Royaume du Maroc

Maroc

(2) Données historiques

Remarque:  d'autres sites portant sur le Maroc nous ont copiés; nous les remercions pour cette reconnaissance, mais nous les prions d'actualiser leurs « citations », car entre-temps, contrairement à ces sites, le nôtre a évolué, il s'est actualisé et enrichi.

Les vestiges paléolithiques révèlent que la région est habitée depuis environ 300 000 ans (site du djebel Irhoud). Le Maroc était alors un pays humide et très fertile. On sait aussi par la génétique que les populations qui s’installèrent il y a dix millénaires, avaient des ancêtres en Europe et en Asie. Les Berbères y voient leurs origines. Nous savons peu de choses de la langue de ces peuples qu'on a appelée «libyque», et ce, d'autant plus que leur écriture semble encore quasi indéchiffrable tout en présentant des similitudes avec l'alphabet tifinagh des Touaregs. Les langues berbères furent introduites sur le territoire depuis au moins 5000 ans et, de fait, le berbère est la langue la plus ancienne attestée au Maroc.

Au VIIe siècle avant notre ère, les Phéniciens fondèrent des comptoirs commerciaux sur les côtes méditerranéenne et atlantique de l’Afrique du Nord à l'intérieur de territoires portant des noms d’origine berbère, tels que  Russadir (Melilla), Tingi (Tanger) et Liksô (Larache). Les Phéniciens introduisirent le phénicien, une langue sémitique, mais la civilisation carthaginoise resta marginale, car son influence semble ne pas avoir pénétré profondément à l’intérieur des terres où des royaumes berbères furent fondés: celui de ''Maurétanie'' (Mauretania en latin) ou «pays des Maures», mot apparu au IVe siècle avant notre ère dans le nord du Maroc, et celui des Masaesyles, à l’est.

1 L'Empire romain

Après la chute de Carthage en 146 avant notre ère, l'Empire romain eut du mal à étendre son influence à l'intérieur du pays du fait de la résistance des Berbères. Les Romains se contentèrent d'abord d'assurer leur domination de tout le littoral africain baigné par la Méditerranée, d'est en ouest (jusqu’au détroit de Gibraltar). C'est de cette époque que date pratiquement le partage territorial du Maghreb entre ce qui allait devenir le Maroc et l’Algérie. Les Romains s’allièrent avec Bocchus, un roi berbère qui régnait sur toute la région à l’ouest de la Moulouya (fleuve du Maroc oriental, tributaire de la Méditerranée). Durant la période romaine, des routes furent construites et des villes furent fondées; l’agriculture se développa, tandis que le commerce prospérait. Le latin s'implanta peu dans la région au cours de cette période d'occupation.

Entre 25 et 23 avant notre ère, le souverain berbère Juba II administra la région appelée Mauretania (ou Maurétanie correspondant à l'actuelle Algérie occidentale et à l'actuel Maroc). Vers 42 de notre ère, l’empereur romain Claude Ier annexa l’ensemble de la Mauretania à son empire, puis la divisa en deux provinces: la Maurétanie tingitane (de Tanger), correspondant au Maroc actuel, et la Maurétanie césarienne (l’Algérie occidentale actuelle). Mais les Romains n'ont contrôlé que le nord du pays et les ports, car les Berbères restèrent autonomes dans les montagnes de l'arrière-pays; ils conservèrent leur langue, bien que le latin soit devenu langue administrative. Au cours de cette période, les populations berbères conservèrent leur langue, bien que le latin soit devenu la langue administrative. À partir du IVe siècle, le christianisme se développa après la conversion à la nouvelle religion de l'empereur Constantin.

À l'arrivée des Vandales en 429, la population locale, berbère ou romaine, a maintenu son christianisme nicéen, alors que pour leur part, les envahisseurs germaniques adoptèrent le christianisme d'Arius (arianisme). Le général romain d'Orient Bélisaire reprit la région en 533 et y établit les lois de l'Empire byzantin. Cette reconquête fut limitée dans l’espace, seul le Nord et ses ports furent contrôlés tandis que les principautés berbères devinrent des États alliés indépendants (''foederati''). Au point de vue linguistique, la région était toujours majoritairement de langues berbères, tandis que dans les villes, les marchés et les ports on utilisait aussi le latin des populations romanisées et le grec comme langue administrative et liturgique.

2 La conquête musulmane

Le prophète Mahomet mourut en 632. Dix ans plus tard, l'enthousiasme religieux qu'il avait suscité était tel que les armées du calife occupaient l'Égypte.

La conquête de l'Afrique du Nord par les Arabes nécessita pourtant huit campagnes militaires, soit de 649 à 715. Ce n’est qu’à la cinquième campagne (681-683) que le Maghreb fut atteint par l'offensive arabe. Cependant, la région ne fut définitivement islamisée qu'après 1720. Il fallut plus d’un demi-siècle pour que les Berbères s'associent aux premiers mouvements arabes d'Afrique du Nord pour la conquête de l’Espagne.

La conquête musulmane commença au Maroc avec une première expédition menée par Oqba ibn Nafi (681). Mais les principautés berbères montagnardes et chrétiennes qui avaient été autonomes, quasi indépendantes sous la domination romano-byzantine, les obligèrent à se replier. La véritable conquête musulmane débuta une vingtaine d’années plus tard, c'est-à-dire entre 705 et 707, sous la direction de Moussa Ibn Noçaïr (640-719) qui sut profiter des clivages entre les tribus berbères pour les diviser et, une à une, les soumettre.

2.1 L'islamisation des Berbères

Les musulmans manquèrent de cadres administratifs; ils les trouvèrent souvent chez les ''mawalis» (affranchis ou clients), les lettrés chrétiens et les juifs autochtones (des juifs arabes, mais aussi des Berbères pratiquant le judaïsme). L’implantation arabe fut cependant longue et difficile, car les Berbères résistèrent autant à l'arabisation qu'à l'islamisation. Un facteur favorisant la conversion à l'islam fut l'interdiction, par la loi islamique, de réduire un co-religionnaire en esclavage: en devenant musulman, on échappait ainsi à la servitude. Mais même une fois islamisés, les Berbères continuèrent à résister en adoptant le kharijisme, un mouvement musulman contestataire et égalitaire s’appuyant sur une stricte lecture du Coran et récusant le mode de succession du califat, qui privilégiait l’appartenance à la lignée du Prophète. Dès 742, une révolte éclata dans les montagnes marocaines, mais les Berbères finirent pas s'islamiser complètement, sans jamais s'arabiser, sauf de façon exceptionnelle.

Les tribus berbères contrôlèrent néanmoins leur territoire jusqu'à l'apparition d'Idris Ier en 788, qui fonda la dynastie arabe des Idrissides (789-974) et œuvra pour l'unification des Berbères dans un cadre indépendant du califat.  C’est de cette époque que date la fondation de la ville de Fès, qui devint un important centre religieux et intellectuel sous le règne d’Idris II. À sa mort en 828, le royaume idrisside entra dans une période de déclin.

2.2 Les dynasties berbères (XIe au XVIe siècle)

Entre le XIe et le XIIIe siècle, deux dynasties berbères, les Almoravides et les Almohades, unifièrent le Maghreb et Al-Andalus (Andalousie espagnole). Elles ont joué un rôle essentiel dans l'islamisation de l'Afrique.

- Les Almoravides (1050-1147)

La dynastie almoravide (arabe : المرابطون, romanisé : Al-Murābiṭūn, litt. «ceux des ribats» fut une dynastie musulmane berbère centrée sur le territoire de l’actuel Maroc. Elle établit un empire qui s’étendit sur le Maghreb occidental et l'al-Andalus (Andalousie espagnole occupée) à partir des années 1050 et jusqu’à sa chute aux mains des Almohades en 1147. Les Almoravides pratiquaient la défense de l’islam par les armes tout en menant une vie pieuse.

Le fondateur de la dynastie des Husseinites, Youssef ibn Tachfine (1009-1106), est considéré comme le fondateur de l’État marocain moderne, en unifiant les tribus berbères et en les organisant politiquement et militairement pour résister aux attaques extérieures. Il est né vers 1006 ou 1009 dans la région du Sahara occidental, et il est devenu émir de Marrakech en 1062, qui devint sa capitale; c'est à partir de cette ville qu'il mena ses campagnes, notamment dans la péninsule Ibérique. Son règne marqua le début de la dynastie des Almoravides, qui eut une influence majeure sur l’histoire du Maghreb et de l’Espagne musulmane. Vers 1062, Youssef ibn Tachfine fonda sa capitale Marrakech Youssef remporta la bataille de Zallaqa en 1086 contre les forces chrétiennes dirigées par Alphonse VI de Castille, ce qui consolida la présence musulmane en Espagne pour plusieurs décennies.

En 1091, Youssef s'empara de Séville, de Grenade, d'Almeria, de Badajoz et finalement destitua al-Mu'tamid (troisième et dernier souverain de l'émirat de Séville à Al-Andalus), l'envoyant en exil au Maroc, où il mourra quatre ans plus tard à Aghmat. Youssef ibn Tachfine occupait alors tout le territoire d'al-Andalus. L'armée almoravide s'empara de Valence et arriva jusqu'à Lisbonne la même année.

En 1098, Youssef fut nommé «Prince des musulmans, Défenseur de la Foi et Envoyé du Commandeur des croyants».Il régna de 1061 à sa mort en 1106, laissant derrière lui un empire puissant et unifié. Le règne de Youssef ibn Tachfine est souvent considéré comme l’apogée de la dynastie des Almoravides, qui a continué à prospérer sous ses successeurs avant de décliner au XIIe siècle. Son héritage politique et militaire eut une influence durable sur l’histoire de l’Afrique du Nord et de l’Espagne musulmane.

L'armée des Almoravides parlait principalement le berbère, en particulier la variété zénaga et les variétés sanhadjiennes (parlées par les ''Sanhadja'' ou "Iznagen": le ketama, le lamtuna, le massufa, etc.) comme langue vernaculaire et langue de commandement initial, mais l'arabe était la langue officielle et religieuse; dans l'armée, on parlait aussi  certaines langues romanes (castillan, léonais, andalou, murcien, mozarabe, etc.) en raison de la présence de mercenaires autochtones dans l'armée. Le zénaga et les variétés sanhadjiennes étaient les langues des tribus sahariennes fondatrices (Lamtūna, Juddala) issues des Sanhdja. Le zénaga constituait même l'une des composantes majeures au sein de l'armée.

De plus, les apports extérieurs, les alliances politiques, les mariages politiques et le mercenariat ont aussi favorisé d'autres langues. Par exemple, le mozarabe fut une langue romane d'usage familier par l'ensemble des chrétiens arabisés appelés «Mozarabes» dans les royaumes musulmans d'al-Andalus, entre le VIIIe siècle et le XVe siècle, mais surtout au moment où s'intensifia le processus d'acculturation et de substitution linguistique au profit de l'arabe. Néanmoins, la majorité de la population musulmane parlait, quant à elle, une forme d'arabe: l'arabo-andalou, appelé aussi «arabe espagnol», «arabe hispanique» ou «andalousien». Au cours des XIe et XIIe siècles, l'arabo-andalou aurait atteint son apogée, le nombre des locuteurs était estimé environ entre cinq à sept millions.

Ce n'est pas tout, car l'arabe coranique demeurait la langue du commandement supérieur, celle de la loi islamique (jurisprudence malikite), celle de l'écrit et de l'administration de l'Empire. Certains chefs, comme les premiers émirs, pouvaient recourir à des interprètes pour les documents officiels rédigés en arabe. Bref, l'empire des Almoravides était multilingue (variétés berbères et langues romanes) ou mixte (mozarabe et arabo-andalou), et biconfessionnel pour la religion (islam et christianisme).

- Les Almohades (1150-1269)

Dans la première moitié du XIIe siècle, une autre dynastie, celle des Almohades (de l’arabe al-muwahhidun, les «unitaires»), marqua le triomphe des Berbères sédentaires de l’Anti-Atlas. Les Almoravides furent renversés par une autre tribu berbère rebelle, tout droit venue des montagnes de l’Atlas; ils resteront au pouvoir de 1150 à 1269

L’Empire almohade peut être considéré comme le premier et le dernier empire berbère de l’histoire à avoir unifié un territoire allant de la Tripolitaine (Libye) au sud de l’actuel Maroc en passant par la péninsule Ibérique. En quelques mois, les Almohades s'emparèrent du Maroc, mais également des principales villes de la péninsule Ibérique. Ils firent de Séville la capitale de la région de l'al-Andalus tout en conservant Marrakech comme principale capitale. La grande mosquée et le minaret La Giralda, à Séville, transformée par la suite en cathédrale par les chrétiens, représentent le sommet de la grandeur artistique almohade.

Au point de vue religieux, les Almohades s’appuyaient sur des ''ulémas'' (savants religieux) pour créer et valider leurs lois, et prônaient un retour à l’interprétation directe du Coran, ce qui eut comme conséquence directe de donner les quasi-pleins pouvoirs aux ''imams'' («guides»), serviteur direct de Dieu sur terre. Très rapidement, les Berbères se considérèrent comme le nouveau «peuple élu», au détriment des Arabes. Les Almohades rejetèrent l'Empire abbasside de Bagdad, qui dominait le monde musulman jusque là. Au lieu de se tourner vers La Mecque pour la prière, les musulmans durent dorénavant se tourner vers la tombe du Mahdi messianique à Tinmel, au sud de Marrakech.

Pendant que les soldats et la population de l'al-Andalus continuaient de parler des variétés berbères, le mozarabe ou l'arabo-andalou, l'élite almohade dut parfaitement la langue berbère, particulièrement le zénaga. En Afrique, la population ne s'exprimait qu'en arabe véhiculaire ou en diverses variétés berbères.

À l’apogée de leur puissance, les Almohades exercèrent leur autorité sur l’actuelle Algérie, la Tunisie, la Libye, ainsi que sur une partie du Portugal et de l’Espagne (voir la carte détaillée). Le Maghreb musulman en profita pour se libérer également de la tutelle de l’Orient. Mais en 1212, les forces musulmanes furent vaincues sur le sol de l'Espagne lors de la bataille de Las Navas de Tolosa. Ce fut le début de la chute des Almohades et de l’Espagne musulmane. La dynastie s’éteignit en 1269.

C'est alors que les Beni Merin (ou Mérinides), des Berbères arabisés, en profitèrent pour se soulever. En 1269, ils prirent le pouvoir et fixèrent leur capitale à Fès. Ils ne réussirent pas à maintenir longtemps leur empire, car ils durent faire face à l’avancée des chrétiens, la Reconquista («reconquête») espagnole gagnant le territoire marocain lui-même.  Leurs successeurs berbères — les Mérinides à Fès (aujourd’hui au Maroc), les Ziyanides à Tlemcen (aujourd’hui en Algérie) et les Ḥafṣids à Tunis (aujourd’hui en Tunisie) et Bijaya (aujourd’hui à Bejaïa en Algérie) — continuèrent à régner jusqu’au XVIe siècle.

En même temps, les Espagnols et les Portugais se partagèrent les côtes de l'Afrique du Nord: l'Espagne s'appropria les rivages méditerranéens, tandis que le Portugal s'empara du littoral atlantique. Au cours de cette période, les populations berbères s'étaient certes islamisées, mais ils avaient su conserver leurs langues, sauf que la prédominance de l’arabe écrit avec son nouvel alphabet eut pour effet de réduire le rôle des langues berbères à la sphère des échanges informels. Parallèlement, et ce, depuis le XIe siècle, un afflux de guerriers arabes nomades venus de l'Est poussait les Berbères des plaines vers les montagnes. Ces deux facteurs contribuèrent à arabiser certains locuteurs berbères en locuteurs arabes. À partir du XVIe siècle, le processus devait se poursuivre en l’absence des dynasties berbères, qui allaient être remplacées au Maroc par des Arabes revendiquant la prépondérance de l'islam. C'est ainsi que les langues berbères furent progressivement supplantées par l'arabe.

2.3 Les dynasties chérifiennes (XVIe et XVIIe siècles)

La progression des Européens provoqua la réaction des Beni Saad (ou Saadiens), chérifs descendant du prophète et installés aux confins du Sahara dès leur arrivée d'Arabie au milieu du XIVe siècle. Les Saadiens prirent la direction de la guerre sainte («jihad») contre les Portugais, qu’ils chassèrent d’Agadir en 1541 pour s'attaquer ensuite aux successeurs des Mérinides, les Wattassides. Ils se rendirent maîtres du Maroc en 1554 avec la prise de Fès.

Le sultan Ahmad al-Mansur, le plus illustre souverain de la dynastie, s'opposa aux Turcs déjà maîtres de l'Algérie et de la Tunisie, et rétablit l'ordre dans le pays en le dotant d'une solide organisation. Sous son règne, le pays connut un âge d'or marqué par le développement de l'agriculture et l'édification de monuments prestigieux. Après la mort d'al-Mansur, le pays fut à nouveau partagé par les puissances locales, parmi lesquelles figure celle des Chérifs alaouites, une dynastie d'origine arabe établie dans la région de Tafilalet aux portes du désert marocain; les Alaouites du Maroc sont les membres de la dynastie marocaine régnante depuis le XVII
e, ceci pour éviter une confusion avec les chiites alaouites de Syrie.

Grâce au prestige que leur accordait leur ascendance alaouite, les Chérifs s’appuyèrent sur le désir d’indépendance des habitants de la région pour se poser en prétendants au trône. En 1664, Moulay Rachid fonda la dynastie alaouite, qui règne encore de nos jours sur le Maroc.

La dynastie alaouite connut son apogée sous Ismaïl ben Chérif Moulay (1672-1727), le bâtisseur de Meknès et le monarque marocain le plus célèbre en Occident. Il s’engagea dans la reconquête du pays sur les chrétiens (Espagnols et Portugais occupant des ports) et mena la lutte contre les Ottomans. Son règne fut suivi d’une longue période de rivalités familiales, ponctuées de brefs interludes de paix et de prospérité relatives. Vers la fin du XVIIIe siècle, il ne restait plus que le tiers septentrional du Maroc qui demeurait sous l’administration du sultan: c’était le ''Bled el-Makhzen'', «pays soumis à l’impôt», donc sous l'autorité des sultans alaouites (régions à majorité arabe), tandis que le reste du pays se trouvait en situation de quasi-insoumission (''Bled el-Siba'', «pays de la dissidence»), car gouverné par les émirs berbères (mais sous la suzeraineté nominale des sultans - et en rébellion à l'occasion).

Le mot ''Bled'' signifie plus ou moins «pays» ou «campagne». Ce système marocain était le même que dans l'Empire ottoman : le sultan sis à Constantinople gouvernait la plupart des provinces impériales, mais divers pachas, khédives, deys et beys autonomes gouvernaient en son nom les autres territoires (Albanie-Épire, Maghreb, Égypte, Yémen, etc.), sans compter les principautés chrétiennes tributaires du Bas-Danube et du Caucase, gouvernées par des ''hospodars'' ou des ''méliks'' chrétiens. L'autonomie de certaines composantes était telle, qu'elles prirent parfois les armes contre le sultan (cas de l'Égypte sous Méhémet-Ali) ou se livraient à des razzias pour le pillage. Cet état d'affaiblissement du royaume chérifien ne pouvait que tenter les puissances européennes à un moment où elles cherchaient à étendre leurs colonies.

2.4 La pénétration européenne (1833-1912)

La prise d'Alger par les Français en 1830, très mal accueillie au Maroc, amena le sultan Moulay Abd al-Rahman (1822-1859) à soutenir l'émir Abd el-Kader dans sa lutte nationaliste. En tentant de reprendre les villes de Ceuta et de Melilla, les Marocains déclenchèrent une expédition espagnole qui s’empara de Tétouan en 1860. L’affaiblissement du Maroc, contraint de payer d’importantes indemnités de guerre, souleva les rivalités entre les Européens.

Entre 1900 et 1903, la France occupa une partie du Maroc. Puis, en 1904, la France, la Grande-Bretagne et l’Espagne conclurent des accords qui prévoyaient un partage du Maroc. L’Espagne conservait son influence sur le Rif, dans l’arrière-pays de Ceuta et de Melilla; la Grande-Bretagne renonçait à ses visées sur le reste du pays au bénéfice de la France, en contrepartie de l’abandon de celles de la France sur l’Égypte.

La conférence d’Algésiras d'avril 1906 plaça le Maroc sous la tutelle des puissances européennes, tandis que l'influence prépondérante de la France s'affirmait avec l'envoi de troupes à Casablanca. En 1911, assiégé dans Fès par les Berbères révoltés, le sultan Moulay Hafiz fit appel à la France. L’accord franco-allemand du 4 novembre 1911 donna à la France les mains libres au Maroc, hormis les territoires laissés à l’Espagne. Le 30 mars 1912, le sultan Moulay Hafiz se résolut à signer le traité de protectorat qui mettait son pays sous la tutelle française.

3 La colonisation française

Après l'abdication de Moulay Hafiz en faveur de son frère Moulay Youssef, la «pacification» du pays commença sous la conduite du général Louis Hubert Gonzalve Lyautey, un héros français. La ville de Marrakech fut occupée en septembre 1912, et Agadir l’année suivante. Jusqu’en 1925, Lyautey, nommé «résident général» du Maroc (de 1912 à 1926), s’efforça de mener une politique respectueuse envers les habitants du pays; il parlait l'arabe. Il pratiqua une politique berbériste tout en affichant officiellement un certain égalitarisme. Il laissa une trace profonde dans la société marocaine. Il croyait que «la France se doit d'être une grande puissance musulmane». Rappelé à Paris, il assuma les fonctions de ministre de la Guerre de décembre 1916 à avril 1917. En raison de basses manœuvres politiques, il démissionna et retourna au Maroc qu'il administra durant huit années. Il fut élevé à la dignité de maréchal de France le 19 février 1921.

On attribue à Lyautey cette citation qui est au cœur des aménagements linguistiques dans le monde: «Une langue, c'est un dialecte qui possède une armée, une marine et une aviation.» Toutefois, du point de vue des sciences humaines et sociales, il existe une définition alternative attribuée à Jules Ferry: «Une langue, c'est un parler qui possède une académie, une forme officielle et des enseignants.»

L'occupation française, renforcée par l'arrivée massive de colons, provoqua de nombreuses révoltes nationalistes dont la plus importante, la guerre du Rif, dirigée par Abd el-Krim, un militant d'origine rifaine, se poursuivit de 1921 à 1926. Elle ne put être matée que par une alliance militaire franco-espagnole dirigée par le maréchal Pétain, à la tête d’une force de près de 100 000 hommes; le Haut-Atlas ne fut soumis officiellement qu’en 1934. La vallée du Draa et les oasis du Sud restèrent encore longtemps en état de dissidence. On estime qu’entre 1921 et 1934 la conquête du Maroc coûta la vie de 27 000 hommes à la France (métropolitains et troupes africaines) et au moins le triple du côté des insurgés «pacifiés».

3.1 Le dahir berbère

À partir de 1830, la France avait tenté de calmer les Berbères, qui représentaient à l'époque 57 % de la population; ils étaient donc majoritaires. L'Administration coloniale publia ce qu'on a appelé par la suite au Maroc le «dahir berbère» (16 mai 1930). Il s'agit d'un décret français (appelé dahir au Maroc) qui reconnaissait la spécificité des Berbères par rapport à l’administration arabe. Ce dahir stipulait que l’administration de la région berbère serait placée sous l’autorité de l’administration coloniale, alors que les régions arabes restaient sous l’autorité du «gouvernement Maghzen» et du sultan marocain; des tribunaux étaient prévus sur la base des coutumes locales des Berbères, et le Code pénal français remplaça le Code pénal «sharifi» fondé sur la Charia islamique.

Plus précisément, ce dahir avait officiellement pour but l’adaptation de la «justice berbère» aux conditions propres de l’époque et, de ce fait, correspondait à l’esprit de la politique inaugurée au Maroc par le général Lyautey quand il signa le dahir du 11 septembre 1914. Le dahir du 16 mai 1930 concernait toutes les tribus où l'usage du droit coutumier berbère était en pratique, indépendamment de leur origine ethnique et raciale. Il distinguait les «tribunaux modernes» (français), les «tribunaux religieux» (la Charia) et les «tribunaux coutumiers» (p.ex., la réglementation de la distribution des eaux des rivières entre les familles d'une même tribu). Le but était de préserver l’autonomie traditionnelle des Berbères, essentiellement dans le domaine judiciaire, en les soustrayant à la législation islamique de la Charia. Par ailleurs, le dahir berbère ne traitait pas de la langue, il n'y faisait même aucune allusion (voir le texte du célèbre dahir). Au final, le dahir berbère exemptait les Berbères de la loi islamique, mais la population arabe y a vu une politique française dont le but était de l'isoler de la population berbère, tandis que celle-ci représentait environ 45 % de la population marocaine à l’époque, un événement qui préparait fort probablement le principal déclencheur du mouvement nationaliste arabe.

Les Arabes, ainsi que les fonctionnaires coloniaux, crurent que, si les Berbères pouvaient être préservés de toute influence arabe et musulmane, il serait possible d’en faire des «Français» par le canal des juridictions françaises, des écoles françaises et de la religion chrétienne! Paul Marty, un officier français, exprima clairement et officiellement, en 1925, ce que devrait être la politique berbère du protectorat. Pour lui, l'assimilation des Berbères n'était possible que grâce aux écoles franco-berbères, dont il définissait ainsi la forme et la fonction:

L’école franco-berbère, c’est donc l’école française par l’enseignement et la vie, berbère par les élèves. Donc, pas d’intermédiaire étranger. Tout enseignement de l’arabe, toute intervention du "fquih", toute manifestation islamique seront rigoureusement écartés... En résumé, ces écoles berbères seront autant des organismes de politique française et des instruments de propagande que des centres pédagogiques proprement dits.

Pour ce faire, il aurait fallu que les Berbères manifestent la volonté d'opter pour la «nationalité française», une attitude peu probable de leur part. Une autre difficulté résidait dans le fait que la France puisse accepter d'accorder aux Marocains la nationalité française et d'en faire des citoyens à part entière, ce qui n'était guère dans les intentions de la France, du moins à cette époque.

Ce dahir de 1830 entraîna la première réaction nationaliste des milieux arabisés, qui accusèrent la France de vouloir diviser le pays au profit des Berbères pour mieux assurer son autorité. C’est d’ailleurs à la même époque que se constitua le Comité d’action marocaine, le premier parti politique réclamant la fin de l’administration directe. Or, la France voulait d’une manière ou d’une autre s’immiscer dans les affaires religieuses des Marocains. Ce dahir de mai 1930 n'était qu'un dahir comme les autres, mais les milieux nationalistes arabes ne l'ont pas perçu ainsi.

3.2 La langue des colons français

Rappelons que le Maroc, au temps du protectorat, abritait plus d'un demi-million de Français, qui y détenaient les leviers de commande et dominaient le secteur économique; on peut mesurer l'importance de ce dahir (ou décret) pour eux. On peut penser que les Français habitant le Maroc préféraient recourir aux tribunaux de juridiction française pour défendre leurs intérêts. Fort peu de Marocains ont dû se prévaloir de ces tribunaux dits «modernes» pour faire valoir leur droit, et ce, d'autant plus que tous, tant les Arabes que les Berbères, s'opposaient à l'application du Code pénal français. Les Berbères préféraient, par exemple, cacher les membres de leur famille dans les montagnes, les armer d'un fusil et les approvisionner, plutôt que de les faire arrêter par la gendarmerie française. Le nombre des maquisards, appelés «bandits d'honneur» a été estimé à 1300 individus à la veille de la guerre de l'Indépendance. Groupés en unités paramilitaires, ils n'attendaient généralement qu'un signe pour entrer en rébellion contre les autorités françaises.

Le français ne fut vraiment implanté au Maroc qu'à partir du protectorat en 1912. Cependant, la langue française en matière d’enseignement demeura toujours limitée pour les enfants marocains musulmans. En 1935, à peine 2 % des enfants marocains scolarisables fréquentaient l’école française. Malgré les efforts tardifs des autorités coloniales pour augmenter la scolarisation à l'ensemble de la population, la scolarisation ne toucha qu’un très faible public de Marocains.  La multiplication des écoles dites «populaires» favorisa surtout la diffusion du français dans les villes et les banlieues, où vivaient 93 % des colons français. La présence étrangère entraîna certaines «habitudes linguistiques» qui se manifestèrent, par exemple, dans l'affichage public ainsi que sur les enseignes des magasins, des cafés ou des restaurants. À la veille de l’indépendance, le nombre de cadres marocains formés dans le système scolaire, qui avait été mis en place par les autorités coloniales, demeurait relativement très restreint avec plus de 3600 titulaires du certificat d’études primaires, plus de 500 titulaires du brevet et plus de 260 bacheliers. 

3.3 La lutte pour l'indépendance

En juin 1940, la France étant en passe d'être occupée par l'Allemagne nazie choisit, plutôt qu'une reddition honorable (comme les autres pays occupés avant elle), de rompre son alliance avec le Royaume-Uni et de pactiser avec le IIIe Reich en signant une convention d'armistice puis en collaborant avec l'occupant. Les troupes marocaines furent alors intégrées à l’armée française et participèrent aux opérations militaires jusqu'à la fin du conflit. Mais en 1942, les forces françaises du Maroc accueillaient les Alliés à coups de canon, ce qui déconsidéra définitivement la métropole aux yeux des nationalistes marocains. Après la guerre, la poussée nationaliste se fit plus pressante. Le sultan Mohammed Ben Youssef revendiqua l’indépendance du Maroc, mais il dut s'exiler en août 1953.

La France, déjà engagée dans la guerre d'Algérie, devait également faire face à la révolte nationaliste en Tunisie et sortait à peine de la guerre en Indochine. Elle finit alors par consentir à une solution politique : le sultan fut rappelé au Maroc. Le gouvernement français d’Edgar Faure négocia les modalités de la déclaration de La Celle - Saint-Cloud (novembre 1955), qui déboucha sur l’indépendance du pays le 3 mars 1956. Le sultan du Maroc signa un traité d’amitié avec la France qui allait maintenir ainsi des forces armées au Maroc jusqu’en 1963. En août 1957, le sultan qui jouissait déjà d’une immense popularité se proclama «roi du Maroc», titre plus moderne et surtout plus laïc que «sultan», sous le nom de Mohammed V.

Le roi Mohammed V (1909-1961) a obtenu l’indépendance de son pays mais seulement pour la partie française et le Rif espagnol, sans les autres enclaves espagnoles (Ceuta, Melilla, îles Chafarines et Ifni) et sans les territoires que les nationalistes, au nom de l’histoire, estimaient marocains, soit le Sahara occidental jusqu’aux fleuves Niger et Sénégal: autrement dit, la Mauritanie et le «Rio-de-Oro» (ou Sahara-espagnol), la région de Saoura qui faisait partie de l’Algérie française (actuelles wilayas de Béchar, Beniabbès, Tindouf, Adrar et Badji-Mokhtar) ainsi que le nord de l’actuel Mali jusqu’à Tombouctou («Azaouad»).

Même s'il ne renonçait pas définitivement à ces territoires, le roi considérait néanmoins que l’indépendance immédiate était préférable. Pour les Marocains, Mohammed V aura été le principal artisan de l'indépendance de leur pays.  Il est considéré par beaucoup comme le «Père de la nation marocaine moderne» (ab al watan al maghribi). Il décéda en 1961.

4 L'indépendance marocaine

Au lendemain de l'indépendance, le roi Mohammed V entendait effacer la trace coloniale en valorisant un passé certes prestigieux, mais aussi idéalisé. Il aurait pu valoriser à parts égales les deux familles de langues indigènes, arabe et berbère, mais il choisit une politique d'arabisation pour légitimer sa nouvelle autorité marocaine face à l'ancienne autorité coloniale. Mais dans l'euphorie de l'indépendance, l'improvisation devait avoir raison de cette politique. 

En effet, en 1957, le ministre de l'Éducation de l'époque, Mohamed El Fassi, confirmait la volonté royale d'arabiser l'éducation. Mohammed V avait même invité solennellement les Marocains à envoyer leurs enfants à l'école. Cependant, la rentrée scolaire ne s'est pas passée comme prévu. Mohamed Chafik, l'une des grandes personnalités du mouvement culturel berbère, avait alors déclaré : «Nous avons été obligés de revoir à la baisse nos exigences concernant les enseignants d'arabe. Au point de recruter, in fine, des cordonniers et des graisseurs.»

Ce n'était pas tout à fait exact, car en réalité on a été chercher des instituteurs égyptiens et saoudiens formés dans des universités en arabe, mais ceux-ci en ont profité pour transmettre aussi leurs valeurs islamistes, celles des «frères musulmans» ou des wahhabites, avec le résultat qu'ils ont islamisé les écoles publiques. De plus, l'arabe qu'ils enseignaient n'était pas celui maghrébin du Maroc, mais l'arabe égyptien et l'arabe péninsulaire que leurs élèves comprenaient mal. Au bout d'une saison scolaire, le ministre avait abandonné son projet d'arabisation en affirmant: «Il faudra très longtemps pour que l'arabe devienne une langue de communication internationale.»

4.1 L'unification du royaume et l'arabisation

Le roi Hassan II, monté sur le trône en 1961, promulgua en 1962 une nouvelle constitution établissant un parlement à deux chambres. Il entérina la politique d'arabisation de l'enseignement et de l'administration, une politique commencée en 1957, alors que le français avait été déclaré «langue étrangère». Une fois le Maroc indépendant, les revendications nationalistes devinrent réelles avec la question linguistique, qui se posa assez rapidement pour des raisons de légitimité et d’identité. Le Conseil supérieur de l'Éducation nationale exigea que l'arabe devienne la seule langue d'enseignement.

- L'arabisation

En réalité, l'arabisation s'inscrivait dans une logique de décolonisation au moyen d'un processus de légitimation et de défense de la langue arabe. Le Conseil supérieur de l'éducation décida de tout arabiser. Ce furent un branle-bas de combat, des colloques et de multiples déclarations d'intentions. Finalement, le ministre Mohamed Benhima affirma, lors d'une conférence de presse, le 6 avril 1966, que le niveau de l'enseignement était compromis par une arabisation hâtive, par la généralisation de l'enseignement et par la marocanisation. Il proposa de revenir à l'enseignement scientifique en français et d'instaurer une sélection à l'entrée du secondaire. Il constata que l'arabisation totale de l'enseignement primaire conduisait à une impasse, puisqu'il apparaissait impossible à ce moment-à d'enseigner les disciplines scientifiques en arabe.

Comme dans tous les autres pays arabophones (à l'exception de Malte), l'arabe préconisé n'était pas l'arabe du peuple (l'arabe marocain), mais celui du Coran adapté au monde moderne, l'arabe standard moderne. L'arabité et l'islamité formèrent les piliers d'une réappropriation identitaire. Finalement, le choix de l'arabe standard moderne comme langue officielle eut pour effet d'évacuer en même temps le français en tant  que symbole du colonialisme et le berbère perçu comme un symbole de division de la société marocaine. C'est Allal Al-Fassi (1906-1974), fondateur du nationaliste de l’Istiqlal, ministre d’État chargé des Affaires islamiques et membre de l'Académie de langue arabe de Damas et du Caire, qui avait entrepris l'arabisation du Maroc, bien qu'environ 70% de la population marocaine à l’époque fût d'origine berbère. En 1970, plusieurs personnalités marocaines avaient signé un manifeste prônant l'arabisation.

Le régime du roi Hassan II demeura autoritaire durant tout le règne. En juin 1965, après des émeutes populaires sévèrement réprimées, le roi suspendit le Parlement et assuma les pleins pouvoirs, occupant également la fonction de premier ministre. Le roi échappa à deux attentats (le 10 juillet 1970 et le 16 août 1972).

Hassan II soutint la cause arabe en 1967 lors de la guerre contre Israël et s’est employé à consolider l’unité arabe, en fondant le comité Al-Quds (nom arabe de «Jérusalem») en faveur du retour de la Ville sainte à l’islam, tout en nouant des relations discrètes avec les Israéliens. En 1970, un nouveau référendum constitutionnel renforça les pouvoirs de l’Exécutif. Pourtant, en 1971, à Skirat, et en 1972, au cours d’un voyage en avion, Hassan II échappa à deux attentats, dont le dernier avait été fomenté par le général Mohamed Oufkir (1920-1972), alors ministre de l'Intérieur, qui fut aussitôt exécuté. Face au malaise social et aux critiques nationales et internationales concernant les violations des droits de l’Homme, Hassan II multiplia les offres d’ouverture vers l’opposition.

- Le Sahara occidental

Hassan II fut l'instigateur de la «Marche verte» sur le Sahara espagnol (6-9 novembre 1975), qu'il annexa peu après. Les Espagnols quittèrent la région en 1976 et cédèrent les deux tiers du nord de leur colonie au Maroc et le tiers du Sud à la Mauritanie. Celle-ci se retira du conflit en 1979, et le Maroc occupa alors le territoire abandonné. Dès lors, le Maroc devait commencer une politique de marocanisation dans le Sahara occidental à l'égard des Sahraouis. 

Au Maroc, au cours de la plus grande partie de son règne, Hassan II ignora la question berbère (amazighe) et réprima sévèrement les militants pro-berbères. En 1979, un projet de création d'un Institut national d'études et de recherches amazighes fut officiellement évoqué, mais il ne vit jamais le jour. La politique d’arabisation fut freinée par la réémergence de l’arabe marocain et de la langue amazighe. Cette dernière fut d'abord marginalisée par l’arabisation précipitée, puis est devenue avec le temps comme l'une des langues légitimes du peuple marocain.

4.2 La montée islamiste

Aux contestations républicaines s’ajouta, au cours de la même période, l’essor d’un mouvement islamiste. Commandeur des croyants, descendant du prophète et fondateur du comité Al-Quds, Hassan II s’employa à neutraliser les islamistes sur leur terrain en lançant la construction d’une immense mosquée à Casablanca dotée d’un minaret de 172 m (le «Phare de l’islam»), inaugurée en 1988. Après de nouvelles émeutes populaires à Fès, en 1990, Hassan II gracia, en 1991, quelque 2000 détenus. La même année, la Charte d'Agadir fut élaborée, ce qui correspondait au premier document officiel présentant les revendications culturelles et linguistiques des Berbères du Maroc. La Charte propose une modification constitutionnelle laissant la place à la langue amazighe à côté de la langue arabe. Le 20 août 1994, le roi Hassan II déclara :

Au moment où nous engageons une réflexion nationale sur l'enseignement et les cursus, il convient d’envisager l'introduction, dans les programmes, de l'apprentissage des dialectes, sachant que ces dialectes ont contribué, à côté de l’arabe, la langue mère, celle qui a véhiculé la parole de Dieu […] au façonnement de notre histoire et de nos gloires.

Destinés à calmer les esprits, ces propos, perçus par tous comme une véritable promesse, constituèrent une amorce vers la reconnaissance de la langue amazighe. Cependant, les termes employés demeuraient vagues et les échéances relativement à son enseignement, encore plus imprécis. C'est pourquoi ce discours royal ne se traduisit par aucune application immédiate en matière d'enseignement. D'ailleurs, en 1994, lors de la commémoration du 1er mai à Goulmima dans le Sud-Est marocain, des militants berbères défilèrent avec des banderoles écrites en alphabet tifinagh en revendiquant la reconnaissance officielle de la culture et des langues berbères. Deux jours plus tard, le 3 mai, sept d’entre eux furent arrêtés par la police sur ordre du gouverneur de la province. Ensuite, ils furent jetés en prison et durent répondre à certains chefs d’inculpation : «Atteinte à la sécurité intérieure de l’État», «Incitation au dépassement des institutions» et «Atteinte à la Constitution».

Le procès eut lieu 17 mai, mais les détenus berbères refusèrent de s'exprimer en arabe devant le tribunal. Ils furent condamnés à trois peines de prison et à de lourdes amendes. À la suite d’une mobilisation massive du mouvement berbère, des organisations des droits de l’Homme firent pression pour faire libérer les détenus politiques; ils obtinrent la «grâce royale» et furent amnistiés le 3 juillet 1994. Par la suite, l'Administration s'est toujours opposée à toute commémoration berbère. La libéralisation du régime de Hassan II n'a jamais concerné les revendications berbères.

4.3 Fermeture des frontières avec l'Algérie (1994)

Les frontières entre le Maroc et l'Algérie sont fermées depuis 1994. La langue peut constituer une pomme de discorde entre des pays. En août 1994, le Maroc a annoncé qu'à compter de la prochaine rentrée scolaire la langue berbère, l'amazigh, serait enseignée dans toutes les écoles primaires du pays. Aussitôt, les associations berbéristes algériennes, dont c'est l'une des principales revendications, sont montées aux barricades. Ainsi, le Mouvement culturel berbère (MCB) annonça qu'il «boycotterait la prochaine rentrée jusqu'à l'introduction de la langue amazighe dans l'enseignement». Or, l'Algérie ne désirait surtout pas recevoir des leçons de la part du Maroc concernant le statut du berbère, et ce, d'autant plus qu'au même moment les islamistes menaçaient les enseignants et les écoles au risque de compromettre la rentrée des classes en Algérie.

Le 24 août 1994, des terroristes français d'origine algérienne perpétrèrent un attentat à l'hôtel Atlas Asni de Marrakech. Le Maroc crut que les services secrets algériens étaient impliqués; il décida alors d'expulser les ressortissants algériens sans carte de séjour et d'instaurer un visa obligatoire pour les individus désirant se rendre au Maroc. L'Algérie répondit à ces mesures par une fermeture totale des frontières terrestres et s'opposa fermement à leur réouverture, même une fois levée l'obligation de visa par le Maroc.

Évidemment, la fermeture qui perdure depuis plus de trois décennies semble justifiée par les frustrations accumulées après la récupération du Sahara occidental par le Maroc et ensuite par le fameux «mur de Défense» ou «mur marocain» construit par les Marocains avec l’aide d'experts américains et israéliens. Par le fait même, le Maroc se trouvait à remettre en question le traçage des frontières héritées du colonialisme français et espagnol.

Depuis l'occupation du Sahara occidental par le Maroc, des dizaines de milliers de ressortissants sahraouis ont trouvé refuge près de la petite municipalité de Tindouf en Algérie. En 2008, sa population était estimée à environ 46 000 habitants auxquels il faut y ajouter plus de 90 000 réfugiés sahraouis qui sont répartis dans cinq camps situés non loin de Tindouf.

Les Sahraouis y vivent dans des conditions austères, ce qui les rend extrêmement vulnérables. Il n'y a pas d'électricité, sauf quelques heures par jour, pas de toilettes et très peu de produits ou de nourriture disponibles sur le marché; c'est pourquoi les réfugiés vivent exclusivement de l'aide humanitaire.  Le Maroc contrôle aujourd'hui 80 % du territoire sahraoui.

Rejetant le raidissement dictatorial qui marquait l’Algérie et l’immobilisme politique de la Tunisie et de la Libye, le royaume chérifien signa, en novembre 1995, avec l’Union européenne un important accord de libre-échange qui concrétisait le souhait du Maroc de jouer le rôle d’un pont entre l’Europe et l’Afrique. En 1996, le roi désigna son fils aîné, le prince héritier Sidi Mohammed, comme son successeur au trône. Miné par la maladie, le souverain s'attacha à régler la question des «disparus», qui jetait une ombre sur son règne. Le décès d'Hassan II survint le 23 juillet 1999.

5 Le Maroc contemporain

Sidi Mohammed, âgé de 36 ans, monta le 23 juillet 1999 sur le trône du Maroc sous le nom de Mohammed VI. Peu de temps après son intronisation, le nouveau roi s'adressa à son pays par la télévision, et promit de s'occuper de la pauvreté, de la corruption, de créer plus d'emplois et d'améliorer les droits de l'Homme. Mohammed VI est généralement opposé aux conservateurs islamistes et son soutien au pluralisme politique lui a mis à dos les fondamentalistes.

5.1 La cause berbère

Quant à la question berbère, Mohammed VI a, en quelques années, fait davantage avancer la cause berbère qu'en trente-huit ans de règne de Hassan II (son père). Le manifeste amazigh, qui a lancé en 2000 la renaissance du mouvement, replace l'identité marocaine, arbitrairement définie jusque là comme «arabe». Dans un discours où il annonçait la création de l'Institut royal de la culture amazighe, Mohammed VI a évoqué «notre identité amazighe et arabe», ce qui correspond à un langage d'ouverture manifeste. Afin de consolider l’état de droit, le roi a élargi l’espace des libertés, comme en témoignent la réforme et l’actualisation du Code des libertés publiques, relativement à la création des associations, aux rassemblements publics et à la presse.

De plus, lancé à titre expérimental dans 317 écoles du royaume, l'enseignement de l'amazigh devait être généralisé en 2010, selon les projections du ministère de l'Éducation, qui lança une vaste campagne de formation de plus d'un millier d'enseignants berbérophones. Puis le ministère marocain de l'Éducation reporta la généralisation de l'enseignement de l'amazigh pour 2013 sur tout le territoire national; pour ce faire, il a besoin de former plus de 20 000 enseignants spécialisés dans cette matière.

En avril 2003, la municipalité de Nador (dans le Rif), sur la base du dahir instituant l’IRCAM (Institut royal de la culture amazighe) ainsi que sur la décision approuvant le tifinagh comme transcription de l'amazigh, avait pris l’initiative d’écrire des panneaux de signalisation et les noms de rue en tifinagh dans le territoire de la municipalité, sous format bilingue (avec l'arabe). Les citoyens découvrirent ces affiches le matin du 29 avril 2009. Dans les heures qui suivirent, le ministère de l'Intérieur ordonna aux autorités locales d'enlever toute trace d'écriture tifinaghe sur les panneaux de signalisation de la municipalité de Nador et de saisir tous les documents dans les bureaux de la Ville portant les signes du tifinagh.

Le ministère de l’Intérieur invalida la décision du conseil municipal de Nador autorisant l'usage du tifinagh et de l'alphabet arabe sur les panneaux de circulation et les noms de rue, sous prétexte que l'arabe est l'unique langue officielle en vertu de la Constitution. Vu sous cet angle, l'emploi du français sur les panneaux de signalisation et les odonymes (rues) dans tout le Maroc était tout aussi illégal. Dans les faits, le Maroc apparaît comme un pays résolument bilingue, puisque le français côtoie l'arabe dans la signalisation routière, les panneaux d'affichage et la publicité commerciale. 

Ainsi, encore aujourd'hui, la reconnaissance officielle de l'identité berbère semble difficile à obtenir malgré les efforts d'un puissant réseau associatif militant pour «la réhabilitation historique de la berbérité du Maroc et la reconnaissance du tamazight comme langue officielle». De fait, cette reconnaissance officielle risque de se faire attendre encore longtemps avant de se concrétiser. À côté des multiples avancées qu’à connues le Maroc depuis le règne de Mohammed VI, de nombreux efforts restent encore à faire en matière de justice, de corruption, d’éducation (40 % de la population étant encore analphabète), d’inégalités sociales, notamment en ce qui concerne les minorités berbérophones, et de liberté de la presse.

5.2 La réforme constitutionnelle de 2011

Le Maroc n'a pas été épargné par le vent de mécontentement qui a soufflé sur le monde arabe. En effet, des manifestations se sont tenues au Maroc le 20 février 2011, alors que les manifestants revendiquaient une réforme profonde du système politique marocain, dont une remise en question du rôle de la monarchie, c'est-à-dire un régime parlementaire dans lequel le roi serait souverain sans détenir le pouvoir exécutif, ce qui correspondrait à une monarchie parlementaire à l'exemple de l'Espagne ou du Royaume-Uni.

Les Marocains ne contestaient pas l'autorité du roi, mais ils désiraient une monarchie parlementaire, qui limiterait les pouvoirs de Mohammed VI et conférerait plus de prérogatives au Parlement.

- Le discours du roi du 9 mars

Dans son discours du 9 mars 2011, le roi Mohammed VI annonça une «importante réforme constitutionnelle globale», prévoyant notamment «l'élargissement des libertés individuelles et collectives». Cette réforme devait être soumise à un «référendum populaire». Dans son discours, Mohammed VI énuméra sept fondements de ses réformes démocratiques, dont la reconnaissance constitutionnelle pour la première fois de la composante «amazighe», le «renforcement du statut du premier ministre» et «la volonté d'ériger la justice en pouvoir indépendant». 

Nous avons décidé d'entreprendre une réforme constitutionnelle globale, sur la base de sept fondements majeurs :

1. La consécration constitutionnelle de la pluralité de l'identité marocaine unie et riche de la diversité de ses affluents, et au cœur de laquelle figure l'amazighité, patrimoine commun de tous les Marocains, sans exclusive.

2. La consolidation de l'État de droit et des institutions, l'élargissement du champ des libertés individuelles et collectives et la garantie de leur exercice, ainsi que le renforcement du système des droits de l'Homme dans toutes leurs dimensions, politique, économique, sociale, culturelle, environnementale et de développement. Cela devrait se faire notamment à travers la constitutionnalisation des recommandations judicieuses de l'Instance Équité et Réconciliation (IER), ainsi que des engagements internationaux du Maroc en la matière.

3. La volonté d'ériger la justice au rang de pouvoir indépendant et de renforcer les prérogatives du Conseil constitutionnel, le but étant de conforter la prééminence de la Constitution et de consolider la suprématie de la loi et l'égalité de tous devant elle.

4. La consolidation du principe de séparation et d'équilibre des pouvoirs et l'approfondissement de la démocratisation, de la modernisation et la rationalisation des institutions, à travers :

- Un parlement issu d'élections libres et sincères, au sein duquel la prééminence revient à la Chambre des représentants avec une extension du domaine de la loi , tout en veillant à conférer à cette institution de nouvelles compétences lui permettant de remplir pleinement ses missions de représentation, de législation et de contrôle.

- Un gouvernement élu, émanant de la volonté populaire exprimée à travers les urnes, et jouissant de la confiance de la majorité à la Chambre des représentants.

- La consécration du principe de la nomination du premier ministre au sein du parti politique arrivé en tête des élections de la Chambre des représentants et sur la base des résultats du scrutin.

- Le renforcement du statut du premier ministre en tant que chef d'un pouvoir exécutif effectif, et pleinement responsable du gouvernement, de l'administration publique, et de la conduite et la mise en œuvre du programme gouvernemental.

- La constitutionnalisation de l'institution du Conseil de gouvernement, la définition et la clarification de ses compétences.

5. Le renforcement des organes et outils constitutionnels d'encadrement des citoyens, à travers notamment la consolidation du rôle des partis politiques dans le cadre d'un pluralisme effectif, et l'affermissement du statut de l'opposition parlementaire et du rôle de la société civile.

6. La consolidation des mécanismes de moralisation de la vie publique et la nécessité de lier l'exercice de l'autorité et de toute responsabilité ou mandat publics aux impératifs de contrôle et de reddition des comptes.

7. La constitutionnalisation des instances en charge de la bonne gouvernance, des droits de l'Homme et de la protection des libertés.

Afin d'élaborer cette réforme constitutionnelle, le souverain marocain mit en place une commission qui devait rencontrer les partis politiques, les syndicats, les organisations de jeunes et les associations. La Commission consultative de la réforme constitutionnelle, présidée par le professeur et juriste Abdeltif Mennouni, prépara le projet de constitution en se basant sur le discours du roi; le texte fut rédigé en français, puis traduit en arabe. La Commission devait rendre le résultat de ses travaux au mois de juin 2011. La réforme devait être ensuite soumise à un référendum populaire le 1er juillet suivant. Près de 98 % des Marocains votèrent en faveur du projet de révision constitutionnelle lors du référendum tenu cette journée-là.

Certains observateurs affirmèrent que le roi du Maroc avait eu peur pour son trône et c'est pour cette raison qu'il annonçait des réformes. En fait, Mohammed VI jetait du lest, beaucoup de lest : il acceptait de perdre une partie de ses pouvoirs judiciaires, législatifs et exécutifs. La monarchie marocaine comprit qu’elle devait assouplir son modèle démocratique, qui fait consensus aujourd’hui. Le roi Mohammed VI agit ainsi en amont des révoltes, mais il pouvait se le permettre: les Marocains sont profondément attachés à la monarchie.

Le pays s'oriente ainsi vers une monarchie quasi constitutionnelle (en principe). Si seulement d'autres pays arabes avaient fait de même et jeté du lest: l'Algérie, la Tunisie, l'Égypte, la Libye, l'Arabie saoudite, le Yémen, etc. Le Maroc démontrait alors que la démocratie était possible dans un pays musulman. C'était une heureuse exception, une avancée remarquable dans le paysage du «Printemps arabe». La monarchie demeure très populaire au Maroc — elle va probablement le demeurer —, alors que la colère des Marocains s'est cristallisée autour de la politique du gouvernement.

- La réforme et les langues

Selon la réforme proposée, l'Assemblée nationale marocaine bénéficie de pouvoirs plus élargis, mais le roi demeure le «Commandeur des croyants et chef de l'État», en gardant le contrôle direct sur du ministère de la Défense et de la diplomatie. Mohamed VI reste le chef suprême, le chef d'état-major général des Forces armées royales, a-t-il déclaré dans son discours du 9 mars 2011, ajoutant qu'un «conseil supérieur de sécurité», présidé par lui-même, serait créé pour «gérer les questions sécuritaires internes, structurelles et imprévues». L'indépendance de la justice vis-à-vis du pouvoir législatif et judiciaire est demeurée garantie, tandis que le roi s'est engagé à constitutionnaliser le principe de l'«égalité entre les hommes et les femmes ainsi que la protection des droits de l'Homme reconnus universellement». La langue amazighe sera promue au rang de langue officielle à côté de la langue arabe dans le nouveau texte de la Constitution où la liberté de culte sera aussi garantie tout en gardant l'islam comme la religion d'État. Le premier ministre s'appellera désormais «chef du gouvernement»; il présidera le Conseil de gouvernement, dirigera l'Exécutif, nommera les hauts fonctionnaires civils de l'État.

Voici le nouvel article 5 de la Constitution de 2011 portant sur les langues:

Article 5 (2011)

1)
L’arabe demeure la langue officielle de l’État.

2) L’État œuvre à sa protection, à son développement et à sa promotion.

3) L’amazigh est également une langue officielle de l’État, en tant que patrimoine commun de tous les Marocains sans exception.

4) Une loi organique définira les étapes de la mise en œuvre du statut officiel de l’amazigh et les modalités de son intégration dans l’éducation et les domaines prioritaires de la vie publique, afin qu’il puisse pleinement remplir sa fonction de langue officielle.

5)
L’État s’attache à préserver l’hassanya comme partie intégrante de l’identité culturelle marocaine unifiée et à protéger les expressions culturelles et les parlers en usage au Maroc. Il garantit la cohérence de la politique linguistique et culturelle nationale et encourage l’apprentissage et la maîtrise des langues étrangères les plus parlées au monde, comme moyens de communication, d’intégration à la société du savoir et d’ouverture aux diverses cultures et à la civilisation contemporaine.

6) Un Conseil national des langues et de la culture marocaines est créé. Sa mission est notamment de protéger et de développer les langues arabe et amazighe ainsi que les diverses expressions culturelles marocaines, en tant que patrimoine authentique et création contemporaine. Elle regroupe toutes les institutions concernées par ces domaines. Ses pouvoirs, sa structure et ses modalités de fonctionnement sont définis par un règlement intérieur.

Il convient de constater que l'amazigh n'est pas officiel au même titre que l'arabe, puisqu'une hiérarchie est prévue entre les deux langues. En effet, «l'arabe demeure LA langue officielle de l'État», et l'amazighe «constitue aussi UNE langue officielle de l'État en tant que patrimoine commun à tous les Marocains».

Pour en arriver à l'égalité des deux langues, du moins sur papier, il aurait fallu trouver dans le texte une formulation du genre: «L'arabe et l'amazigh sont les langues officielles de l'État.» Le texte prévoit une loi organique afin d'encadrer et définir le processus de mise en œuvre du caractère officiel de l’amazigh, ainsi que des «modalités de son intégration dans l’éducation et les domaines prioritaires de la vie publique, afin qu’il puisse pleinement remplir sa fonction de langue officielle.», et ce, «afin qu’il puisse pleinement remplir sa fonction de langue officielle». Mais cette décision historique demeurait encore dans l’attente d’être appliquée au moyen de la promulgation des lois organiques qui définiraient le cadre précis de l’intégration de la langue amazigh dans la vie publique.

Fait curieux, le texte de la nouvelle Constitution établit une particularité en ce qui a trait à l'hassanya, une variété d'arabe parlé par les tribus marocaines du Sahara, en tant «que partie intégrante de l’identité culturelle marocaine unifiée». Toutefois, aucune allusion n’est faite à l'arabe marocain appelé «darija» et parlé par la majorité des Marocains.

- La diversité culturelle

Il n'en demeure pas moins que le Maroc semble s'ouvrir à la diversité culturelle. Ainsi, peut-on lire dans le préambule de la nouvelle Constitution de 2011 les composantes arabo-islamique, amazighe et saharo-hassanie, et les influences africaine, andalouse, hébraïque et méditerranéenne:
 
Préambule

[...] Le Royaume du Maroc est un État musulman pleinement souverain, attaché à son unité nationale et territoriale et à la préservation de la cohésion et de la diversité de son identité nationale, unifiée par l'intégration de toutes ses composantes arabo-islamique, amazighe et sahraouie-hassanya, et enrichie par ses influences africaines, andalouses, hébraïques et méditerranéennes. L'identité marocaine se caractérise par la place prééminente de l'islam, dans le cadre de l'adhésion du peuple marocain aux valeurs d'ouverture, de modération, de tolérance, de dialogue et de compréhension mutuelle entre toutes les cultures et civilisations humaines [...].

Pour la plupart des analystes, il n'y avait pas de doute: le OUI allait l'emporter au référendum sur la Constitution, car le roi avait appelé à voter en ce sens. Pour la majorité des Marocains, le débat était réglé avant même la consultation populaire.

Mais les critiques se sont fait entendre et les appels au NON, voire au boycottage, se sont multipliés... en vain. Le roi conservera encore de nombreux pouvoirs; la personne du roi ne sera plus considérée comme «sacrée», mais plutôt comme «inviolable». Il demeure le chef spirituel des musulmans du Maroc, il reste aussi le chef des armées, il conserve le droit de nommer les walis (genre de préfet) et les bachas (hauts fonctionnaires), ainsi que son droit de véto sur le ministre de l'Intérieur, qui est responsable de la police et des services de sécurité; il continue de contrôler le politique étrangère du Maroc en nommant les ambassadeurs. Enfin, il reste le chef du conseil qui désigne les juges.

Les concessions ne semblent pas suffisantes pour que la nouvelle Constitution soit qualifiée de «monarchie parlementaire». Il est vrai que la nouvelle Constitution prévoit un renforcement du rôle du premier ministre, mais il sera toujours nommé par le roi qui, lui, conserve tous ses pouvoirs politiques et ses prérogatives religieuses. En résumé, la même oligarchie politique reste en place. Pour les représentants du mouvement du 20 février, la nouvelle Constitution de 2011 ne change pas grand-chose par rapport à l'ancienne version de 1996, car elle ne va pas assez loin, notamment au plan religieux.

5.3 Les tendances lourdes du système marocain

La situation au Maroc devrait rester ce qu'elle est : une partie de la population n'aura pas davantage accès à l'école, la pauvreté et l'écart entre les riches et les pauvres ne vont pas changer, car la classe moyenne n'est pas encore suffisamment développée. Le Maroc demeure encore un pays pauvre, malgré les très grandes richesses présentes dans ce pays. Au Maroc, la richesse créée est répartie de façon très inégale et le fossé entre les riches et les pauvres semble considérable. Rappelons que le Maroc demeure à la 120e place en 2024 dans le classement du rapport mondial sur le développement humain du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD). Plus de cinq millions d’habitants vivent avec 10 dirhams par jour, soit 1,28 $ US ou 0,88 euro. Pendant ce temps, le roi Mohammed VI est, à titre privé, le premier banquier, le premier industriel et le premier assureur du pays. Il est aujourd'hui l'un des hommes les plus riches de la planète.

Lorsque la population d'un pays est pauvre et peu scolarisée, sa réaction sera toujours l'intégrisme. Les élections législatives du Maroc devaient avoir lieu en septembre 2012, mais compte tenu des protestations dans le monde arabe et des réformes prévues, elles se sont déroulées avec 11 mois d'avance, c'est-à-dire le 25 novembre 2011. Les islamistes modérés, le Parti de la justice et du développement (PJD), ont remporté 107 des 395 sièges du Parlement; ils ont dirigé le gouvernement pour la première fois dans l'histoire moderne du royaume, comme en Tunisie et en Turquie. Le Maroc a enregistré un taux de participation de 45 % aux élections législatives du vendredi 25 novembre, soit huit points de plus que les législatives de 2007.

Le Parti de la justice et du développement (PJD) a des positions très arrêtées sur la condition de la femme, l'homosexualité, l'alcool, la peine de mort, l'avortement, la langue berbère, la laïcité qui serait incompatible avec la commanderie des croyants. Quant au berbère, le PDJ semble contester la légitimité de la graphie tifinagh qu'il compare à du chinois; il veut imposer l'alphabet arabe. Beaucoup de Berbères ont vivement protesté contre cette prise de position jugée raciste. Pour les islamistes conservateurs, l'arabe standard moderne serait la seule garante de la nation et de l’unicité de l'islam; ils voient d'un mauvais œil toute référence à une civilisation antérieure à la venue du prophète, ce qui frappe durement la civilisation berbère. Lors de l'élaboration de la Constitution de 2011, les représentants amazighs ont tenté de faire abolir le caractère «musulman» de l’État marocain, mais à la dernière minute, les autorités ont cédé sous la pression des islamistes.

En septembre 2016, un important projet de loi a été adopté par le Parlement marocain: la Loi organique n° 16-26 du 12 septembre 2019 sur la langue amazighe. Cette loi marquait la fin de la réforme constitutionnelle lancée par le roi Mohammed VI en 2011, lors du «Printemps arabe». Le Conseil des ministres avait déjà adopté un projet sur «la mise en œuvre du caractère officiel de la langue amazighe, ainsi que sur les modalités de son intégration dans l’enseignement et dans les différents secteurs de la vie publique». La loi définit notamment l’emploi de la langue amazighe dans l’administration, les collectivités territoriales et les services publics, son enseignement dans les écoles, son usage dans l’information et la communication, la création culturelle et artistique. L’une des conséquences les plus remarquées de son officialisation a été l’apparition de l’alphabet tifinagh sur les bâtiments publics, à côté de l’arabe et du français. Depuis trois ans, une chaîne de télévision diffuse aussi en tamazight. Cependant, la loi n'entre pas intégralement en vigueur, il faudra encore quelques années.

Finalement c'est en avril 2018 qu'a repris au Parlement l’examen du projet de loi organique n°26-16, qui définissait les étapes de mise en œuvre du caractère officiel de l’amazigh et les modalités de son intégration dans l’enseignement et dans les différents secteurs prioritaires de la vie publique. Le délai fixé pour apporter des amendements aux projets de lois organiques sur l’officialisation de l’amazigh a été prolongé, de sorte que le projet de loi ne fut adopté et promulgué que le 12 septembre 2019. Le doute a commencé à s’installer sur le bien-fondé de ces reports continuels, sans compter que la mise en œuvre de certains articles ne sera appliquée qu'en 2019, sinon encore bien plus tard.

Néanmoins, la langue amazighe avec ses variantes se situe aujourd’hui à un tournant de son histoire. Il fallait que la langue minoritaire soit d'abord constitutionnalisée et protégée adéquatement par une loi organique, ce qui a été fait avec beaucoup de retard. Le processus en cours n'est pas terminé, il repose sur une collaboration étroite entre la communauté amazighe et les organismes officiels au plus haut niveau de l’État, la formation d'un personnel assurant les service de traduction à l'écrit et à l'oral, le recrutement des ressources humaines nécessaires pour la bonne gestion de l’intégration de la langue amazighe dans les différents services de l'État, ainsi que les modalités de son intégration dans l’enseignement et dans les domaines prioritaires de la vie publique. Dans l'état actuel des choses, il faudra attendre 2030 avant de transposer les dispositions législatives dans la réalité.

Le Maroc doit faire face à un autre défi. Au Maroc, comme en Algérie, la reconnaissance des langues berbères est restée longtemps strictement symbolique dans la mesure où la plupart des régions berbérophones sont demeurées pauvres et sous-équipées, avec des taux d’analphabétisme, de chômage et d’insécurité alimentaire bien supérieurs à la moyenne nationale. La correspondance entre la concentration berbérophone et le sous-développement économique constitue donc l'un des défis les plus urgents à relever, sinon le statut co-officiel de l'amazigh risque d'être plus symbolique que réel. La marginalisation dont les Amazighs ont fait l'objet n'est pas accidentelle, car jusqu'à tout récemment les dirigeants se sont contentés d'adopter des politiques reconnaissant le patrimoine culturel amazigh tout en neutralisant politiquement les applications les plus exigeantes, de sorte que l'amazighité s'est transformée en objet de folklore et de tourisme culturel plutôt qu'en force partenaire contribuant à la vitalité de toute la société marocaine.

Dernière mise à jour: 06 août 2026
 

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