler les pouvoirs grâce en partie à la tentative ratée de coup d'État, lequel a servi de prétexte pour emprisonner les leaders d'opinion qui lui sont hostiles et pour instaurer un régime de terreur. Six mois plus tard, quelque 110 000 personnes avaient perdu leur emploi ou avaient été suspendues parce qu'elles ont été soupçonnées d'avoir participé au coup d'État. Dix-neuf universités ont été fermées, quatre chercheurs et plus de 400 étudiants ont été jetés en prison pour délit d'opinion. Plus de 170 journaux, radios, chaînes de télé ont été fermés. Il en résulte aujourd'hui qu'il n'y a plus de liberté de parole en Turquie.
Pour en revenir aux Kurdes, le président Erdoğan a élaboré une propagande ultranationaliste qui le rend populaire auprès de certaines parties de la population. Ainsi, Erdoğan a déclaré que la ville de Mossoul avait déjà été sous le contrôle des Turcs (il y a plus d'un siècle). Du même souffle, Erdoğan a demandé que les Turcs participent à la libération de Mossoul, ce qui a été refusé par l'Irak. Néanmoins, la Turquie a envoyé des troupes en Irak et en Syrie contre la volonté des gouvernements de ces deux pays.
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Évidemment, peu d'informations filtrent en provenance des territoires kurdes de Turquie. Les journalistes étrangers n'y sont pas admis. Mais les destitutions de maires kurdes, les attentats kurdes en Turquie et l'histoire récente laissent présager qu'une situation épouvantable règne dans ces régions. Les massacres de Kurdes se succèdent les uns aux autres.
N'oublions pas que l'armée turque est considérée comme la 10e armée la plus puissante au monde. Une fois l'État islamique neutralisé, la Turquie voudra mâter les Kurdes établis au sud de sa frontière. Qui l'empêchera de le faire? Les Américains et leurs alliés protègent les Kurdes parce qu'ils sont les meilleurs combattants contre l'État islamique. Vont-ils risquer une rupture avec la Turquie? Si le gouvernement turc poursuit ses politiques de répression, c'est pourtant ce qu'il faudrait faire. Parce que personne ne peut rien attendre de bon de la part d'un pays islamiste, corrompu et qui terrorise et manipule sa population. Signalons que, le 24 juin 2016, le Parlement turc a voté l’immunité des poursuites judiciaires pour les membres des forces armées, et ce, pour l'ensemble des actes commis dans le cadre des opérations militaires au Kurdistan turc. |
Le 16 avril 2017, le président Recep Tayyip Erdoğan a organisé un référendum qui proposait d'instituer un régime présidentiel au lieu d'un régime parlementaire. L'objectif d'Erdoğan était de restaurer la gloire de l'Empire ottoman en se dotant des pouvoirs accrus. La victoire à l'arraché au référendum du 16 avril va probablement polariser la société turque : les deux partis politiques qui se sont prononcés en faveur du référendum auraient normalement dû récolter plus de 60 % des voix. Ils n'en ont obtenu que 51,3 % et n'auraient pas dépassé la majorité si les bulletins de vote non scellés n'avaient pas été comptés.
Les objectifs évidents du président Erdoğan sont de détruire complètement toute forme de gouvernement kurde non seulement en Turquie, mais aussi en Syrie. Il a même déclaré qu’il n’hésiterait pas à envoyer ses troupes jusqu’à la frontière irakienne. En fait, Erdoğan semble caresser le rêve de reconstruire l’Empire ottoman, lequel étendait ses frontières sur l’Irak et la Syrie et qui faisait la promotion d’un islam intolérant. C'est ce qui explique aussi la «christianophobie» institutionnelle dont on accuse la Turquie. L'Union européenne a d'ailleurs averti le gouvernement turc que la liberté religieuse appliquée en Turquie ne répondait pas encore aux critères fixés par l'Europe.
En juin 2018, le chef de l’État turc a été réélu dès le premier tour pour un nouveau mandat aux pouvoirs renforcés. En effet, sa victoire aux élections de 2018 assoit encore son pouvoir, car le scrutin marque le passage du système parlementaire en vigueur à un régime présidentiel où le chef de l’État concentre la totalité du pouvoir exécutif, aux termes d’un référendum parlementaire qui s’est tenu l’année précédente. La réforme constitutionnelle prévoit le transfert de tous les pouvoirs exécutifs au président, qui pourra nommer les ministres et de hauts magistrats, décider du budget et gouverner par décrets; la fonction de premier ministre est supprimée.
La Turquie se retrouve à la croisée des chemins. C'est aujourd'hui un système présidentiel dans lequel le pouvoir est de plus en plus centralisé entre les mains d’une seule personne. C'est un État dans lequel des dizaines de journalistes et des centaines d’opposants politiques sont actuellement emprisonnés. C'est un allié occidental qui bloque l’adhésion de la Suède à l’OTAN et qui ménage à la fois ses relations avec la Chine, l’Arabie saoudite, la Russie et l’Ukraine. C'est aussi un système parlementaire dans lequel le Parlement n’a pas d'emprise, la justice n’est pas indépendante et la presse est muselée. Le régime laïc hérité de Mustafa Kemal Atatürk semble volatilisé pour le moment afin de faire place à un régime autoritaire et impérial. La nostalgie de l'Empire ottoman s'affiche sans détour. Le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan a mis au pas l'armée, s'est rapproché de l'Iran et s'est éloigné de l'Europe. Atatürk et Erdoğan sont mûs par le même nationalisme, même si les moyens pour atteindre leur but sont opposés.
De plus, en mai 2023, le président Erdoğan a démenti les médias occidentaux qui, prenant leurs désirs pour la réalité, avaient parié sur sa défaite électorale. La victoire de son parti aux législatives du 14 mai et sa réélection à la présidence le 28 mai vont vraisemblablement aggraver l’isolement avec l’Union européenne, déjà confrontée à la guerre du président russe Vladimir Poutine. L’un et l’autre semblent avoir ambitionné de restaurer la grandeur des deux grands empires dont la Russie et la Turquie sont les héritières : l’Empire des tsars et l’Empire ottoman.
8.8 La Loi sur le renforcement de la solidarité nationale et de l’intégration sociale (2026)
Le 10 août 2026, les députés ont voté à Ankara un projet de loi accordant une amnistie limitée aux militants kurdes du PKK à la Grande Assemblée nationale de Turquie. Le texte, officiellement intitulé Loi n° 7595 sur le renforcement de la solidarité nationale et de l’intégration sociale (en turc: Millî Dayanışma ve Toplumsal Bütünleşmenin Güçlendirilmesine Dair Kanun), a été adopté à une très large majorité de 468 voix sur 562 au terme de douze heures de débat. Cette loi fut qualifiée par les députés turcs de «loi historique» parce qu'elle ouvre la voie à la réintégration des combattants du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), une étape majeure du processus de paix visant à mettre fin à plus de quatre décennies de guérilla. L'article 1er est le suivant:
| Madde 1
Amaç ve kapsam
1) Bu Kanunun amacı, PKK/KCK terör örgütünün ve bununla bağlantılı her türlü oluşumun fiilî varlığına son verdiğinin ve kontrolü altında bulunan her türlü silah ve mühimmatı teslim ettiğinin güvenlik kurumlarınca tespiti ve bu tespitin teyidine dair Milli Güvenlik Kurulu Kararının Resmî Gazete’de yayımlanmasını müteakip, yürütülen soruşturma ve kovuşturmalar ile verilen mahkûmiyet hükümlerinin infazının ertelenmesi işlemlerinin ve yapılacak diğer işlemlerin belirlenmesidir.
2) Bu Kanun hükümleri, PKK/KCK terör örgütünü kurma veya yönetme, örgüte üye olma veya bilerek ve isteyerek yardım etme ve örgütün propagandasını yapma suçları ile bu örgütün faaliyeti kapsamında işlenen suçları ve bu örgüt lehine işlenen 7/2/2013 tarihli ve 6415 sayılı Terörizmin Finansmanının Önlenmesi Hakkında Kanunda düzenlenen suçları kapsar. |
Article 1
Objet et champ d'application
1) La présente loi a pour objet de déterminer les procédures de suspension de l'exécution des peines et autres mesures à prendre à la suite de la publication au Journal officiel de la décision du Conseil national de sécurité confirmant la dissolution de l'organisation terroriste PKK/KCK et de toutes les formations qui lui sont liées, ainsi que la remise de toutes les armes et munitions en leur possession, et les résultats des enquêtes et poursuites engagées.
2) Les dispositions de la présente loi couvrent les infractions liées à la création ou à la direction de l'organisation terroriste PKK/KCK, à l'appartenance à cette organisation ou au fait de lui apporter sciemment et volontairement un soutien, à la propagande en sa faveur, ainsi qu'aux infractions commises dans le cadre des activités de l'organisation et aux infractions commises en son profit, telles que définies par la loi n° 6415 sur la prévention du financement du terrorisme du 7 février 2013. |
La loi encadre le retour à la vie civile des combattants du PKK qui renoncent aux armes, sans toutefois prévoir d’amnistie générale ni trancher le sort d’Abdullah Öcalan, le chef historique de la guérilla kurde emprisonné depuis 1999. Quelque 3500 ex-membres de la guérilla sur les près de 10 000 détenus dans les prisons turques pourraient être libérés au cours d’une première phase. Les auteurs de crimes les plus graves, comme les homicides volontaires, seront toutefois exclus du mécanisme prévu par la loi. En l'absence de récidive au cours d'une période de sursis de cinq à dix ans, les enquêtes seront classées et les peines considérées comme purgées. La condition préalable à la mise en œuvre de la loi est la dissolution complète du PKK et la remise de toutes les armes et munitions. La réalisation de ces deux étapes doit cependant être constatée par les autorités turques, puis officiellement confirmée par le Conseil de sécurité nationale, qui est présidé par le président Recep Tayyip Erdoğan.
Les observateurs attribuent les récents progrès dans le processus de paix notamment à la nouvelle situation sécuritaire dans la région, avec la chute du régime de Bachar al-Assad en Syrie, la guerre à Gaza et les tensions entre Israël, les États-Unis et l'Iran.
Toutefois, les représentants du PKK voient dans la loi adoptée une première étape, mais ils critiquent également en partie son contenu, car l'une des revendications centrales du parti kurde demeure insatisfaite : tant qu'Abdallah Öcalan ne sera pas libéré pour coordonner directement le processus de paix, la question des armes risque de rester dans l'impasse. Le PKK estime aussi que des réformes politiques plus larges pour que les combattants ou les opposants exilés soient autorisés à revenir en Turquie et à s'engager dans des activités politiques.
Pour que la loi n° 7595 ait un sens, il aurait fallu qu'elle soit suivie d'une garantie des droits civiques, politiques et la liberté d'expression pour les ex-détenus du PKK et d'un retour sécuritaire à la vie civile. Or, la loi omet toute réforme de démocratisation plus étendue, alors qu'une grande partie de la population turque reste méfiante et réticente face à des remises de peine potentielles, en raison des longues décennies de conflit armé.
La société turque est restée figée dans des problèmes vécus comme un conflit prolongé dont les solutions ont été comme transférées de génération en génération avec des manières différentes. Chaque génération a fait face à l’état d'un conflit résilient qu'elle a transmis à la génération suivante, sans que rien ne soit résolu.
Dans le contexte actuel, la question kurde et ses ramifications armées et politiques ne constituent plus une menace locale, mais font désormais partie intégrante du problème plus large au Proche et Moyen-Orient. Mais des mesures concrètes en faveur du développement de la minorité kurde doivent être entreprises. Il faudrait que le gouvernement turc cesse de considérer les demandes d’éducation en kurde ou d’enseignement du kurde comme des activités assimilées au terrorisme, qu'il cesse de changer les noms de rues en hommage à des figures kurdes, de retirer des statues de héros kurdes et de fermer des chaînes de télévision en langue kurde. Encore, en juillet 2020, le Conseil de l’enseignement supérieur de Turquie a interdit aux étudiants suivant des cours de langue et littérature kurdes dans les universités turques de rédiger leur thèse en kurde. Depuis des années, des représentants élus, que ce soit des députés ou des maires, ont été suspendus, limogés ou emprisonnés parce qu'ils défendaient leurs droits, sans oublier la quinzaine de partis qui mettaient l’accent sur l’identité ethnique kurde et qui ont tous été suspendus, leurs représentants, incarcérés.
D'ailleurs, la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) a condamné la Turquie pour des milliers de violations des droits de l’homme depuis les années 1970. Ces décisions incluent des exécutions de civils kurdes, les tortures, les déplacements forcés, la destruction des villages ou leur évacuation de 3000 d'entre eux, les arrestations arbitraires concernant des journalistes kurdes tués et disparus. Finalement, il faut évoquer que le taux de pauvreté dans les provinces kurdes est supérieur à la moyenne de la Turquie. En 2020, le taux de pauvreté dans la région du sud-est de l’Anatolie était de 22 %, tandis qu’il était de 14 % en Turquie en général (TurkStat). Cela résulte de politiques orientant les investissements dans la région vers l'ouest, ce qui entrainait cette spirale de violence et l'intensification de la répression.
Jusqu'ici, la politique de répression contre la minorité kurde a amené une augmentation des inégalités régionales, la liquidation de l’agriculture locale, des conditions de travail précaires et une migration dont les conséquences sont économiques et sociales.
Bref, la paix n'est pas nécessairement à portée de main en Turquie avec la Loi n° 7595 sur le renforcement de la solidarité nationale et de l’intégration sociale, tant qu'on ne changera pas le sort peu enviable des Kurdes, ce qui supposerait aussi une démocratisation de la société turque qui n'est pas encore prête à aller jusque là.

Les actes de répression sanglants forment un chapitre peu glorieux de l'Histoire de la Turquie. On peut regretter que la naissance de ce pays se soit faite de façon aussi violente, soit en éliminant ou en tentant d'éliminer les minorités arméniennes, grecques, arabes, kurdes et juives. Paradoxalement, sans cette violence, jamais ce pays n'aurait atteint cette unité ethnique et cette commune vision morale, qui ont contribué à la renaissance turque.
Quoi qu'il en soit, l'épuration ethnique a entraîné des conséquences linguistiques importantes. En éliminant les minorités arméniennes et grecques, en mâtant les communautés kurdes, la Turquie se transformait en une société homogène, à la fois totalement de langue turque et de religion musulmane, tout en restant la première république musulmane laïque. Tout compte fait, l'épuration ethnique faisait partie d'un programme visant à implanter durablement la langue turque au sein de la société anatolienne. Sans des mesures autoritaires et répressives, la Turquie de Mustafa Kemal Atatürk n'aurait jamais pu entreprendre une réforme orthographique aux répercussions sociales et politiques aussi profondes. Mais le prix pour atteindre cet objectif fut très élevé, surtout quand on apprend le sort qui attendait les minorités nationales: les Grecs, les Arméniens, les Kurdes et les Arabes. L'histoire de la Turquie montre en même temps que la langue peut servir d'instrument puissant à une élite pour imposer sa domination.
En ce qui concerne la question kurde, la Turquie a encore bien des efforts à faire si elle veut parvenir à régler un problème vieux d'un siècle. Elle n'y parviendra pas en cherchant des solutions cosmétiques destinées à apaiser les revendications kurdes ou, pire, en recourant à la répression systématique. Il faudra plus que cela, car il faudrait consentir enfin à ramer dans le sens du courant. Or, la Turquie n'en est pas encore là, et ce, d'autant plus qu'elle considère que tous les Kurdes sont des terroristes. Pourtant, il faudrait bien que ce pays remette en question ses mauvaises relations avec ses minorités, surtout les Kurdes, et reconsidère son passé passablement sanguinaire. Chose certaine, les 15 millions de Kurdes de Turquie ont le droit de vivre comme les turcophones. Mais les politiques d'assimilation vont à l'encontre du droit des peuples à la vie et à leur pleine autodétermination.
Si la Turquie persiste dans cette voie de la liquidation des Kurdes, il ne resterait plus aux pays occidentaux qu'à soutenir la création d'un État kurde puissant au grand dam des autorités turques. Le conflit syrien a remis au goût du jour la question de la création d'un Grand Kurdistan au Proche-Orient et au Moyen-Orient. Les Kurdes sont néanmoins conscients qu’un Grand Kurdistan n'est pas possible pour le moment, mais ils pourraient aspirer à des «provinces fédérales» plus autonomes au sein des frontières de leur pays. Cette solution permettrait la résolution d’un conflit de longue date né de la revendication d’un peuple dispersé sur plusieurs États sans violer le principe d’intangibilité des frontières.
Toutefois, le scénario d’une autonomie en douceur semble pour l'instant impossible en Turquie et en Iran, les gouvernements de ces deux pays étant très forts au point de vue politique et institutionnel. À l'heure actuelle, sous la présidence d'Erdoğan, la Turquie a régressé sur plusieurs fronts. Ses institutions s'écroulent, ses universités sont devenues dysfonctionnelles, ses médias sont pratiquement muselés, l'économie est en recul, les rapports avec l'Europe se dégradent et le problème interne avec les Kurdes refait surface. Recep Tayyip Erdoğan et la Turquie, qui ont orchestré cette régression, vont tôt ou tard en payer le prix.

Dernière mise à jour: 11 sept. 2026

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