Republica Moldova

Moldavie

2) Données historiques

Avis: cette page a été révisée par Lionel Jean, linguiste-grammairien.

1 Une province romaine
1.1 La Dacie romaine
1.2 La romanisation et la christianisation

2 La formation de la langue roumaine
2.1 Les variétés néolatines
2.2 Le daco-roumain

3 La période ottomane
3.1 La principauté de Moldavie
3.2 Une autonomie relative
3.3 L'influence turco-ottomane

4 La période russe
4.1 L'occupation de la Bessarabie et la dévalorisation du roumain
4.2 La révolution d'Octobre et le droit des peuples
4.3 La République démocratique moldave (1917-1918)
5 L'intermède de la Grande Roumanie
5.1 La monarchie constitutionnelle
5.2 Les minorités nationales
5.3 Les pertes territoriales

6 Le carcan soviétique
6.1 La République socialiste soviétique autonome moldave (1924-1940)
6.2 La République socialiste soviétique de Moldavie (RSSM) de 1940
6.3 L'idéologie soviétique de la moldavisation

7 La Moldavie indépendante
7.1 Le roumanisme et le moldavisme
7.2 Les arrêts de la Cour constitutionnelle
7.3 Un pays gouverné par des oligarques russophiles
7.4 L'adhésion à la Francophonie
7.5 Une société profondément divisée et polarisée

Une partie de l'histoire de la Moldavie se confond avec celle de la Roumanie, dont l'origine remonte à l'ancienne Dacie habitée par les Daces ou Gètes, un peuple indo-européen apparenté aux Thraces. La Dacie ne correspondait pas tout à fait à la Roumanie et à la Moldavie actuelles: elle englobait l’Olténie, la Transylvanie (voir la carte historique de la Roumanie) et à une partie de la Hongrie, et s’étendait des Carpates au nord jusqu'au Danube au sud, et du Dniestr à l'est jusqu'à la Tisza à l'ouest. 

1 Une province romaine

Le royaume de Dacie fut attesté dès le IIe siècle avant notre ère. Le mot Dacie (du latin Dacia) tire son origine d'un peuple indo-européen désigné ainsi par les Romains, les Daces. Leurs alliés furent les Celtes, les Thraces et les Grecs, du moins jusqu'à la conquête de la Grèce par l'Empire romain.

1.1 La Dacie romaine

 La région fut ensuite soumise par l’empereur Trajan après deux campagnes appelées «guerres daciques» (entre 101-102 et entre 105-107); elle fut érigée en province romaine (appelée Dacie) durant 150 ans, soit de 106 à 256. Avec la conquête, la Dacie fut traversée de voies romaines qui recouvrirent rapidement les voies de circulation naturelles.  Les années 230 marquèrent la fin de la paix en Dacie romaine, puis les Romains furent contraints de racheter la paix au prix d'un tribut annuel aux Goths.

1.2 La romanisation et la christianisation

Même si la domination romaine ne dura qu’un siècle et demi — les Goths chassèrent les Romains en 256, qui abandonnèrent totalement la province en 275 —, son implantation eut des conséquences linguistiques permanentes. En effet, les habitants de cette province — la Dacie (voir la carte historique) — se romanisèrent et se christianisèrent.

Devenus chrétiens et romains, ils acquirent le latin qui, plus tard, allait devenir le roumain. Comme la France, l'Espagne, le Portugal et l'Italie, la Dacie allait devenir un pays de langue romane.

2 La formation de la langue roumaine

Pendant près de 1000 ans, la Dacie fut envahie par des vagues successives de Goths (III-IVe siècles), de Gépides (IV-Ve siècles), de Huns (IV-Ve siècles), d'Avars (VI-VIIe siècles), de Slaves ou encore de Bulgares (VII-IXe siècles); la dernière des grandes invasions fut celle des Mongols (1241).

2.1 Les variétés néolatines

La population dace se réfugia dans les montagnes des Carpates ainsi qu’en Transylvanie, où elle conserva ses traditions et la langue néolatine, enrichie cependant d'un important apport lexical d’origine slave, surtout entre les VIIe et Xe siècles. Cette population participa à la formation de quelques variétés linguistiques, dont le daco-roumain, l'istro-roumain, le mégléno-roumain et le valaque (ou aroumain).

2.2 Le daco-roumain

De fait, le roumain est surtout basé sur le daco-roumain parlé dans la région historique de la Valachie (en Roumanie), mais cette langue s’est également implantée en Moldavie et jusqu’en Transylvanie. C'est vers le Xe siècle que le roumain (issu du daco-roumain) commença à acquérir sa forme actuelle. Entre le Xe siècle et le XIIIe siècle, des principautés telles que la Valachie et la Moldavie se constituèrent avec, comme religion, le christianisme orthodoxe et, comme langue, le daco-roumain; l’Église orthodoxe bulgare introduisit le slavon écrit en alphabet cyrillique comme langue liturgique, tout en essayant avec un succès très relatif de le promouvoir dans la population comme langue maternelle.

Durant tout le Moyen Âge, la langue officielle des principautés roumaines/moldaves était le slavon, mais la population continuait de parler le daco-roumain qui deviendra plus tard la variété standard du roumain officiel en Roumanie, du moldave en Moldavie ou du valaque en Bulgarie et en Serbie. 

3 La période ottomane

La première référence au nom «Moldavie» se rapporte à la principauté de Moldavie fondée en 1359 par Bogdan Ier. Cette principauté (1359-1859) eut à combattre longtemps pour échapper aux dominations étrangères.

3.1 La principauté de Moldavie

La Moldavie actuelle occupe les deux tiers d'une région historiquement appelée «Bessarabie» entre 1812 et 1840. Mais auparavant, le nom de Moldavie avait désigné une zone plus vaste que la Bessarabie: la principauté de Moldavie, allant de la mer Noire au sud à la Bucovine au nord, et des Carpates à l'ouest, au Dniestr à l'est. Aujourd'hui, la Bessarabie ne comprend que la Moldavie actuelle, sans la Transnistrie, ainsi que les territoires ukrainiens de Khotine au nord et du Boudjak au sud, entre la frontière moldave et la mer Noire, soit le territoire situé entre le Prout et le Dniestr (Nistru en roumain).

3.2 Une autonomie relative

Afin de conserver son autonomie et ses institutions, la principauté de Moldavie dut, à partir de 1512, payer un tribut à l'Empire ottoman après avoir échappé à la tutelle hongroise, puis s'être défendue contre la Pologne. En 1470 , sous le règne d'Étienne le Grand, les relations entre la Moldavie et les Ottomans devinrent hostiles et conduisirent à plusieurs affrontements.

Après 1504, la Moldavie tomba en déclin et fut contrainte d'accepter la vassalité à l'égard des Ottomans. Elle fut gouvernée par des hospodars ou voïvodes (princes élus par l’Assemblée des nobles, voïvode n’étant pas un titre héréditaire, mais une fonction pour deux ou trois ans, renouvelable). Initialement roumains, les voïvodes furent, de 1711 à 1829, des citoyens grecs issus du Phanar (quartier grec d'Istanbul), qui achetaient à prix d'or l’accord du sultan ottoman et se dédommageaient ensuite en exploitant honteusement leurs sujets moldaves.

3.3 L'influence turco-ottomane

Bien qu'ils aient perdu leur indépendance, les territoires moldaves conservèrent un degré d'autonomie qui allait varier selon les circonstances au cours des siècles. Quoi qu'il en soit, cette relative autonomie a permis à la langue roumaine de se développer et de s'enrichir en empruntant quelque 2760 termes turco-ottomans. Cependant, seuls quelque 1000 mots ont survécu jusqu'à aujourd'hui. Voici quelques exemples: cafea (café), cearşaf (feuille), musafir (invité), papuc (pantoufle), perdea (rideau), raft (étagère), sâc (sac), sufragerie (salon), tacâm (couvert), tavan (plafond), tavă (plateau), turc (turc), etc.

4 La période russe

À partir de 1812, il y eut deux Moldavie: d’une part, la Moldavie occidentale (ou Moldavie de l'Ouest), restée roumaine, constituant une région de la Roumanie (voir la carte des provinces historiques), d’autre part, la Moldavie orientale (Moldavie de l'Est), devenue russe sous le nom roumain de Bessarabie (ou Bessarabia).

La Bucovine, noyau originel de la Moldavie, fut incorporée à l’Empire autrichien en 1775. En 1812, l'Empire russe occupa la moitié orientale de la Moldavie qui fut nommée Bessarabie (région située entre le Prout et le Dniestr), tandis que la moitié occidentale (région située entre les Carpates et le Prout) s’unissait à la Valachie pour former, en 1859, le royaume de Roumanie sous l’autorité du prince moldave Alexandre Jean Cuza (1820-1873).

4.1 L'occupation de la Bessarabie et la dévalorisation du roumain

Toutefois, une zone méridionale de la Bessarabie, le Boudjak, fit partie pendant une courte période (1856-1878) de la Roumanie fraîchement constituée, la majeure partie de la Bessarabie ayant appartenu tout au long du XIXe siècle à la l'empire de Russie. Dans les premières années de l'occupation, parce que plus de 95% de la population était roumanophone, le roumain fut accepté comme langue officielle avec le russe dans les institutions de la Bessarabie. Afin de rendre la domination russe plus attrayante pour les chrétiens orthodoxes, le tsar Alexandre Ier (de 1801 à 1825) décida de conserver les lois locales en place et d'exonérer la population des taxes électorales et du service militaire pendant trois ans.

Le premier recensement russe en Bessarabie fut effectué en 1817; les Moldaves roumanophones représentaient 86% de la population, les Ukrainiens 6,5%, les Juifs 4,2%. À partir de 1828, le russe devint la seule langue officielle de la région moldave, même si les actes administratifs étaient publiés en roumain. Cette langue fut bannie de l'enseignement public dès 1867 et l'Église orthodoxe refusa de reconnaître les ecclésiastiques qui ne parlaient pas le russe. En raison de la colonisation russe, la proportion des Moldaves dans la population de Bessarabie diminua à 65%.

En 1871, le tsar Alexandre II (de 1855 à 1881) publia un ukaze («ordonnance») «sur la suspension de l'enseignement de la langue roumaine dans les écoles de Bessarabie» parce que «l'Empire russe n'apprend pas les langues locales». En 1878, la langue roumaine en Bessarabie fut simplement interdite et remplacée par le russe. En fait, la situation linguistique en Bessarabie, de 1812 à 1918, évolua du bilinguisme à l'imposition d'une seule langue officielle, le russe.

De 1871 à 1905, le roumain continua à être utilisé uniquement dans la famille et entre proches. Les journaux en langue roumaine parurent sporadiquement et brièvement ; sur 254 publications périodiques en Bessarabie, seulement seize étaient en roumain. Des restrictions linguistiques similaires furent imposées dans les églises; les documents et les registres devaient être tenus uniquement en langue russe et les prêtres recevaient un délai de six mois pour apprendre le russe. Ce fut l'une des périodes avec le plus haut taux d'assimilation de l'Empire russe.

Tout au long du XIXe siècle, la Moldavie orientale (Bessarabie) fut activement colonisée par les Russes, les Ukrainiens, les Polonais, les Allemands, les Suisses (allemands), etc., alors que, pour les paysans moldaves, les tsars avaient rétabli de 1812 à 1861 le servage, auparavant aboli par le voïvode de Moldavie, Constantin Mavrocordat, en 1741. Au cours de cette période, les dirigeants moldaves (comme les autres Roumains, de Transylvanie et de Valachie), dans un esprit de nationalisme préoccupé par un souci de retour aux sources latines, remplacèrent l'alphabet gréco-slavon du moldave par l’alphabet latin. Il se développa aussi une vague de francophilie, tandis que la langue moldave s’enrichissait en empruntant massivement au français.

Dès 1878, les Russes s’emparèrent à nouveau de toute la Bessarabie, qui fit partie de l’Empire russe jusqu’à son effondrement en 1917. Lorsque la Roumanie fut érigée en royaume héréditaire en 1881, elle revendiqua la Bessarabie, qui comptait une importante population roumanophone. Après la dissolution de l'Empire russe, la Bessarabie élit un Parlement qui vota son rattachement à la Roumanie (1918). À la conférence de Paris en 1920, cette union de la Roumanie et de la Bessarabie (une grande partie de la Moldavie actuelle) fut officiellement reconnue par la communauté internationale (Grande-Bretagne, France, Italie, Japon, etc.), à l’exception de l’Allemagne et de l’URSS.

4.2 La révolution d'Octobre et le droit des peuples

La révolution d'Octobre 1917 eut pour effet de faire disparaître la Russie tsariste. Le 15 novembre, Vladimir Lénine et Joseph Staline signèrent un document promulgué par le gouvernement bolchevique de Russie: la Déclaration du droit des peuples de Russie (en russe: "Deklarátsiya prav naródov Rossíi"). Le document proclamait les quatre principes suivants:

1. l'égalité et la souveraineté des peuples de Russie;
2. le droit des peuples de Russie à une libre autodétermination, y compris la sécession et la formation d'un État séparé;
3. la suppression de tous les privilèges nationaux et religieux;
4. le libre développement des minorités nationales et des groupes ethniques qui peuplent le territoire de la Russie.

Plusieurs nations déclarèrent leur indépendance peu de temps après la Déclaration des bolcheviks et s'établirent comme des États non communistes: Finlande (6 décembre 1917), Lituanie (11 décembre 1917), Ukraine (le 22 janvier 1918), Moldavie (le 6 février 1918), Estonie (22 avril 1918), Biélorussie (25 mars 1918), Pologne (11 novembre 1918), Lettonie (18 novembre 1918).

À l'exception de la Finlande, toutes les régions concernant ces nations n'étaient plus sous la souveraineté de l'Empire russe à la suite des succès austro-allemands au moment de la Première Guerre mondiale. Ces régions furent officiellement cédées par le traité de Brest-Litovsk (Biélorussie), mais les bolcheviks ne pouvaient pas être au courant de cette évolution au moment de la Déclaration.

4.3 La République démocratique moldave (1917-1918)

En Bessarabie, des indépendantistes roumains formèrent un gouvernement : le Sfatul Țării («Conseil national»). Le 2 décembre 1917, le Sfatul Țării proclama la République démocratique moldave ("Republica Democratică Moldovenească"). À l'origine, la République démocratique de Moldavie devait faire partie d'une future Russie fédérale: elle se proclama république constituante de la République démocratique fédérative de Russie. La population était estimée à 2,7 millions d'habitants sur un territoire d'une superficie de 44 900 km² (la Moldavie actuelle: 33 846 km²). La république moldave abritait une majorité (env. 70%) de Moldaves et de Roumains, mais il y avait aussi des Ukrainiens, des Russes, des Polonais, des Juifs, des Bulgares, des Allemands, etc.

Cependant, cette république devait être un État éphémère. À la suite de la désintégration de l'armée russe dans la région, les forces roumaines traversèrent la frontière en janvier 1918, prenant la capitale en quelques jours. Grâce à l'intervention roumaine, la Moldavie proclama son indépendance le 24 janvier.

Au début d'avril, la Moldavie négocia une union conditionnelle avec le Royaume de Roumanie, essentiellement une fédération; elle conservait une autonomie provinciale ainsi que son organisme législatif (le Sfatul Țării). Après une assemblée secrète des membres du Sfatul Țării, celui-ci vota une union inconditionnelle de la Bessarabie avec la Roumanie, équivalant en fait à une annexion.

À partir de ce moment, les Moldaves se séparèrent en deux groupes distincts: le premier fit partie en 1918 de la Grande Roumanie, alors que le second (la RASSM) allait faire partie de l'URSS en 1924.

5 L'intermède de la «Grande Roumanie»

À la suite de la victoire des Alliés en 1918, les «Quatorze points» du président américain Woodrow Wilson imposèrent à l'Europe «le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes». On vient de le signaler, la Bessarabie, habitée majoritairement par des roumanophones, proclama son union à la Roumanie.

Il en fut de même pour la Bucovine et la Transylvanie, également roumanophones, qui votèrent en novembre leur rattachement à la Grande Roumanie, dont la population passa subitement de 7,77 millions à 14,67 millions d'habitants. Sous la pression américaine, le Banat roumanophone fut cédé aux deux tiers à la Roumanie, l'autre tiers à la Serbie. Quant au Boudjak, un ancien territoire valaque, il fut accordé à la Roumanie, mais cette région, majoritairement peuplée de Turcs et de Bulgares, ne rejoignit pas la Roumanie de son plein gré ni à l'issue d'un vote comme ce fut le cas pour les autres régions à majorité roumanophone (Transylvanie, Bucovine, Banat, Bessarabie).

Ainsi, grâce à l'effondrement de l'Empire russe, de l'Empire austro-hongrois et de l'Empire ottoman à la fin de la Première Guerre mondiale, le royaume de Roumanie atteignit les 295 049 km² (contre 237 500 km² aujourd'hui). C'est alors que la Roumanie fut appelée la «Grande Roumanie» (en roumain: România Mare). Cette union fut ratifiée en 1920 par le traité de Trianon (dans le cas de la Transylvanie et du Banat), par le traité de Versailles (pour la Bessarabie) et par le traité de Saint-Germain-en-Laye (pour la Bucovine), mais les bolcheviks russes refusèrent ces traités.

5.1 La monarchie constitutionnelle

La Grande Roumanie devait durer presque vingt-deux ans, soit entre les deux guerres mondiales, de 1918 à 1940. Le 15 octobre 1922, Ferdinand Ier fut couronné roi de la Grande Roumanie à Alba-Iulia. Selon la Constitution libérale de 1923, la Roumanie était une monarchie constitutionnelle, un État national, unitaire, indivisible et au territoire inaliénable. Plusieurs articles portaient sur la non-discrimination pour des motifs de langue (art. 5, 7, 8, 28, 29 et 119), mais seul l'article 126 proclamait une langue officielle, le roumain: 

Articolul 5

Romanii, fara deosebire de origina etnica, de limba sau de religie, se bucura de libertatea constiintei, de libertatea invatamantului, de libertatea presei, de libertatea intrunirilor, de libertatea de asociatie si de toate libertatile si drepturile stabilite prin legi.

Articolul 7

1) Deosebirea de credinte religioase si confesiuni, de origina etnica si de limba, nu constitue in Romania o piedica spre a dobandi drepturile civile si politice si a le exercita.

Artocolul 126

Limba romaneasca este limba oficiala a Statului roman.

Article 5

Les Roumains, quelle que soit leur origine ethnique, leur langue ou leur religion, jouissent de la liberté de conscience, de la liberté d'enseignement, de la liberté de la presse, de la liberté de réunion, de la liberté d'association et de toutes les libertés et de tous les droits prévus par la loi.

Article 7

1) La distinction des croyances et des confessions religieuses, de l'origine ethnique et de la langue, ne constitue pas un obstacle en Roumanie à l'acquisition et à l'exercice des droits civils et politiques.

Article 126

La langue roumaine est la langue officielle de l'État roumain.

La Grande Roumanie avait le roumain comme langue officielle, mais il subsistait dans le pays de nombreuses minorités ethniques issues de l'unification. Le groupe ethnique majoritaire, les Roumains et les Bessarabiens, formait 71,9% de la population. Les minorités, qui étaient pratiquement absentes dans le Vieux-Royaume, atteignaient dans la Grande Roumanie près de 30 % de la population.

5.2 Les minorités nationales

Avec 1,4 million de Hongrois en Transylvanie, 745 000 Allemands en Transylvanie, au Banat et en Bucovine, 991 000 Ukrainiens et Russes en Bessarabie et en Bucovine, sans oublier les 728 000 Juifs, la Grande Roumanie se trouva brutalement confrontée à la question de ses minorités, la plupart issues de l'Empire austro-hongrois (Hongrois et Allemands), de l'Empire russe (Ukrainiens et Russes), de l'Empire ottoman (Turcs, Gagaouzes, Tatars). Une exception concernait les Ukrainiens appelés «Ruthènes» de la Bucovine, qui constituaient dans la région un groupe ethnique distinct.

Grandes communautés
ethniques
Hongrois (7,9%), Allemands (4,1%), Juifs (4,0%)
Petites communautés
ethniques
Ukrainiens (3,2%), Russes (2,3%), Bulgares (2,0%), Tsiganes (1,5%)
Très petites communautés ethniques Turcs (0,9%), Gagaouzes (0,6%), Serbes + Croates + Slovènes (0,3%), Tchèques + Slovaques (0,3%), Polonais (0,3%), Grecs (0, 1%), Tatars (0,1%), Arméniens, Albanais, etc.
Ces minorités constituaient des groupes d'autant plus importants qu'ils vivaient concentrés dans des régions particulières, comme c'était le cas pour les Hongrois, les Allemands, les Ukrainiens, les Russes, les Bulgares, les Gagaouzes, les Turcs, les Tatars, etc.

Malgré les dispositions législatives antidiscriminatoires, les gouvernements qui se succédèrent dans la Grande Roumanie pratiquèrent des politiques autoritaires inquiétantes envers la plupart des minorités, notamment celles dans le Boudjak. 

Quant aux Bessarabiens, ils sauvegardèrent leur langue, mais risquaient de perdre graduellement leur identité moldave ou bessarabienne.  En 1938, une nouvelle constitution fut adoptée pour se conformer à la dictature royale de Carol II (1930-1940) qui avait aboli ce qui restait de la démocratie parlementaire. La seule disposition constitutionnelle en matière de langue reposait sur l'article 94 qui se lisait comme suit: «La langue roumaine est la langue officielle de l'État» (en roumain: "Limba romana este limba oficiala a Statului").

5.3 Les pertes territoriales

En juin 1940, l'URSS, alors liée à l'Allemagne nazie par le pacte Hitler-Staline, lança à la Roumanie un ultimatum de 48 heures pour évacuer les territoires de l'ancienne République démocratique moldave et la moitié nord de la Bucovine que l'Armée rouge envahit et occupa à partir du 28 juin. Ayant perdu ses alliés français et anglais, la Roumanie dut céder. Le 30 août 1940, la Roumanie dut également céder la moitié nord de la Transylvanie à la Hongrie. Enfin, le 7 septembre 1940, la Roumanie restitua le Boudjak à la Bulgarie.

Ces amputations territoriales suscitèrent la colère des Roumains et entraînèrent des émeutes populaires ainsi que l’abdication du roi de Roumanie (Carol II), pendant que la Bessarabie (Moldavie) et la Bucovine étaient occupées par les forces armées soviétiques. Le gouvernement roumain estimait , en dépit des pertes territoriales représentant plus d'un tiers de la Grande Roumanie, que c'était le prix à payer pour ne pas subir le sort du dépeçage de la Pologne.

6 Le carcan soviétique

La révolution d'Octobre qui renversa la Russie tsariste favorisa la prise du pouvoir par les bolcheviks. Ceux-ci embrassaient alors la doctrine fédéraliste. C'est  Lénine qui, désireux d'appliquer cette doctrine, avait comme objectif de transformer la Russie unitaire en une union de républiques formées selon le principe de la répartition ethnique et jouissant d'un certain degré d'autonomie culturelle locale. Le 30 décembre 1922, l'Union soviétique fut créée avec la Russie, l'Ukraine, la Biélorussie et la Transcaucasie (réunissant la Géorgie, l'Arménie et l'Azerbaïdjan). 

6.1 La République socialiste soviétique autonome moldave (1924-1940)

Le 7 mars 1924, à l'intérieur des frontières de la République socialiste soviétique d’Ukraine (ou la RSS d'Uraine) fut fondée une région autonome moldave au sein de la RSS d'Ukraine. Mais le 12 octobre, la région devint la République socialiste soviétique autonome moldave (en roumain : Republica Autonomă Socialistă Sovietică Moldovenească), d'où le sigle RASSM pour l'identifier. La création de la RASSM respectait une tendance générale dans l'Union soviétique de l'époque, laquelle consistait à créer une autonomie territoriale et à accorder des droits culturels à différentes nationalités. À signaler, bien que leurs noms soient très semblables, il ne faut pas confondre la "République socialiste soviétique autonome moldave" (RASSM) de 1924 avec la "République socialiste soviétique de Moldavie" (RSSM) de 1940. Ce sont deux entités politiques distinctes, comme nous le verrons plus loin.

Cette république autonome (RASSM) se situait à l'est de la Bessarabie roumanophone et comprenait des zones de la rive droite du Dniestr, dont la Transnistrie, territoires qui appartiennent aujourd'hui à la république de Moldavie et à l'oblast d'Odessa en Ukraine. La RASSM couvrait une superficie de 8100 km², qui se comparerait aujourd'hui à celle de l'île de Porto Rico (9104  km²). La capitale fut Balta jusqu'en 1929, puis Tiraspol.

La création de cette petite république autonome moldave se voulait avant tout une réplique soviétique au rattachement de la Bessarabie dans un contexte où l'Armée rouge était combattue par une armée franco-roumaine commandée par le général français Berthelot. En créant la RASSM, les dirigeants soviétiques espéraient sans doute encourager l'irrédentisme pro-soviétique en Bessarabie et accroître son influence en Roumanie, exerçant ainsi une pression sur la Roumanie, mais l'effet escompté ne fut jamais atteint. La création de la RASSM marquait un tournant dans le comportement du gouvernement soviétique et ses tentatives de reprendre le contrôle d’un territoire qu’il considérait comme lui revenant de plein droit. Dès lors, la langue, l’histoire, le patrimoine culturel, ainsi que les caractéristiques de la «nationalité» moldave firent l’objet de débats qui devaient se prolonger jusqu’à la fin des années 1930; ces débats eurent lieu dans le cadre du Comité scientifique moldave et des forums administratifs, mais en fonction des intérêts politiques poursuivis par les différents groupes impliqués dans l’édification nationale de la Moldavie soviétique.

La population de la RASSM était un mélange d'Ukrainiens, de Moldaves, de Russes, de Gagaouzes et de Juifs, soit un total estimé à environ 545 500 habitants en 1924, puis à 572 339 en 1926 et à 582 138 en 1935.

Groupe ethnique 1926 1935
Nombre % Nombre %
Ukrainiens 277 515 48,5% 265 193 45,5%
Moldaves 172 556 30,1% 184 046 31,6%
Russes 48 868 8,5% 56 592 9,7%
Hébreux/Juifs 48 564 8,5% 45 620 7,8%
Allemands 10 739 1,9% 12 711 2,2%
Bulgares 6 026 1,1%    
Polonais 4 853 0,8%    
Tsiganes 918 0,2%    
Autres 2 300 0,4% 13 526 2,4%
Total

572 339

582 138

Selon les recensements soviétiques de 1926 et de 1935, la population de la RASSM a varié de 572 339 à 582 138 habitants en neuf ans. On constate que les Ukrainiens ont toujours constitué la majorité (48,5% et 45,5%), suivis de près par les Moldaves (30,1% et 31,6%).

Les Russes ont toujours été très minoritaires (8,5% et 9,7%), mais ils avaient l'avantage de contrôler les leviers politiques et économiques de la petite république. On y trouvait aussi des Juifs (8,5% et 7,8%), des Allemands (1,9% et 2,2%), des Bulgares (1,1%), des Polonais (0,8%), des Tsiganes (0,2%), des Gagaouzes, etc.

La proportion des Moldaves fut toujours moins du tiers de la population totale, ce qui signifiait qu'ils étaient minoritaires, alors que les autorités soviétiques mettaient à leur disposition une république dont ils étaient théoriquement les titulaires. En fait, les nationalités slaves (Ukrainiens, Russes, Bulgares, Polonais) formaient une  majorité avoisinant les 60%. Cependant, au cours des premières années de la RASSM, les Soviétiques traitèrent les Moldaves avec prudence dans l'espoir sans doute d'encourager le communisme dans la région. Bien sûr, la situation allait changer radicalement avec l'accession au pouvoir de Joseph Staline.

- La moldavisation de la langue roumaine

La Constitution de la RASSM de 1925 prévoyait comme langues «les plus courantes» le moldave (et non le roumain), l'ukrainien et le russe.

Статья 9.

Самыми распространенными языками в Автономной Молдавской Социалистической Советской Республике являются: молдавский, украинский и русский язык.

Статья 10.

Яыки всех национальностей, населяющих территорию Автономной Молдавской Социалистической Советской Республики, равноправны. Каждому гражданину в Автономной Молдавской Социалистической Советской Республике обеспечивается возможность в его отношениях с государственными органами и в отношениях государственных органов с ним пользоваться родным языком, а также пользоваться им на заседаниях съездов советов, на всех других съездах, заседаниях и различных публичных выступлениях.

Article 9

Les langues les plus courantes en République autonome soviétique socialiste moldave sont le moldave, l'ukrainien et le russe.

Article 10

Les langues de toutes les nationalités habitant le territoire de la République autonome soviétique socialiste moldave sont égales. Tout citoyen de la République autonome soviétique socialiste moldave a la possibilité, dans ses relations avec les organismes de l'État et dans les relations des organismes de l'État avec lui, d'employer sa langue maternelle, ainsi que de l’utiliser lors de réunions de congrès du conseil, lors de tous les autres congrès, réunions et divers discours publics.

Bien que les autorités soviétiques aient mené la campagne de «moldovanisation», en proposant des sanctions contre les militants non moldaves ou des incitations financières pour ceux qui connaissaient la langue, tout au cours de la vie de la Moldavie la vraie langue officielle fut le russe. Quant à la langue roumaine, elle fut dorénavant appelée «moldave» afin de la distinguer de la langue parlée en Roumanie. L'alphabet latin, qui avait été utilisé pour écrire la langue pendant les 80 années précédentes, fut remplacé par une version de l'alphabet cyrillique, dérivée de l'alphabet russe. La justification des autorités était que, pendant 80 ans, la langue avait été écrite en alphabet cyrillique!

Dès le début, les dirigeants soviétiques entreprirent de souligner les différences entre les Roumains et les habitants de la RASSM. À cet effet, une campagne fut menée pour identifier les Moldaves en tant que peuple distinct des Roumains, ce qui signifiait aussi que la langue des Moldaves était aussi une langue distincte, non une variété du roumain. Même l'écriture fut élaborée sur la base de l'alphabet cyrillique russe. Les linguistes moldaves puisèrent dans le roumain parlé en Transnistrie, rempli de mots ukrainiens et russes, pour trouver de nouveaux mots, ce qui prouvait ainsi que le moldave était une langue distincte. Cette théorie de deux peuples distincts, qui se voulait scientifique, opposait des Moldaves pacifiques à des «Roumains impérialistes oppressifs». Après la Seconde Guerre mondiale, le concept deviendra une partie de l'idéologie «dénationalisante» officielle du Parti communiste de la RASSM.

Soutenus par les hauts responsables ukrainiens et par le Kremlin, les «moldavisants» prirent vite le dessus sur les «roumanisants», de sorte qu'ils purent entreprendre la réalisation de la «nouvelle» langue moldave. En mai 1926, une résolution du Comité régional du Parti communiste décida de créer un organisme consacré à la réforme linguistique: le Comité scientifique moldave (CSM). En matière d’orthographe, les membres du CSM adoptèrent l'approche phonétique, en arrimant la langue écrite à la langue parlée, c'est-à-dire la «langue vivante des masses moldaves».

La roumanophobie s'appliqua pareillement à la la grammaire qui fut simplifiée le plus possible. Cependant, pour des raisons politiques et également personnelles, les linguistes du CSM étant d’origine bessarabienne, la base lexicale de la langue en cours de formation fut empruntée à la variété dialectale parlée par les paysans de Bessarabie. Vu les limites de cette base lexicale et pour éviter les emprunts à la langue roumaine, quelque 7500 mots simples et composés furent créés entre 1927 et 1930 à partir de racines lexicales moldaves, russes et ukrainiennes, adaptées morphologiquement à la nouvelle langue.

En rejetant catégoriquement l’usage des mots roumains, les linguistes du CSM donnèrent naissance à une langue étrange et plutôt incompréhensible, même pour les présumés «moldavophones». La moldavisation ayant été plutôt difficile, tant pour les Moldaves que pour les «allophones», des efforts importants furent faits pour populariser les nouvelles normes de la «langue moldave», avec l’édition de manuels, de dictionnaires, de livres, etc., ainsi qu'avec la scolarisation et l’alphabétisation d’une bonne partie de la population.

Au début des années 1930, la connaissance de la langue «moldave» acquit une forte importance politique, dans la mesure où tous devaient participer à la soviétisation de la Bessarabie, voire de la Roumanie tout entière, en raison de la réalisation du projet d’«exportation» de la révolution communiste. Toutefois, les politiques de moldavisation, d’«indigénisation» et de latinisation furent interrompues en 1938. Les débats portèrent rapidement sur l’alphabet et la grammaire de la langue officielle de la République autonome socialiste soviétique moldave (RASSM), ce qui suscita des dissensions au sein de la direction du Parti de la République, tiraillée entre ses deux groupes opposés, les «roumanisants» et les «moldavisants».

En 1938, une nouvelle réforme linguistique fut entreprise. Celle-ci devait s’intégrer dans un contexte général de révision de la politique de russification engagée dans toutes les républiques soviétiques à partir de 1935. Les Soviétiques imposèrent l’alphabet cyrillique, la réhabilitation des parlers populaires et les recours massifs d'emprunts au russe. Entre les conflits idéologiques suscités par la «moldavisation» et la «roumanisation», la langue des Moldaves soviétiques, quel que soit son nom, n'eut guère de place dans les institutions et les organismes de la RASSM.

6.2 La République socialiste soviétique de Moldavie (RSSM) de 1940

Bien que la Roumanie eût, tout au début de la Seconde Guerre mondiale (en septembre 1939), déclaré sa neutralité, l’Armée rouge de Staline occupa la Bessarabie dès juin 1940 et annexa la région à la RSSM (République socialiste soviétique de Moldavie), ce qui incluait la Transnistrie. La RSSM fut officiellement créée le 2 août 1940. Son territoire correspondait pour 87% aux deux tiers de la Bessarabie qui, rappelons-le, faisait partie de la Roumanie avant la Seconde Guerre mondiale, et pour 13% à une petite portion le long de la rive droite du Dniestr (la Transnistrie).

Les deux régions (Bessarabie et Transnistrie) totalisaient une superficie de 50 138 km² avec une population de 3,75 millions d'habitants, mais les roumanophones moldaves représentaient cette fois 68,8% de la population; ils étaient donc majoritaires. Ils étaient suivis des Ukrainiens (11,1%), puis des Russes (6,7%), des Gagaouzes (4,9%) et des Bulgares (7,5%).
 
Groupe ethnique 1941 Nombre Pourcentage
Moldaves 1 620 800 68,8%
Ukrainiens 261 200 11,1%
Russes 158 100 6,7%
Gagaouzes 115 700 4,9%
Bulgares 177 700 7,5%
Autres 23 200 1,0%

Il ne restait qu’à mettre au point les coordonnées géographiques et symboliques de cette nouvelle entité politique.  La Moldavie fut alors dépecée d’environ 15 000 km² au profit de l’Ukraine (au nord et au sud) et remodelée pour devenir, le 2 août 1940, la République socialiste soviétique moldave (RSSM), sauf que les armées d'Hitler allaient entrer en scène et tout changer non seulement en Roumanie, mais dans l'Europe entière.

Afin d'éviter le sort de la Pologne voisine, rayée de la carte de l'Europe par l'Allemagne nazie et l'URSS, le roi Carol II de Roumanie et son gouvernement prirent le parti de l'Allemagne nazie en juillet 1940 et laissèrent Adolf Hitler arbitrer le conflit territorial entre la Roumanie et la Hongrie au sujet de la Transylvanie. Ayant pris le pouvoir à la suite d'un coup d'État, le général roumain Ion Antonescu provoqua l'abdication du roi, le 6 septembre 1940, au profit de son fils de 19 ans Michel Ier, à qui fut enlevé tout pouvoir. Antonescu installa ensuite un régime totalitaire.

- L'intermède la Transnistrie roumaine

Entre octobre 1940 et juin 1941, environ 550 000 soldats allemands entrèrent en Roumanie.

Pour compenser la perte de la Transylvanie roumaine au profit de la Hongrie, Hitler permit à Antonescu d’occuper la Transnistrie. En 1941, la Roumanie attaqua l’URSS avec l'aide de la Wehrmacht : les armées franchirent le Prout et le Dniestr, envahirent la Bessarabie et la Transnistrie, puis traversèrent le Bug et avancèrent jusqu'à Stalingrad (Russie).

Pour la première fois de son histoire, la Roumanie occupait la Transnistrie au complet. Elle transforma la région entre le Dniestr et le Bug, y compris la ville d’Odessa, en une zone d’occupation militaire, sous le nom de Gouvernorat de Transnistrie. En dépit de l'existence en Transnistrie d'environ 500 000 Roumains, la majorité de la population restait constituée d'Ukrainiens et de Russes, ce qui explique probablement la décision de la Roumanie de ne pas procéder à une annexion en règle de cette région. Celle-ci devint pour la Roumanie un lieu de déportation pour 185 000 Juifs, Tsiganes et résistants au régime, une sorte de «Sibérie roumaine». Les trois quarts d’entre eux moururent de froid, de faim et de maladie, ou furent simplement fusillés par les "Einsatzgruppen" (groupes d'intervention nazis). En même temps, des unités de l'armée allemande s'installèrent en Transnistrie, ayant avec elles les services de sécurité, le système d'espionnage et les commandements allemands, qui maintenaient les contacts avec le front et l'armée roumaine.

Le général Antonescu fit venir de force plus de 8500 fonctionnaires roumains pour administrer la Bessarabie et la Transnistrie. Pendant que la Roumanie employait le roumain avec les habitants de Bessarabie, de la Bucovine et de Transnistrie, les nazis n'utilisaient que l'allemand, y compris avec les Roumains. Antonescu  avait ordonné aux fonctionnaires de gouverner «comme si la Roumanie s'était installée sur ces territoires depuis deux millions d'années». De plus, le gouverneur de la Transnistrie, Gheorghe Alexianu, conçut le gouvernement d'occupation roumain selon le «principe du Führer». La police locale, formée de Roumains et d'Ukrainiens, fut chargée de maintenir l'ordre et de faire travailler les habitants, incluant les Juifs, même si la plupart d'entre eux devaient demeurer dans des ghettos étroitement surveillés.

Une ordonnance, publiée le 11 novembre 1941, autorisait les gendarmes à exécuter des Juifs fuyant les ghettos ou les camps de travail. Sur fond d'antisémitisme, le gouvernement d'Ion Antonescu avait officiellement adopté le mythe du «Juif responsable» des pertes territoriales subies par la Roumanie au cours de l'été 1940. Cela justifiait amplement le gouvernement roumain, en accord avec l'Allemagne, d'entreprendre un «nettoyage» ethnique dans les territoires reconquis en déportant et/ou en tuant les Juifs de Bucovine et de Bessarabie qui n'avaient pas eu le temps de fuir vers l'intérieur de l'Union soviétique. Au total, 380 000 à 400 000 Juifs, dont ceux de Transnistrie, furent liquidés dans les régions contrôlées par la Roumanie sous la dictature d'Antonescu.

En mars 1944, les troupes allemandes entamèrent une retraite désordonnée. Peu après, l'Armée rouge entrait en Transnistrie. L'URSS allait aussitôt reprendre les territoires perdus pendant la guerre, la Transnistrie et la Bessarabie.

- La terreur stalinienne

Après la guerre, la politique de Joseph Staline dans la RSS moldave se concentra sur la négation de la culture nationale et la destruction de toute forme d'organisation sociale en dehors du Parti communiste; ce fut une série de massacres, d'arrestations et de déportations. Staline fit exiler en Sibérie non seulement l'élite bessarabienne d'avant-guerre, c'est-à-dire les «intellectuels» et la «bourgeoisie», mais aussi des milliers de Moldaves dont une bonne partie mourut dans les steppes du Kazakhstan. En dix ans, plus de 900 000 personnes disparurent de la Moldavie.

Bien que d'origine géorgienne, Staline n'appliqua guère les idées libérales de Lénine en matière de nationalités, en dépit de ce qu'il proclamait pourtant encore en 1930.
 
Что касается более далекой перспективы национальных культур и национальных языков, то я всегда держался и продолжаю держаться того ленинского взгляда, что в период победы социализма в мировом масштабе, когда социализм окрепнет и войдет в быт, национальные языки неминуемо должны слиться в один общий язык, который, конечно, не будет ни великорусским, ни немецким, а чем-то новым. Об этом я также определенно заявил в своем докладе на XVI съезде. Quant à la perspective plus éloignée des cultures et des langues nationales, j'ai toujours adhéré et continue d'adhérer à la vision léniniste que, dans la période de cette victoire du socialisme à l'échelle mondiale, lorsque le socialisme gagnera en force et entrera dans la vie quotidienne, les langues nationales doivent inévitablement fusionner en une seule langue commune qui, bien sûr, ne sera ni le grand russe ni l'allemand, mais quelque chose de nouveau. Je l'ai aussi clairement déclaré dans mon rapport au 16e Congrès.

Au cours de la décennie 1930, Staline avait, à l'exemple des tsars, pratiqué la russification de l'URSS en généralisant l'emploi du «grand russe» comme langue de travail et l'immigration des Russes dans les États fédérés. Cette tactique visait, à défaut de la minorisation des majorités nationales, du moins leur contrôle par des dirigeants russes dans toute la fédération soviétique.

La terreur stalinienne dans la RSS de Moldavie dégageait des caractéristiques spécifiques du goulag de l'URSS, dans lesquelles le facteur ethnique jouait, directement ou indirectement, un rôle non négligeable. Par exemple, il existait une différence importante entre la Roumanie et la Moldavie soviétique: les citoyens pouvaient se présenter comme russes, ukrainiens, juifs, gagaouzes, bulgares, etc., mais jamais comme roumains.  À l'époque stalinienne, la seule supposition de l'identité roumaine était généralement sanctionnée par la déportation vers la Sibérie. Le simple fait de se déclarer «roumain» fut considéré comme un acte criminel parce qu'il impliquait une atteinte à l'intégrité territoriale de l'État soviétique; il était alors puni selon l'article 71 du Code pénal de la RSS de Moldavie:

УГОЛОВНЫЙ КОДЕКС
МОЛДАВСКОЙ СОВЕТСКОЙ СОЦИАЛИСТИЧЕСКОЙ РЕСПУБЛИКИ

Статья 71

Нарушение национального и расового равноправия

Пропаганда или агитация с целью возбуждения расовой или национальной вражды или розни, а равно прямое или косвенное ограничение прав или установление прямых или косвенных преимуществ граждан в зависимости от их расовой или национальной принадлежности -

наказываются лишением свободы на срок от шести месяцев до трех лет или ссылкой на срок от двух до пяти лет.

CODE PÉNAL
DE LA RÉPUBLIQUE SOCIALISTE SOVIÉTIQUE MOLDAVE

Article 71

Violation de l'égalité nationale et raciale

Toute propagande ou agitation dans le but d'inciter à l'hostilité ou à la haine raciale ou nationale, ainsi qu'à la restriction directe ou indirecte des droits ou à l'établissement d'avantages directs ou indirects des citoyens en fonction de leur race ou nationalité -

est punie soit d'une peine d'emprisonnement de six mois à trois ans, soit d'une peine de deux à cinq ans.

- La politique de russification

Comme en Biélorussie, une chape de plomb s'est abattue sur toute politique de roumanisation. Au contraire, les apparatchiks soviétiques développèrent intensivement une politique de russification, celle-ci n'étant nullement inférieure aux techniques des anciens impérialistes tsaristes. Pour Staline, la fusion en une seule culture socialiste par la forme comme par le contenu, avec une seule langue commune, était nécessaire pour faire triompher le prolétariat dans le monde entier et faire entrer le socialisme dans les mœurs. Il adaptait cette doctrine dans sa conception léniniste du problème des cultures et des langues nationales. Cependant, un demi-siècle plus tard, en Moldavie soviétique, malgré le fait que des villages entiers et la plupart des intellectuels avaient été exécutés ou déportés en Sibérie, le nationalisme roumain persistait.

Une grande immigration d'Ukrainiens et de Russes après la Seconde Guerre mondiale créa une minorité de 27% de slavophones dans la RSS de Moldavie, suffisamment active pour bien contrôler plus aisément la majorité moldave. Les roumanophones de la Moldavie durent désormais utiliser le russe pour entrer dans la fonction publique et l'administration, le russe ayant le statut de langue de communication interethnique, équivalant à une mégalangue officielle. Les postes de la fonction publique et de l'enseignement supérieur furent donnés aux membres des groupes ethniques non roumains ou non moldaves. Alors que les toponymes locaux et l'alphabet latin étaient conservés dans les trois républiques baltes (Estonie, Lettonie et Lituanie), tout fut russifié et cyrillisé en Moldavie, comme on pouvait le constater sur toutes les cartes soviétiques et dans la presse moldave de cette époque. Seul l'alphabet cyrillique russe fut autorisé. Les noms des villes et des villages furent changés en russe ou furent modifiés de façon qu'ils apparaissent «slaves»: ce fut la russification visuelle.

Le russe était la langue de l'administration, de la justice, de l'Église orthodoxe et de l'enseignement supérieur dans un pays majoritairement moldave. Les enfants fréquentaient sur une base volontaire les écoles moldaves, mais devaient apprendre le russe comme langue seconde. De toute façon, les parents avaient le droit d’obliger leurs enfants à recevoir leur instruction en langue russe.

L'histoire officielle soviétique enseignait que les Moldaves formaient un peuple distinct de la Roumanie, avec une langue à part, le moldave (et non le roumain). La composition ethnique de la population fut considérablement modifiée par des découpages administratifs et l’afflux de populations allogènes, surtout depuis l’industrialisation de la Moldavie. Le statut précaire des roumanophones (ou moldavophones) provient du fait qu’ils étaient quasiment absents des postes clefs de l’économie, de l’administration et de la vie politique en général.

Sous le régime soviétique, les russophones bénéficiaient d'un traitement préférentiel et d'un accès plus facile à des emplois de haut niveau, les Soviétiques estimant qu'il était plus facile d'importer des professionnels que de former des employés locaux. Par conséquent, les russophones obtinrent généralement des emplois ou des postes de direction qualifiés, tandis que la plupart des Moldaves travaillaient dans l’agriculture. La Moldavie est ainsi devenue une société divisée. Dans les centres urbains, le russe dominait dans tous les aspects de la vie socio-économique, tandis qu'à la campagne, le moldave s'imposait.

6.3 L'idéologie soviétique de la moldavisation

Durant tout le régime soviétique, le roumain (toujours appelé moldave par les autorités soviétiques) n’a jamais obtenu le statut de langue officielle — phénomène exceptionnel dans les anciennes républiques soviétiques — et il était écrit obligatoirement avec l’alphabet cyrillique (contrairement au roumain écrit en alphabet latin). À partir du milieu des années 1950, derrière la façade de la doctrine officielle d’une langue et d’une littérature «moldaves», survint une période tacite de «roumanisation» favorisée par l’intelligentsia moldave. Il se trouve que la politique menée énergiquement durant des décennies par les «moldavisants» avait laissé des traces profondes dans la langue nationale des Moldaves, si bien que, encore aujourd'hui, la majorité de la population roumanophone de la Moldavie donne à sa langue maternelle la désignation de «moldave» au grand dam des intellectuels et des politiciens pro-roumains. Afin de différencier la Moldavie de la Roumanie et de légitimer son incorporation à l’URSS, les autorités avaient forgé de toutes pièces une nation, une langue, une histoire moldave, toutes distinctes de celles des Roumains.

Malgré tout, ce n’est que vers la fin des années 1980 que commença la lutte pour la reconnaissance officielle du moldave, car durant tout le régime soviétique les enfants appartenant à des minorités ethniques n’apprenaient que le russe. À partir de 1988, la question linguistique prit des proportions telles qu'elle devint le cœur du processus de restructuration : les revendications politiques se confondirent avec les revendications identitaires et linguistiques. De nombreuses minorités nationales et religieuses de la RSS moldave commencèrent à exprimer leur mécontentement et leurs souhaits dans le contexte de la libéralisation du régime. Lors de la séance plénière du Comité directeur de l'Union des écrivains de l'URSS en mars 1988, l'écrivain biélorusse Nil Ghilevici proposa que dans chaque république nationale, la langue du peuple qui a donné le nom de la république soit décrétée comme langue officielle. En mai 1988, le philologue moldave Valentin Mândâcanu (1930-2012) écrivait dans la presse de Chisinau: «Nous sommes convaincus que la seule mesure efficace qui pourrait sauver la langue moldave est sa proclamation comme langue officielle de la République et la restauration complète de ses fonctions sociales.» Le 31 août 1989, le Parlement moldave, malgré l'opposition des députés russophones, proclama le moldave comme l'unique langue officielle avec l’alphabet latin (en remplacement de l'alphabet cyrillique).

- La langue moldave

En effet, le 31 août 1989, le Parlement moldave modifiait la Constitution du 15 avril 1978. Voici ce qu’on pouvait lire dans le nouvel article 70 de la Constitution :

Article 70 [abrogé]

1) Le moldave est la langue officielle de la RSS moldave. La langue officielle est utilisée dans la vie politique, économique, sociale et culturelle, et fonctionne sur la base de la graphie latine.

2) La RSS moldave garantit la protection et le développement de la langue de la nationalité gagaouze dont une grande partie habite le territoire de la république.

3) La RSS moldave garantit sur son territoire les conditions nécessaires à l'emploi et au développement de la langue russe en tant que langue de communication entre les nationalités en URSS; elle protège aussi les langues des autres nationalités.

4) Le régime d'emploi des langues et de leurs relations avec la langue officielle de la RSS est fixé par la législation en vigueur et par la loi de la RSS moldave «sur le fonctionnement des langues dans le territoire de la RSS moldave».

L’article 158 prévoyait des mesures en ce qui avait trait aux langues employées dans toute procédure judiciaire:

Article 158  [abrogé]

La procédure judiciaire dans la RSS moldave de déroule dans les langues moldave ou russe, ou bien dans la langue de la majorité de la population de la localité donnée. Les personnes participant au procès et ne possédant pas la langue dans laquelle se fait la procédure judiciaire ont le droit de prendre pleinement connaissance du dossier, de prendre part aux actions judiciaires par l'intermédiaire d'un interprète et de s'exprimer durant l'audience dans leur langue maternelle.

- Les lois linguistiques

De plus, le Parlement votait, en 24 heures, trois lois linguistiques:

1. Loi sur le statut de la langue officielle de la République soviétique socialiste moldave (Lege cu privire la statutul limbii de stat a RSS Moldoveneşti);
2.-
Loi du Parlement de la république de Moldavie sur le fonctionnement des langues parlées sur le territoire de la République soviétique socialiste moldave
(Legea Parlamentului Republiciib Moldova cu privire la funcţionarea limbilor vorbite pe teritoriul RSS Moldoveneşti):
3.
Loi sur la réintroduction de la langue moldave à la graphie latine (Lege cu privirea la revenirea limbii moldoveneşti la grafia latină).

Cette journée du 31 août fut proclamée jour de la Fête nationale et est célébrée chaque année depuis 1989. Il faut signaler aussi que, quatre jours auparavant, il y avait eu une grande manifestation de plus de 600 000 participants à Chisinau pour réclamer que le «roumain» redevienne la langue officielle en Moldavie. À l'époque, le bruit courait dans les couloirs du Soviet suprême que Mircea Snegur (secrétaire général du Praesidium) et Mircea Druc (Front populaire) avaient téléphoné à Moscou qui leur avait assuré qu’ils pouvaient adopter des lois linguistiques autorisant l'officialisation du moldave. De fait, les lois désignent la langue roumaine ou moldave par l'expression «limba moldovenească» et non «limba româna», comme en Roumanie.

Par ailleurs, si le Parlement moldave, élu dans le cadre institutionnel soviétique, proclamait le moldave «langue officielle de la république», il maintenait également le russe comme «langue de communication interethnique». Voici ce qu'on lisait à l'article 70 de la Loi sur le statut de la langue officielle de 1989:

Article 70  [abrogé]

1) La
langue moldave est la langue officielle de la RSS moldave. La langue officielle est utilisée dans la vie politique, économique, sociale et culturelle, et fonctionne sur la base de la graphie latine.

2) La RSS moldave assure la préservation et le développement de la langue de l'ethnie gagaouze, dont la plupart résident sur le territoire de la République.

3) La RSS moldave assure sur son territoire les conditions pour l'usage et le développement du russe comme langue des relations interethniques en URSS, ainsi que les langues de la population appartenant à d'autres nationalités.

4) La procédure pour l'application des langues et leur interaction avec la langue officielle de la RSS moldave sont établies en vertu de la législation en vigueur et de la loi de la RSS moldave «sur l'usage des langues parlées sur le territoire de la RSS moldave».

Dans la Loi sur le fonctionnement des langues parlées sur le territoire de la RSS moldave (1989), les articles 1, 2 et 3 reprenaient les mêmes dispositions concernant le moldave et le russe:

Article 1er  [abrogé]

1) En conformité avec la Constitution (la Loi fondamentale) de la RSS
moldave,
le moldave est la langue officielle de la RSS moldave et fonctionne sur la base de l'alphabet latin. En tant que langue officielle, le moldave est appliqué dans toutes les sphères de la vie politique, économique, sociale et culturelle, et remplit pour cette raison le rôle de langue des relations internationales sur le territoire de la République.

2) La RSS moldave garantit à tous les habitants de la République l'enseignement gratuit de la langue officielle au niveau nécessaire pour répondre à des obligations professionnelles.

Article 2

Dans les territoires de résidence de la majorité de la population de nationalité gagaouze, la langue des communications officielles de la vie publique est le gagaouze ou le russe.

Article 3

Le russe, en tant que langue des relations interethniques en URSS, est utilisé sur le territoire de la République à côté du moldave comme langue des relations internationales; il assure le bilinguisme réel moldavo-russe et russo-moldave.

- La Transnistrie

Devant l'adoption des premières lois linguistiques, les dirigeants de la communauté russophone de la RSS moldave protestèrent vivement et utilisèrent la question linguistique pour exprimer leur soutien à la préservation de l'Union soviétique et au statut privilégié dont jouissaient les russophones. En Transnistrie, l'un des leaders des manifestants à Tiraspol n'était autre que le futur président autoproclamé de la République transnistrienne de Moldavie, Igor Smirnov, alors directeur de l'usine Electromaş. Lorsqu'on lui rappela qu'il n'était venu en Moldavie qu'en novembre 1987 et qu'il prétendait déjà être le chef des manifestants locaux, il répondait: «Je vis en Union soviétique». Début septembre, les grèves des russophones contre la législation linguistique se multiplièrent, avec environ 200 000 employés, notamment sur la rive gauche du Dniestr.

Des fonctionnaires refusèrent d’appliquer localement la loi linguistique — Loi sur le statut de la langue officielle — dans la région située à l’est du Dniestr où était installée une forte minorité slave (ukrainienne et russe). Le Yedinstvo (signifiant «unité» en russe), un parti politique slave, fut créé pour revendiquer une plus grande autonomie pour la Transnistrie. Il obtint l’organisation d’un référendum, au terme duquel les autorités locales annoncèrent, en septembre 1990, la création de la «République socialiste soviétique autonome de Transnistrie». Par la suite, des spécialistes de l'Union européenne comparèrent la législation linguistique des républiques soviétiques de 1989 à 1990; ils sont parvenus à la conclusion que la population russophone réagissait avec incompréhension aux revendications des nationalités titulaires. Tout ce que les russophones voulaient, c'était conserver intégralement les privilèges hérités de l'Union soviétique et ignorer les droits linguistiques des nations titulaires pour leur propre bénéfice.

- Réintroduction de l'alphabet latin

Quant à la Loi sur la réintroduction de la langue moldave à la graphie latine (1989), elle reprenait le système de translittération qui avait été adopté pour les textes roumains »(moldaves) rédigés entre 1938 et 1989. À la suite d'un décret soviétique du 27 février 1938, les documents devaient être transcrits en alphabet cyrillique russe. La loi de 1989 retournait à l'ancien système, mais c'était aussi une façon pour la Moldavie de se distancer de la Russie.

Il faut rappeler qu'en 1990 plus des deux tiers de l'ensemble de la population de la RSS moldave devaient utiliser quotidiennement le russe comme première ou deuxième langue. L'importance accordée au russe a permis à un nationalisme ethnolinguistique de se développer parmi les russophones, une catégorie sociologique de locuteurs englobant les Russes, les Ukrainiens, les Bulgares et les Gagaouzes pour lesquels le russe était une langue plus employée que le moldave et qui s'opposaient aux efforts de promotion du moldavo-roumain. Ces groupes russophones entretenaient un ensemble d'intérêts communs, par exemple pour les emplois dans le secteur public et dans les établissements d'enseignement, ce qui leur permettait de favoriser le russe. Mais en même temps, tous ces russophones, instruits et enrichis autour de leur connaissance du russe, se sentaient menacés par les nouvelles lois linguistiques.

En 1990, le Front populaire de Moldavie (en roumain : Frontul Popular din Moldova), un parti rattachiste pro-Roumanie, réussit à imposer les caractères de l'alphabet latin aux dépens de l’alphabet cyrillique en usage sous l'Union soviétique. Pendant ce temps, le mouvement Interdvijenie devint la principale organisation politique des russophones qui furent mobilisés à cette époque sous des slogans internationalistes plutôt que nationalistes russes. Bien que le russe se soit vu octroyer le statut de langue officielle de communication interethnique en 1989, les craintes des russophones et des russophiles ne purent être dissipées face à une roumanisation éventuelle. Aux élections législatives de 1994, les partis pro-russes formèrent des coalitions informelles dans le but de promouvoir une identité nationale moldave multiethnique et non roumanophone. Les problèmes ethniques et territoriaux, qui dominaient la vie politique moldave, aboutirent à une grave guerre civile en Transnistrie.

7 La Moldavie indépendante

Après la dislocation de l’URSS, la Moldavie proclama son indépendance le 27 août 1991. Dans la Déclaration d'indépendance (1991), la langue roumaine devenait la langue officielle avec la réintroduction de l'alphabet latin (au lieu de l'alphabet cyrillique):

RAPPELANT que, ces dernières années, le mouvement démocratique pour la libération nationale de la population de la république de Moldavie a réaffirmé ses aspirations à la liberté, à l'indépendance et à l'unité nationale, exprimées dans les documents finaux des grandes assemblées nationales de Chisinau du 27 août 1989, 16 décembre 1990 et 27 août 1991, par les lois et décisions du Parlement de la république de Moldavie sur le décret de la langue roumaine comme langue officielle et la réintroduction de l'alphabet latin, le 31 août 1989, le drapeau de l'État du 27 avril 1990, les armoiries de l'État du 3 novembre 1990 et le changement de nom officiel de l'État, du 23 mai 1991;

Pour qu'il ne subsiste pas de doute sur la désignation de la langue roumaine, le texte original de la Déclaration est le suivant: "Parlamentului Republicii Moldova privind decretarea limbii române ca limbă de stat și reintroducerea alfabetului latin". L'expression "limba română" («langue roumaine») est bel et bien employée au lieu de "limba moldovenească" («langue moldave»).

7.1 Le roumanisme et le moldavisme

Au moment de l'accession à l'indépendance, trois orientations politiques se présentaient:

1) La première orientation était celle de la consolidation de l'indépendance de la Moldavie, ce qui impliquait l'intégrité territoriale, le développement ultérieur de la démocratie et la mise en œuvre de nouvelles idées démocratiques, la création d'un État de droit et d'une économie de marché à vocation sociale. Cependant, il aurait fallu une coalition de partis politiques soutenant la pérennité d'un État national, ce qui ne parut pas possible, car il y avait des partis qui étaient enclins à faire des compromis avec d'autres formations politiques d'orientation politique différente.

 2) La deuxième orientation de certains partis politiques sur la question envisageait la possibilité d'une adhésion de la Moldavie à la Roumanie. Là aussi, il y avait des divisions politiques: d'une part, il y avait les partisans de l'union immédiate, d'autre part, une aile plus modérée qui prônait l'union progressive avec la Roumanie.

 3) La troisième option concernait ceux qui aspiraient à la restauration de l'URSS et qui remettaient même en question l'indépendance de la république de Moldavie. Cette orientation regroupait la quasi-totalité des Russes et des minorités nationales, ainsi que les Moldaves nostalgiques de l'Union soviétique.

La Déclaration d'indépendance fut présentée au Parlement comme «un premier pas vers la réunion avec la Roumanie». Des mesures furent prises pour encourager les aspirations des minorités dans les domaines de la culture et de l'éducation. Mais les partisans d'une intégration à la Grande Roumanie allaient perdre graduellement du terrain au profit d'une solution mitoyenne, mais indépendante et nationaliste, incarnée par l'ex-secrétaire à l'Agriculture du Parti communiste moldave, Mircea Snegur, qui deviendra plus tard président de la Moldavie de 1991 à 1997. À cette époque, le «roumanisme» avait le vent dans les voiles. Ce mouvement était porté par l'ensemble de la population, y compris les russophones, dans l’espoir de joindre rapidement l’Union européenne et, par là, la prospérité économique.

Chef de l'État au moment de l'indépendance, Snegur, fondateur du Parti agrarien de Moldavie, est demeuré un homme de compromis adepte de la formule "Un popor, două state" («Un peuple, deux États», ce qui fut perçu par les nationalistes moldaves comme un obstacle à l'union avec la Roumanie, alors que, de leur côté, les russophones craignaient leur marginalisation dans un pays roumanophone. Les russophones entreprirent une lutte politique et culturelle afin que les Moldaves de langue roumaine ne puissent pas se définir comme «Roumains», mais comme «Moldaves».

Les politiciens moldaves comprirent que trop s'approcher de la Roumanie mettrait en péril leur situation de pouvoir. Le président moldave et ses partisans finirent par refuser de s'associer à qui que ce soit de roumain, soutenant le point de vue russo-soviétique selon lequel les Moldaves étaient ethniquement distincts des Roumains.

En 1992, les russophones de Transnistrie firent sécession au prix d'une guerre locale et reconstituèrent en 1993 le Parti communiste. La réorientation politique pro-nationale de Mircea Snegur fut grandement déterminée par son incapacité à résoudre le conflit avec la Transnistrie. Snegur perdit les élections de 1996 et quitta ses fonctions en janvier 1997. Le premier président moldave, Mircea Snegur, était un partisan quelque peu ambivalent de l'identité ethnique et linguistique roumano-moldave, mais il se disait plus «roumanophone» que «moldavophone».

La réalité allait décevoir la plupart des Moldaves, car l’Union européenne devait mettre dix-sept ans avant de parvenir aux frontières de la Moldavie qu’elle ne souhaitait pas intégrer, parce qu'il s'agissait de la sphère d’influence exclusive de la Russie. En fait, la prospérité était encore loin d'être atteinte, pendant qu'en Roumanie les intellectuels allaient se montrer condescendants avec leurs homologues de Moldavie.

- La Gagaouzie et la Transnistrie

Au moment de son indépendance, la République socialiste soviétique moldave (RSSM) était un État unitaire. Mais les minorités du pays, qui étaient localement majoritaires tels les Gagaouzes et les Russes de la Transnistrie, signifièrent leur volonté de rester en Union soviétique. C'est pourquoi la Gagaouzie au sud et la Transnistrie à l'est proclamèrent leur propre indépendance de la république de Moldavie.

Des combats éclatèrent rapidement et, en 1992, le président moldave (Mircea Snegur) autorisa une intervention armée contre les rebelles. La sécession de facto de la Transnistrie ne put être empêchée en raison de l’intervention de la 14e armée russe que commandait le général russe Alexandre Lebed. Celui-ci en rentrant à Moscou fut acclamé comme un héros national; il allait décéder en avril 2002 dans un accident d'hélicoptère. Grâce à sa charge offensive, non seulement les rebelles russo-ukrainiens de la Transnistrie purent se soustraire au nouveau régime moldave, mais ils consolidèrent en plus leur emprise sur la région contestée. Depuis, l’armée russe a acquis le droit de rester dans la région jusqu’en 2030.

Au milieu de l'année 1992, les relations entre la Moldavie et la Russie s'étaient tellement dégradées que le président moldave put déclarer (le 18 mai) que, si la 14e armée ne se retirait pas de la Transnistrie, son pays se considérerait en état de guerre avec la Russie. La politique de «moldavisation» des institutions et de l'administration fut abandonnée vers la fin de 1992. La classe politique moldave se rendit progressivement compte que la stabilisation intérieure passait par la recherche de l'équilibre vis-à-vis de la Russie et la Roumanie. Le gouvernement moldave demanda plusieurs fois l’intervention de l’ONU, en vain. En mai 1993, il concéda aux rebelles de Transnistrie la présence de forces russes dans l’est de la Moldavie jusqu’à ce que la région obtienne un statut politique particulier. Ce compromis ne suffit pas aux dirigeants (slaves) de la Transnistrie qui exigèrent que le Parlement moldave accepte la réintégration de la Moldavie à la Russie.

Depuis lors, les forces politiques pro-russes ont constamment prôné une fédéralisation de la Moldavie, ainsi que l'introduction dans la Constitution d'articles leur garantissant l'indépendance et le droit de s'unir à la Russie au cas où la Moldavie se rapprocherait «trop» de la Roumanie. En somme, les Russo-Ukrainiens et les Gagaouzes veulent faire reconnaître juridiquement la non-intégration de leur région dans la souveraineté moldave. Sur le plan symbolique, ils proposent aussi de remplacer le drapeau de la Moldavie adopté au moment de l'indépendance du pays en 1991, jugé trop semblable à celui de la Roumanie voisine, par un nouveau drapeau représentant, sur le plan culturel, la «nationalité moldave», différente de la nationalité roumaine. Pour eux, la Moldavie constitue une nation distincte multiethnique avec ses composantes russes, ukrainiennes et gagaouzes.

Les opposants pro-européens répliquèrent que si cette idéologie était une question de principe, elle devrait s'appliquer à tous les citoyens du pays sans distinction, quelle que soit leur langue. Ce point de différenciation ne s'appliquerait qu'aux roumanophones, alors que les Russes, les Ukrainiens et les Gagaouzes seraient, pour leur part, libres de se considérer comme des membres de leurs communautés linguistiques respectives! Finalement,  la Gagaouzie a obtenu un statut d'autonomie pour leur territoire minuscule (5,4 % de celui de la république de Moldavie de 33 400 km²), mais en plus morcelé en quatre zones terrestres séparées.

- Le moldavisme et le russe

Les premières élections législatives libres de Moldavie se déroulèrent en février 1994; Mircea Snegur resta président. À la suite de ces élections (mars 1994), la population moldave se prononça majoritairement par référendum pour le maintien d’une «Moldavie indépendante» de la Roumanie, dans ses frontières de 1990, incluant donc la Transnistrie. Une nouvelle constitution fut adoptée le 29 juillet 1994, dans laquelle l'article 13 énonçait que la langue officielle de la république de Moldavie est la langue moldave, fonctionnant sur la base de l'orthographe latine: 

Article 13

La langue de l'État et le fonctionnement des autres langues

1)
La
langue officielle de la république de Moldavie est la langue moldave, fonctionnant sur la base de l'orthographe latine.

2) L'État reconnaît et protège le droit à la préservation, au développement et au fonctionnement de la langue russe et des autres langues parlées sur le territoire du pays.

De plus, l'État s'engageait à reconnaître le droit à la préservation et au fonctionnement de la langue russe et des autres langues parlées dans le pays. À cet effet, le Parlement adopta la Loi sur le statut particulier de la Gagaouzie (1994), qui reconnaissait aux Gagaouzes un statut d'autonomie au sein de la République, donnant à ce peuple le droit de posséder ses propres emblèmes, et de se doter d'une assemblée législative et d'organismes exécutifs spécifiques. Toutefois, malgré cette reconnaissance spécifique à la Gagaouzie, le Parlement moldave n’a jamais reconnu, comme d’ailleurs la communauté internationale, la «République moldave du Dniestr», la Transnistrie, avec sa capitale à Tiraspol.

Cette même année, le Parlement moldave annula la disposition législative qui prévoyait de faire passer des examens en langue moldave aux fonctionnaires. Par prudence, le gouvernement avait préféré miser sur l'héritage multiethnique de la Moldavie et le caractère hétérogène de la «nation socialiste moldave». Le 13 juillet 1995, le gouvernement de la république de Moldavie signait la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales du Conseil de l’Europe; la convention était ratifiée par le Parlement moldave le 20 octobre 1996 et elle entrait en vigueur le 1er février 1998. La Moldavie avait adhéré au Conseil de l’Europe en 1995 et était devenue membre de la Francophonie en 1997 (lors du Sommet de Hanoï). 

Le 8 mai 1997, un mémorandum fut signé entre les représentants de la Moldavie et ceux de la Transnistrie. Il annonçait l’ouverture des frontières, l’utilisation du leu comme monnaie unique, l’harmonisation des législations et le retrait de la 14e armée russe. À la suite de nouvelles négociations en 1999, un accord prévoyait le départ des forces russes en 2002. Malgré les espoirs qu'il avait d'abord suscités, cet accord demeura sans effets. La «République moldave de Transnistrie» resta un État autoproclamé, non reconnu par la communauté internationale. Les autorités de cette région constituent un véritable reliquat du régime soviétique; elles fonctionnent en russe, imposent leurs lois aux Moldaves de la région et font obstacle à toute tentative de conciliation tout en demeurant radicalement opposés à toute réunification avec la Roumanie.

- Les forces pro-russes

L’arrivée au pouvoir de Vladimir Voronin en 2001, issu du Parti communiste, ouvrit toutes grandes les portes à la Russie, ce qui suscita de vives inquiétudes pour les partenaires occidentaux. Dès le début de sa présidence, Voronin fit en sorte que le Parti communiste puisse exercer un contrôle sévère de la télévision et de la radio nationales, alors que les trois quarts de la population n’avaient accès qu’à la seule chaîne de télévision publique, Moldava 1. Graduellement, malgré les grèves et les contestations, la chaîne nationale devint le porte-parole officiel du gouvernement; il en fut ainsi pour la presse écrite. Avec Vladimir Vorinin au pouvoir de 2001 à 2009, le pluralisme des médias devint quasi inexistant et la liberté de la presse ne cessa de se dégrader.

Par la suite, l'État moldave se lança dans la surenchère du particularisme et fit tout pour se différencier au maximum de l'État roumain. L'évolution de la situation des deux États rendit sans doute improbable, à court terme, toute réunification politique. En général, la classe politique préféra poursuivre un certain équilibre tant envers la Roumanie que la Russie, ce qui apparaissait comme un gage de la stabilité intérieure de la république de Moldavie. 

Le 1er janvier 2007, la Roumanie fit son entrée dans l'Union européenne, l'Europe partageant une frontière avec la Moldavie, dont le PIB est à peu près équivalent à la moitié de celui de Haïti! Par ailleurs, l'Europe ne se montra guère empressée à intégrer la Moldavie qu'elle «laissait» à la Russie. Celle-ci s’occupa activement de ce petit pays, y investit, créa des emplois, appuya les intellectuels qui se ralliaient au «moldavisme» et persécuta les autres qui prônaient le «roumanisme». La Moldavie demeura donc dans la «sphère d'influence» de la Russie. C'est pourquoi le russe est redevenu la langue des relations interethniques, comme avant l'indépendance. Aujourd'hui, les Moldaves disent en rigolant que la capitale de la Moldavie est... Moscou.

7.2 Les arrêts de la Cour constitutionnelle

La Cour constitutionnelle de Moldavie, créée en 1995, est la plus haute cour du pays; elle est chargée de garantir l'application de la Constitution et des principes qui y sont édictés. L’obligation des autorités publiques de mettre en conformité avec la Constitution les lois et les actes normatifs est expressément stipulée par la Loi sur la Cour constitutionnelle. La Cour a statué sur des lois linguistiques qu'elle a abolies, intervenant notamment sur l'article 13 de la Constitution concernant la désignation de la langue officielle.

- L'arrêt n° 36 de 1913 sur l'article 13 de la Constitution

Il s'agit de l'Arrêt de la Cour constitutionnelle n° 36 du 5 décembre 2013 concernant l'interprétation de l'article 13 par. 1 de la Constitution en corrélation avec le préambule de la Constitution et la Déclaration d'indépendance de la république de Moldavie. Selon cet arrêt de 2013, la Cour constitutionnelle de Moldavie déclarait que les dispositions de la Déclaration d'indépendance relatives à la «langue roumaine» prévalaient sur le libellé de l'article 13 de la Constitution concernant «la langue moldave». La Cour notait que la Déclaration d'indépendance ayant été à la base de l'adoption de la Constitution en 1994, aucun acte juridique, quelle que soit sa force, y compris la Loi fondamentale (ou la Constitution), ne pouvait contredire le texte de la Déclaration d'indépendance. Voici le libellé de la décision définitive à ce sujet :

DÉCIDE :

1. Au sens du préambule de la Constitution, la Déclaration d'indépendance de la république de Moldavie est un tronc commun avec la Constitution, étant le texte constitutionnel principal et immuable du bloc de la constitutionnalité.

2. En cas de divergence entre le texte de la Déclaration d'indépendance et le texte de la Constitution, le texte constitutionnel primaire de la Déclaration d'indépendance prévaudra.

3. Le présent arrêt est définitif, il ne peut faire l'objet d'aucun recours, il entre en vigueur le jour de son adoption et il est publié au Journal officiel de la république de Moldavie.

Bref, le libellé de l'article 13.1 de la Constitution devrait être le suivant: «La langue officielle de la république de Moldavie est le roumain.» La Cour a estimé cependant qu'il n'était pas de sa juridiction de modifier la Constitution, mais il faut convenir que dorénavant il existe deux appellations pour la langue nationale: le moldave et le roumain.

- L'arrêt n° 17 du 18 juin 2018 sur la loi linguistique de 1989

Cet arrêt est le suivant: Arrêt de la Cour constitutionnelle n° 17 du 4 juin 2018 concernant la Loi sur le fonctionnement des langues parlées sur le territoire de la RSS de Moldavie de 1989.  Il touche la Loi sur le fonctionnement des langues parlées sur le territoire de la République soviétique socialiste moldave (1989) et les articles suivants portant sur les langues moldave et russe:

Article 1er

1) En conformité avec la Constitution (la Loi fondamentale) de la RSS
moldave, le
moldave est la langue officielle de la RSS moldave et fonctionne sur la base de l'alphabet latin. En tant que langue officielle, le moldave est utilisé dans toutes les sphères de la vie politique, économique, sociale et culturelle, et remplit pour cette raison le rôle de langue des relations internationales sur le territoire de la République.

2) La RSS moldave garantit à tous les habitants de la République l'enseignement gratuit de la langue officielle au niveau nécessaire pour répondre à des obligations professionnelles.

Article 2

Dans les territoires de résidence de la majorité de la population de nationalité gagaouze, la langue des communications officielles de la vie publique est le gagaouze ou le russe.

Article 3

Le russe, en tant que langue des relations interethniques en URSS, est utilisé sur le territoire de la République à côté du
moldave comme langue des relations internationales; il assure le bilinguisme réel moldavo-russe et russo-moldave.

Selon la Cour, le nom de «République socialiste soviétique de Moldavie» n’existe plus depuis le 23 mai 1991, date à laquelle le nom du pays a été changé en «République de Moldavie». La Cour a également trouvé, dans le préambule et l'article 3 de la loi, une autre preuve de son caractère obsolète: l'obligation d'utiliser le russe comme langue de communication entre les nations de l'Union des républiques socialistes soviétiques. Or, l'Union des républiques socialistes soviétiques s'est désintégrée le 26 décembre 1991. La Cour considère aussi que la loi induit l'existence d'un paternalisme dans l'usage des langues en général, ce qui paraît incompatible avec les réalités européennes actuelles dans le domaine des droits fondamentaux. Plusieurs autres considérations ont motivé la Cour à constater le caractère obsolète et inutile de la Loi sur le fonctionnement des langues parlées sur le territoire de la République socialiste soviétique de Moldavie.

La Cour a aussi noté que le caractère officiel de la langue roumaine n'excluait pas la traduction d'actes normatifs adoptés ou publiés par certaines autorités centrales de la république de Moldavie dans d'autres langues, la garantie par l'État du droit à l'éducation en russe, à la publication d'actes normatifs, aux communications officielles et à d'autres informations d'importance nationale en russe ainsi qu'à l'affichage des noms des institutions et des lieux publics en russe. Cependant, dans tous les cas, le russe doit demeurer une «option ultérieure». Par voie de conséquence, la Loi sur le statut de la langue officielle de la République soviétique socialiste moldave (1989) est également tombée en désuétude. Bref, les lois linguistiques adoptées en 1989 sous l'URSS sont des lois anachroniques!

- L'arrêt n° 4 du 21 janvier 2021

Afin de combler le vide juridique de la Loi sur le fonctionnement des langues parlées sur le territoire de la RSS de Moldavie (1989), jugée obsolète, le Parlement a adopté en 2020, dans des circonstances troubles, la Loi sur le fonctionnement des langues parlées sur le territoire de la république de Moldavie. Cette loi de 2020 fut votée à peine en cinq minutes par le Parlement, le 22 décembre, en l'absence d'avis du gouvernement, sans délibération comme l'exige la législation, sans consultation de la société civile et même sans débat de l'Académie de Moldavie et de la communauté scientifique moldave. La loi fut adoptée par une majorité confortable de communistes et de socialistes deux jours avant le départ du président de la Moldavie, Igor Dodon, un pro-russe du Parti communiste allié aux socialistes. Comme le désiraient les députés russophones au Parlement, cette loi du 22 décembre 2020 remettait à l'honneur la langue russe, comme on peut le lire ici à l'article 2:

Article 2

1) La république de Moldavie fournit les conditions nécessaires à l'usage et au développement de la langue russe en tant que langue de communication interethnique sur le territoire du pays.

2) La langue russe, en tant que langue de communication interethnique, est employée sur le territoire de la république de Moldavie avec la langue officielle.

Cet article 2  rendait le russe quasi officiel avec le moldave (roumain).  Le texte de la loi prévoyait que, sur demande des citoyens, les employés des organismes publics étaient tenus de communiquer, de fournir des informations et d'assurer la traduction en russe des avis, des certificats et de tout type de documents. Bref, la loi offrait un statut particulier à la langue russe par sa déclaration comme langue de communication interethnique. Il s'agissait d'un statut quasi officiel avec le moldave, comme dans le bon vieux temps de la Moldavie soviétique. 

Mais cette nouvelle loi linguistique de 2020 sera bientôt déclarée inconstitutionnelle elle aussi par la Cour constitutionnelle de Chisinau dans l'Arrêt n° 4 du 21 janvier 2021. Selon la Cour, la langue russe ne bénéficie pas d'un statut spécial sur le territoire de la République. La Cour se réfère aux résultats du recensement de 2014, où 77,87% de la population de la Moldavie a déclaré parler le roumain et seulement 9,39% le russe, ce qui crée une discrimination pour les autres minorités. Voici trois extraits du jugement de la Cour:

55. Ainsi, l'article 2 de la loi confère à la langue russe un statut privilégié par rapport aux autres langues des minorités ethniques de la république de Moldavie, un statut qui ne découle pas de la Constitution. La Cour note que l'article 13 de la Constitution ne reconnaît qu'une seule langue officielle et ne contient pas l'expression «langue de communication interethnique». Le statut constitutionnel de la langue officielle implique précisément la fonction de la langue officielle comme langue de communication entre tous les citoyens de la république de Moldavie, quelle que soit leur origine ethnique à cet égard, et le paragraphe 1 de l'article 10 de la Constitution, selon lequel l'État est fondé sur l'unité de la république de Moldavie, qui est la patrie commune et indivisible de tous ses citoyens.

62. Le
traitement préférentiel de la langue russe par rapport aux autres langues des minorités ethniques, en la positionnant au niveau de la langue officielle, est contraire à l'article 13 de la Constitution. Ce traitement n'est pas conforme aux principes énoncés par le Préambule de la Constitution et rend la prescription du paragraphe 2 de l'article 10 de la Constitution à être vidée de sa substance à l'égard des autres minorités ethniques qui parlent une langue autre que le russe.

63. En accordant à la langue russe un statut similaire à celui de la langue roumaine, la loi contestée diminue la force intégratrice de la langue officielle, notamment dans le domaine d'activité des pouvoirs publics.

Selon la Cour, les dispositions de la loi adoptée par le Parlement le 16 décembre 2020 n'assurent pas un équilibre entre la défense de la langue roumaine et le statut des autres langues. La loi elle-même présuppose «la supériorité de la langue russe», bien que la Constitution n'accorde pas un statut privilégié à la langue russe. L'arrêt de la Cour constitutionnelle énonce que «78% de la population moldave parle le roumain». Or, c'est la majorité absolue selon les données européennes. Pour qu'il y ait un État multiethnique avec plusieurs langues en concurrence, il faut 30% ou 40% de locuteurs d'une autre langue. Étant donné que le statut fortement majoritaire des roumanophones, il n'apparaît pas logique que le russe soit la langue de la communication interethnique. Bien sûr, tous les russophones et les russophiles ont grand intérêt à promouvoir un État multiethnique afin de conserver leurs privilèges et de perpétuer leur mainmise sur les décisions politiques.

Voici le libellé de la décision finale de la Cour constitutionnelle à ce sujet :

DÉCIDE:

1. Les plaintes présentées par M. Octavian Țîcu, M. Dinu Plîngău et Mme Maria Ciobanu, députés au Parlement de la république de Moldavie, sont admises.

2. La loi n° 234 du 16 décembre 2020 sur le fonctionnement des langues parlées sur le territoire de la république de Moldavie est déclarée inconstitutionnelle.

3. Cette décision est définitive, ne peut faire l'objet d'aucun recours, entre en vigueur à la date de son adoption et est publiée au Journal officiel de la république de Moldavie.

Rappelons que les décisions de la Cour constitutionnelle sont officielles et exécutoires sur tout le territoire du pays, et ce, tant pour les autorités publiques que pour toutes les personnes morales et physiques. Aucune autorité publique, y compris le Parlement, ne peut invalider la décision de la Cour constitutionnelle. Dans ces conditions, la Moldavie se retrouvait sans loi linguistique concernant la langue officielle. Bien entendu, l'ambassade de la fédération de Russie à Chisinau a réagi rapidement à la décision de la Cour constitutionnelle et elle s'est dite offensée et alarmée par cet arrêt de la plus haute cours du pays. Toute politique qui va dans le sens de la réduction des droits préférentiels des russophones est considérée comme nulle et non avenue!

Cependant, il faut admettre que la Cour constitutionnelle a fait ce que les politiciens moldaves n'ont pas osé pendant près de trente ans: elle a aboli les lois dans lesquelles le russe était reconnu comme une langue de communication interethnique, c'est-à-dire une langue quasi officielle qui accapare les prérogatives de la langue officielle. Normalement, les activités de la Cour constitutionnelle ne sont pas d'ordre politique. Cette institution dans sa composition actuelle, malgré certaines influences extérieures, a démontré à plusieurs reprises qu'elle est indépendante de toute autre autorité publique et qu'elle remplit son rôle de garante de la suprématie de la Constitution de la république de Moldavie.

7.3 Un pays gouverné par des oligarques russophiles

La Moldavie entretient des relations complexes et changeantes avec trois pays : la Roumanie avec laquelle elle partage une communauté linguistique, culturelle et historique depuis des siècles; l'Ukraine qui possède des territoires anciennement moldaves où vivent encore des Moldaves minoritaires; puis la Russie, la principale héritière de l'URSS dont la Moldavie était une république constituante jusqu'à l'indépendance de 1991, et qui considère que la Moldavie fait partie de sa zone d'influence; d'ailleurs, elle contrôle indirectement le pays et s'impose militairement dans 18% du territoire moldave.

On peut donc comprendre que les volte-face ont été nombreuses en fonction des partis politiques et des présidents au pouvoir, ce qui a entraîné des crises politiques à répétition.

Après la guerre de Transnistrie en 1992, la Moldavie a cherché une solution pacifique aux conflits dans la région en négociant avec la Roumanie, l'Ukraine et la Russie, appelant à une médiation internationale. Le ministère moldave des Affaires étrangères a déclaré à plusieurs reprises que les troupes russes (14e armée) stationnées dans la région sécessionniste étaient présentes contre la volonté du gouvernement moldave et leur a demandé de quitter «totalement et inconditionnellement» le territoire, mais les troupes russes sont toujours dans la région et justifient leur présence par le désir de «maintenir la paix».

Les forces favorables à un rapprochement avec la Russie et les partisans d'une intégration européenne se sont succédé au pouvoir, sans bénéficier d'une majorité claire. À la suite de la présidence de Mircea Snegur (de 1991 à 1997), la Moldavie fut gouvernée par des oligarques, des hommes riches et puissants qui hésitaient peu à verser dans le népotisme et la corruption. Les plus connus sont Vladimir Voronin et Igor Dodon.

- Le président Vladimir Voronin

Vladimir Voronin fut président de 2001 à 2009; il était le secrétaire général du PCRM, le Parti communiste de la république de Moldavie. Membre de la minorité ukrainienne, il appliqua durant huit années un régime autocratique irrémédiablement tourné vers la Russie et resta un protecteur pour les russophones de son pays. Dès le début de sa présidence, il signa à Moscou le Traité d'amitié et de coopération entre la République de Moldova et la Fédération de Russie. L'article 20 du traité concerne les langues moldave et russe:

Article 20

1)
Les Hautes Parties contractantes réaffirment le droit de leurs citoyens
d'employer leur langue maternelle, de choisir librement la langue de communication, d'éducation, de formation et de création, conformément aux normes européennes et internationales.
2) Compte tenu du rôle et de l'importance de la langue russe,
la partie moldave garantit, conformément à la législation nationale, les conditions appropriées pour répondre aux besoins de formation en langue russe dans le système d'éducation de la république de Moldavie.
3) La partie russe créera les conditions appropriées pour répondre
aux besoins de formation en langue moldave
dans la fédération de Russie.

Des représentants de l'opposition parlementaire ont critiqué Vladimir Voronin pour le passage de l'article 20 du Traité d'amitié énonçant ue «la partie moldave garantit... les conditions appropriées pour répondre aux besoins de formation en langue russe dans le système d'éducation de la république de Moldavie». Bien évidemment, la disposition selon laquelle tous les Moldaves arrivent à connaître la langue russe, alors que les Russes en Russie doivent avoir la possibilité d’apprendre la langue moldave relève de la plus pure utopie en ce qui concerne les Russes de Russie.

Si le président Voronin avait voulu favoriser son pays et ses concitoyens, il aurait fait en sorte que tous les Moldaves ou tous les citoyens moldaves doivent connaître la langue moldavo-roumaine, y compris les citoyens d'origine russe ou les étrangers, dont la langue principale est le russe. En tant que citoyens de la Moldavie, il serait normal que les russophones connaissent la langue officielle afin de s'intégrer pleinement dans toutes les activités et dans toutes les sphères d'activité de ce pays et de cette société. Le président Voronin affirmait écouter la voix du peuple:

Cei care a dorit să înlocuiască limba rusă cu limba engleză, franceză sau germană au înţeles că nu trebuie să facă acest lucru, iar nouă nu ne rămâne decât să ascultăm vocea poporului. Ceux qui voulaient remplacer le russe par l'anglais, le français ou l'allemand ont compris qu'ils ne devaient pas le faire, et tout ce que nous avions à faire était d'écouter la voix du peuple.

En réalité, la «voix du peuple» était pour Vladimir Voronin celle des russophones parce qu'il s'est révélé un adversaire de l'identité ethnique roumano-moldave commune. Dans ces conditions, il n'était guère surprenant que les russophones et d'autres non-roumanophones, ainsi que le quart des roumanophones, aient toujours voté pour des partis pro-russes, principalement le PCRM (Parti communiste) et le PSRM (Parti socialiste), dont le programme était basé sur l'arrêt des privatisations, l'adhésion de la Moldavie à l'union douanière Russie-Biélorussie-Kazakhstan, la dénonciation de tout accord d'association avec l'Union européenne et la fédéralisation accrue de la République moldave.

Les apparatchiks russo-moldaves formés à l’école soviétique ont toujours soutenu que, même si les Moldaves étaient liés aux Roumains par une langue et une culture «proches», il n'était pas possible de nier le fait que la Moldavie faisait partie d’une «grande communauté soviétique» constituant elle-même «un univers entier», comme l'affirmait d'ailleurs Vladimir Voronin. Cette représentation idéologique était partagée par la quasi-totalité des non-roumanophones (un tiers de la population) et une fraction des roumanophones qui craignaient  le modèle européen occidental, lequel leur était présenté comme «fasciste».

Ce n'est pas tout: le dirigeant communiste Voronin affichait ouvertement sa phobie roumaine. Dans ses discours, il voulait nettoyer les insignes de l'État moldave de tout symbolisme roumain. Il désirait changer l'hymne national, les armoiries et le drapeau du pays qui lui rappelaient trop la Roumanie. Il a même déclaré son aversion des Roumains de la façon suivante:

Aceasta nu înseamnă că eu nu sunt președinții tuturor cetățenilor Republicii Moldova. Eu numai nu sunt președintele românilor. Aceasta este foarte importantă înțelegeți. Cela ne veut pas dire que je ne suis pas le président de tous les citoyens de la république de Moldavie. Je ne suis tout simplement pas le président des Roumains. C'est très important de le comprendre. 

Ce président roumanophobe qui, rappelons-le, était d'origine ukrainienne, lançait constamment des insultes brutales contre la Roumanie. Par contre, il se montrait toujours ravi des relations de la Moldavie avec la fédération de Russie. En réalité, ses propos faisaient partie d'une propagande pro-russe visant à discréditer les efforts de la Roumanie de se conformer à ses exigences en tant que nouveau membre de l'Union européenne. D'ailleurs, la presse pro-communiste de Chisinau répandait des commentaires malveillants à l'égard de l'État roumain.

On ne devrait pas s'étonner que Voronin s'accommodait très bien du maintien du régime russo-transnistrien dans la région sécessionniste. L'une des raisons qui le motivèrent toujours à adopter des positions pro-russes fut de croire qu'il finirait par régler le conflit avec la Transnistrie. Ses efforts s'avérèrent évidemment vains, car le président de la Transnistrie, Igor Smirnov, pesait d'un poids beaucoup plus lourd que celui du chef d'État de la Moldavie auprès de Moscou. Bref, Vladimir Voronin fut un très mauvais président pour les Moldaves de souche! On peut même le considérer comme ayant été leur ennemi le plus redoutable! 

- Le président Igor Dodon

Igor Dodon fut président de la Moldavie du 23 décembre 2016 au 24 décembre 2020. Auparavant, il avait été le chef du Parti des socialistes de la république de la Moldavie (PSRM). En plus de la langue roumaine, qu'il maîtrisait comme langue maternelle, il pouvait s'exprimer en russe, en français et en anglais. Igor Dodon était considéré comme un homme politique pro-russe et en faveur de la fédéralisation de la Moldavie.

Toutefois, Dodon était en réalité un opportuniste qui lorgnait vers l'Union européenne tout en surfant sur la vague russophile de son pays. Dès le début de son mandat, il multiplia les gestes symboliques en faveur de la Russie, tout en réclamant la renégociation de l’accord d’association avec l’Union européenne entré en vigueur en juillet 2016. Les centaines de millions d’euros dont son pays avait besoin pour se développer venaient de Bruxelles et non de la Russie, laquelle en revanche participait largement au budget de la région sécessionniste de la Transnistrie. Igor Dodon entendait faire de son pays un «pont» entre deux grands ensembles rivaux, l'Union européenne et la Russie.

Au cours d'une entrevue le 29 novembre 2016, à la radio internationale allemande Deutsche Welle, Igor Dodon déclarait:

DW: Presa, atât cea occidentală, cât și cea locală, chiar și presa rusă vă consideră un politician pro-rus. De ce?

Igor Dodon: Probabil de aceea că am avut numeroase întâlniri cu conducerea Federației Ruse și conduc un partid de stânga... Adevărat, noi avem multe probleme pe care trebuie să le soluționăm împreună cu Rusia. Dar, cu toate acestea, eu nu sunt nici pro-rus și nici prooccidental, ci pro-Moldova. Sunt adeptul statalității noastre. Consider că cel mai important este să apărăm interesele propriei țări. Oponenții mei politici sunt cei care încearcă din răsputeri să inducă în rândul maselor ideea că aș fi un politician pro-rus, dar acesta nu e decât un mit.
DW: La presse, à la fois occidentale et locale, même la presse russe, vous considère comme un politicien pro-russe. Pourquoi?

Igor Dodon: Probablement parce que nous avons eu de nombreuses réunions avec les dirigeants de la Fédération de Russie et que je dirige un parti de gauche [...]. Certes, nous avons de nombreux problèmes que nous devons résoudre avec la Russie. Mais, néanmoins,
je ne suis ni pro-russe ni pro-occidental, mais pro-Moldavie. Je suis un adepte de notre État. Je pense que le plus important est de défendre les intérêts de son propre pays. Mes adversaires politiques sont ceux qui s'efforcent de susciter parmi les masses l'idée que je serais un politicien pro-russe, mais ce n'est qu'un mythe.

Son programme politique était pourtant entièrement tourné vers l’Est russophone et russophile: il s’engagea à dénoncer l’accord d’association signé avec l’Union européenne en 2014 et souhaita orienter son pays vers l’Union eurasiatique (l’UEA regroupe cinq anciennes républiques de l’URSS dont la Russie, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizistan et l’Arménie). Il promettait de maintenir un contingent de l’armée russe en Transnistrie et s’engageait même vers une fédéralisation accrue pour tenir compte des particularités gagaouze et transnistrienne. Dodon s'est également organisé pour rendre la langue russe obligatoire dans les écoles moldaves.

En ce qui concerne la langue officielle, Igor Dodon avait une conception pragmatique de la langue moldavo-roumaine, comme il le fit sous-entendre le 31 août 2019, le Jour de la Fête nationale:

Fie că îi spunem moldovenească (așa cum preferă majoritatea moldovenilor și este expres indicat in Constituție), fie că îi spunem română (așa cum preferă mulți alți concetățeni) – e aceeași limbă și e a noastră. Nu trebuie să ne dezbine limba care, de fapt, ne unește.

Așa s-a întâmplat că, de câteva decenii, denumirea limbii a constituit, și mai constituie azi, un motiv de neînțelegere și tensiune pentru societatea noastră. Chestiunea limbii a devenit atât de sensibilă în Republica Moldova, încât orice inițiativă în privința ei a avut efecte conflictogene, a tulburat spiritele într-un mod toxic pentru societate. De aceea, poate că cea mai potrivită soluție este să ne concentrăm astăzi nu pe formă, ci pe fond, nu pe denumire, ci pe calitatea vorbirii, și să lăsăm poporul moldovenesc, ca autentic stăpân al limbii, să forjeze limba așa cum a făcut-o de veacuri.

Que nous l'appelions «moldave» (comme la plupart des Moldaves le préfèrent et cela est expressément indiqué dans la Constitution), ou que nous l'appelions «roumain» (comme beaucoup d'autres concitoyens le préfèrent), c'est la même langue et c'est aussi la nôtre. Nous ne devons pas être divisés par la langue qui, en fait, nous unit.

Cela fait plusieurs décennies que le nom de la langue est, et est encore aujourd’hui, une cause d’incompréhension et de tension pour notre société. La question de la langue est devenue si sensible en république de Moldavie que toute initiative à ce sujet a eu des effets contradictoires et a perturbé les esprits d’une manière toxique pour la société. Par conséquent, peut-être la solution la plus appropriée est de se concentrer aujourd’hui non pas sur la forme, mais sur le fond, non pas sur le nom, mais sur la qualité de la parole, et de laisser le peuple moldave, en tant que maître authentique de la langue, forger la langue comme il l’a fait pendant des siècles.

C'est sous le régime d'Igor Dodon que le Parlement à majorité socialiste et allié aux communistes a voté en vitesse dans la nuit du 22 décembre 2020 la Loi sur le fonctionnement des langues parlées sur le territoire de la république de Moldavie. En vertu de cette loi, qui remplaçait celle de 1989 abolie par la Cour constitutionnelle en 2018, la langue russe reprenait ses (prétendus) droits. Bien que toutes les activités du gouvernement devaient se faire en moldave, tout citoyen, sur demande, avait le droit d'obtenir une traduction en russe. Ainsi, le russe reprenait son statut de langue de communication intercommunautaire sur le territoire moldave, statut qu'il avait perdu à la suite de l'Arrêt de la Cour constitutionnelle du 4 juin 2018. Désormais, chacun sur le territoire moldave aurait le droit de choisir sa langue d’enseignement entre la langue officielle et la langue russe. Cependant, cette nouvelle loi linguistique du 22 décembre 2020 fut aussi déclarée inconstitutionnelle par la Cour constitutionnelle de Chisinau lors de l'Arrêt du 21 janvier 2021.

De plus, les députés socialistes du président Igor Dodon voulaient le retour dans l'espace audiovisuel de la Moldavie des émissions de propagande russe, y compris ceux ayant un contenu militaire. Pour ce faire, il fallait octroyer un statut particulier à la langue russe et abroger la législation sur la propagande, qui interdisait la retransmission d'émissions d'information russe d'ordre militaire sur le territoire de la république de Moldavie. Igor Dodon rêvait d’adhérer à l’Union douanière euro-asiatique et de fédéraliser la Moldavie, mais il n'eut pas le temps de le faire. D'abord, il fut suspendu en juin 2019 par la Cour constitutionnelle pour ne pas avoir dissous le Parlement comme elle lui avait demandé dans un précédent arrêt; puis candidat à un second mandat lors de l'élection présidentielle de 2020, il fut battu en novembre 2020 par Maia Sandu, cette dernière recueillant plus de 57 % des suffrages exprimés.

- Une nouvelle présidence

Maïa Sandu est devenue la première femme élue à la fonction de présidente de la république de Moldavie. Elle doit sa victoire surtout aux Moldaves vivant à l’étranger, qui se sont mobilisés et ont voté en sa faveur à hauteur de 93%. Il semble que ce soit davantage les ressortissants moldaves qui défendent leur pays d'origine plutôt que les nationaux eux-mêmes. L'issue de ce scrutin est perçue comme une baisse de l'influence russe dans le pays, à laquelle s’ajoute la réputation d'«incorruptible» de la candidate pro-européenne, dont la probité personnelle fait l'objet d'un «quasi-consensus», contrairement au discrédit du président sortant (Igor Dodon) visé par plusieurs accusations de corruption. En fait, le pays a toujours été gangréné par la corruption! 

Le 19 avril 2021, Maïa Sandu déclarait, lors d'une session de questions et réponses à l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe (APCE) que le Parlement moldave était en mesure d'apporter des modifications à la Constitution, de sorte que l'expression «langue moldave» soit remplacée par «langue roumaine», conformément à l'Arrêt du 21 janvier 2021 de la Cour constitutionnelle.

Mais la nouvelle présidente pro-européenne doit composer avec un parlement à majorité pro-russe et continuer à gouverner en faisant des compromis inconciliables avec ses convictions, ce qui signifie renoncer à l'Union européenne, renoncer à intégrer la Transnistrie, renoncer à évincer la langue russe et ne pas s'aliéner la «bienveillance» de la Russie.

De plus, si la présidence est pro-européenne, alors que le gouvernement est pro-russe, la majorité parlementaire peut voter des mesures pour limiter les compétences de la présidence, ce qui contribue à la montée des frictions. Quant aux hiérarques de l’Église orthodoxe de Moldavie, ils ont pris fait et cause pour les candidats socialistes pro-russes. De plus, sans cacher le moindrement leur misogynie, ils ont mis publiquement en cause l’appartenance religieuse de Mme Sandu, célibataire sans enfant, que les prélats ont décrite fort peu charitablement comme «une femme stérile» qui n’aurait pas «rempli sa fonction naturelle». La mesquinerie humaine n'a pas de limite!

Bref, toute présidence moldave se trouve bâillonnée!  L'actuelle présidente, Maïa Sandu, doit en même temps affronter la misogynie, se rapprocher de l'État de droit, de l'Europe et de Bucarest, mais sans soulever les foudres «poutiniennes». Pour y arriver, il faudrait non seulement de la diplomatie et de l'intelligence, mais aussi un rapport de force qui ne lui est pas favorable.

Il ne faut pas oublier la crainte qu'une contagion du conflit ukrainien s'étende en Moldavie, où Kiev est persuadée que Moscou a des vues expansionnistes afin d'inclure la Transnistrie dans ce projet, une région pro-russe qui vit déjà sous perfusion russe. Selon les autorités militaires russes, le contrôle du sud de l’Ukraine devrait permettre de venir en aide aux Russes de Transnistrie, qui dirigent depuis 1992 ce territoire de la Moldavie frontalier de l’ouest de l’Ukraine. C'est un couloir vers la Transnistrie, où l'on observerait «des cas d’oppression de la population russophone». C'est justement par de telles considérations que Moscou avait justifié son invasion de l’Ukraine en accusant notamment le gouvernement de Kiev de persécuter les populations russophones. La Moldavie a déposé en mars 2022 sa candidature d’adhésion à l’Union européenne, alors qu'elle n'a jamais osé le faire auparavant.

7.4 L'adhésion à la Francophonie

Il faut se rappeler que, avant 1812, l’actuelle Moldavie, faisait partie intégrante de la Roumanie dans la région appelée Moldavie. À cette époque, la Roumanie avait adopté la France comme modèle culturel, avec la langue française. Après 1812, la partie moldave de la Roumanie a dû, sous le nom de Bessarabie, s'intégrer dans un tout nouveau circuit culturel rattaché à l’Empire russe en tant que trophée des guerres russo-turques; elle est devenue une province de la Russie tsariste. Néanmoins, la langue française figurait parmi les matières scolaires obligatoires, avec celles facultatives, soit l’allemand et le russe. Lors de la période de 1918-1940, lorsque la Moldavie fit partie de la Grande Roumanie, le développement de l’enseignement roumain fut propice à la diffusion du français.

Sous l'Union soviétique, le français a continué à être enseigné comme langue étrangère dans les écoles, même si beaucoup plus d'heures étaient consacrées à l'enseignement du russe. Les élèves moldaves apprenaient le roumain, le russe et le français, mais l'allemand, l’anglais, l’espagnol et l’italien n'étaient pas exclus. Bref, malgré l'enseignement des langues langues étrangères, la Roumanie et la Moldavie sont restées attachées à la culture et à la langue françaises.

Drapeau de la francophonie Paradoxalement, c'est après la Seconde Guerre mondiale, alors que la Moldavie s'est trouvée séparée de la Roumanie et sous l'emprise de l'Union soviétique, que la Francophonie allait devenir un terreau propice. Il est vrai que le français avait déjà des origines profondes à la cour du tsar et dans les hauts milieux de la société russe en raison de son statut de langue internationale. Sous l'Union soviétique, par stratégie politique, le Parti communiste privilégiait le français comme langue étrangère aux dépens de l'anglais. Quant aux Moldaves, ils considéraient que, comme unique république soviétique d'origine latine, c'était pour eux une façon de se distinguer des Roumains; cette attitude ne pouvait qu'être encouragée par les autorités soviétiques.

Ajoutons aussi que la transcription forcée en alphabet cyrillique du moldave eut pour effet d’inciter une partie importante de la population à se tourner vers le français, une langue qui lui permettait de se rapprocher de ses racines latines. Toute cette orientation vers le français s'est concrétisée dans les écoles primaires et secondaires de la Moldavie.

Au moment de l'indépendance en 1991, plus de 70% des jeunes Moldaves apprenaient le français à l’école.  La Moldavie adhéra à l'Organisation internationale de la Francophonie et obtint le statut de membre.  Depuis, ce pays a déployé plusieurs initiatives en faveur de la Francophonie, notamment à l’égard des professeurs de français et des diplomates. En octobre 2018, en marge de la Conférence ministérielle de la Francophonie qui se tenait à Erevan (Arménie), la Moldavie signa un Pacte linguistique avec la Francophonie. Après la signature du document, les autorités moldaves traduisirent les quatre points du Pacte dans un Plan d’action comprenant plusieurs activités ou initiatives à réaliser. Ces activités sont les suivantes:

Pacte linguistique

1.
Le renforcement
de l'enseignement du français et des apprentissages en langue française dans le primaire et le secondaire, à l'Université ainsi que dans le secteur de la formation et de l'insertion professionnelle.

2. La promotion du français sur la scène internationale, en vue d'une meilleure application des dispositions du Vade-mecum relatif à l'usage de la langue française dans les organisations internationales, et ce, par le renforcement des capacités linguistiques en français des fonctionnaires et des diplomates moldaves et par la valorisation des compétences en langue française dans le cadre de l'accès à la carrière diplomatique.

3. Le renforcement de la coopération culturelle entre la Moldavie et la Francophonie par la promotion des industries culturelles moldaves, la promotion de la diffusion d'œuvres littéraires et cinématographiques et le soutien à l'émergence de médias francophones dans l'espace médiatique moldave.

4. La prise en compte de la visibilité de la langue française dans le cadre de la politique du tourisme (Texte du Pacte linguistique).

Les principaux partenaires pour l'instauration des activités sont l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF), l’Ambassade de France en Moldavie, l’Alliance française (AF), mais aussi des ministères et des agences moldaves.

7.5 Une société profondément divisée et polarisée

Depuis plusieurs décennies, la question de la corruption généralisée est au cœur du débat politique en Moldavie. À ce propos, Amnistie internationale ne considère pas la Moldavie comme un État de droit: elle a relevé de nombreuses violations des droits de l'homme lors des interpellations et des incarcérations, de nombreuses irrégularités dans les procédures judiciaires, de nombreuses entorses à la liberté de la presse et un usage immodéré du clientélisme, de l'intimidation et du chantage (notamment économique) dans la vie politique.

Il est quand même surprenant que la population moldave ait accordé sa confiance à des présidents oligarques et à des politiciens corrompus ainsi qu'à des partis politiques davantage préoccupés par leurs droits communautaires, notamment ceux des citoyens russophones de la Moldavie, plutôt que par les droits de la majorité roumanophone dont la langue a été malmenée depuis quelques siècles.

- Les pro-Russes et les pro-Européens

La majorité des Moldaves ont voté pour le Parti communiste (PCRM) qui a exercé son hégémonie durant presque une décennie, tout en conservant comme insignes la faucille et le marteau. Le Parti communiste a toujours souhaité une alliance économique et politique avec la Russie, alors que d'autres partis moldaves préconisaient un rapprochement avec la Roumanie.  Les partis d'opposition et les organisations politiques marginales de la Moldavie favorisent l'unification du pays et de la Roumanie. Pendant longtemps, le nombre de partisans de l'unification est resté stable entre 10% et 15% de la population. Toutefois, en 2015 et 2016, cette option a commencé à gagner en popularité. En 2018, les Moldaves déclaraient dans une proportion de 24% qu'ils soutiendraient l'unification. En même temps, environ 32% des Moldaves affirmaient leur soutien à l'intégration du pays à la Russie.

Chaque fois que le gouvernement moldave, quelle qu'en soit la couleur politique, même communiste, tente des rapprochements avec la Roumanie et l'Union européenne, d'autres partis adverses répliquent en manifestant une volonté d'indépendance et/ou de rattachement à la Russie. Il faut aussi signaler que la majorité des membres des minorités sont des Slaves (Russes, Ukrainiens, Bulgares, Biélorusses, y compris les Gagaouzes) et que, en raison de leurs affinités culturelles, ils sont très largement pro-russes. Donc, pour les roumanophones, les minorités nationales sont pratiquement synonymes de populations russophones, et ce, d'autant plus que la plupart des personnes concernées ne connaissent pas le roumain et préfèrent utiliser le russe dans leurs contacts intercommunautaires.

Pour les unionistes moldaves, l'indépendance de la Moldavie ne constituait qu'un premier pas vers une réunion à la «mère patrie» roumaine et, à terme, vers une intégration à l'Union européenne. Bien sûr, les deux options impliquent le démantèlement de l'État moldave, mais c'est là, dans une large mesure, le résultat d'une désillusion croissante vis-à-vis de la classe politique et d'une mauvaise situation économique devenue catastrophique. Il faut comprendre qu'en Moldavie les partis pro-russes détiennent depuis 1993 entre 45% et 55% des sièges au Parlement, de sorte qu'ils sont constamment, sinon en situation de gouverner, du moins en position d'arbitrage ou de nuisance : cela signifie qu'aucun gouvernement ne peut se former ni agir sans leur aval. Par conséquent, tout gouvernement qui veut survivre ne peut être qu'anti-européen et anti-unioniste, sinon pro-russe. C'est la quadrature du cercle! Bref, la République de Moldavie est un État captif et piégé.

Tant que le quart des roumanophones accorderont leurs votes aux partis politiques pro-russes, ceux-ci vont continuer à faire la pluie et le beau temps. Actuellement, seulement quelque 48% des roumanophones votent pour les partis «roumanisants», alors que 16% des autres roumanophones et 36 % des non-roumanophones votent pour les partis pro-russes, ce qui assure à ces derniers de confortables majorités au Parlement. Plus un Moldave est pro-russe, plus il est probable qu'il qualifie sa langue et son appartenance ethnique de moldave plutôt que de roumain

- Un État multiethnique ou roumanophone?

Les partisans d'un rapprochement avec la Russie soutiennent à la fois le «moldavénisme», c'est-à-dire la séparation des Moldaves et des Roumains, l'avènement d'un État multiethnique, la fédéralisation de la Moldavie (Transnistrie et Gagaouzie) et, à défaut d'une co-officialité du russe, un statut spécial pour cette langue de sorte que, en tant que moyen de communication interethnique, son avenir en Moldavie serait assuré.  

Les adeptes du rapprochement avec la Russie font tout pour promouvoir en Moldavie un État multiethnique: ils affirment que l'État abrite plusieurs nationalités et plusieurs langues. Or, selon la conception européenne de la multiethnicité, il faut 30% ou 40% de locuteurs d'une autre langue par rapport à ceux de la langue officielle pour devenir un État multiethnique. Les roumanophones constituent 84,4% de la population, ce qui suppose 15,6% pour les langues minoritaires, dont 2,7% de russophones. De plus, il n'apparaît pas logique que la langue russe reçoive un traitement préférentiel parmi les autres langues minoritaires. Bien sûr, les russophones et les russophiles ont grand intérêt à promouvoir un État multiethnique afin de conserver leurs privilèges et perpétuer leur mainmise sur les décisions politiques.

Par contre, une proportion considérable de Moldaves, principalement des roumanophones, ainsi que des partis de droite et de centre droit soutiennent une vision plus ethnique, selon laquelle le statut de l'État moldave devrait être basé sur la nation titulaire, avec une rôle dominant de la langue et de la culture moldavo-roumaines. Bref, les partis de gauche sont généralement des partis pro-russes et les partis de droite, pro-roumains ou pro-occidentaux.

À la diversité ethnique, avec d’importantes minorités d'origine ukrainienne, russe et gagaouze, s’ajoutent des divisions linguistiques (entre roumanophones et russophones), des divisions religieuses (entre orthodoxes rattachés aux patriarcats d’Athènes, de Moscou ou de Bulgarie) ou des divisions territoriales (avec l’indépendance de fait de la Transnistrie). Dans le champ politique, ces fractures ont nourri une polarisation entre adversaires et partisans d’un rapprochement avec l’Union européenne.

- La langue comme facteur de division

Aujourd'hui, la langue est devenue en Moldavie l'un des principaux facteurs de division du pays et de la société. D'abord, la langue officielle fait elle-même l'objet de conflits idéologiques où s'affrontent les moldavisants» et les «roumanisants». De plus, cette langue officielle, qu'on l'appelle «moldave» ou «roumain», doit concurrencer le russe qui est demeuré dans les faits la «vraie» langue des communications interethniques. Enfin, la plupart des citoyens de ce pays privilégient encore comme politique linguistique celle du libre choix, ce qui équivaut à favoriser la langue russe aux dépens de la langue officielle et des autres langues minoritaires.

Le conservatisme et l'inertie dans l'acquisition de nouvelles pratiques sociopolitiques sont si grands dans la société moldave que bien des citoyens préfèrent émigrer à la recherche d'emplois mieux rémunérés ou d'un meilleur sort plutôt que d'essayer de changer les choses dans leur propre localité ou leur pays. En conséquence, environ le tiers de la population en âge de travailler ou environ le quart de la population électorale se trouve à l'étranger. Il s'agit évidemment de la partie la plus active de la population, la plus instruite et capable de s'adapter à de nouvelles conditions. Mais ces personnes ne sont pas là pour voter aux élections, car elles sont parties à l'étranger ou elles ne peuvent voter que dans un nombre limité de missions diplomatiques, ce qui signifie que, sur environ un demi-million de citoyens à l'étranger, seuls 10 000 exercent leur droit de vote, soit environ 2%.

La Moldavie est une porte vers l'Europe, tout autant que vers l'Est. C'est un pays profondément divisé entre partisans d'une orientation pro-européenne et partisans d'un rapprochement avec Moscou. En même temps, la Moldavie est aux prises avec des oligarques qui maintiennent une grande concentration des pouvoirs économiques et politiques, et qui exercent leur influence sur le Parlement, le gouvernement, les partis politiques, l’administration publique, la police, le pouvoir judiciaire et les médias. Même la Cour constitutionnelle est perçue comme étant sous le contrôle direct d'un oligarque du nom de Vladimir Plahotniuc, qui était considéré comme l'homme le plus puissant et le plus riche de la Moldavie en matière d'influence, avant de fuir le pays.

L'histoire de la langue roumaine en Moldavie est celle d'une langue dominée depuis quelques siècles par la langue russe, subissant par le fait même une dévalorisation sociale perpétuelle chez ses locuteurs. Toute attribution d'un statut préférentiel à la langue russe laisse entrevoir la poursuite de la politique de russification. Lorsqu'il devient difficile, parfois impossible, pour les Moldaves de faire leurs études dans la langue officielle du pays, c'est qu'on se heurte à de graves problèmes. L'un de ceux-ci, c'est la question linguistique qui est devenue très polarisée et très politisée. La Moldavie a connu une histoire fort complexe avec de nombreux événements déplorables, dont des déportations et des politiques forcées de russification à grande échelle. Ces faits doivent être reconnus et mis au grand jour, car ils peuvent déterminer la politique linguistique actuelle.

La grande majorité des partis moldaves sont des groupements organisés autour de chefs charismatiques et gérés sans égard aux procédures démocratiques. Ces partis se transforment naturellement en instruments servant les intérêts politiques et commerciaux de leurs dirigeants. Tant qu'il y aura en Moldavie des partis politiques puissants qui imposeront leur diktat à toute la population, les Moldaves roumanophones resteront piégés. D'un côté, les partis pro-russes qui détiennent suffisamment de députés pour mettre en échec les opposants, lesquels sont divisés entre unionistes et indépendantistes. Les Moldaves roumanophones devraient massivement ne plus voter pour des candidats pro-russes, de façon à les marginaliser. Pour ce faire, il faudrait changer une culture politique ancrée depuis des siècles dans la sujétion d'un État protecteur de la sécurité, héritée de l'ère soviétique. Le soutien continu des Moldaves aux partis pro-russes, tels que les communistes et les socialistes, qui plaident pour un maintien constant du statut du russe, révèle que la question linguistique n'a pas encore trouvé de solution. 

Pour le moment, les élites politiques continuent d'exploiter ce sujet pour polariser à leur avantage la société moldave. Dans ces conditions, il ne faut pas se urprendre si le public moldave se montre profondément déçu de la performance des institutions démocratiques, puisque 71% des Moldaves (sondage de 2018) sont insatisfaits de la manière dont la démocratie se développe dans leur pays. Les partis politiques ont tendance à manipuler l'électorat en exploitant une identité chargée d'émotion, de divisions linguistiques et historiques, ce qui  a pour effet de diviser davantage une société déjà partisane en augmentant toujours davantage les tensions existantes. La majorité des Moldaves semblent apprécier la démocratie, mais la désillusion croissante vis-à-vis de la classe politique conduit les citoyens à favoriser la gouvernance autoritaire, qui est perçue comme le seul moyen efficace d'éradiquer la corruption et d'améliorer la situation de la classe moyenne. Il n'est donc pas étonnant que, depuis plusieurs années, le président de la Russie, Vladimir Poutine, est le politicien le plus populaire de Moldavie à un point tel que 54% de la population déclare lui faire confiance. Ils estiment que Vladimir Poutine incarne le leader étranger qui pourrait les aider à réaliser leurs rêves, surtout dans les milieux ruraux. Entre-temps, la Moldavie demeure le pays le plus pauvre d'Europe!

Comment peut-on expliquer une telle attitude? Moscou pratique à l'égard de la Moldavie la technique du bâton et de la carotte! C'est Moscou, et non Bucarest ou Bruxelles, qui fournit présentement le gaz, le charbon, les hydrocarbures et l'électricité, et ce, sous le prix du marché international; mais les Moldaves continuent d'être pauvres! Les anciennes républiques soviétiques qui rentrent dans le rang, comme la Biélorussie et la Moldavie, en plus de recevoir le gaz à bon marché, bénéficient d'une protection contre le radicalisme islamique et de promesses d'emplois créés grâce aux investissements turcs et chinois. À l'opposé, les républiques qui tentent de s'affranchir du soviétisme risquent d'attiser la colère des Russes: par exemple, la guerre en 1992 avec la Transnistrie, les multiples guerres en Géorgie (de 1991 à 2008), la guerre dans le Donbass en Ukraine, etc., avec des pertes territoriales puisque la Moldavie, l'Ukraine et la Géorgie ne contrôlent pas totalement leur territoire. Les événements en Crimée de 2014 et la guerre sécessionniste qui fait encore rage dans l’est de l’Ukraine ont marqué les esprits en Moldavie. De plus, l'invasion russe du 24 février 2022 en Ukraine fait craindre le pire aux Moldaves qui savent qu’ils ne disposent pas des garanties de sécurité qu’offre l’appartenance à l’OTAN, car si l’Ukraine tombe la Russie ne fera qu’une bouchée de la Moldavie.

Dans ces conditions, les élites politiques et les médias avertissent régulièrement que toute opposition à la Russie pourrait provoquer des «développements indésirables» dans le sud de la Moldavie en Gagaouzie et dans le district de Balti, deux régions habitées par des citoyens pro-russes, sans compter la Transnistrie, toutes ces régions pouvant devenir des «Donbass moldaves». De son côté, le Kremlin menace de couper l’approvisionnement de la Moldavie en gaz et laisse entendre que les nombreux travailleurs moldaves qui se trouvent sur le territoire russe pourraient être expulsés. Moscou a beau répéter que les cas de la Transnistrie et de la Crimée sont fondamentalement différents, le premier relevant de la stabilité économique, contrairement au second, qui serait plutôt une question de sécurité, les Moldaves ont peur des visées expansionnistes de la Russie!

Par ailleurs, Moscou a besoin de la petite Moldavie pour tenir l'Ukraine à revers et tenir la Roumanie tranquille. Dans les faits, la plupart des Moldaves qui tournent leur tête vers la Russie le font plus souvent par dépit. Quant aux politiciens corrompus et liés à la nomenklatura oligarchique, ils savent pratiquer des politiques qui nuisent à leur pays à long terme; ils savent aussi comment acheter des votes et berner tout le monde, en favorisant l'intérêt immédiat des électeurs, puisque la plupart des Moldaves se demandent comment ils vont payer leurs factures à la fin du mois! Tout est bon pour subsister, même voter pour les pro-russes s'ils fournissent du gaz ou de l'électricité à bon marché. En Moldavie, il n'y a en définitive qu'une seule cause du conflit : la réticence des Russes à renoncer à leurs privilèges post-soviétiques, soutenue par la réticence de la Russie à perdre sa domination dans les ex-républiques socialistes. Pourtant, il serait temps que tous ces pays issus de l'URSS, y compris la grande et puissante Russie elle-même, finissent par adopter les modes de fonctionnement des États de droit et à abandonner les pratiques soviétiques et post-soviétiques, essentiellement clientélistes et mafieuses. Cela dit, il est inutile de diaboliser la Russie telle qu’on la perçoit de nos jours: elle n’est pas le seul pays à utiliser la force quand cela l’arrange. La Grande-Bretagne, la France, les États-Unis, etc., en ont donné l'exemple plus d’une fois, et ce, d'autant plus que les crimes perpétrés par les grandes puissances demeurent généralement impunis. La Russie poutinienne le sait très bien!

Dernière révision: 11 mai, 2022

Moldavie


1)
Situation générale
 

2)
Données historiques
 

3)
Politique de la langue moldave
 

4)
Politique des minorités nationales
 

5)
Bibliographie
 

Gagaouzie    -    Transnistrie
 

Europe

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